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Un fruit amer de Nicolas Koch

Editeur : De Saxus Editions

La quatrième de couverture me tentait bien et après avoir rencontré brièvement l’auteur au Salon du Livre de Paris, je me devais de me faire ma propre opinion. Un fruit amer s’avère être un roman plein d’ambition et c’est une belle réussite.

Alabama, 1963. Depuis que Rosa Parks a refusé de céder sa place à un homme blanc dans un bus, de nombreuses revendications font rage aux Etats Unis. Les dernières manifestations à Birmingham ont été violentes, alors que les gens, noirs pour la plupart, demandaient pacifiquement plus de droits, plus d’égalité. Dans la ville de Woodbridge, en apparence, tout se passe bien, mais en réalité, les blancs ont instauré une violence latente qui obligent les noirs à rester dans leur quartier.

Ce matin-là, un corps de jeune fille blanche est retrouvé dans les bois qui entourent Woodbridge. Elle a été violée et battue à mort. Seules ses chaussures manquent à l’appel mais la cause de la mort est évidente. Le sheriff Conrad Francis Miller sait bien qu’il va avoir des problèmes, trouver un coupable (noir de préférence) pour éviter que la situation ne devienne intenable. Il doit agir vite aussi avant que la presse ne s’intéresse à ce cas.

Paul Wesley est journaliste dans le journal du coin, et s’occupe de faits divers. Il est un des premiers arrivés sur les lieux mais ne peut accéder à la scène du crime. Il ira voir le sheriff le lendemain, jour de l’autopsie pour en savoir plus. En rentrant chez lui, il trouve une lettre : Meredith Clarence lui dit qu’elle sait trop de choses et qu’elle se sent en danger de mort. Et si c’était son corps que l’on avait retrouvé, celui de la fille du plus grand entrepreneur de travaux publics du coin ?

Parfois, rencontrer l’auteur vous force à entamer la lecture de son livre plus rapidement que prévu. Nicolas Koch est historien de formation, et s’est intéressé à cette période des années 60 aux Etats Unis. Quand l’idée de ce roman a germé, il est devenu urgent pour lui de la coucher sur papier. Si la passion de l’auteur se trouve derrière chaque page, je trouve qu’il a bien réussi à se contenir pour se mettre en retrait d’une belle histoire fort bien racontée.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : ce roman n’est pas plat, et on y trouve certains discours où on ressent bien ce qui a passionné et passionne encore l’auteur : De quel droit se juge-t-on meilleur qu’un autre ? Qu’y a-t-il de plus ridicule que de croire que les Blancs sont supérieurs aux Noirs (ou à n’importe qui d’autre ?). Ici on plonge dès le premier chapitre dans un contexte lourd, explosif avec une situation qui ne demande qu’à dégénérer.

Au début du roman, on va être face à une dizaine de personnages, et il faudra un peu s’accrocher pour avancer sereinement dans l’histoire. C’est l’histoire de 20 à 30 pages pour bien placer chacun sur l’échiquier. Car après, la fluidité du style, sa simplicité, et l’enchaînement des situations et des réactions de chacun fait qu’il est bien difficile d’arrêter sa lecture. On ne va pas y trouver de personnage plus fort l’un que les autres, pas de situation extraordinaire, mais juste une narration magnifique d’une histoire à la fois belle et dramatique.

D’ailleurs, dans ce premier roman, on n’est pas forcément dans un polar avec ses codes et ses personnages stéréotypés. Tout y est mis au service de l’histoire. Je me demande même si les afficionados de polar ne vont pas y trouver un manque de force, de passion, de grandeur, d’ambiance. Pour moi, ce roman est à rapprocher des grands auteurs américains qui sont capables de raconter une grande et belle histoire en restant en retrait, au service de leur histoire. Pour un premier roman, c’est une superbe réussite. Et Nicolas Koch est un auteur à suivre.

Blanc sur noir de Kris Nelscott

Editeur : Editions de l’Aube

Traducteur : Luc Baranger

Après La route de tous les dangers et A couper au couteau, Blanc sur noir est la troisième aventure ou enquête de Smokey Dalton, détective noir sans licence dont les romans se déroulent à la fin des années 60.

Le roman se déroule fin 1968, à Chicago. Après avoir quitté Memphis avec Jimmy, un jeune noir témoin de l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a décidé de changer de nom pour se cacher chez des amis, les Grimshaw. Il s’appelle Bill et vit de petits boulots, pour rendre service mais aussi pour s’assurer qu’il pourra emmener et ramener Jimmy au collège. Car Bill Grimshaw / Smokey Dalton vit dans une peur permanente qu’on les retrouve.

Ce matin-là, une jeune femme vient le voir chez lui. Elle sait qu’il fait parfois des enquêtes pour les gens du voisinage. La jeune femme veut qu’il enquête sur la mort de son mari, Louis Foster, survenue trois semaines plus tôt. Son corps a été retrouvé dans un parc alors qu’il n’avait rien à y faire et avait promis à sa femme de rentrer tôt. Et comme la police ne fait rien pour trouver les coupables …

En rentrant du collège, avec Jimmy, Bill / Smokey aperçoit quelque chose dans sa veste. Jimmy essaie de cacher un béret noir. Il sait bien que cela veut dire qu’il a été enrôlé dans le gang des Blackstones, un groupe noir revendicateur. Dès le lendemain, il ira avec Jimmy rendre le béret car il ne veut pas que Jimmy appartienne à un quelconque groupe violent. D’autant plus qu’ils rançonnent aussi les noirs.

Enfin, Laura Hattaway, amie blanche de Bill / Smokey, vient d’hériter de la société de son père. Elle voudrait siéger au conseil d’administration mais les dirigeants en place la prennent pour une demeurée. Ayant peur que la situation dégénère, elle propose à Bill / Smokey de devenir son garde du corps, le temps qu’elle puisse faire valoir ses droits. Voilà un Smokey bien occupé pour finir cette année 1968.

J’avais lu La route de tous les dangers à sa sortie, c’est-à-dire il y a bien longtemps, dans une autre vie, et j’en avais gardé un très bon souvenir. D’ailleurs, je ne dis pas que je le relirai un de ces jours. Je n’ai pas lu A couper au couteau (pas encore), mais j’ai attaqué Blanc sur Noir, sur l’insistance de mon ami Richard, puisqu’il a décidé de sélectionner ce roman pour le Grand Prix des Balais d’Or. Et, une fois n’est pas coutume, je vous conseille d’avoir lu les précédentes aventures de Smokey Dalton avant de lire celui-ci et de s’immerger plus rapidement dans le contexte.

« Le jour où tout a commencé, j’étais dans mon petit appartement. Bras croisés, le mur blanc semblait absorber mes pensées ». Je dois dire que les deux premières phrases m’ont laissé dubitatif, avec une traduction maladroite. Mais j’ai vite été pris par les intrigues et la psychologie de Smokey Dalton. On est clairement dans un roman de détective, avec trois intrigues en parallèle qui se mêlent peu, et l’histoire se déroule avec une belle fluidité, sans que l’on soit perdu. Clairement, le style est loin d’être direct, car il est très détaillé, très littéraire, avançant beaucoup grâce à de nombreux dialogues, parfois un peu bavards, mais participant à la crédibilité du contexte.

Le contexte est clairement violent, sous tension, et l’on peut y voir deux clans s’opposer : les blancs et les noirs. Alors que le message politique parle de rassemblement, ce roman montre la réalité du terrain, au travers de plusieurs exemples que l’on trouve dans la vie quotidienne. Ces passages sont clairement les moments forts de ce roman qui ne font pas dans la dentelle. Il y a aussi l’opposition entre les groupes militants noirs, qui devraient œuvrer pour leurs droits et être unis et que l’on voit en conflit pour acquérir un peu plus de pouvoir et d’argent.

Et puis, il y a les psychologies des personnages, montrées essentiellement par des dialogues longs. On y trouve de tout, des flics véreux, des flics blancs gentils des noirs méchants. Mais au milieu de cette faune, il y a Smokey, très loin d’un super-héros, qui apparaît comme un homme comme les autres, cherchant avant tout à ne pas faire de vagues, voulant vivre sa vie et élever Jimmy, sans pencher ni dans le camp blanc ni dans le camp noir. Finalement, voilà un très bon polar de détective, qui dit beaucoup de choses intelligemment, une lecture très fortement conseillée.

Requiem pour une république de Thomas Cantalouble

Editeur : Gallimard – Série Noire

Du coté de la Série Noire, en ce début d’année, on annonçait un polar politique ancré dans un contexte historique fort, la France du début des années 60. Sur le papier, ce roman a tout pour me plaire.

Septembre 1959. Sirius Volkstrom, ancien collabo, a quitté la France à la défaite des Allemands, pour rejoindre l’Indochine et l’Algérie, où il y a perdu un bras. Malgré cela, il a gardé son instinct de tueur. Convoqué par Jean-Paul Deogratias, directeur adjoint de cabinet du préfet de police Maurice Papon, il apprend que la police veut se débarrasser d’un avocat proche du FLN,  Abderhamane Bentoui. Deogratias a acheté les services d’un tueur à gages, Victor Lemaître, et Sirius Volkstrom devra se débarrasser de Lemaitre. Mais le complot ne se déroule pas comme prévu, puisque Lemaitre assassine de sang froid toute la famille présente et s’enfuit. Sirius ayant laissé ses empreintes sur une poignée par inadvertance, doit retrouver très vite le tueur à gages.

Antoine Carrega est conducteur de camionnette et transporte du pastis de Marseille à Paris. Il connait bien la route, l’endroit des barrages policiers et comment s’en sortir sans encombre ; même quand il n’y a pas que du pastis à l’arrière de la camionnette. Ancien résistant, il répond positivement à son ami maquisard Aimé de la Salle de Rochemaure, quand il lui demande de retrouver l’assassin de sa fille. En effet, celle-ci était la femme de l’avocat Abderhamane Bentoui. Il va se renseigner auprès de ses connaissances dans la pègre parisienne.

Maurice Papon l’annonce et le clame haut et fort : ce crime ne restera pas impuni. Aux cotés de son directeur adjoint, il va annoncer à la presse que le FLN sera puni pour ce crime, et qu’il a choisi la meilleure équipe pour cette enquête : Amédée Janvier l’ancien qui tête souvent de la bouteille, et Luc Blanchard le petit jeune qui débarque. Cela n’arrange pas Luc Blanchard, qui aurait bien voulu résoudre l’affaire de viol dont il s’occupe, et à propos de laquelle il cherche l’Algérien coupable.

Trois personnages, trois piliers pour raconter un versant de la France de 1959 à 1962. Rien de tel pour faire un roman équilibré que de s’appuyer sur trois bases solides. C’est bien ce que sont Blanchard, Carrega et Volkstrom, trois personnages forts, ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, sillonnant entre les événements noirs dans une période pour le moins trouble. On ne peut qu’être attiré par Blanchard et sa naïveté liée à sa jeunesse, par Carrega et sa loyauté à toute épreuve, par Volkstrom et la poursuite de son but ultime qui n’a rien à voir avec les meurtres.

Depuis quelque temps, on voit fleurir des polars évoquant ce début des années 60, où le monde a digéré la deuxième guerre mondiale, où l’on rêve de paix éternelle, cette stratégie de repousser les combats le plus loin possible de ses frontières. On parle enfin de cette France, menée de main de maître, et tous les courants idéaux qui manœuvrent dans l’ombre pour obtenir un peu plus de pouvoir, de la montée des extrêmes, des nazis aux extrêmes gauches, des luttes pour redorer le blason d’une France forte.

La période 1959-1962 choisie par l’auteur en est un bon exemple. Et si tout cela n’avait pas été vrai, cela donnerait un formidable polar. Sauf que voilà, tout ce qui est relaté dans ce roman est vrai, et nos trois personnages vont le vivre en étant plus ou moins impliqués. C’est avec un beau plaisir que l’on suit cette histoire, d’autant plus que les personnages sont vivants et la plume d’une belle fluidité.

Mais ce roman m’a fait réagir. Ayant non pas connu cette période, mais discuté avec des gens qui l’ont connue, je trouve que la vision montrée par l’auteur est très centrée sur Paris. La France provinciale dont on m’a parlé était totalement derrière De Gaulle, seul personnage absent du livre d’ailleurs, et les fauteurs de trouble (français ou étrangers) des terroristes qu’il fallait passer par la guillotine. Du coup, j’ai eu l’impression d’une certaine superficialité car je n’ai pas été totalement convaincu par ce qui y était écrit. J’ai eu l’impression d’y voir une vision parigo-parisienne de cette période. Ceci dit, je serai bigrement intéressé de connaitre votre avis sur ce polar que je vous conseille, ne serait-ce que par l’aspect historique qui vaut le détour.

Ne ratez pas les avis de Marie-Laure et Jean-Marc

La nuit des écluses de Bernard-Marie Garreau

Editeur : Envolume

Je vous propose la découverte d’un nouvel auteur et d’une petite maison d’édition, à travers un roman dont la trame est policière, et la forme littéraire. Amis de la littérature, ce roman est pour vous. Voici donc Un flic en soutane saison 3, le sous-titre de ce roman.

Nous sommes en 1969, à Sarveilles. Le père Jean est en pleine séance sportive : Sophie est en train de le menotter au lit. Le téléphone sonne et le réveille. Mais qui donc vient lui enlever un rêve aussi sympathique ? Une voix étouffée par un mouchoir lui annonce qu’il doit se rendre du coté de l’écluse et qu’il y trouvera des victimes de meurtre. Ayant fait durer l’appel plus de trois minutes, il va pouvoir demander à son ami le commissaire Marcel Durand de tracer l’appel.

En guide de victimes, ce sont bien deux corps qui attendent le Père Jean et le commissaire Marcel, un couple uni dans la mort, tué par balles. Juste à coté, il y a une cabane où habite un ivrogne du nom de Kaizer. Celui-ci, bien aviné, assure n’avoir rien entendu. L’autopsie des corps les laisse perplexe : les deux jeunes gens n’ont pas été tués au même moment, mais avec quelques heures d’écart.

Le titre pourrait faire penser à un épisode des Mystères de l’Ouest. Le personnage principal pourrait rappeler celui de Stanislas Petroski, Requiem. Et dans la présentation du livre, il y est fait mention de San Antonio. Il faut être clair, ce roman n’est pas un western, et si le personnage est bien un abbé, il est moins porté sur la gaudriole que Requiem. Enfin, en ce qui concerne la référence à San Antonio, la plume de l’auteur montre un véritable amour de la langue française et de l’argot.

L’une des grandes forces de ce roman, c’est de nous faire découvrir une enquête avec des personnages qui ont déjà connu deux épisodes précédents sans que l’on soit gêné ou déboussolé. On entre vite dans le vif du sujet et on a l’impression d’avoir toujours connu le Père Jean et Marcel. Quant à l’intrigue, elle est linéaire, faite d’allers-retours au gré des rencontre des personnages secondaires tous aussi farfelus les uns que les autres. Le final, avec les aveux du coupable donne un ton suranné à l’ambiance générale.

Pour les fans de romans policiers purs et durs, le scénario paraîtra léger. Par contre les amoureux de la langue française y trouveront leur compte. Cet auteur a une plume littéraire et très érudite. Il a l’art de parler culture, littérature et philosophie avec le recul et la dérision qu’il faut pour instruire en amusant. Agrémenté de mots d’argot, mais pas trop, cela donne une ambiance années 60-70 agréable. J’ai trouvé dans ce roman une filiation avec Franz Bartelt dans l’art de peindre des personnages décalés avec une plume explicite.

En termes d’érudition, nous allons croiser l’évocation d’Albert Camus, René Char, Paul Claudel ou même Astérix le Gaulois. Il y a des scènes de digression qui sont juste hilarantes, dont celle du cours de lettres qui tourne à la philosophie sur la vie. On y trouvera peu d’anticléricaux à Sarveilles, mais plutôt des originaux, qui vont faire avancer en vivant leur vie. Plus que pour l’intrigue, ce roman est destiné aux amoureux de la langue française.

Un diplôme d’assassin- un Flic en Soutane Saison 1

Litanies pour des Salauds – un Flic en Soutane Saison 2

 

Oldies : Night Train de Nick Tosches

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Julia Dorner

Quand j’ai décidé de consacrer cette année 2018 à la collection Rivages Noir, je m’étais dit que cela me donnerait l’occasion de lire des auteurs que j’adore. Ce roman-là, je l’ai déjà lu une fois, j’en parlerai plus bas, et je l’ai relu dans le cadre de la sélection 2019 du Grand Prix des Balais d’Or (N°630).

L’auteur :

Nick Tosches, né le 23 octobre 1949 à Newark, dans l’État du New Jersey, est un écrivain, romancier, poète, biographe et journaliste rock américain.

Né d’un père italo-albanais et d’une mère irlandaise, Nick Tosches grandit à New York. Après divers petits boulots, il publie ses premiers papiers dans les magazines de rock Creem et Fusion.

Son premier ouvrage, Hellfire, une biographie de Jerry Lee Lewis publiée en 1982, le place d’emblée au rang des écrivains majeurs de la scène musicale. Les biographies qu’il a écrites par la suite retracent les itinéraires de Dean Martin, Michele Sindona, Sonny Liston, Emmett Miller (un des derniers chanteurs de minstrel show) et Arnold Rothstein.

Nick Tosches a également publié un recueil de poésie, Chaldea (Chaldea and I Dig Girls, 1999) et quatre romans policiers : La Religion des ratés (Cut Numbers, 1988), qui remporte en France le prix Calibre 38, Trinités (Trinities, 1994), un roman noir opposant la pègre asiatique et la mafia sicilienne, La Main de Dante (In the Hand of Dante, 2002), dans lequel des mafieux tentent de mettre la main sur un manuscrit de La Divine Comédie que possède le Vatican, et enfin, Moi et le Diable (Me and the Devil, 2012), dont le point de départ est la rencontre entre un écrivain vieillissant et une envoûtante inconnue, une nuit, dans un bar de New York.

Le Roi des Juifs (King of the Jews, 2005) est une biographie romancée du gangster Arnold Rothstein. Des articles et divers textes de Nick Tosches ont en outre été publiés dans les revues Vanity Fair et Esquire. La plupart de ces écrits sont regroupés dans le recueil The Nick Tosches Reader en 2000. En 2009, Nick Tosches fait paraître Never Trust A Loving God, un ouvrage écrit en collaboration avec son ami et peintre Thierry Alonso Gravleur.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Devenu champion du monde des poids lourds en 1962, Charles Sonny Liston semblait avoir exorcisé son passé de fils d’esclave. Il s’était frayé un chemin jusqu’au sommet, et ceux qu’il affrontait sur le ring disaient que personne ne pouvait l’arrêter. Ses liens avec la pègre en avaient fait un champion craint mais impopulaire. Et lorsqu’il perdit son titre face à Muhammad Ali, presque sans combattre, tout le monde eut l’air de s’en moquer.

On connaît les qualités de Nick Tosches quand il s’agit de rendre le réel aussi passionnant qu’un roman. Il avait déjà percé à jour le mystère Dean Martin et mis en lumière les démons de l’Amérique dans Dino (Rivages/Noir n° 478). On lit avec la même passion son récit de la vie du boxeur Sonny Liston, personnage également énigmatique.

Témoignages, documents officiels, archives privées, tout est matière pour Nick Tosches qui brosse le portrait d’un homme pitoyable et mythique, dans un style expressif et dense qui révèle son immense talent d’écrivain.

Mon avis :

Être ou ne pas être, là est la question. Relire ou ne pas relire des romans que j’ai déjà lus et adorés, là est la question. Et c’est réellement la question que je me pose alors que je viens de relire ce roman. Comme je l’ai dit, ce roman est sélectionné pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019 et donc je me suis re-penché sur ce livre sur l’insistance de mon ami Richard. Si on peut le classer dans la catégorie Polar, c’est bel et bien la biographie de Sonny Liston, champion du monde de boxe des Poids Lourds en 1962.

Les biographies ne sont pas ma tasse de thé, mais je dois dire que Nick Toshes, auteur trop méconnu en France, a l’art d’insuffler un rythme rapide, avec son écriture coup de poing. J’attends d’une biographie qu’elle soit documentée, passionnante, et vivante. Pour la documentation, elle est impressionnante puisque l’auteur fait intervenir des extraits de journaux, des interviews et des personnages dont il va résumer leur vie. Ce roman noir biographique est passionnant, oh oui !, car il nous montre et dénonce l’esclavagisme, le racisme, et surtout l’emprise de la mafia ou des mafias sur un sport qui permettait de se faire beaucoup d’argent rapidement et sans risque. Vivante, éloquente, incroyable, cette histoire l’est assurément.

Incroyable de voir comment Sonny Liston n’a jamais ressenti de frontière entre bien et mal, comment il a participé à des meurtres payés par la mafia, comment il était doué, comment il était lié à la religion, comment il adorait les enfants. Incroyable, ce personnage l’est par sa dualité bon / mauvais, et c’est probablement pour cela qu’il a été aussi mal aimé par le peuple américain. Incroyable, ce roman l’est par la passion que Nick Toshes y a mise, s’impliquant dans certains passages en parlant à la première personne, et en restant derrière les faits comme le journaliste génial qu’il est. Incroyable, cette dénonciation l’est, de toutes les magouilles, à tous les niveaux, les corruptions, les contrats faussés et les paris arrangés d’avance. Incroyable, l’itinéraire de cet homme l’est, à qui on n’a voulu donner sa chance que tard dans sa vie, dont la défaite face à Mohamed Ali est empreinte de doute, dont la mort est encore aujourd’hui empreinte de bizarreries et de contradictions.

Que vous dire d’autre ? Il vous faut lire, dévorer, les romans de Nick Toshes, celui-ci, mais aussi Dino, qui retrace la vie de Dean Martin, sans oublier ses premiers polars ou même La main de Dante. Voilà les romans que j’ai adorés de cet auteur et que je vous recommande pour une analyse juste et rageuse de la société américaine.

Rouge parallèle de Stéphane Keller

Editeur : Toucan

J’ai un peu de mal à croire, après avoir tourné la dernière page de ce roman, qu’il s’agit d’un premier roman. Certes, l’auteur est un scénariste chevronné, pour la télévision et le cinéma. Mais de là à écrire un tel roman, il y a un pas. Et vous savez mon aversion vis-à-vis des films contemporains. Nous sommes dans un roman, un vrai roman, un grand roman, qui nous fait revivre les années 60 et en particulier l’année 1963.

3 janvier 1963. Son passeport le désigne comme un Corse, nommé Vincent Cipriani. Ancien di 1er REP, clandestin de l’OAS, il se nomme en réalité Etienne Jourdan. Il est accoudé au comptoir du café de la Tour de Nesle, dans l’anonymat le plus complet et est recherché par toutes polices de France. Son premier meurtre, ce fut un soldat allemand, le jour de ses 17 ans. Entré dans la maquis, il a participé à la libération, puis partit en Indochine, puis passerait par l’Algérie.

En sortant du café, il tombe sur deux jeunes flics. En fuyant, l’un d’eux, Norbert Lentz, glisse sur un toit, se retient à une gouttière. Jourdan va le sauver, mais va se faire arrêter. Après son interrogatoire, il va être transférer par fourgon, et un groupe de soldats va organiser son évasion. Le groupe est dirigé par un américain, le colonel Hollyman, qui fait officiellement partie de la CIA. Hollyman va fuir la France avec Jourdan, après s’être assuré qu’il accomplirait la mission secrète qu’il a à lui confier.

Hollyman est ce qu’on pourrait qualifier de pédophile psychopathe. Il a toujours eu des problèmes avec les femmes. Pour autant, il n’aime pas les hommes non plus. Il a toujours aimé les jeunes filles. Alors qu’il était soldat dans l’armée, détaché en Allemagne, il avait tué et violé une jeune fille de 12 ans, et avait connu sa plus grande jouissance. Mais personne ne connait sa part sombre, et on lui confie toujours des opérations délicates.

Norbert Lentz, le jeune policier, est âgé de 23 ans. Marié, père d’un bébé, il vit une vie tranquille avec sa femme Denise. Lors d’une de leur sortie au cinéma, elle est bousculée par un beau jeune homme, de type italien, et leur complicité est immédiate. Ils s’enferment dans les toilettes et font l’amour debout. Denise aime le sexe avec les inconnus et Norbert ne se rend compte de rien. Mais ce beau jeune homme pourrait changer leur vie à tous les deux.

Ah, les années 60 ! Les années bonheur, les années folles, les années yé-yé. Vu d’aujourd’hui, on peut éprouver de la nostalgie pour une époque où il y avait le plein emploi, où les gens savaient s’amuser et où les seuls souvenirs qui nous arrivent sont peuplés de fleurs et de sourires. Je ne vous cache pas que ce n’est pas complètement ce que Stéphane Keller nous décrit ici. Rouge parallèle, c’est la couleur du sang, qui va servir de trace de deux itinéraires, celui de Jourdan et celui de Lentz.

Dès le début du roman, le ton est donné et le parti-pris de l’auteur clairement affiché. Nous allons avoir la description d’une société qui n’a pas oublié la deuxième guerre mondiale et qui est embringuée dans des conflits locaux qui impliquent les plus grandes puissances mondiales. A travers ces deux personnages, Hollyman étant un peu en retrait comme un catalyseur, Stéphane Keller nous décrit deux pays en proie aux ressentiments et aux alliances de circonstance, aux grandes trahisons et aux grands mensonges.

Avec une belle lucidité, la France est montrée comme une nation dirigée par un personnage omnipotent, régnant sur la politique, la police et la presse, passant au travers d’attentats et ayant construit son pouvoir entre fascisme et communisme, en piochant un peu de ci, un peu de là. Les Etats Unis en sont au même point, ayant mis au pouvoir un homme porté par l’argent de la mafia et tournant le dos aux agences gouvernementales pour afficher son grand sourire devant les médias.

Deux hommes vont traverser cette période charnière, cette année 1963 qui va changer le monde, qui va faire atterrir le peuple et lui rappeler que nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours. Ces deux hommes ont perdu leurs illusions et avancent comme des spectres, semant les cadavres comme autant d’appels au secours du monde. Je ne suis pas en train de défendre ces deux figures qui vont tenir le roman au bout de leurs armes, mais juste essayer de vous donner envie de lire ce formidable roman.

Passant de Jourdan à Lentz, sans avoir de schéma établi, Stéphane Keller écrit là un roman qui doit lui tenir à cœur tant il y a mis de la passion, une passion qu’il nous transmet au travers de ces presque 400 pages, sans que l’on n’y ressente une once de lassitude. L’histoire est racontée avec une telle évidence, avec une telle fluidité qu’on ne peut qu’être ébahi devant le talent brut et époustouflé par cette histoire dans l’Histoire. S’il y avait sur Black Novel une palme du meilleur premier roman 2018, Rouge parallèle l’obtiendrait haut la main.

L’ami Claude a donné un coup de cœur à ce roman. Ne ratez pas son avis ici