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Marseille 73 de Dominique Manotti

Editeur : Les arènes – Equinox

Après Or noir, Dominique Manotti continue son exploration de la situation de la côte d’Azur en 1973, à travers son personnage récurrent de Théodore Daquin, plus jeune commissaire de France et homosexuel caché, car cela ferait tâche d’huile dans la police marseillaise. Retour donc sur une période noire de notre histoire contemporaine où l’on assassinait impunément les Algériens.

La situation est explosive à Marseille pendant cet été 1973. De nombreux assassinats de ressortissants algériens ont lieu dans la cité phocéenne et ses environs et la police locale, la Sureté, classe systématiquement ces affaires en non-lieu ou en « règlement de comptes entre bandes rivales ». Il faut dire que l’amnistie de l’OAS de 1968 a permis de réintégrer certains de ses membres dans la police. De son côté, la résistance algérienne s’organise pour lever des fonds pour renverser Houari Boumediene. Et depuis juin 1973, les étrangers doivent justifier d’un contrat de travail et d’un logement décent pour obtenir un titre de séjour.

Le commissaire Théodore Daquin est chargé de la permanence au bureau de la Police Judiciaire, pendant ce week-end du 15 août, dans l’attente du nouveau patron. On déplore encore un mort et un blessé lors d’une rixe ; algériens, bien sûr. Alors qu’il reçoit son amant Vincent, avocat, Daquin apprend que cette affaire se terminera par une légitime défense, lors d’une rixe entre un français et trois algériens.

Le lundi 20 août, le commissaire principal Percheron débarque, avec l’assurance d’une armoire à glace. Il charge Daquin et son équipe de se rapprocher de l’antenne de Toulon qui enquête sur l’UFRA, l’Union des Français Repliés d’Algérie, qui pourrait ouvrir des centres d’entrainement et ainsi préparer des attentats contre les « traîtres français » qui ont abandonné l’Algérie et les ennemis algériens.

Le dimanche 26 août, un déséquilibré va égorger le conducteur d’un bus et poignarder quatre passagers, avant d’être maitrisé. Ceci va entraîner une grève des traminots. Le mardi 28 août, Malek, un jeune homme de 17 ans attend sa petite amie. Deux voitures passent, repassent puis s’arrêtent. Les armes sortent, il est abattu de sang froid de trois balles. Daquin et son équipe se rendent sur place. Leur rapport est contradictoire avec celui de l’équipe de la Sureté passée juste avant.

Dominique Manotti prouve encore une fois sa valeur dans le paysage du polar français. Cette grande Dame du Noir utilise sa formation d’historienne et illustre une situation actuelle à l’aide d’un événement passé, fût-il du passé récent. Elle démontre combien l’étude de l’histoire est une science importante qui peut nous éviter de refaire les mêmes erreurs. Je pense qu’il est inutile que j’illustre plus avant mes arguments.

Parler de la situation de l’Après-Guerre d’Algérie, positionner cette histoire dans un contexte éminemment compliqué et le rendre fluide au lecteur, c’était un pari qu’il fallait oser relever. Car comme à son habitude, elle entoure son personnage central (Théodore Daquin) d’une multitude de gens au second plan, qui mériteraient presque de figurer sur le devant de la scène. Ce qui est inédit à Marseille, c’est que la Sureté et la PJ se partagent un même local, appelé l’Évêché, d’où des relations et connivences entre les deux services aux hiérarchies différentes et souvent concurrentes.

La plus grande partie de l’intrigue se situe dans les services de police, et ils sont pléthore à Marseille. Pour bien commencer la lecture et positionner chacun à son poste, je conseillerai presque de lire la postface qui décrit les différences entre la Police Urbaine (de proximité), la Sureté (chargée des crimes locaux) et la Police Judiciaire (chargée des crimes nationaux ou de grande envergure).

Dominique Manotti va donc planter le décor dans un endroit où la situation est particulièrement tendue, voire explosive même si les exactions décrites dans le roman ont eu lieu partout en France. Ponctuant ses chapitres (courts, c’est une marque de fabrique made in Manotti) d’extraits de journaux, alimentant son histoire de faits divers et de personnages réels, l’effet n’en devient que plus immersif et passionnant.

Pour autant, je ne pense pas que l’auteure ait voulu pointer du doigt les violences policières, mais plutôt la faculté française à accuser les étrangers, ceux qui sont différents, de tous nos maux ; même si la situation à l’époque était particulière. Elle montre aussi l’aveuglement des politiques, l’asservissement des journalistes et les liaisons troubles entre la justice et la police. Elle nous démontre aussi d’une grande manière le racisme commun, celui que l’on entend tous les jours au coin de la rue.

Alors que le roman commence doucement, il faudra attendre une cinquantaine de pages et l’assassinat de Malek pour voir l’intrigue décoller. A ce moment-là, on voit les pièces de puzzle se mettre en place, la tension monter dans un suspense insoutenable. Car on ne sait pas si cela va se terminer bien ou mal, étant donné le nombre de crimes impunis dont on nous a parlé auparavant.

Autant vous dire que c’est tout de même un sacré pavé, 380 pages et que pour vingt euros, on en a pour son argent. Il faudra juste s’accrocher un peu avec le grand nombre de personnages que l’on suit, et prévoir plus d’une heure de lecture à la fin, car elle est haletante et il est impossible de faire une pause dans sa lecture. Avec ce nouveau roman, Dominique Manotti tient son rang et nous apprend un pan de notre histoire, qui nous appartient aussi, et qu’il nous faudrait bien remâcher pour éviter de faire les mêmes erreurs et répéter les mêmes crimes.

Red Fury de George Pelecanos (Calmann Levy)

Retour dans les années 70 pour George P.Pelecanos, avec un polar de bonne facture, qui reprend son personnage récurrent de Derek Strange. Ce qui est sur, après cette lecture, c’est que l’on sent que l’auteur s’est bien amusé.

Washington, 1972. Une jeune femme débarque dans le bureau de détective privé de Derek Strange, et lui demande de retrouver une bague qui vraisemblablement n’a d’autre valeur qu’une valeur sentimentale. Elle lui annonce que la bague lui a été volée par un revendeur de drogue, Bobby Odum.

Justement, quelque temps auparavant, Robert Lee Jones débarque dans sa Fury rouge et blanche, accompagné de sa compagne Coco Watkins. Il ne croit en rien, tue pour le plaisir et pour l’argent. Il débarque chez Odum, le tue et lui prend la drogue et la bague.

L’inspecteur Vaughn va enquêter sur ce meurtre, qui va s’avérer être le premier d’une sanglante série, puisque Robert Lee Jones dit Red va suivre un itinéraire marqué de sang et de violence. Il faudra que Vaughn et Strange travaillent de concert pour arriver à mettre un terme à ces massacres.

C’est une vraie bouffée de nostalgie que ce roman. On se retrouve plongé au cœur des années 70, à suivre l’itinéraire d’un tueur qui n’a d’autre motivation que de laisser une trace dans l’histoire, et de préférence sanglante. Et l’auteur s’amuse à nous faire suivre une bague qui, en fait, n’est pas le centre de son intrigue. C’est aussi une nostalgie pour les fans de Pelecanos, au sens où il reprend un de ses personnages récurrents, Derek Strange, que l’on a pu suivre dans 4 romans que sont Blanc comme neige, Tout se paye, Soul circus, et Hard revolution (qu’il faut que je lise !).

Si l’intrigue est simple, ce n’est clairement pas la raison qui vous poussera à lire ce roman, mais plutôt cette façon si personnelle que Pelecanos a de peindre sa ville et ses habitants. Comme à son habitude, il parsème son intrigue de petits détails qui imprègnent le lecteur de cette ambiance un peu décadente que furent les années 70. C’est aussi une sorte d’annonce de l’avenir qui arrive avec l’arrivée de la drogue en masse, entre autres.

Et même si l’auteur insiste un peu trop souvent sur les pantalons Pattes d’eph’, s’il insiste sur les titres des chansons à succès de l’époque, je le trouve plus efficace quand il évoque certains résultats sportifs ou juste des habitudes que nous avons perdues comme discuter dans un bar avec des inconnus, ou bien certaines marques de voitures.

Je ne vais pas vous dire que c’est le meilleur Pelecanos, mais il fait partie de ces livres qui peuvent permettre à beaucoup de découvrir son univers et sa façon si personnelle de planter un décor, et de faire vivre des personnages, cette facilité à nous bercer avec ce style si facile (en apparence). Et puis, surtout, on sent tout le plaisir qu’il a eu à revenir en arrière, à faire revivre un de ses personnages, comme un retour aux sources, mêlé de nostalgie.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Vincent, grand fan de Pelecanos ici