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Le chouchou du mois de juin 2015

Les vacances approchent à grands pas. Le hasard de mes lectures, et de mes avis fait que j’ai pensé à alléger la masse de vos bagages, et aussi celui du portefeuille. Je pourrais d’ailleurs appeler la rubrique de ce mois « Bons plans ». Et commençons par un coup de cœur, le troisième de cette année avec L’enfer de Church Street de Jake Hinkson (Gallmeister) qui inaugure de belle façon la nouvelle collection Néo Noir de Gallmeister. Ce roman m’a fait penser à du Jim Thompson, par ses thèmes, son style, ses personnages, ses décors, tout en ayant sa propre personnalité. Un pur joyau.

Je tiens aussi à défendre Black out de Marc Elsberg (Piranha), livre catastrophe, qui nous décrit comment on peut immobiliser un continent par l’arrêt de la distribution d’électricité. C’est terrifiant à souhait, surtout que cela est très réaliste.

Dans une rubrique que j’aurais pu appeler Bons plans, nombre de romans peu chers ont été chroniqués ce mois. Tout d’abord, honneur à la réédition des 4 tomes du cycle de Cybione regroupés dans un livre. Ça s’appelle Le cycle de Cybione de Ayerdhal (Au diable Vauvert), et si la première aventure est un ton en dessous, les autres sont des mélanges d’action, de politique et c’est passionnant.

Ce qui n’est pas écrit de Rafael Reig (Points) est une réédition en format poche du livre éponyme sorti chez Métaillié. Il pose la question du regard que les gens posent sur les auteurs, sur le fait que les lecteurs confondent la fiction avec la vie de l’auteur. Personnellement, je n’ai pas été totalement emballé, mais c’est une curiosité qui vaut le détour. A vous de vous faire votre avis.

Des novellas sont éditées chez Ombres Noires et les deux que j’ai présentées m’ont parues tout simplement fantastiques. Elles sont signées de deux grands auteurs. C’est à ne pas rater. Il s’agit de Le secret des tranchées de Thomas H.Cook et de Prière d’achever de John Connoly.

Enfin, je ne peux que vous conseiller les deux derniers épisodes en date des aventures de Dari Valko. L’humour y est toujours omniprésent, l’auteur prend à partie le lecteur et dans ces deux épisodes là, il pose des questions qui font reflechir. Bref, du divertissement, certes, mais intelligent. Les titres en sont : Tranquille le chat ! et La lune aux Français (Editions létales).

Parmi les auteurs auxquels je suis fidèle, là encore, que de bons polars à noter. Trois fourmis en file indienne de Olivier Gay (Masque) nous donne à lire une aventure mouvementée au scenario remarquablement construit. L’innocence des bourreaux de Barbara Abel (Belfond) est un polar psychologique surprenant et plein de suspense. A mort le chat ! De Jeremy Bouquin (Lajouanie) joue plutôt dans la catégorie des polars outranciers, politiquement incorrects avec un personnage à haïr. Enfin, comme à son habitude, Une nuit trop douce pour mourir de Maurice Gouiran (Jigal) va pointer une dérive de notre société avec une enquête comme seul Maurice Gouiran sait les faire.

Le titre de chouchou du mois revient donc ce mois ci à Coupable vous êtes de Lorenzo Lunar (Asphalte), pour ces formidables personnages auxquels il donne la parole, pour ce décor réaliste qu’il nous peint, pour ce témoignage sur son pays si important.

Je vous donne rendez vous fin aout pour le chouchou de l’été. D’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Coupable vous êtes de Lorenzo Lunar (Asphalte)

Après La vie est un tango, les éditions Asphalte nous donnent à lire le deuxième roman de Lorenzo Lunar. On retrouve toutes les qualités de son premier roman ainsi que son personnage de flic, Leo Martin. Du pur plaisir, de la lecture intelligente.

Le roman se déroule à Santa Clara, Cuba. Pedrusco, le spécialiste du cirage, se réveille difficilement de sa cuite de la veille. Il vient de découvrir un cadavre, à coté de la gare routière. Leo Martin est rapidement sur place. La mort remonte à 4 heures du matin. Le mort a eu la tête écrabouillée par un objet contondant, comme un marteau de cordonnier.

Le mort s’appelle Francisco Cordié Montero, il avait 45 ans, Après avoir été enseignant, il devient danseur professionnel, déménage à Varadero et vit chez une vieille dame qui meurt subitement. Francisco hérite de la vieille dame et monte des spectacles. Il est aussi connu pour être bisexuel et proxénète.

Leo Martin pense tout de suite à son ennemi juré, Chago Le Bœuf. De profession cordonnier, il officie dans tous les trafics possibles, mais s’en est toujours sorti. Ce même jour, Leo Martin reçoit une visite. C’est Chago Le Bœuf qui vient porter plainte : on lui a volé un marteau. Leo Martin a du mal à le croire. Mais Chago Le Bœuf lui conseille de faire le tour des prostituées pour faire avancer son enquête de meurtre.

Ce roman est plus costaud que le premier. Comprenez qu’il a un peu plus de pages, et surtout que le style s’affirme. Lorenzo Lunar garde son style direct, et nous donne une leçon sur l’équilibre entre narration et dialogues, des dialogues remarquables d’ailleurs. Si on pourrait rapprocher cet auteur des grands auteurs américains, auteurs de polars noirs sociaux, c’est à mon avis parce qu’il est lui-même libraire, et qu’il a du assimiler certains codes du polar.

Le personnage de Leo Martin est un témoin de son époque. Comme dans le précédent roman, il a l’occasion lors de son enquête de côtoyer beaucoup de gens et de se retrouver dans des situations qui montrent leur quotidien. Après nous avoir montré les regrets que les anciens ressentaient comparativement à la vie moderne, nous nous retrouvons dans une société extrêmement pauvre. Le seul avenir pour les femmes est de se prostituer afin de se trouver un mari ou un amant qui a un bon poste politique. Sans prendre parti ou même juger ses congénères, Lorenzo Lunar montre, détaille et d’une certaine façon dénonce.

Il y a aussi cette pauvreté, à propos de laquelle l’auteur ne s’appesantit pas, mais qui est bien présente et pesante. Il n’y a qu’à voir la mère de Leo préparer une soupe avec ce qui lui reste dans la cuisine. Ou bien, les gens qui attendent les bons pour obtenir de l’huile et pouvoir faire enfin une vinaigrette digne de ce nom. Ou encore, l’attente devant la pizzeria qui dépasse les deux heures, mais à propos de laquelle les gens se sont résignés … parce qu’ils n’ont tout simplement pas le choix.

Ce roman de Lorenzo Lunar, c’est une intrigue policière très bien ficelée, c’est un style percutant, des dialogues formidables. Et c’est aussi une lecture intelligente, c’est une sorte de reportage, c’est un état des lieux d’un pays qui s’enfonce dans la course pour l’argent, laissant sur le bas-côté le peuple qui crève de faim. C’est une photographie du Cuba d’aujourd’hui vue de l’intérieur. C’est un roman fort. Lorenzo Lunar est le héraut du Cuba moderne.

N’appelle pas à la maison de Carlos Zanon (Asphalte)

Alors que j’avais été peu convaincu par son précédent roman Soudain trop tard, je tenais à donner une nouvelle chance à Carlos Zanon. J’avais trouvé son précédent roman trop bavard, n’arrivant pas à me raccrocher à l’intrigue. Ce roman me réconcilie avec un auteur qui pourrait bien devenir un témoin de son pays, avec à la clé une intrigue faite de rebondissements pleins de créativité.

Quatrième de couverture :

Barcelone, de nos jours. Raquel, Cristian et Bruno vivent d’une arnaque dans laquelle ils excellent : ils font chanter les couples illégitimes. De l’argent facile, une organisation bien rôdée, menée de main de maître par Bruno, malgré quelques passages à tabac lorsque les choses dérapent.

Merche et Max sont amants. Elle est mariée, il est divorcé ; tous deux font partie de la classe moyenne catalane. Un jour, Cristian va repérer le couple et noter le numéro de plaque d’immatriculation de Max. L’engrenage diabolique est enclenché… mais rien ne va se passer comme prévu.

Deux mondes se côtoient dans ce roman où l’on croise une galerie de personnages marquants, durement touchés par la crise et par la vie.

Né à Barcelone en 1966, Carlos Zanón est poète, romancier, scénariste et critique littéraire. Soudain trop tard a remporté le prix Brigada 21 du meilleur premier roman noir en 2010. Ses livres ont été traduits et publiés aux États-Unis, en Italie, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Mon avis :

Le début du roman m’a fait craindre le pire : je me retrouvais à nouveau avec des digressions qui me semblaient bavardes, et bien peu de choses pour me passionner. Puis Carlos Zanon installe ses personnages : d’un coté, nos trois comparses qui vivent sur le dos de couples infidèles. De l’autre, Max et Merche qui s’aiment mais qui doivent vivre leur amour caché.

Il y a dans ce roman une nonchalance, une lenteur qui permet de rentrer dans la psychologie des personnages. Et ça ne va pas être à coups de gros poncifs que Carlos Zanon va nous présenter les uns et les autres. En menant les histoires en parallèle, il appuie son discours par des dialogues remarquables, et par des remarques d’une simplicité mais aussi d’une justesse passionnante.

Et puis, il nous plonge dans la vie de Barcelone, mais pas du coté touristique. On y voit ces petites rues, sombres et inquiétantes, on va boire un coup dans ces petits bars, on visite ces petits hôtels miteux que l’on voit à peine. Et, au détour d’un croisement, un mendiant fait la manche. Un personnage nous raconte comment il a perdu travail, femme et fierté. Ces passages sont d’autant plus marquants qu’ils sont inattendus. A travers ce roman, et même si ce n’est pas le sujet du roman, Carlos Zanon se fait un témoin lucide de la chute de son pays, avec sensibilité et subtilité.

Et l’intrigue, même si elle est classique, va bien nous surprendre. On y retrouve une trame classique où les personnages vont se rencontrer vers la fin. Il y a une destinée inéluctable dans leur parcours qui rappelle les plus grands auteurs américains, mais avec le rythme et la nonchalance du sud. Mais ne croyez pas que cela est aussi simple : les deux derniers chapitres vont vous mettre KO. Car ils sont d’une noirceur et d’une cruauté que le reste du roman ne le laissait pas entrevoir. L’auteur fait preuve d’une originalité et d’une créativité qui font que ce roman restera difficilement oubliable. Et rien que pour ces retournements de situation, cette lecture vaut son pesant d’or.

Les rues de Santiago de Boris Quercia (Asphalte)

Attention ! Coup de cœur !

Ce roman a été encensé par Bernard Poirette, qui tient la rubrique C’est à lire le samedi matin à 8H20 sur RTL, disant que c’était un pur joyau noir et à partir de ce moment là, il me fallait forcément le lire.

Quand j’ai ouvert le livre, je me suis aperçu que le premier chapitre faisait quatre page et ne comprenait qu’un seul paragraphe. Et là, je me suis dit que ça allait être une mauvaise pioche … jusqu’à ce que je le commence. On y lit à la première personne la planque de Santiago Quenones, sous une voiture qui attend un gang de braqueurs. Il est mal placé, est serré, stressé et a des crampes. Il a peur, et ne veut pas tuer quelqu’un aujourd’hui. Puis, il pense à sa compagne Marina qui, à cette heure matinale, doit se lever, aller à la douche, pour aller travailler. Puis, tout s’accélère. Les braqueurs sortent, une course poursuite s’engage. Mais la distance est trop grande, il va falloir utiliser son flingue. Doit il tirer dans les jambes, ou dans le bras. A cette distance, c’est risqué. Et dire que Marina ne se doute de rien ! Dans une ruelle, il tire et atteint le braqueur au cou.

Au bout de quatre malheureuses pages, le décor est planté. Le personnage principal est bigrement humain, réel, et le lecteur que je suis, finit ce premier chapitre à bout de souffle, épuisé par la course imposée par Boris Quercia. Et cela va durer cent cinquante pages, serrées comme un expresso. Avec un style expressif et efficace, Boris Quercia parvient à nous plonger dans le quotidien des Chiliens, mais aussi dans le quotidien des policiers. Et cela marche parce que l’on croit à ce personnage, on s’attache à lui, et on a envie de le suivre.

De toute évidence, Boris Quercia a lu les auteurs américains, les plus grands d’entre eux, et il a transposé leur univers dans le sien, mais il s’est surtout approprié les Hard-Boiled, leurs intrigues, leurs personnages, leur univers, tout en se démarquant par son univers propre et son style. L’ensemble est une formidable réussite, où, outre Santiago, on y rencontrera une femme fatale, des tueurs qui en veulent à Santiago, des pourris de toutes sortes.

S’il n’y avait que cela, ce serait un très bon polar. Là où il dépasse le genre, ou du moins, là où il se démarque, c’est dans les petites remarques subtiles sur l’état de la société chilienne, qui font que ce roman devient fort. De la violence continue à laquelle les habitants sont obligés de s’habituer et de s’adapter à la corruption généralisée, tout cela est passé en revue dans l’intrigue sans que cela ne soit réellement le sujet premier du roman. Un exemple : il est hallucinant que les policiers soient réduits à de la chair à canon, voire même à des cibles pour des tueurs qui peuvent trouver leurs armes chez le marchand du coin.

Encore une fois, les éditions Asphalte ont découvert un formidable auteur, qui nous écrit là un formidable premier roman noir, un vrai polar condensé, comme on aimerait en lire plus souvent. Je n’aurais qu’un conseil, allez dans une librairie, lisez le premier chapitre et vous tomberez sous le charme de cette plume exceptionnelle. Bernard Poirette sur RTL disait : « Ça fait du bien de lire ça : court, net et sans bavure, c’est un petit bijou tout noir venu de l’autre bout du monde. » Je n’ai qu’une chose à ajouter : C’est une petite perle noire à ne pas rater. Coup de cœur !

20 octobre 2013 La vie est un tango de Lorenzo Lunar (Asphalte)

Voici un nouvel auteur à découvrir, pour plusieurs raisons, la première et principale étant de nous faire découvrir Cuba de l’intérieur. Lorenzo Lunar écrit avec La vie est un tango un vrai roman noir, imprégné des couleurs, des odeurs et des gens de là bas, dans ce qui est une des plus vieilles dictatures contemporaines. J’ai eu la chance d’aller là-bas, et j’y ai retrouvé la simplicité des gens, la magie des petites rues, et ce roman a eu le mérite de me montrer un envers du décor que je n’avais pas aperçu, ni perçu, même si je me rappelle avoir fortement apprécié la gentillesse de ces gens qui n’avaient rien, et qui avaient la joie de nous montrer leur maison, leurs meubles, leur télévision, en même temps qu’ils nous offraient du café. Ils n’avaient rien, si ce n’est leur cœur à offrir, leur fierté, et leur confiance dans le pouvoir qui les illusionnaient.

Il y a tout cela dans ce roman, à travers une enquête qui peut paraitre simple au premier abord. A Santa Clara, Leo Martin est un flic qui résout toute sorte d’enquêtes, allant du meurtre au vol, du trafic de drogue à la prostitution. Sauf que être flic à Cuba, c’est avancer dans le brouillard, se déplacer dans des trains qui sont arrêtés par les coupures d’électricité, c’est trouver des indices grâce aux indics, faire appel aux plus anciens pour avoir les historiques car il n’y a pas d’ordinateur.

Justement, Leo est mis sur une affaire de contrebande de lunettes de soleil. Jusque là, rien d’extraordinaire, sauf que cela l’amène rapidement sur les traces de maikel, petit truand qui s’est fait poignarder chez lui. Y a-t-il relation de cause à effet ?

Si le style de Lorenzo Lunar est résolument moderne, à cent mille lieux d’un Leonardo Padura qui a un style très poétique, il permet aussi aux générations actuelles, ivres d’efficacité et de rapidité de coller à l’histoire. Car l’enquête avance au rythme du pays, lentement, au contraire des phrases courtes et sèches. Mais l’intérêt n’est pas là, loin de là. Les personnages que nous décrit Lorenzo Lunar sont les vedettes de ce roman. Ne serait-ce que Leo lui-même qui vit chez sa mère, qui fréquente des prostituées et est séparé de sa femme.

Le peuple de Cuba que nous montre Lorenzo Lunar est explicite. C’est un peuple qui a une grande fierté et une confiance aveugle envers son pays et son gouvernement. S’il y a un meurtre, alors la police trouvera le coupable. Et bien que ce soir un pays communiste, on découvre un pays où les gens ont succombé au plaisir de l’argent facile. Un des exemples qui m’a marqué est la réflexion qu’un des personnages donne à Leo : Auparavant, une fille qui se prostituait était chassée de sa famille, répudiée, bannie. Aujourd’hui, ses parents lui font payer un loyer, et avec l’argent, ils se pavanent dans des habits tous neufs.

“Le quartier est un monstre, la vie est un tango.” Et ce livre est excellent. Une nouvelle fois, les éditions Asphalte ont trouvé un auteur qui nous parle de sa ville, de ses gens, de sa vie, de son pays. Et Lorenzo Lunar, derrière une enquête policière et bien noire, nous montre l’envers du décor, sans remords, sans revendication, mais avec une ouverture d’esprit et une honnêteté qui forcent le respect. C’est un livre attachant comme peuvent l’être les gens de là-bas, un livre qu’il serait dommage de rater, sous prétexte que Cuba c’est loin de chez nous. Au contraire, ouvrez vous l’esprit et allez donc faire un voyage dans les petits quartiers d’une petite ville de Cuba, vous ne le regretterez pas.

Tes yeux dans une ville grise de Martin Mucha (Asphalte)

Les éditions Asphalte ont décidément le don de trouver des romans pas comme les autres. Parfois, j’accroche, pour d’autres pas. Pour celui-ci, j’adore.

Jeremias est un jeune étudiant. Tous les jours, il traverse la ville, en bus ou en combi. Ces trajets lui permettent de regarder, d’observer et de parler des autres. Par petites tranches de vie, par petites touches, par petites anecdotes, il va nous dépeindre les gens, leur vie, la ville.

Ce sera le tour des pauvres qui font la manche, de quelques amis riches, de jeunes filles qui ont été violées par leur père ou d’un groupe de jeunes délinquants qui dévalisent, frappent ou tue pour une montre. C’est un pays de désolation que nous montre Martin Mucha, un monde de violence pour la survie, où seule la loi du plus fort y a ses droits.

Mais ne croyez pas que c’est un roman empli de rage. Tout est décrit très simplement, avec quelques moments de pure beauté, de pure poésie. Et ces petites scènes mises bout à bout font que l’on se met à la place de Jeremias, que l’on se met à vivre parmi eux, tout cela en une ou deux phrases, en une ou deux pages.

Et quand il évoque, à Lima, cette ville coupée en deux par un mur, avec d’un coté les riches, leurs voitures rutilantes, leurs maisons immenses, et de l’autre coté la bataille pour manger, pour assouvir ses besoins basiques, on est pris à la gorge. Ce mur, comme un fossé infranchissable, dont il ne se rappelle même pas quand il a été construit, et qui fait partie de leur vie sans remise en cause.

Alors, quand dans la dernière partie, nommé Epilogue, Martin Mucha présente des témoignages de gens qui ont connu Jeremias, il m’est venu une grande tristesse, je sentais que j’allais perdre un type que je connais depuis longtemps. Et malgré sa forme de petites scènes, ce roman devient un témoignage à lui tout seul, le puzzle se construit, et quand on a fini la dernière phrase, on ne sait toujours pas ce qui est arrivé à Jeremias, on tourne la dernière page, et on se dit qu’on reviendra vers ce petit condensé de voyage pour sa beauté.

Tes yeux dans une ville grise se révèle un livre beau, tout simple, bigrement attachant. Et j’espère que vous aurez le courage ou l’envie, le besoin ou le plaisir de découvrir un poète contemporain, un magicien des images, un équilibriste sans peur, un grand auteur tout simplement.

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Chamamé de Leonardo Oyola (Asphalte)

« Ils ne commencent jamais.

Ils explosent.

D’un coup.

Ils sont comme ça, mes rêves. »

Ainsi parle Perro, un jeune délinquant complètement déjanté. Encore qu’il y a pire dans le genre, à savoir son ami le pasteur Noé. Ils se sont rencontrés en prison, où ils se sont battus ensemble contre des paraguayens pour sauver leur peau. Depuis, ils sont inséparables, les meilleurs amis du monde : Perro le fou de la route, le dingue du volant et Le Pasteur Noé chargé de porter la bonne parole ensanglantée.

« J’ai fini par me faire tatouer un truc qui me rappelait ma première copine. Celle qui m’avait fait prendre conscienceque je ne faisais pas et ne ferais jamais partie du camp des gentils. »

A travers leur périple, dans un environnement toujours plus violent et sans limites, Ils envisagent le kidnapping comme potentielle source de revenus. Ils prennent donc la fille d’un ingénieur américain et demandent une rançon. Lors de la remise de l’argent, Perro se retrouve trahi et piégé par son ami de toujours, et enfermé en prison pour kidnapping et meurtre. Libéré par le pasteur Noé, il va le poursuivre pour se venger. Car il doit suivre les 10 commandements de la corporation :

« Tu ne trahiras pas.

Tu n’abandonneras pas ton partenaire après un coup qui aurait mal tourné.

Tu ne coucheras pas avec sa sœur.

Tu veilleras sur sa famille.

Tu exploseras le ou les flics qui ont causé sa perte.

Tu choperas le fric et tu feras jamais dans ton froc.

Tu baiseras bien profond ceux qui ont du pognon, jamais ceux qui n’en ont pas.

Tu ne feras pas de bruit.

Lorsque tu auras la maille, alors tu pourras te reposer.

Et quand ce sera ton tour de danser avec la plus moche, Guns N’Roses … tu seras aveugle et sourd-muet, comme dans la chanson de Shakira. »

Si Perro et Noé occupent le premier plan, leur périple va permettre de rencontrer une belle pléiade de personnages, tous plus ou moins cinglés et certains flics qui eux sont destinés à mourir, et plutôt rapidement. Pour vous imager un peu plus, Perro est un tueur avec des tendances romantiques par moments mais d’un caractère violent, très violent. Noé est un illuminé qui ressemble à un bulldozer dont le réservoir serait rempli d’amphétamines, et qui fait tomber tous les obstacles qu’il trouve en face de son objectif, à savoir batir une paroisse.

Ceux qui ont lu Golgotha vont en avoir pour leur argent. Accrochez vous, car Chamamé va encore plus loin. Et comme Chamamé a été écrit avant Golgotha, on peut se dire que Chamamé est la version décomplexée de Golgotha ou que le deuxième est la version assagie du premier. Car, si l’histoire est classique, nous avons là un livre noir, à la limite du cauchemar, dont on n’est pas près d’oublier ses phrases assassines, tranchées, coupées au couteau ou à la machette.

Il ne faut pas y chercher de message, dans ce road book, cette course poursuite, mais une volonté de faire vivre des personnages et des décors, en suivant scrupuleusement une intrigue très savamment tissée. Car le roman n’est pas linéaire, allant de digressions en souvenirs, de rêves en scènes hallucinantes et hallucinées. Tous les ingrédients sont fort bien intégrés sous la forme d’un polar dont on pourrait dire qu’il est un hommage au hard- boiled américain.

C’est aussi un roman imprégné de culture populaire, aussi bien américaine qu’argentine, faisant référence aux séries télévisées (le scenario fait penser à Shérif, fais moi peur la série navettissime des années 80) ou aux musiques (tout au long du roman on trouve des extraits de paroles) ou au cinéma (avec des phrases issues de Dirty Harry par exemple). C’est définitivement une constante chez cet auteur de revendiquer la culture des années 80.

Attendez vous à un rythme effréné, un roman écrit sous amphétamines, avec des dialogues savoureux, et des scènes très visuelles dans un style très cinématographique : pas de descriptions longues mais juste des petits détails pour donner un ton, une ambiance. Les phrases sont courtes, parfois hachées. Et la faculté de trouver les mots justes, les petits détails dans le décor, la petite touche d’un habillement font penser à un scenario de film. Et quel pied ce serait, de voir ce roman sur grand écran.

Sur la quatrième de couverture, il est dit qu’on y trouve des « scènes de bagarres d’anthologie dignes des films de Tarantino ». Effectivement, on ne peut penser qu’à Pulp Fiction tout au long de cette lecture, sans que Leonardo Oyola ait copié ou pastiché le film. Et si on peut y voir un hommage au hard-boiled ou aux Pulp Fictions américains, il est clair que j’ai eu entre les mains un livre culte. Et nul doute qu’il va devenir culte pour vous aussi !

Black Music de Arthur Dapieve (Asphalte)

Voici le petit dernier de chez Asphalte, une nouvelle histoire plongée au plus profond des bas-fonds citadins. Cette fois-ci, c’est au Brésil que cela se passe, dans les favelas de Rio de Janeiro.

C’est la fête de Saint Judas Thadée en centre ville. C’est la folie, les marchands ambulants envahissent les rues, les gens se dirigent vers l’église, et la circulation est extrêmement difficile. Le bus qui doit amener les étudiants à l’école est bloqué dans les embouteillages. Michael aurait du aller pisser avant de partir de chez lui ce matin !

Soudain, trois personnes débarquent, affublées d’un masque de Ben Laden. Ils sont lourdement armés, et se précipitent dans le bus à la recherche de Maïcom Filipi. En fait leur prononciation est mauvaise, et ils enlèvent Michael Philips, jeune adolescent noir américain de 13ans, fils d’un cadre qui travaille pour une grosse société américaine.

Les kidnappeurs s’avèrent être des amateurs, leur demande est au départ de 200 000 real, mais elle devient 200 000 dollars après une question innocente de Michael. Tous vivent dans les favelas, ils sont tous adolescents entre 13 et 17 ans, ils sont menés par Musclor et vivent de petits larcins. Michael va petit à petit les connaître, apprendre et se rapprocher d’eux.

Ce roman est un petit livre (120 pages), et c’est probablement le principal et seul défaut que je pourrais lui adresser. Le roman est découpé en trois parties bien distinctes, toutes narrées à la première personne du singulier. Ces trois personnages vont nous narrer leur vision de la vie dans les favelas. Michael, attaché sur sa chaise, va découvrir ses ravisseurs et se trouver des points communs d’adolescent. Il va aussi perdre son innocence, être plongé dans un monde de violence sans se rendre vraiment compte de l’arsenal que ces jeunes trimballent.

C’est un monde de brutes, répondant à la loi de la jungle, une lutte constante pour la survie. La deuxième et la troisième partie en sont la parfaite illustration. Musclor nous décrit son quotidien au travers d’un poème, ou d’une chanson de rap. Il grave sa haine, sa violence quotidienne, sa volonté de se battre contre la police, contre tout, contre tous, contre lui-même, avec les armes qui le rendent plus fort.

Puis vient Jo, l’une des petites amies de Musclor. A la fois naïve parce que c’est une jeune fille et mature parce q’à 16 ans, elle a déjà beaucoup vécu, son rêve d’avoir un enfant remplit sa vie et constitue son seul espoir. Son instinct maternel est en contradiction avec l’inhumanité du monde des favelas, sorte de microcosme en vase clos, où on n’a pas le droit de rentrer si on n’en fait pas partie. Et je ne vous parle pas de la fin …

Comme je vous le disais, c’est un portrait sans concession, sans jugement de ce monde à part, à coté du monde dit civilisé, où le trafic de drogue permet d’acheter des armes pour se défendre. Vu de l’intérieur, sous la forme d’un huis clos, le portrait est éloquent, ces jeunes survivent en sachant qu’à tout moment, ils peuvent tomber, mourir. J’aurais aimé que ce roman soit un peu plus long comme je l’ai dit, mais, à la dernière page, il m’est resté comme un goût amer dans la bouche.

Breakfast on Pluto de Patrick McCabe (Asphalte)

Breakfast on pluto

Les éditions Asphalte ont le don de dénicher des auteurs rarement connus chez nous, et qui sont d’une grande qualité littéraire. Ce roman irlandais recèle de grandes qualités sur un sujet original traité avec humour.

Dans le petit village de Tyreelin, dans le comté de Cavan, la vie est compliquée pour les habitants à cause de la guerre qui sévit entre les deux Irlande. Et comme ce village est situé à quelques kilomètres de la frontière, le quotidien des habitants est parsemé d’attentats, d’arrestations et de morts violentes.

Patrick Braden est un enfant qui naît dans ce monde en guerre, fils illégitime d’un curé et d’une mère qu’il n’a jamais connu puisqu’elle l’a abandonné. Je dis il mais je devrais dire elle, car, depuis tout petit Patrick se sent femme. Malgré les moqueries dans la rue quand il porte un vêtement volé à La Moustachue, la femme qui l’élève, il cherche avant tout le bonheur dans sa personnalité féminine en se faisant appeler Pussy.

Pussy ne peut pas vivre longtemps comme ça. Elle quitte le domicile soi-disant familial pour se retrouver entre les bras de Totoche, le surnom qu’elle a donné à un politicien marié. Celui-ci trouvant la mort dans un attentat, elle part à nouveau, et son départ qui passe par Dublin et Londres, devient autant une fuite de son monde qu’une recherche de sa vraie mère et qui elle est.

Quand on n’a pas de chance, quand on commence la vie sans repère, sans famille et sans personnalité, la vie ne peut qu’être un enfer. Celle de Pussy en est un, mais comme le roman est écrit à travers son personnage, et qu’elle ne veut pas se laisser aller au désespoir, le ton est résolument léger, désinvolte et désenchanté, voire grinçant ou cynique. Patrick McCabe nous montre un pays, soumis à des attentats violents et aveugles. Et au milieu, il y a des gens, des peuples qui ne comprennent pas, essayant de vivre leur vie. Il n’y a pas meilleur moyen pour montrer l’absurdité d’un tel conflit. Mais le sujet n’est pas là, il est dans une quête d’identité.

Car c’est bien le personnage de Pussy qui remplit les pages. Pussy est bavarde, elle parle, digresse, est légère, parfois se fait plus grave mais elle a toujours la bonne remarque pour repartir de l’avant. C’est un garçon qui rêve, qui vit dans ses rêves, et qui ne cherche qu’une chose, trouver l’amour qu’on ne lui a jamais donné. C’est écrit comme une improvisation, additionnant les personnages et les situations d’un point de vue détaché, humoristique, et on se prend à suivre ses pérégrinations avec beaucoup d’empathie pour ce garçon fille qui ne sait pas qui il est. C’est une lecture originale et prenante qui pourra en rebuter certains par les longueurs dues au personnage de Pussy qui est une bavarde inconditionnelle. Une leçon d’optimisme !

Golgotha de Leonardo Oyola (Asphalte)

Petit roman par la taille mais grand voyage dans les bidonvilles de Buenos Aires pour cette histoire noire publiée aux éditions Asphalte.

Villa Scasso, à l’ouest de Buenos Aires. Un labyrinthe de ruelles et de murs de brique, un trou régi par ses propres lois. Ceci est l’histoire d’une vengeance dans une enclave sauvage contrôlée par la bande des Gamins ; l’histoire de flics qui vouent un culte à des images pieuses, de délinquants qui vénèrent San la Muerte, et d’une guerre urbaine sourde où ceux qui survivent, ceux qui tuent, finissent corrompus, asphyxiés par leurs propres péchés. Une fulgurante chronique de la violence.

Nous suivons l’enquête de deux policiers : Lagarto et Roman Calavera, à la recherche d’un assassin avorteur. Calavera a réussi à se sortir de Villa Scasso, mais est resté empli de rage et de brutalité. Lagarto refuse de se laisser aller à ses pulsions de violence et de vengeance. Dans ce quartier, on reconnaît les flics car ils ont les chaussures élimées, n’ayant pas assez d’argent pour s’en acheter une paire neuve.

Dans cette histoire, derrière cette ville connue de tous pour être le joyau de l’Argentine, il y règne un climat de violence décrit avec justesse dans les situations, les personnages ou les dialogues. Ecrit avec beaucoup de précision et de justesse, c’est un roman qui sent le sang, qui pue la merde, dans un monde qui n’a plus rien d’humain et où règne une seule loi : celle de la jungle.

Ce roman, aussi impressionnant que dégoûtant, est un petit bijou de noirceur couleur sang dont vous ne sortirez pas indemne, une sorte d’enfer d’où vous ne souhaiterez q’une chose : en sortir le plus vite possible comme les personnages principaux de ce roman. Un agréable moment de lecture pour un autre éclairage de l’Argentine urbaine, malgré des digressions déconcertantes au début et des dialogues un peu trop longs par la suite.

Au passage, ne ratez pas l’interview de Carlos Salem chez Entre deux noirs, qui signe aussi l’excellente préface de ce roman.