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Vert-de-gris de Philip Kerr (Editions du Masque)

Chaque nouveau roman de Philip Kerr est un événement et l’une des grosses ventes de livres. Il faut dire que cet auteur sait allier les intrigues solides avec un contexte historique rigoureux et même impressionnant. Le cycle de Bernie Gunther en est le parfait exemple, à un tel point que l’on a l’impression de lire une biographie, écoutant sans se lasser l’histoire de ce personnage hors du commun.

Alors que Philip Kerr nous donnait l’impression de choisir une date correspondant à un fait historique connu et de construire son intrigue autour, ce nouveau roman passerait plutôt pour être la suite du précédent, Hôtel Adlon, qui sort d’ailleurs au Livre de poche. L’histoire de ce roman débute donc à Cuba, en 1954, et Bernie Gunther, qui  a un passeport argentin doit amener Chica à Haïti.

Bernie se retrouve donc à amener Chica, une jeune prostituée travaillant dans une maison close de Cuba à Haïti pour qu’elle échappe à la police. Tout se passe bien, transport en bateau compris jusqu’à que la police maritime américaine les arrête en pleine mer. Lors de cet accostage, Chica, qui transportait un pistolet, descend un policier. Tout l’équipage se fait arrêter.

Bernie est donc ramené à Cuba, puis à la suite d’un interrogatoire, est emmené à New York. Les questions tournent autour de ses activités pendant la deuxième guerre mondiale. Finalement, Bernie est envoyé en Allemagne, dans le camp de Landsberg à Berlin. Les agents (FBI ou CIA ?) vont s’intéresser à ses relations avec Erich Mielke, le chef de la Stasi. Cela donne l’occasion à Bernie de revenir sur certaines zones d’ombre.

Comme tous les romans de Philip Kerr, la qualité de l’écriture est telle que cela se laisse lire très facilement. La différence avec les autres épisodes de cette saga, c’est que, comme c’est un interrogatoire, il y a plus de dialogues. Et donc, par voie de conséquence, il y a moins de descriptions de lieux, et moins d’imprégnation dans cette époque trouble. C’est plus un témoignage sur certaines dates sensibles qu’une enquête.

Ceux qui connaissent Bernie Gunther (et je ne saurais que vous conseiller de lire la trilogie berlinoise) vont se jeter sur ce nouvel opus, car il faut bien convenir que Philip Kerr a construit une véritable saga sur un personnage qui, au fur et à mesure de ses enquêtes s’avère moins drôle, amusant, et plus humain voire inhumain. La personne de Bernie Gunther après la lecture de Vert-de-gris n’est pas plus claire pour moi, Philip Kerr de contente de lever quelques passages de son personnage.

Je regrette tout de même qu’il se soit contenté de ne parler que des relations de Bernie avec Mielke, qui fut ministre en République Démocratique d’Allemagne. S’il remet au gout du jour un beau scandale (un nazi reconnu qui s’en sort et arrive à devenir ministre d’un pays), le roman m’a parfois fait penser à une accumulation de passages, comme on construit un best of, tout ça pour dire que les scènes prises une par une sont très bien mais il m’a manqué une cohérence de l’ensemble.

Et puis, j’aurais aimé que Bernie, ce personnage si sombre et mystérieux se livre. Alors, évidemment, on se demande tout au long du bouquin s’il dit la vérité ou s’il dit ce que les Américains veulent entendre. Il y a bien quelques passages ou quelques phrases qui laissent entendre que Bernie est opposé au massacre de masse mais pas quand il s’agit des Russes par exemple. Il y a bien quelques vérités bigrement modernes sur le monde tel qu’il est devenu. Mais il m’a manqué ce souffle, cette imprégnation que j’ai trouvé dans les autres volumes.

Ce roman n’est pas mon préféré, mais pour qui a lu la trilogie berlinoise, c’est un roman obligé, que l’on pourrait comparer à du ciment dans un mur savamment bati par Philip Kerr. Il est en train de construire une œuvre qui ressemble à une biographie sur une période noire de l’histoire contemporaine, vue de l’intérieur. Je ne conseillerai donc pas de démarrer par ce Vert-de-gris mais plutôt par la première trilogie. Pour les fans, il est inutile d’en dire plus, ils auront déjà lu ce livre au moment où ils liront ces quelques lignes.

La trilogie berlinoise de Philip Kerr (Livre de poche)

Suite à la lecture d’Une enquête philosophique, je m’étais promis de lire ce roman, ou plutôt ces trois romans qui traînaient dans une de mes bibliothèques. Je me suis attaqué à ce pavé de plus de 1000 pages en trois fois.

L’été de cristal :

1936, Berlin s’apprête à accueillir les jeux olympiques. Tout doit être fait pour montrer la grandeur du 3ème reich, tout en cachant les atrocités qui commencent à avoir lieu. Bernhard Gunther, ancien flic, est devenu détective privé. Son travail principal consiste à rechercher des personnes disparues qu’il retrouve généralement jetés d’un pont après torture de la Gestapo. Herr Six, l’un des plus gros industriels allemands, lui demande de retrouver l’auteur des meurtres de sa fille et de son gendre ainsi que le contenu du coffre qui a été dévalisé.

Philip Kerr nous concocte là un roman noir classique (un privé gentil, des femmes fatales, une intrigue politique, des bagarres, des méchants, une ambiance glauque), avec un personnage à l’humour cynique à souhait, témoin de la transformation de son pays, mais ne s’engageant pas contre ce qui est pour le peuple un véritable bulldozer. Car c’est la grande force de ce roman, montrer de l’intérieur ce que fut la préparation à la deuxième guerre mondiale. Avec son style très agréable et fluide, il nous parle de l’interdiction pour les  femmes de travailler pour faire baisser le chômage, des grands travaux pour occuper les ouvriers, des juifs interdits de travailler cherchant à vendre leurs bijoux pour obtenir un visa, de la dénonciation, de la fierté de certains, des prisons qui sont devenues des camps pour les opposants et les indésirables, des riches utiles au pouvoir, de la corruption omniprésente. Ce roman est plus qu’un simple roman noir, c’est un véritable témoignage de ce que nous ne voudrions plus voir.

La pâle figure :

Berlin, 1938. En pleine crise des territoires des Sudètes, L’Allemagne se dirige doucement vers une guerre inévitable. Bernie Gunther a bien développé son agence de détective privé, avec son associé Bruno Stahlecker. Une riche veuve, Frau Lange va lui demander de trouver l’auteur d’un chantage dont elle est la victime, pour cacher les penchants homosexuels de son fils. Cette affaire rapidement menée à bien, il va être forcé de réintégrer la Kripo pat Heydrich pour retrouver le tueur en série de jeunes adolescentes allemandes.

On retrouve avec plaisir Bernie Gunther, avec son humour, sa clairvoyance et son attitude détachée vis-à-vis de la situation allemande. Cette enquête est plus classique, avec de nombreux rebondissements, et des personnages un peu caricaturaux. A nouveau, on retrouve en toile de fond cette Allemagne, qui s’enfonce dans l’horreur. Sauf qu’en 1938, on n’a plus le choix : on suit le pouvoir en place ou bien on meurt. C’est une description d’un royaume de la terreur, et même si j’ai pensé que l’on nous a décrit tout ça depuis, ce roman continue à nous montrer l’Allemagne de l’intérieur, et Bernie Gunther est un témoin fort agréable à suivre, avec une fin horrible et inéluctable, qui fait de ce roman plus qu’une recherche d’un tueur en série.

Un requiem allemand :

1947, dans un Berlin en ruine. La ville est occupée par les troupes alliées et russes. Les gens meurent de faim, s’adonnant au marché noir pour survivre. Gunther est revenu de la guerre, et a repris son métier de détective privé. Il est marié et soupçonne sa femme de se prostituer pour ramener à manger. Un officier russe fait appel à lui pour sauver de la mort un ancien camarade de la Kripo qui est accusé d’avoir tué un Américain, enfermé à Vienne. Il ne peut refuser la somme de 5000 dollars mise en jeu, et va être en contact avec les différentes zones d’influence qui se battent sur ce champ de ruine qu’est Vienne.

Gunther a vieilli, il a tout connu et sa désinvolture fait place à une sombre amertume. Il se bat pour sa survie et son couple. Comme dans les deux aventures précédentes, la documentation historique est précise et impressionnante. Les luttes pour le pouvoir font rage, les espions se battent contre l’armée, les Américains contre les Russes. Le cynisme de Gunther fait mouche à tous les coups dans cette situation où les grandes puissances se moquent des gens. C’est un épisode bien plus noir, bien plus politique que les autres, avec moins d’humour aussi. Mais avec un titre pareil, à quoi peut-on s’attendre d’autre ?

La trilogie :

En conclusion, il faut lire ces trois romans, tant ils nous plongent dans l’Allemagne de l’époque avec une précision et une justesse diabolique, tant ils démontrent comment on a construit le monde actuel. Les trois romans peuvent se lire indépendamment les uns des autres. L’ensemble est totalement cohérent, et l’idée d’avoir appliqué les codes du polar à cette époque sombre est fort judicieuse. On ne s’y ennuie jamais, et on vit, on respire, on souffre avec Gunther, même si son attitude est parfois fort mystérieuse. Gunther n’est pas un héros, juste un homme qui tente de franchir les obstacles pour survivre. C’est une trilogie qui m’a impressionné et confirmé que Philip Kerr est un grand auteur, et la trilogie berlinoise un incontournable de la littérature.

Hotel Adlon de Philip Kerr (Editions du Masque)

Après avoir lu L’enquête philosophique et la trilogie berlinoise (le billet est à venir, coucou Ys !) de Philip Kerr, voici donc la sixième enquête de Bernhardt Gunther, dont l’action se situe dans l’Allemagne nazie. Une nouvelle fois, je ne suis pas déçu par ce roman.

Berlin, 1934. L’Allemagne plonge petit à petit dans la dictature. Les ennemis déclarés sont clairement les juifs, qui n’ont plus le droit de travailler officiellement, qui n’ont plus accès à certains bars ou magasins. Ils doivent même déclarer leurs origines, c’est-à-dire si l’un de leurs parents est juif. La seule solution pour eux est de partir d’Allemagne, pour ceux qui en ont les moyens.

Bernie Gunther, après la Grande guerre, est entré dans la police. Comme la police se nazifie, il démissionne et est engagé en tant que responsable de la sécurité à l’hôtel Adlon à Berlin. Son travail consiste à assurer la sécurité des riches clients. Ce matin là, il subit un contrôle de papiers et comme un de ses grands parents est juif, il entraîne le policier dans un coin et le frappe à l’estomac. Le problème, c’est que le policier va mourir.

A l’hotel Adlon, le propriétaire d’une grande entreprise de travaux publics est retrouvé mort dans sa chambre, apparemment de cause naturelle. Un Américain Max Reles s’est fait voler un coffre chinois de grande valeur. Bernie va alerter la police et on lui demande de l’aide dans deux affaires : Celle du policier tué par Bernie et une autre concernant un homme corpulent retrouvé noyé dans l’eau de mer.

Il s’avère que l’homme noyé est un ancien boxeur allemand juif, et comme il est d’origine juive, Bernie découvre que ceux-ci n’ont pas le droit de concourir pour leur pays dans le cadre des jeux Olympiques qui vont avoir lieu dans deux ans. Les Etats-Unis ayant accepté de participer aux Jeux, une journaliste Noreen Charalambides lui demande d’enquêter sur cette affaire pour écrire un article qui fera peut-être changer d’avis le gouvernement américain, quant à sa participation aux jeux Olympiques de 1936 à Berlin.

Il faut tout d’abord rassurer les futurs lecteurs de ce roman : Même si vous n’avez pas lu les précédentes enquêtes de Philip Kerr, elles sont suffisamment indépendantes pour être lues séparément. Celui-ci s’avère être une très bonne mouture mais surtout un sacré pavé. 500 pages à dévorer et comme à chaque fois, ça se lit comme du petit lait.

Si dans la trilogie berlinoise, le personnage de Bernie me paraissait parfois énigmatique, cette fois ci, Philip Kerr est clair. C’est un homme conscient de ce qui se passe, qui exprime son désaccord par son cynisme noir mais qui, avant tout, cherche à sauver sa peau. Ainsi, on le verra acheter un homme qui a la possibilité de modifier les papiers officiels pour effacer ses racines juives.

La recette de Philip Kerr marche toujours à fond : Un passage de l’histoire non élucidé sur lequel il bâtit son intrigue, des descriptions minutieuses des lieux (mais pas trop longues pour ne pas lasser), un message important sur la dérive d’une horreur sans nom d’un pays aux abois, des personnages secondaires toujours bien dessinés, certains étant embringués dans la ligne du parti et d’autres vivant du système. Enfin, une intrigue, qui si elle est relativement linéaire, se suit très facilement et avec grand plaisir.

La nouveauté, c’est que cette histoire s’étale sur une vingtaine d’années, et que si Philip Kerr me semblait démontrer des actes atroces dans les précédentes, il montre ici que les gagnants seront toujours les gagnants et les victimes tout justes bonnes à remplir des trous dans des cimetières. Et que quand on plonge dans la boue, les traces de salissures sont difficiles à efacer. Par le sujet, qui nous fait voyager jusqu’à Cuba, il y a toujours la volonté de montrer un pan de l’histoire pas forcément bien connu.

L’ampleur de ce roman est grande, c’est un très bon cru, avec un peu plus d’ambition que la première trilogie berlinoise. Décidément j’adore les enquêtes de Bernie Gunther, ce privé cynique un peu lâche, qui arrive à se sortir de ses imbroglios, et qui en ressort toujours avec une cicatrice, une de plus, une blessure qui ne se refermera jamais. J’adore aussi le travail titanesque de Philip Kerr pour que l’on n’oublie pas comment le monde a pu basculer dans une telle abomination.