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Gueule de fer de Pierre Hanot

Editeur : Manufacture de livres

Si j’aime bien les romans qui ont un fond historique, je ne lis que très rarement des romans biographiques. Alors pourquoi avoir choisi ce roman là ? En premier lieu, je dirai que c’est le billet de Claude qui m’a décidé. Ensuite, je suis fan de boxe. Enfin, la période évoquée (la première guerre mondiale) est une période qui restera pour moi un point d’interrogation, ne comprenant pas comment on a pu faire durer ce conflit avec toutes les horreurs qui ont été perpétrées. Et puis je suis tombé sur ce roman, court mais si intense … L’émotion qui se dégage de ce roman est tout simplement incroyable.

Le roman démarre en 1914. Champion de France Poids Mouche, Eugène Criqui vient de passer Poids Coq et commence par une défaite face à Ledoux. Cette défaite est dure à avaler, c’est comme s’il était passé sous un train. Le moral est en berne, il songe à arrêter. Mais son entraineur lui répète que c’est dans la défaite qu’on forge les champions. Alors, il va remettre les gants et repartir au combat.

Mais le conflit de la Grande Guerre approche et Eugène va être mobilisé. D’abord placé à l’arrière des lignes, parce qu’un gradé est un de ses fans, il demande de passer sur le front, car il veut se battre. Il connaitra tout, l’automne et son vent glacial, l’hiver et son froid paralysant, les assauts, les petites victoires, les grandes morts. Il découvrira l’amitié, la loyauté. Et il retiendra cette envie de se battre, de ne rien lâcher … jusqu’à cette balle qui lui traversera la mâchoire. On lui posera une plaque en fer pour soutenir tout le bas du visage.

Il reprendra la boxe dès 1917, ne cédant rien devant ce besoin d’avancer, fera des tournées en Australie, aux Etats Unis, jusqu’à obtenir sa chance au championnat du monde. Et il deviendra champion du monde, le deuxième champion français après Georges Carpentier. Et Eugène Criqui est tombé dans l’oubli, ce qui est une flagrante injustice.

Construit sur la base de chapitres courts, eux même découpés en scènes, Pierre Hanot choisit minutieusement ses passages pour nous montrer la vie de cet homme, qui si elle n’a pas été spectaculaire, a fait montre de succès à force de travail, de courage et d’amour, à la fois de son sport et de sa future femme.

C’est aussi le style très direct qui m’a époustouflé. J’ai rarement lu un livre qui disait autant de choses avec si peu de mots ; qui faisait passer autant d’émotions avec autant d’économie de phrases. Par moments, j’ai ouvert la bouche d’étonnement, j’ai détourné la tête devant certaines horreurs, j’ai eu la gorge serrée dans les moments tristes et j’ai crié de joie pour sa victoire au championnat du monde alors que cela tient dans un minuscule chapitre.

Tout cela est fait avec beaucoup de simplicité, et avec un choix minutieux des mots, une construction talentueuse des phrases si bien qu’il est difficile de ne pas être touché par la vie de cet homme. L’auteur montre aussi simplement la trajectoire de cet homme exceptionnel de courage et de ténacité, en nous évitant une morale qui aurait terni le propos. Ce roman est en fait un formidable hommage envers un homme injustement oublié et c’est une formidable réussite, un roman qui m’a réellement ému et impressionné.

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La daronne de Hannelore Cayre

Editeur : Métaillié

Voici mon avis sur un roman dont on a beaucoup parlé en début d’année, et qui vient de se voir décerner le Grand Prix de la Littérature Policière 2017. Je ne vais vous donner qu’un seul conseil : jetez vous sur ce roman formidable.

Quatrième de couverture :

« On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e DPJ.

– Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.

J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »

Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?

Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.

Et on devient la Daronne.

Mon avis :

On pourrait penser que la quatrième de couverture en dit beaucoup, voire trop. En fait, il est difficile d’attirer l’œil de l’acheteur devant un tel roman. Certes on en dit beaucoup, mais il y en a tellement plus dans le roman. Tout ce roman tient dans sa narration et son style, et je peux vous dire que ce roman est une bombe de drôlerie et de cynisme, un grand moment de critique et de second degré. On sourit beaucoup, on rit beaucoup des piques sur quelques travers de la société. Et le plus fort de ce roman, c’est quand vous avez tourné la dernière page, et que vous vous rendez compte de l’ensemble du roman, et de tout ce que Patience Portefeux vous aura montré. Vous vous rendez compte de ce que vous voyez tous les jours mais que vous ne remarquez même plus, et c’est jouissif.

C’est le bon terme pour qualifier ma lecture de ce roman : c’est totalement jouissif. La forme du roman est présentée comme une biographie, au travers d’une discussion. Vous êtes assis dans votre fauteuil bien confortablement, et Patience va vous raconter sa vie. Démarrant par sa naissance et la déception de son père d’avoir eu une fille au lieu d’un garçon, à son mariage qui n’aura duré que sept années de furtif bonheur, de ses deux filles qui sont parties bien vite de la maison à ses difficultés à joindre les deux bouts pour élever ses filles du mieux possible, Hannelore Cayre nous raconte la survie d’une femme cherchant à se débattre pour garder une certaine décence.

Le coté comique, décalé de cette histoire tient dans le fait qu’elle parle arabe et qu’elle va devenir traductrice pur la justice puis pour la police. Payée au noir par l’état, comme les jeunes gens qui sont accusés en procès, je vous laisse imaginer le coté cocasse de la situation. Et puis, cette femme qui a atteint la cinquantaine ne rêve que d’une chose : offrir quelque chose à ses filles. Et sa vie simple va devenir un peu plu compliquée par un hasard et une prise de risque due au fait que pour la première fois de sa vie, elle va se prendre des initiatives. Bon, c’est un polar, alors elle va franchir la ligne jaune !

Il y a tant de choses dans ce roman mais aussi une justesse, un ton véridique, que l’on a l’impression d’entendre une confession. Et on en remet jamais en cause ce qu’elle nous dit. La narration est parfaite d’un bout à l’autre. Si vous ne le savez pas, l’un de mes auteurs favoris, toutes époques confondues est Thierry Jonquet. Eh bien, j’ai eu l’impression qu’il était revenu d’entre les morts pour nous offrir ce fantastique roman social. Superbe !

Je vous joint quelques liens vers des billets tout aussi enthousiasmants.

http://enlisantenvoyageant.blogspot.fr/2017/04/la-daronne.html

http://www.encoredunoir.com/2017/06/la-daronne-de-hannelore-cayre.html

http://leblogdupolar.blogspot.fr/2017/03/hannelore-cayre-la-daronne-une-femme.html

https://actudunoir.wordpress.com/2017/03/24/hannelore-cayre-revient-et-cest-bon/

Dernier virage avant l’enfer d’Emmanuel Varle

Editeur : Les Presses Littéraires

Voilà un roman que j’ai lu par hasard, au sens où je n’en avais pas entendu parler. Heureusement, l’auteur m’a contacté et m’a donné envie de le lire. Et ce roman se révèle une excellente surprise, venant d’un auteur dont ce n’est que le troisième roman. Le meilleur est à venir, je vous le dis.

L’auteur :

Né à Paris en 1960, Emmanuel Varle a toujours été passionné, dès sa plus tendre enfance, par les faits divers. Il est donc logiquement entré dans la police dont il est sorti avec le grade de Commandant Fonctionnel. Retraité depuis quelques mois, il consacre désormais l’essentiel de son temps à l’écriture de romans. Il entend mettre sa riche expérience professionnelle conjuguée à son amour de la littérature, des arts, du monde animal, de l’histoire, des faits de société et de tant d’autres domaines au service de ses lecteurs. Dernier virage avant l’enfer est son troisième roman.

Mon avis :

Installez-vous dans votre fauteuil, en face de Roland Mertonnier, dit le Baron, enfermé dans sa cellule. Il aura passé autant de temps dehors à faire son boulot de truand qu’en prison. Il va vous raconter sa vie, car il sent qu’il est dans la dernière ligne droite. Il va vous décrire sa vie actuelle, sa vie passée, ses rencontres, ses réussites, ses échecs … Emmanuel Varle nous convie à une biographie d’un truand totalement inventée.

Ce qui est assez saisissant, c’est cette facilité de rentrer dans la peau de ce personnage et de nous faire vivre sa vie. On a vraiment l’impression de suivre une discussion en tête à tête avec quelqu’un. Alors, il nous interpelle, nous prend à témoin et fait défiler les événements qui ont ponctué sa vie selon son bon vouloir, selon ce qu’il pense et part dans des digressions qui ne suivent que le fil de cet esprit brillant et fatigué.

Car cet homme de plus de 70 ans va nous parler de sa jeunesse, de la façon dont il va découvrir que la violence le rend plus respectable aux yeux des autres, du choix qu’il fait de refuser la normalité de sa famille bourgeoise pour embrasser volontairement la carrière de truand, du drame de la mort de sa sœur, de la volonté de devenir le nouveau Clyde, d’éviter la routine, de rechercher l’action, le stress, de se sentir vivant.

De façon totalement non chronologique, et c’est bien une des grosses qualités de ce livre, il va parler des grands noms du banditisme, ceux qu’il n’a jamais rencontrés mais dont il a entendu parler, des cavales, des putes, des amis vrais et faux, de la liberté et de la prison. Il ne cherche pas l’absolution ni aucune justification, c’est juste un témoignage d’un homme qui a choisi de faire ce boulot (et il emploie ce terme plusieurs fois dans le roman), en changeant de branche, passant du racket au vol, du braquage au proxénétisme en fonction de ce qui rapporte le plus d’argent, comme d’autres changent de métier.

Roland ne cherche pas non plus le pardon. D’ailleurs, il se fout des autres et de ce qu’ils ont pu devenir, de ses parents comme de ses enfants (il en a deux reconnus et il en a peut-être un troisième tant il lui ressemble). Il témoigne aussi des nouvelles formes de banditisme, sans foi, ni loi, ni respect, et embraille sur le fait que cela vient des noirs et des arabes, car il est raciste ; il le dit et le clame haut et fort.

Roland dit beaucoup de choses, sur sa vie actuelle, en prison, où il connait par cœur les codes. Il raconte comment il doit se plier aux exigences, comment on paie pour se procurer de petits extras. Il raconte aussi les flics, les ripoux, les rusés, les matons pourris, les gardiens violents. Il narre les autres prisonniers et préfère définitivement être seul, sous menace de se suicider.

Roland nous parle de ce jeune homme, Timothée, qui vient le voir et lui offre des choses à manger. Mais Roland ne nous dit pas tout. Il nous raconte son dernier casse (à 64 ans, un record !) mais il ne nous dit pas combien de gens il a tués, ni combien de femmes il a frappée. C’est aussi cette part d’ombre qui construit le personnage. Ce sont autant les paroles que les non-dits qui construisent son histoire.

Ce roman est une incontestable réussite car l’auteur arrive à nous faire croire à ce personnage bavard qui nous parle de sa vie ; et comme bien souvent, c’est débridé, les digressions sont nombreuses mais à chaque fois justifiées, et on a plaisir à retrouver Roland pour un nouveau monologue, à chaque fois qu’on ouvre le livre. Allez, vous aussi, installez-vous dans ce fauteuil en face du Baron, et écoutez, apprenez !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Trafiquante de Eva Maria Staal (Editions du Masque)

Indéniablement, si vous cherchez un roman noir original, ce roman est fait pour vous. Original autant dans son sujet que dans sn traitement. Et pourtant, j’avais beaucoup de réserves quant à ce roman, pour une seule raison : je n’aime pas quand on dit que c’est inspiré d’une histoire vraie. Pour moi, la littérature doit rester le royaume de l’imagination … mais ce n’est que mon avis.

Bref, à ce moment de mon billet, je devrais vous faire un résumé des premières pages pour que vous ayez une idée du sujet. Sachez que j’en suis incapable, et que donc, en fin de billet, je vous mettrai la quatrième de couverture, qui est remarquablement bien faite. Sachez aussi que pour faire court, ce roman raconte la vie d’une jeune femme qui a été trafiquante d’armes pour le compte d’un Chinois, Jimmy Liu.

J’ai eu un peu de mal à rentrer dans ce roman, mais je pense que c’était surtout lié à mes aprioris que je vous ai cités ci-dessus. Parce que, une fois rentré dedans, on a plutôt affaire avec une histoire autant impressionnante que détestable. Et c’est surtout la forme qui m’a semblé la plus choquante. Sachez enfin, que les chapitres alternent entre passé et présent, entre Eva Maria trafiquante d’armes et Eva Maria mère de famille, mais que tous les chapitres sont écrits au présent.

Et c’est bien là que cela fait le plus mal : ce refus de prendre de la distance dans ce que l’auteure écrit. Que cela soit dans les différents marchés qu’elle réalise en extrême orient, au Pakistan, ou en Tchétchénie, la narration nous plonge dans un autre monde, celui de l’horreur dans ce qu’elle a de plus terrible, car on a droit à des scènes terribles qui montrent les ravages des armes, sans que Eva Maria Staal ne montre une once de sentiment. Que cela soit aussi, quelque dix années plus tard, dans sa vie de mère de famille, on retrouve ce manque d’émotions et ce style sec, direct et brutal qui est aussi choquant que les pires scènes d’horreur du chapitre précédent.

C’est dans cette alternance, dans cette absence de vie, dans ce refus de descriptions pour laisser la plus grande part à l’imagination, que le roman devient le plus terrible, que ce roman frappe le plus fort le lecteur. Indéniablement, ce roman peut dérouter certains lecteurs, mais pour son voyage dans la psychologie d’une personne qui n’a rien à perdre, il en vaut le coup rien que pour l’originalité de son traitement. C’est un roman qui ne vous laissera ni indifférent, ni indemne.

Ne ratez pas en tous cas, l’avis des Unwalkers sur le sujet

Quatrième de couverture :

Il y a dix ans, Eva Maria gardait toujours une arme dans son sac à main. Un cadeau de Jimmy Liu, son patron, marchand d’armes fantasque d’origine chinoise ayant un faible un peu trop prononcé pour les jeunes escort-boys.

Islamabad, Pékin, Karachi: l’improbable duo parcourt le monde pour conclure des contrats de plusieurs millions de dollars. Leurs interlocuteurs: seigneurs de guerre sans pitié et chefs d’État corrompus.

Rattrapée par sa mauvaise conscience après une mission qui tourne mal, Eva Maria décide de raccrocher et se réfugie dans une vie paisible, sans armes mais avec mari, maison et bébé. Dix ans plus tard, le souvenir de son ancienne vie revient la hanter. À travers ses réminiscences, Eva Maria nous entraîne alors dans les turpitudes de son passé, l’occasion pour elle de se livrer à un véritable travail d’introspection et à une profonde réflexion sur le monde qui l’entoure.

Eva Maria Staal est le pseudonyme d’une auteur néerlandaise à succès qui a travaillé dans la vente d’armes pendant plus de quinze ans. Elle contribue régulièrement au magazine Dutch Monthly, ainsi qu’à d’autres publications.

Oldies : Rien dans les poches de Dan Fante (13ème note)

J’en connais une qui va être heureuse. Dan Fante est l’auteur favori de Cathy, du blog Ecrits et délices, et lors de nos échanges électroniques à propos de John Fante, elle m’a parlé de son fils Dan Fante et a eu la gentillesse de m’offrir Rien dans les poches. Cathy, ce billet est pour toi ! Grace à toi, Bruno Dante va me hanter longtemps et j’ai déjà acheté le deuxième tome de ses élucubrations.

Je tiens à souligner aussi l’excellent travail des éditions 13ème note, qui éditent de très bons romans dans un format carré inédit avec une couverture cartonnée à rabat. Et comme j’aime les beaux livres, je dois dire que tenir en main un de leurs livres est déjà le premier plaisir de lecture. 13ème note a décidé d’éditer tous les romans de Dan Fante. Bravo !

L’auteur :

Dan Fante a suivi les cours du lycée de Santa Monica et fait ses études dans diverses institutions. Il s’est ensuite installé à New York où il a pratiqué plusieurs métiers : colporteur, chauffeur de limousines et chauffeur de taxi, laveur de carreaux, vendeur par téléphone, détective privé et gardien de nuit dans un hôtel. Après une vie relativement instable, il décide d’écrire sur le tard et réussit à se faire publier par une maison d’édition française grâce à la chanteuse April March. Il écrit d’abord de la poésie, des nouvelles et des pièces de théâtre, puis les quatre volets de la tétralogie Bruno Dante qui, à l’image de l’œuvre de son père, constituent une saga autobiographique. Ses principaux modèles littéraires sont Hubert Selby Jr., John Fante et Charles Bukowski. Après avoir vécu quelques années en Arizona (Sedona), Dan Fante est revenu vivre à Los Angeles avec sa famille. (Source Wikipedia)

Les quatre volets de la tétralogie Bruno Dante :

Les Anges n’ont rien dans les poches (Chump Change), 1996

La Tête hors de l’eau (Mooch), 2001

En crachant du haut des buildings (Spitting Off Tall Buildings), 2001

Limousines blanches et blondes platine (86’d), 2010

Mon avis :

Le roman est précédé d’une préface de l’auteur qui nous explique la valeur que ce roman revêt pour lui, ainsi que les circonstances de sa création et de son édition. Cette préface nous montre aussi les parallèles que l’on peut trouver dans le roman entre Dan et John, car derrière Bruno se cache Dan, et derrière Jonathan se profile John. Et si on peut voir dans ce roman autobiographique une forme d’hommage au grand auteur qu’est John Fante, c’est aussi et surtout un exorcisme de Dan Fante pour sortir de l’ombre du talent de son père.

Car Bruno / Dan, tout alcoolique et excessif qu’il est, se montre comme un homme cherchant à échapper à son quotidien, à oublier son statut de loser, à provoquer les autres pour mieux exister. Mais quand il se retrouve face à l’agonie de son père, sa première réponse est la fuite de lui, des autres, de la vérité qui lui éclate à la gueule à savoir qu’il se retrouve en première ligne, qu’il n’y aura plus personne pour le juger ou le recadrer.

De ce roman, à la fois comique et déjanté, mais aussi désespéré et déprimé, Dan Fante construit un roman fort qui pose la question des relations père / fils et de la difficulté d’exister face à un modèle incontournable. L’écriture est formidablement efficace et précise, hésitant comme son personnage entre outrance et poésie, avec des passages d’une beauté folle et d’une grande émotion.

Ce roman, qui constitue le premier tome d’une trilogie, va faire des petits dans ma bibliothèque. J’ai déjà acheté La tête hors de l’eau et je ne compte pas m’arrêter là. Indéniablement, Dan Fante s’est créé un nom et un prénom avec ce roman, et vient se placer aux cotés de Hubert Selby Jr, Bukowski ou Henri Miller, que des auteurs culte !

Et merci Cathy, du fond du coeur !

On the brinks de Sam Millar (Seuil)

Coup de coeur ! si je lis des romans, c’est bien pour ressentir ce genre d’émotions, pour être emporté par des émotions qui me dépassent. Et si ce roman n’en est pas un, puisque c’est une autobiographie, la vie de Sam Millar s’avère être un scenario de roman noir tellement extraordinaire que l’on ne peut pas rester insensible, ni dans le fond, ni dans la forme à ce qui y est raconté. Ce livre est divisé en deux parties, l’une qui se déroule en Irlande, l’autre aux Etats Unis.

Belfast. Alors qu’il nait dans une famille protestante, sa mère lui donne une éducation catholique. Toute son enfance est bercée par les conflits entre les catholiques irlandais, les protestants et l’armée britannique. Nous allons suivre ses premiers pas dans le monde adulte ; sa prise de conscience politique s’éveille quand il commence à travailler aux abattoirs et l’assassinat de son meilleur ami Jim Kerr. A dix sept ans, Sam est enfermé à la prison de Long Kesh, pour activisme terroriste. Là bas, il va y subir les pires pressions et les pires tortures que l’on puisse imaginer.

Je peux vous dire que cette première partie n’est pas près de vous laisser tranquille, tant elle est forte et horrible. J’en ai perdu quelques nuits de sommeil, non pas parce que je me suis identifié au personnage de Sam, mais par la description de ce que l’on faisait subir aux prisonniers. Car cette partie est écrite avec un détachement, une froideur qui fait froid dans le dos, justement.

Le but de cette partie comme l’ensemble de ce livre n’est pas de prendre position pour les uns ou les autres, mais bien pour l’auteur d’écrire son histoire en forme de testament, de mettre noir sur blanc ses traumatismes pour en faire un exorcisme personnel. Le détachement et le regard froid de ces passages joue beaucoup dans la pression permanente que vivent les prisonniers, que j’ai ressenti à la lecture.

Cette première partie ne vous laissera pas tranquille, vous empêchera de dormir, car Sam Millar additionne les scènes, d’une efficacité incroyable et sans sentiment. Ce que nous donne à voir Sam Millar, ce sont aussi des hommes qui font la guerre, qui sont entrés en résistance en refusant de travailler. Sans vouloir juger de la situation politique, on ne peut qu’être révolté devant les scènes de tabassage, de torture, de harcèlement qui furent réalisées dans ces geôles. C’est une pure plongée en apnée dans le monde de l’horreur.

Et puis, on plonge dans la deuxième partie, comme si on nous avait plongé la tête sous l’eau pendant quelques minutes, à bout de souffle. Millar est sorti de prison après la mort de Bobby Sands et a immigré aux Etats Unis illégalement. Il va être licencié quand la police ferme le casino dans lequel il travaillait. Il va alors monter, avec quelques complices, l’incroyable vol du dépôt de la Brinks à Rochester.

Là aussi, on est frappé par le calme qui ressort de ces pages, que l’on peut opposer à la furie de Belfast. Mais c’est un homme qui veut survivre auquel on a droit ici, qui ne ressent plus rien, si ce n’est la nécessité de se procurer de l’argent. A la lecture plus classique de cette partie, je me suis dit que la vie de cet homme là est tout simplement incroyable, et qu’elle dépasse tous les scenarii que l’on aurait pu imaginer.

On the brinks, aller au bout des choses. Sam Millar a osé porter un regard sur son passé, nous jeter en pleine face ce qu’il a vécu, sans en rajouter, pour se livrer et pour livrer aux lecteurs un roman noir brillantissime. On pourra toujours se demander pourquoi il a été enfermé, où est passé l’argent de la Brinks, pour quel usage a-t-il été utilisé ? Il n’en reste pas moins que ce roman est parfait de bout en bout, que c’est un roman qui, à mon avis, a plus été écrit pour l’auteur lui-même que pour ses lecteurs, un roman sans concession, une confession noire d’un passé à ne pas oublier, qu’il faut ranger du coté de La bête contre les murs de Edward Bunker. Coup de cœur !

Dans les quelques avis piochés ici ou là, allez voir ceux de Jean Marc, Claude et Yan.

Ce billet est dédié à Claude (il saura pourquoi), à Richard (pour le conseil), à Coco (pour le prêt du livre), et à ma femme qui va me l’offrir pour la fête des pères.

Rouge ou mort de David Peace (Rivages)

Dire que je suis un fan de David Peace est un pur mensonge : je suis un fan inconditionnel de cet auteur hors norme. J’achète chacun de ses romans le jour de leur sortie, je les lis dans la foulée, parfois avec quelques jours de décalage, et à chaque fois, il me surprend. Car cet homme ne sait pas faire comme les autres, il change à chaque fois de sujet, il change à chaque fois de façon de faire, mais il est une chose qui ne varie pas : c’est son style. Si au départ, on a pu le comparer au James Ellroy de White Jazz, avec ce ton haché, répétitif et violent, beaucoup se sont vite arrêtés d’utiliser les étiquettes, pour se rendre à l’évidence : David Peace est un grand auteur, David Peace est unique, David Peace est gigantesque, David Peace peut tout faire.

Alors, que l’on apprécie ou non sa façon d’écrire, il faut bien se rendre compte qu’il est en train de construire une œuvre d’une dimension rare. Si vous ouvrez un de ses romans, vous saurez au bout de quelques pages si vous allez aimer ou pas. Car quelque soit le sujet, il saura vous captiver, il faut juste se laisser porter, attraper, assommer, ou juste bercer par ses mots, ses odeurs, ses bruits, bref, l’ambiance qu’il sait créer autour d’une histoire bien souvent portée par des hommes.

Après s’être libéré de ses obsessions, en écrivant le quatuor du Yorkshire, il concluait ce cycle britannique par le formidable GB84, qui passait au crible l’année charnière de la grève des mineurs. Il montrait ainsi qu’avant tout, il parle des hommes et des femmes, il parle de son pays, qu’il a d’ailleurs quitté peu après pour l’empire du soleil levant. Sa trilogie sur le Japon est en cours d’ailleurs, puisque nous attendons avec impatience le troisième et dernier tome après Tokyo année Zéro (une vision apocalyptique d’un pays qui a perdu la guerre) et Tokyo ville occupée un pur chef d’œuvre aux multiples visions et lectures, très respectueux de ce pays en reconstruction.

Entre temps, nous avions déjà eu la chance de lire 44 jours, vision romancée du manager Brian Clough à la tête de l’équipe de football de Leeds. A travers un sport, David Peace nous donnait l’occasion de lire le portrait d’un homme qui se trompe. Psychologiquement parfait, ce roman montrait une autre facette du talent de cet auteur : une faculté de fouiller et de décortiquer le fonctionnement humain. Il revient donc, avec Rouge ou mort, à son sport favori, le football, pour nous proposer une biographie romancée du manager du club de Liverpool, Bill Shankly.

Quand on connait l’univers de David Peace, on n’est pas étonné qu’il ait voulu parler de ce personnage emblématique. Bill Shankly est issu de la classe ouvrière. Il fut un joueur plutôt moyen, puis passa entraineur. Ce roman raconte comment Shankly, alors à la tête du club de Huddersfield, fut embauché par Liverpool pour aider le club à monter en première division. Son implication exceptionnelle, son sens de la loyauté envers son club, son sens de la psychologie humaine et sa faculté de motiver les joueurs vont lui servir pour remporter de nombreux trophées.

Autant on aurait pu reprocher à 44 jours le style haché qui ne rendait pas forcément service au portrait de Brian Clough, autant ici, cette répétition des mots, des phrases, des paragraphes collent bien avec la vie trépidante et rythmée d’un club de football. Il y a des passages fabuleux dans ce livre, quand par exemple il raconte le début des rencontres, les supporters qui crient, les supporters qui hurlent, les supporters qui tapent des pieds. Il y a du bruit, des odeurs, des couleurs (rouge) dans ce livre. Et il y a des moments de tension exceptionnels, comme ces matches à couperet, ou même ces résultats nuls qui obligent Liverpool à rejouer le match trois jours plus tard, alors qu’ils ont déjà plein de joueurs blessés.

La plongée dans la vie intime du club est totale. On vit avec Shankly, on tremble avec Shankly, on crie avec Shankly, on est fou de joie pour Shankly. Pendant presque 600 pages, David Peace nous montre la vie d’un homme qui vit 24 heures sur 24 pour son club, 7 jours sur 7 pour son club. Et au travers de ce personnage, David Peace nous montre aussi la vie des gens, le respect qu’il a envers eux, et ce qui a motivé Bill Shankly toute sa vie : Il faut travailler et travailler bien, il faut se donner à fond dans ce qu’on fait.

Dans cette première partie, on parle beaucoup football, on ne parle même que de ça. Bill Shankly ne prend jamais de vacances, il ne vit que pour son club, quitte à délaisser sa femme. Dans les rares scènes de sa vie privée, on le voit appliquer les mêmes règles qu’il inculque à ses jeunes joueurs : Donnez-vous à fond ! Faites les choses bien ! Respectez les pauvres gens qui vous paient !

Pour les fanas de football, ils auront l’occasion de découvrir l’apparition des dérives du football. Par exemple, un bon joueur s’achetait entre 10 000 et 20 000 livres lors des débuts de Shankly, alors qu’ils atteignaient 200 000 livres dix ans plus tard. Shankly se montrera aussi un innovateur quant à sa gestion des entrainements, des phases de repos, ou même des supervisions de ses futurs adversaires. Mais c’est à travers tous ces détails que l’on voit la minutie et la précision du travail de cet entraineur hors norme.

Reste que pour les autres, non mordus de football, il leur faudra avaler des pages et des pages de résultats footballistiques, ce qui, même pour moi, fut parfois trop long. Je comprends encore une fois la démarche de l’auteur et sa volonté de faire monter le stress du lecteur ou de montrer la pression subie par Shankly. Reste que de nombreuses pages sont emplies de résultats et que cela devient répétitif et long.

La dernière partie, elle, est consacrée à la retraite de Shankly. Il décide de se retirer et cette dernière partie est extraordinairement forte. En fait, on s’aperçoit, à ce moment là, dans ces deux cents dernières pages, que l’on s’est attaché à ce travailleur invétéré, cet obsédé des petits détails qui font la différence. David Peace nous montre un homme qui a décidé de tourner la page et qui a bien du mal à couper les ponts. Il montre aussi un homme qui, quand il devient simple spectateur, ne comprend pas ce qui lui arrive.

Et ce sont dans ces dernières pages que ce roman prend toute son ampleur, toute sa valeur. Car l’auteur nous montre des discussions entre Shankly et le premier ministre, lors d’interview télévisées. Et le parallèle entre le football et la vie politique, leur discours sur les gens, sur leur vie, sur la société fait monter le message d’un cran. Si le football a évolué, c’est parce que la société a évolué. David Peace nous offre avec ce roman monstrueux sa vision de son pays, comme on regarde une carte postale, et le portrait de cet entraineur est le bon exemple pour illustrer son message.