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Ce que vit le rouge-gorge de Laurence Biberfeld

Editeur : Au-delà du raisonnable

Voici une lecture que m’a conseillée mon ami Richard le concierge masqué, en insistant sur le fait que c’était un roman original. Comme je suis curieux de nature, je ne pouvais qu’être attiré par ce roman au titre énigmatique. D’ailleurs, allez faire un tour sur le site du concierge pour y lire l’interview de Laurence Biberfeld.

Nous sommes en Bretagne, dans une porcherie industrielle tenue par Jean-Michel et Marylène. Ils sont mari et femme, parce que leur alliance leur apporte cette réussite professionnelle qui gomme les regrets personnels. Garance, une femme d’une cinquantaine d’années se présente pour s’occuper des gamins et tenir la maison. Garance a fait quelques années de prison, et on se doute bien qu’elle est venue chercher quelque chose …

Quelques années auparavant, Sophie travaillait dans la porcherie. Elle tenait la dragée haute aux hommes qui passaient leur journée dans la saleté et la merde. Elle abattait un boulot monstrueux. Et Jean-Michel et Marylène savaient bien qu’ils avaient la possibilité de s’agrandir, de se faire encore plus de fric. Seulement, voilà, un jour, Sophie a disparu. Elle a fait ses bagages et est partie sans donner de nouvelles.

Au-delà de l’aspect descriptif d’une porcherie industrielle, qui nous montre en détail comment on élève en énorme quantité des porcs destinés à l’abattoir, Laurence Biberfeld nous montre aussi et surtout des hommes et des femmes dans des portraits saisissants. Il y a ceux qui bossent comme des fous, il y a Paco, Rémi et Léon, entre autres qui font tourner la boutique, laissant le sale travail à faire à Sophie. Il y a Jean-Michel qui est un amoureux des femmes et qui saute tout ce qui lui passe sous la main. Il y a Marylène qui a apporté l’argent du début et qui s’occupe de faire grandir l’exploitation, en en faisant le minimum. Il y a Garance qui s’occupe de toute l’intendance …

Et puis, il y a les animaux qui regardent toute cette usine avec leurs yeux et leur interprétation. Et ils nous parlent avec leur langage. Comme les humains, ils ont tous leur centre d’intérêt, des porcs bien sur au rouge-gorge ; du chien au chat. Cela nous aide à voir le monde d’un autre œil, et aussi et surtout de nous montrer ce que les ouvriers ne veulent ou ne peuvent plus voir.

Il va y avoir beaucoup d’événements qui vont secouer cette porcherie, beaucoup de drames qui vont intervenir. Et leur apparition va être soulagée par l’humour des animaux, cela va nous aider à supporter l’innommable, le drame final qui va vous retourner le cœur, va vous donner envie de vomir. Indéniablement, ce roman original dans sa forme, montre des aspects de l’agriculture à outrance que l’on aimerait ne pas voir mais qu’il fait savoir. Avec ses personnages forts, il devient un roman à lire, à ne pas rater.

Ne ratez pas les avis de Bob Polar et de Jeanne Desaubry

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Glaise de Franck Bouysse

Editeur : Manufacture de livres

Franck Bouysse est unique dans le paysage littéraire français. Il inscrit ses histoires dans la campagne française, et possède une plume faite de violence, de poésie et de couleur noire, comme la terre qu’il dessine si bien. Glaise est une nouvelle fois un excellent roman.

Aout 1914. A Chantegril, petite bourgade proche de Salers, la guerre vient s’imposer dans le quotidien des fermiers brutalement. Chez les Landry, la ferme est tenue par la grand-mère Marie puisque son mari a été foudroyé huit ans auparavant. Mathilde et son mari y habitent avec leur fils Joseph, âgé de 15 ans. Le père s’apprête à partir à la guerre, confiant la famille au dernier homme de la famille. Heureusement, Joseph pourra compter sur le vieux Leonard, qui habite à coté et qui vit avec sa femme Lucie.

Un peu plus loin, on trouve la ferme de Valette dont tout le monde a peur, tant c’est un violent de nature. Son physique aide aussi à ce qu’on le déteste avec une main réduite en bouillie. Sa femme Irène le supporte, subit ses colères, encaisse ses coups, surtout depuis que leur fils Eugène est parti à la guerre. L’équilibre de la petite bourgade va basculer quand la belle-sœur de Valette débarque avec sa fille Anna. Et l’histoire devenir un drame dont personne ne sortira indemne.

La plume de Franck Bouysse est magique. Les premiers chapitres décrivent le départ du père de Joseph pour la guerre et dès les premières pages, je peux vous dire qu’on en a la gorge serrée. Il ressort de ces mots une puissance émotionnelle qui s’avère universelle et plonge immédiatement le lecteur dans le contexte et dans ces décors campagnards. Ces pages sont tout simplement impressionnantes.

Dans cette histoire aux allures intemporelles, Franck Bouysse se place loin de front de la guerre et la vie continue son chemin en ayant bien peu d’informations sur ce qui se passe réellement. L’auteur va donc décrire un village, comme un huis-clos, et placer en pleine nature des familles avec leur histoire, leur rancune, leurs activités quotidiennes et leurs préoccupations minées par la menace d’un conflit qui leur parait empreint de mystère.

Franck Bouysse va dérouler une intrigue qui se situe entre drame familial, ressentiments passés, amours impossibles et émancipation d’un adolescent. Le personnage central va petit à petit découvrir les liens entre les différents fermiers et découvrir l’amour charnel avec Anna, entraînant des événements dramatiques en chaîne.

Même si le rythme est lent et suit celui des éleveurs de bêtes, c’est bien la force d’évocation de l’auteur qui en fait un roman fascinant et passionnant à suivre. Franck Bouysse arrive à insuffler dans sa prose des phrases d’une poésie envoûtante, des images incroyablement fortes, et il possède une capacité d’évocation des paysages qui font de ce roman exceptionnel en ce qu’il a su créer son propre univers avec son propre style. Franck Bouysse est énorme aussi bien dans le fond que dans la forme et il est unique. Glaise en est une nouvelle fois une excellente démonstration.

Ne ratez pas les avis de mon ami Bruno, de la Belette et de Bob tous unanimes.

Le diable en personne de Peter Farris

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons

N’ayant pas lu Dernier appel pour les vivants, le précédent roman de Peter Farris, paru aussi chez Gallmeister, ce roman est donc pour moi une découverte. Et comme tous les étés, Gallmeister a le don de nous dégotter d’excellents romans noirs.

Maya est une jeune prostituée, enfermée dans un coffre de voiture. Deux hommes sont au volant, deux brutes épaisses dont le boulot est de faire disparaitre Maya. Elle est attachée mais arrive à se défaire de ses liens. Elle entend leur conversation, est secouée dans tous les sens quand la voiture s’arrête. Elle va tout faire pour se défendre, et va dans un premier temps faire semblant d’être inanimée.

Quand ils sortent Maya de la voiture, ils veulent en profiter un peu avant de la tuer. Mais elle réussit à leur échapper et s’enfuit dans les bois. Malheureusement, ils la rattrapent. Alors qu’elle est assommée, un homme vient la sauver in extremis, tue le premier et laisse partir le deuxième homme. Puis il ramène Maya chez lui, une petite cabane perdue en plein milieu des bois. Cet homme s’appelle Leonard Moye.

Leonard Moye est connu dans la ville de Trickum pour être un marginal. Bien qu’il vive seul, il a un mannequin en plastique dans sa cuisine, élégamment habillé, qu’il appelle Marjean, et qu’il considère comme sa femme. Il explique à Maya que personne ne vient fouler ses terres sans son autorisation. D’ailleurs, son premier travail consiste à faire disparaitre les traces du mort. Maya lui explique qu’elle travaille pour un proxénète nommé Mexico, et qu’elle connait des secrets compromettant le Maire.

Voilà un roman de petite taille dont l’intrigue est relativement simple. L’auteur aurait pu entrer plus dans les détails en ce qui concerne la corruption du Maire, ou les développements des différents trafics. Il va en fait se contenter de rester dans la bonne tradition du roman américain, en faisant de son roman presque un western classique, où Leonard Moye jouerait le rôle de la diligence encerclée par les Indiens. Car les mafieux vont tenter de pénétrer sur les terres de Leonard pour éliminer Maya.

Dans ce roman noir, on n’y trouve aucun personnage « bon », au sens où tous sont des cinglés, des pourris, et où la morale n’existe plus. Tous les coups sont permis, ce qui donne une image pessimiste des Etats Unis, ce que l’on a l’habitude de lire dans les romans américains actuels. Tout le monde s’octroie le droit d’avoir une arme et de l’utiliser. Et comme les trafiquants corrompent ceux qui sont censés faire la loi ou la faire respecter, tout y est permis.

Malgré le ton désespérant du livre, certaines scènes humoristiques viennent soulager l’ensemble, comme quand Leonard Moye descend en ville pour acheter des tampons hygiéniques, accompagné de sa femme mannequin Marjean. Mais c’est surtout le style ébouriffant qui frappe dans ce livre. La plume de Peter Farris est tout bonnement fascinante, tant elle est simple, concise, et imagée. On a vraiment l’impression d’être plongé dans un décor de petite ville sans qu’il y ait de descriptions bavarde.

Le seul bémol que je mettrais concernant ce roman, c’est qu’à force de lire ces nouveaux auteurs américains, j’ai l’impression de lire la même intrigue traitée différemment. Dans le cas présent, ce roman m’a beaucoup fait penser à En mémoire de Fred de Clayton Lindemuth. Et si certaines pages de ce roman m’ont tout simplement époustouflé, si sa fin est extraordinaire, je dois bien avouer que la lassitude de lire des romans sur le même sujet est proche.

Claude a mis un coup de coeur à ce roman. Yan et Jean-Marc ont beaucoup aimé, entre autres.

Seules les bêtes de Colin Niel

Editeur : Rouergue

Après avoir lu et grandement apprécié Les hamacs de carton, et Ce qui reste en forêt, et être passé à coté d’Obia (que j’ai mais pas encore ouvert), le quatrième roman de Colin Niel se passe chez nous, en France, alors que les précédents nous montraient un visage de la Guyane que nous n’avions pas l’habitude de voir. Pari risqué, pari réussi, ce roman est tout simplement fantastique.

Alice vit dans le causse, zone aride du Massif Central. Elle est mariée avec Michel et exerce le métier d’assistante sociale. Il faut dire qu’il y a de quoi faire, puisqu’elles sont cinq pour deux mille éleveurs, principalement de brebis. Tous les jours, elle arpente les routes pour visiter ces fermiers qui vivent isolés au milieu de leurs terres. Cela lui permet de leur prodiguer des conseils de tous ordres et surtout de leur apporter une présence humaine à ces hommes qui bien souvent habitent seuls.

Serait-ce l’habitude d’être seule toute la journée ? Ou bien, le fait que son mari s’éloigne d’elle ? Ou bien, est-ce la chaleur ? Alors qu’elle rend visite à Joseph, elle se jette sur lui et ils font l’amour. Petit à petit ils deviennent amants à tel point qu’Alice se retrouve comme inéluctablement attirée par ces étreintes aux odeurs animales.

Jusqu’au 18 janvier de cette année là. Ce jour là, Evelyne Ducat disparait. Elle est la femme d’un grand propriétaire terrien qui a tâté de la politique. A partir de ce jour, Joseph lui a refusé l’accès à sa ferme. Entre sa culpabilité de tromper son mari et sa certitude que Joseph a tué Evelyne, elle va s’enfermer dans ces certitudes tout en sachant à en savoir plus, pour aider Joseph mais aussi pour retrouver son amant.

C’est à un roman choral que nous convie Colin Niel, et Dieu sait que c’est un exercice difficile. Il va donc y avoir cinq personnages qui vont nous raconter leur quotidien et pas forcément celui que l’on croit. Car la force d’un roman choral, c’est bien de nous montrer toute la subjectivité dont peuvent faire preuve les narrateurs, et cela marche à fond. Parce que le lecteur que je suis s’est fait embarquer comme un amateur dans cette histoire bien surprenante, jusqu’à la dernière ligne !

Si la première partie, racontée par Alice, se révèle la plus imprégnée de social, car Colin Niel nous montre comment les éleveurs vivent au jour le jour, c’est aussi l’une des parties les plus sensibles de ce roman. Car c’est dans cette partie que l’auteur va nous raconter toute l’histoire dramatique qui se déroule dans le causse, et nous allons avoir affaire à un formidable portrait de femme délaissée, abandonnée, seule et recherchant une étreinte, une raison de penser qu’elle est encore en vie.

Puis vient la partie de Joseph et toutes les certitudes que nous pouvions avoir auparavant tombent en miettes. La description du travail des éleveurs est minutieuse, rigoureuse et pour ce que j’en connais, réaliste. Le style s’adapte aussi au personnage, ce qui m’a permis de rentrer littéralement dans le personnage … mais c’est après que cela devient remarquablement vicieux.

Car on ne peut faire pendant plus de 220 pages un roman tournant autour de la disparition d’une jeune femme. Et c’est là que le talent de l’auteur déploie toute sa créativité pour nous balancer d’un autre coté qui n’a rien à voir avec les paysages désolés que nous avions arpentés auparavant. C’est la partie de Maribé, jeune femme citadine esseulée elle aussi. Puis re-changement de décor et nous partons pour l’Afrique avec Armand avant de clore de belle façon, de géniale façon avec Michel.

Entre polar social et polar psychologique, Colin Niel nous a concocté une intrigue à la fois surprenante et humaine, où chaque personnage souffre de solitude dans un monde qui se déshumanise et qui se virtualise, où chacun ne cherche finalement que l’amour, ou le regard de son prochain. Et en y ayant ajouté une intrigue tortueuse et surprenante, en ayant utilisé le format du roman choral pour mieux manipuler le lecteur, Colin Niel a fait de sa démonstration un grand moment, une grande réussite. On n’est pas près d’oublier ces personnages, ce qui est la preuve d’un grand roman.

Ne ratez pas ce billet publié chez Unwalkers et chez Jean Marc

Les arbres, en hiver de Patrick Eris

Editeur : Wartberg

Depuis le temps que je vois passer le nom de cet auteur, il fallait bien que j’essaie un de ses romans. Et bien m’en a pris. Outre l’écriture qui est simple mais tout simplement belle, il y a une certaine liberté dans le ton, dans la façon de mener l’intrigue, qui font de ce roman une superbe découverte pour moi.

Dès l’age de 7 ans, il a fugué pendant une semaine complète, pour se retrouver en tête à tête avec la nature. Le narrateur n’a jamais oublié cette semaine de rêve et de liberté et la nature le lui a bien rendu, tant elle semble lui parler, le guider dans sa vie de tous les jours. Il est devenu gendarme à Clairvaux-les-Lacs.

Ils y sont quatre, ou plutôt ils y étaient quatre : Garonne, Caro et Serge en plus du narrateur. Il les appelle le Scooby gang. Depuis que Garonne a pris sa retraite, le Scooby gang a perdu un de ses membres, non remplacé, faute de budget. Malgré cela, l’ambiance reste bonne ; en tous cas, le narrateur fait tout pour qu’elle le reste.

Une famille, massacrée au couteau a été découverte dans une ferme isolée. Les corps ont été placés dans la cuisine, comme un simulacre de repas familial. Pour des gendarmes, peu habitués à ce genre de meurtres, c’est le choc. Personne ne va s’intéresser à ce massacre, et ils ne savent comment faire. En cherchant un peu, ils découvrent qu’une autre famille a été tuée pas loin du coté de Saint Claude. De là à imaginer qu’un tueur en série rôde, il n’y a qu’un pas que personne n’est prêt à croire.

A chaque fois que j’ouvre un roman de chez Wartberg, la première chose que je me dis, c’est que c’est remarquablement écrit. Le style est clair, explicite et plaisant à suivre. Et du coup, la deuxième chose que j’ai remarqué, c’est que chaque auteur a son style bien à lui, sa « patte ». Tout cela pour dire que les auteurs ont gardé leur identité et que le choix de cette maison d’édition est très pointu. Bref, ça me plait !

Et ce roman est formidable. J’en prends pour exemple cette façon de nous faire entrer dans le personnage, cette psychologie à la fois subtile et pointue de nous montrer un homme attaché à sa région et qui s’obstine à trouver la solution sans en connaitre les méthodes. Comme le narrateur, la région est abandonnée, personne ne s’intéresse à ce coin perdu et, évidemment, personne ne peut imaginer qu’un tueur en série sévisse dans nos campagnes !

C’est aussi un des gros points forts de ce roman : Il montre gentiment des aspects sans revendiquer mais en disant les choses clairement. Il y a les coupes budgétaires qui hantent le début du roman, puis les décisions arbitraires qui laissent esseulés des gendarmes qui n’ont aucune idée de comment mener une enquête. Enfin, il y a ce jeu de téléréalité qui passionne tous les habitants, alors qu’ils feraient mieux de s’intéresser à leurs voisins. C’est vrai que la vie semble plus belle derrière un écran plat mais le narrateur nous montre que la nature est plus grande, plus belle parce qu’en trois dimensions, voire quatre si l’on compte les voix qu’il entend.

Ce roman m’a charmé, m’a enchanté, avec son personnage si bien dessiné et son intrigue si surprenante. Car, comment résout-on une affaire de meurtre ? Comment fait-on pour communiquer avec des gens obnubilés par leur télévision ? Nul doute que je vais bientôt lire un roman de Patrick Eris, tant celui m’a émerveillé en toute simplicité.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et l’Oncle Paul

Battues de Antonin Varenne

Editeur : La manufacture de livres

Avec un peu de retard, je vous propose mon avis sur un auteur que j’adore et qui a une saveur particulière pour moi, puisque Fakirs était le premier coup de cœur estampillé Black Novel. Pour Battues, Antonin Varenne plante sa tente dans la campagne française profonde pour une histoire bien noire.

Michèle Messenet est de retour à R., petite ville de province, où la fermeture des usines a irrémédiablement engendré sa décadence. Depuis, le chômage a augmenté, les jeunes sont partis à la grande ville, et ne restent que ceux qui ont bien voulu rester … ou qui n’ont pas pu faire autrement … Michèle Massenet a ouvert une boutique en ville, où elle vend un peu de tout. Cela fait 8 ans qu’elle est partie, faisant du trafic de drogue pour se payer la sienne. Elle est surtout partie pour quitter cette ville maudite. Depuis qu’elle est revenue, le sort semble s’acharner sur la ville, la malédiction s’est déclenchée.

Michèle Messenet est interrogée par le gendarme Vanberten. Elle explique comment les Courbier ont tenu la ville entre leurs mains, grace au commerce du bois. Elle décrit comment les Messenet détiennent une part du pouvoir grace à leur exploitation agricole. Elle cache, mais pas longtemps, qu’elle est revenue aussi pour Remi Parrot, le garde-chasse, qui a été défiguré lors d’un accident, et dont elle attend une déclaration. Elle connait les guerres de clans, les inimitiés qui ont engendré bien des malheurs, et qui vont à nouveau déclencher un cataclysme dans cette petite ville bien tranquille.

Avec une histoire d’amour matinée de rédemption, Antonin Varenne nous construit un roman à mi-chemin entre Romeo et Juliette et La Belle et la Bête, où les hommes se débattent avec le pouvoir qu’ils croient avoir et où le personnage féminin se révèle être le seul à avoir la tête sur les épaules. Alternant entre les différents personnages, l’auteur s’amuse à créer un canevas complexe pour faire avancer son histoire, entrecoupant différents passages ayant lieu dans le passé ou le présent, par des interrogatoires dans le bureau du gendarme.

Cette histoire se révèle très noire, sorte de peinture désenchantée d’une campagne oubliée, où les seules usines qui apportaient un peu de travail et de valeur ajoutée ont disparu, et où il ne reste plus qu’aux hommes à profiter de la nature qui leur tend ses joues. On a donc à faire avec de superbes personnages de dégueulasses, qui utilisent à leur profit les derniers restes de la nature, les terres étant exploitées à fond, les forêts déracinées pour revendre le bois. Ce roman se révèle une fable noire sur la sur-exploitation de la nature, et pointe les hommes en tant que coupables, sans aucune hésitation.

Cette histoire violente et dramatique va se découvrir petit à petit ; on va en apprendre un peu plus sur le passé des protagonistes, et découvrir que ceux qui ont le pouvoir et l’argent n’en ont encore pas assez, puisque le dénouement de ce déchainement de violence pousse au dégout devant les événements tragiques qui vont survenir. Cette histoire montre aussi de façon formidable la lutte des clans dans les petits villages, les histoires de famille qui passent de génération en génération sans jamais s’éteindre, car l’odeur du sang est reconnaissable entre toutes et les tâches ne s’effacent pas.

Cette histoire est servie par une plume magnifique, mais concernant cet auteur, j’y suis habitué. A tel point que quand j’en parle autour de moi, tout le monde me dit : « Ah oui, et ça doit être bien écrit ». Eh bien, ce n’est pas bien écrit, c’est superbe, cela semble tellement facile, tellement fluide, les dialogues sont tellement évidents, que l’on plonge avec délice dans cette jungle, peuplé d’hommes revenus au règne animal, luttant pour leur parcelle de pouvoir comme s’il s’agissait de survie. Vous l’aurez compris, une fois de plus, je suis sous le charme de l’écriture d’Antonin Varenne.

Rural noir de Benoit Minville

Editeur : Gallimard

Collection : Série Noire

Si on jette un coup d’œil sur le Net, on ne trouvera que des éloges à propos de ce premier roman. Il faut dire que c’est bien fait, c’est passionnant, et surtout, ça parle … ce que je veux dire, c’est que ce roman fait appel à un brin de nostalgie qui, dans une époque troublée comme celle que nous connaissons, a quelque chose de rassurant. Sans vouloir être dans le message « C’était mieux avant », je dois dire que ce roman rappelle des souvenirs d’enfance et d’insouciance auprès de ceux qui ont eu entre quinze et vingt dans les années 80, et que forcément, cela excite une certaine fibre de l’amitié, de la loyauté, de la solidarité dans un monde anonyme. Et quand c’est bien fait, c’est passionnant. Dans ce roman, c’est TRES bien fait.

Ils étaient quatre, copains comme cochons. Quatre adolescents qui ont fait les 400 coups, ensemble, inséparables durant tous les étés. Il y avait Chris et Romain, les deux frères. A eux deux était venu se greffer Vlad. Julie était la fille du groupe. Ils jouaient dans la campagne, faisaient des conneries, et commençaient à avoir des discussions d’adultes. Mais c’est dur de devenir un adulte.

Cet été là, Cédric a débarqué, avec sa famille. Ils les craignaient dans le village, ils avaient des têtes de squatteurs, des têtes de vendeurs de drogue … et puis ils ne les connaissaient pas ! Cet été là, Cédric a débarqué et plus rien n’a été pareil.

Romain a quitté son village, il y a maintenant 10 ans. Il est de retour et beaucoup de choses ont évolué. Il a bourlingué dans tous les ports d’Europe et retrouve son frère Chris, qui après s’être engagé dans l’armée, a ouvert une boutique de poterie. Chris est avec Julie, qui est devenue infirmière, et attend un enfant. Vlad est toujours là aussi, et est devenu le caïd de la drogue du coin. Pour fêter les retrouvailles, ils décident de boire un coup au bar de Vlad et ils le découvrent battu à mort …

Benoit Minville va alterner entre le présent et le passé pour construire ses personnages et son intrigue, avec des scènes très marquées. Tout tient dans la psychologie des personnages, leur amitié qui malgré les années n’a pas changé et dans leur loyauté vis-à-vis du clan qu’ils ont formé. Même s’ils sont devenus adultes, un lien secret qui ne concerne qu’eux les relie, un lien indestructible qui passe les années. Certes, leur caractère s’est affirmé, ils s’engueulent ouvertement, Chris n’est plus le petit qui suit les grands mais il n’en reste pas moins que leur amitié reste entière.

Si le sujet va forcément toucher beaucoup de gens, si la construction est connue, ce premier roman se distingue des autres par cette maitrise dans la narration et le style d’une efficacité impressionnante. Il y a juste ce qu’il faut, là où il faut, sans vouloir forcément entrer dans des descriptions d’évolutions de la société, même si cela transparait forcément. Si les personnages sont au centre du roman, on y voit tout de même une campagne française qui résiste à l’évolution, on y entend les gens parler des « étrangers » (il faut comprendre ceux qui ne sont pas du village, et pas forcément des gens de nationalité différente). C’est très bien vu, très bien montré par petites touches subtiles.

A la lecture de ce roman, on a tendance à penser que c’était mieux avant, ou que la situation se dégrade, ou que le trafic de drogue est la plaie de notre société, la description qu’en fait Benoit Minville de nos campagnes ressemble beaucoup à du gagne-terrain, au sens où les autochtones  finissent par se retrancher derrière leurs clôtures pour bouter l’ennemi hors de … France. J’en connais des gens comme ça … je me suis retrouvé dans ce roman, j’ai retrouvé des gens que je connais dans ce roman, j’ai retrouvé des ambiances, des situations, des paysages, des musiques (et quelle bande son !). Comme pour beaucoup d’entre nous, c’est un roman qui me parle, et comme c’est un roman très bien écrit, très bien fait, c’est un roman que j’adore et que vous adorerez !

Rural noir est un coup de coeur chez les amis de Unwalkers et chez La Petite Souris