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Le chouchou du mois d’avril 2019

Ce billet est un peu spécial à l’heure où le blog va fêter ses 10 années d’existence. Mais nous aurons le temps d’en parler en temps voulu, soit dès mercredi prochain. Pendant ce mois d’avril, je me suis fait aider par des invités de marque. Outre Suzie qui me fait l’honneur de billets (quasiment un par mois, et je l’en remercie), c’est mon fils qui s’est invité sur Black Novel. Et pour un père, il n’y a pas plus beau cadeau qu’un avis écrit par ses propres enfants. D’ailleurs, n’hésitez pas à leur laisser un commentaire, ça leur fera plaisir !

Suzie donc est venue nous parler du petit dernier sorti à l’atelier Akatombo, Rouge est la nuit de Tetsuya Honda (Akatombo). C’est un premier roman d’une série avec un personnage féminin fort que Suzie vous conseille très fortement et que je vais bientôt lire !

Mon fils Nathan a tenu à vous partager son avis très détaillé de Les quatre élus de Brandon Mull (Bayard), avec toute sa sensibilité liée à son âge. J’ai lu aussi ce roman, qui est un roman d’aventures où 4 jeunes gens vont s’unir pour lutter contre les envahisseurs et je dois dire qu’on y prend beaucoup de plaisir. Il est à noter que la scène de combat final est très réussie.

Ma fille Clara nous avait déjà proposé son avis sur le tome 1 des cousins Karlsson. Depuis elle a bien grandi et nous propose son avis sur Hunger Games de Suzanne Collins (Pocket). Elle nous conseille fortement ce roman, émotionnellement fort, avec un thème de manipulation des masses par des jeux télévisés. Elle a adoré les romans, et les films et je peux vous dire qu’elle a préféré les livres. Alors, n’hésitez pas !

J’aurais mis à l’honneur un auteur qu’il faut que vous découvriez si vous ne le connaissez déjà. Pierre Pouchairet est un ancien policier qui a bourlingué et est devenu depuis un auteur de polars prolifique. Dans ses romans, les intrigues sont remarquables, son style est d’une fluidité impeccable et ses personnages sentent le vécu. Avec Haines, il nous offre un roman policier pur jus avec une vraie intrigue et des personnages plus vrais que nature. Quant à A l’ombre des patriarches, c’est à Jérusalem qu’il nous emmène pour nous plonger dans une zone de chaos, et c’est un roman très instructif et très bien construit, complexe comme la situation géopolitique de cette zone du globe.

Restons dans la sphère géopolitique avec le deuxième tome de la trilogie sur le terrorisme de Frédéric Paulin. Passé l’effet de surprise du premier, Prémices de la chute de Frédéric Paulin (Agullo) s’avère non plus une surprise, mais une confirmation du talent de l’auteur, une qualité de narration impressionnante et une faculté à placer l’Humain au milieu d’une situation inextricable, tout en nous apprenant les origines du terrorisme. Ce roman est une pierre fondatrice de plus dans cette trilogie qui va faire date !

Restons un peu dans le Noir. Ma rubrique Oldies, consacrée aux romans anciens de plus de 10 ans a parlé de Lune d’écarlate de Rolo Diez (Gallimard – La Noire), le chef d’œuvre de son auteur, selon Claude Mesplède. A travers la vie d’une jeune fille élevée comme une princesse et d’un truand de bas étage, ce roman montre comment les gouvernements capitalistes utilisent les gens à leur profit. Pour peu que l’on accepte la forme littéraire et les paragraphes longs, c’est une pépite noire, sans espoir.

Du côté des romans policiers, j’ai jeté un œil chez les petits éditeurs pour deux belles découvertes. Théâtre au sang d’Eliane Arav (Le chant des voyelles) nous plonge dans le monde du théâtre avec une trame classique et un humour sarcastique plein d’auto dérision. Le train pour Tallinn d’Arno Saar (La fosse aux ours) m’a plus passionné par son sujet et son contexte : celui de l’Estonie et de sa séparation avec l’empire soviétique. Si l’on ajoute le personnage principal Marko Kurismaa et son dénouement, c’est un excellent roman que je vous conseille. On a hâte de suivre sa deuxième enquête.

Qui a dit que les thrillers n’avaient rien à dire ? Pas moi ! Aidé par une intrigue forte et des personnages poussés à leurs limites dans des situations inédites, deux romans nous montrent que l’on peut aussi dire des choses importantes et alerter l’opinion publique. M le bord de l’abime de Bernard Minier (XO éditions) nous montre une entreprise de développement informatique en train de créer l’Intelligence Artificielle. Et le message sur les risques liés au BIg Data et l’utilisation des données est éloquent, frappant.

Quant à Et le Mal viendra de Jérôme Camut & Nathalie Hug (Fleuve Noir), roman auquel j’attribue le titre de chouchou du mois, il nous informe sur la nécessité de donner l’accès à l’eau potable pour tous autour du globe, que cela devrait être un combat universel et obligatoire. Malgré une structure complexe, c’est un roman extraordinaire et humaniste au message fort, auquel j’adhère totalement.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous dès mercredi prochain, le 1er mai, pour fêter le dixième anniversaire de Black Novel. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

Et le mal viendra de Jérôme Camut et Nathalie Hug

Editeur : Fleuve Noir

Il y a un an et demi, je découvrais le duo de choc du thriller français avec Islanova, un roman puissant tant dans la forme que le fond. Islanova était un excellent roman d’action mettant en avant les relations familiales dans un contexte de terrorisme où une Armée du 12 octobre annexait l’île d’Oléron. On y voyait Julian Stark partir à la recherche de sa fille qui a choisi de suivre un groupe humanitaire qui se bat pour l’accession à l’eau pour tous.

Si le format était celui du thriller, le sujet était très centré sur le personnage du père, qui se battait pour sa fille. L’armée de 12 octobre ne servait que de toile de fond. Il n’empêche que le sujet était là : Chaque jour, 6000 enfants meurent, faute de pouvoir accéder à de l’eau potable. Et comme si Islanova ne frappait pas assez fort, le duo Camut & Hug a décidé de nous en remettre une couche. Sauf qu’avec Et le mal viendra, on se situe à un autre niveau.

Faut-il avoir lu Islanova ou pas avant d’attaquer Et le Mal Viendra ? J’en ai discuté avec mon ami David Smadja, qui tient le blog C’est Contagieux, lors du salon Quais du Polar de Lyon. Nous avions tous les deux lu Islanova et nous venions tous les deux de finir Et le mal viendra. David pensait qu’il n’était pas nécessaire d’avoir lu le premier. Et moi, je ne suis pas de son avis. J’ai pris ce roman comme un complément du précédent, et si le premier est un excellent divertissement, celui-ci revient sur le sujet précédent et s’engage ouvertement.

Mais je parle, je parle, et vous ne savez toujours pas de quoi parle ce roman. Ce roman va balayer l’itinéraire de Morgan Scali, la tête de l’Armée du 12 Octobre et celle de Julian Stark, le père de Charlie. Camut et Hug vont donc nous détailler l’avant et l’après Islanova, en alternant à la fois les temps, les lieux et les personnages. Si Julian Stark va consacrer sa vie de 2025 à 2028 à rechercher sa fille, Morgan Scali commence sa vie de « sauveur » en République du Congo à œuvrer pour sauver les animaux. Jusqu’à ce que le clan de gorilles soit massacré par des braconniers et que sa vie commence à changer, sa vision du monde aussi.

Julian Stark va faire équipe avec des services gouvernementaux pour poursuivre les terroristes jusqu’à retrouver la piste de Morgan Scali en 2026. Morgan va rencontrer Vertigo, Abigail Stedman, et Novak Anticevic, c’est-à-dire ceux qui vont le suivre dans son aventure folle. Car en construisant un barrage, il va permettre à toute une région de disposer de l’eau. A partir de là, son combat pour sauver les humains est clair.

Ce roman est une bombe, foisonnant de situations, de personnages et de messages. Une nouvelle fois, les auteurs évitent de prendre position, mais ils nous montrent clairement les motivations des uns et des autres, et nous placent devant nos responsabilités. Pendant que 6000 enfants meurent chaque jour, nous fermons les yeux et continuons à faire comme si de rien n’était.

En prenant la forme du thriller, du roman d’aventure, Jérôme Camut et Nathalie Hug veulent atteindre le plus grand nombre de personnes. Ils évitent de montrer un clan de méchants opposé à un clan de gentils. En cela, le roman n’est pas un pas un roman bas de plafond, et va en faire réfléchir plus d’un. En cela, ce roman n’est pas non plus forcément facile d’accès, au sens où il faut parfois s’accrocher pour suivre les innombrables scènes et personnages, sans compter les différents lieux. En cela, ce roman est un des plus intelligents que j’ai lus depuis longtemps.

Ne croyez pas que ce roman soit brouillon ou inaccessible, c’est tout le contraire. C’est un roman qui vous immerge totalement dans ses scènes, parsemées de dialogues d’une intelligence rare. Une frise en tête de chapitre vous permettra de vous repérer dans le temps, au fur et à mesure que la tension monte. Et le final nous montre clairement que ce ne sont pas forcément les plus gentils qui gagnent mais les plus puissants.

En fin de roman, les auteurs ont inventé un manifeste écrit par Morgan Scali, intitulé Les yeux ouverts. Vous pouvez même le lire avant de commencer le roman. Il va remettre les points sur les i de façon remarquable. Et tout le reste du roman est à l’avenant. C’est indubitablement l’un des romans forts de cette année, un roman à ne pas rater, un plaidoyer intelligent et humaniste.

Islanova de Camut & Hug

Editeur : Fleuve Noir

Je ne vous parlerais pas de ce roman s’il n’en valait pas la peine. Comprenons nous bien : Dans mon esprit, le duo français du Thriller œuvre dans des eaux sanglantes, ce qui fait que je n’en avais jamais lu auparavant. Mais c’est bien la quatrième de couverture qui a fait pencher la balance dans le bon sens. Et la taille de ce pavé ne m’a pas rebuté, loin de là. J’ai commencé cette lecture avec un esprit de curiosité mais je me suis fait prendre au jeu, tant cette lecture s’est avérée passionnante. Avouez qu’avec une quatrième de couverture comme cela, on ne peut qu’être attiré :

Rien n’avait préparé Julian Stark à une telle vision ce matin-là.

Alors qu’il rentre chez lui pour évacuer sa maison menacée par un incendie de forêt, il trouve Charlie, sa fille de seize ans, au lit avec son beau-fils Leny.

Certaine que son père va les séparer, Charlie persuade Leny de fuguer, direction le Sud-Ouest. Son idée : rallier la ZAD (zone à défendre) de l’Atlantique, située sur l’île d’Oléron. Là-bas, ils seront en sécurité le temps que Julian se calme. Là-bas, surtout, se trouve Vertigo, un homme charismatique dont elle écoute la voix sur les ondes depuis des mois. Vertigo, le leader de l’Armée du 12 Octobre, groupe d’écologistes radicaux.

Ce que la jeune fille ignore, c’est que la ZAD abrite des activistes prêts à tous les sacrifices pour défendre leur cause, et qu’en s’y réfugiant, elle précipite sa famille dans une tragédie qui les dépasse tous.

Dès l’entame, c’est bien le rythme qui prend à la gorge. Les chapitres sont courts, le style à l’avenant, brossant à la va-vite le décor pour privilégier le rythme. Et petit à petit, les personnages vont prendre de l’épaisseur. Dans un futur proche, en cette fin du mois de juin, la canicule engendre des feux de forêt, en particulier dans le massif des Vosges. La famille que l’on nous présente est une famille recomposée. Julian Stark s’est mis en couple avec vanda Macare. Julian a une fille Charlie et Vanda un fils, Leny. Vanda est absente quand l’incendie menace leur maison, mais Julian entre en trombe cherche ses enfants. Il les découvre au lit et cela ajoute à son stress, tant et si bien qu’il est furieux. Il les éloigne de la zone dangereuse et décide de retourner sauver leur chien mais il arrivera trop tard.

Charlie est choquée de la réaction de son père. Elle persuade Leny de la suivre rejoindre l’île d’Oléron, où s’est déployée l’armée du 12 octobre, menée par leur leader Vertigo. En effet, le sud de l’île s’érode sous l’action du vent et un conglomérat chinois a investi dans le renflouement des plages tout en installant une base de loisirs de luxe, avec l’assentiment du gouvernement français. Les armées du 12 octobre, groupuscule écologiste, ont donc envahi le sud de l’île, revendiquant l’indépendance de leur bout de pays, qu’ils ont nommé Islanova. Leur revendication  est simple : permettre aux pays africains d’avoir accès à l’eau potable. Tant que leur demande ne sera pas exaucée, Islanova vivra comme un caillou dans une chaussure.

Construit avec des chapitres ultra-courts, le rythme de lecture est très élevé, grâce à de nombreux rebondissements. Camut et Hug nous font vivre de multiples personnages, dont chacun a une psychologie propre, des raisons personnelles d’être où ils sont, de faire ce qu’ils font. Sans que cela ne soit lourdingue, ce roman de ce point de vue est à la fois moderne et remarquablement fait. Le roman m’a fait penser à une série, passant d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, alternant les scènes d’action et les scènes plus calmes. Ce roman s’inscrit donc dans la grande tradition du roman populaire, avec toutes les émotions que cela implique.

Car le sujet part bien d’une famille avec toutes les composantes que cela implique. Et même si c’est une famille recomposée, Julian aime ses deux enfants comme si c’étaient les siens. Il en est de même pour Vanda. Avoir pris une famille commune qui aime ses enfants est d’autant plus important pour la suite, puisqu’il fait appel à nos valeurs les plus importantes pour tout un chacun. Cela permet aussi de faire un parallèle entre la famille qui implose et la société qui explose. Le manque de communication entre eux est le même qu’entre les revendicateurs et les dirigeants de tous les états.

Dans ce contexte, Camut et Hug attaquent de front le sujet principal, et là aussi, ce roman est si touffu qu’il aborde en réalité plusieurs thèmes. Le premier est bien évidemment l’accès à l’eau des populations les plus pauvres du monde, et le fait que les pays riches ne sont pas prêts à lâcher quoi que ce soit de leur confort, même quand il s’agit d’éviter la mort de plusieurs centaines de personnes. Avec ce sujet vertueux, humaniste, ils parlent aussi d’extrémisme et de mercenarisme, et de la façon dont on juge les gens en fonction de leur situation. Si la violence et le terrorisme ne résolvent rien, ils disent clairement que dans un monde où on n’écoute personne, certains préfèrent frapper fort pour qu’on les entende. Il y est fait aussi mention de la naïveté des gens embringués dans cette mécanique et qui ne savent pas la réalité des choses (ou ne veulent pas savoir). Par contre, l’état est bizarrement presque laissé de coté, n’apparaissant que pendant quelques réunions de négociation, de même que le rôle des médias m’a paru aussi très sous-estimé.

La force de ce roman fleuve se situe clairement au niveau de la narration. A aucun moment, je n’ai senti que Camut et Hug ne prenaient position, et qu’ils laissaient le lecteur se faire sa propre opinion. Car chacun dans cette histoire est un personnage humain qui a ses propres motivations qui sont compréhensibles à défaut d’être défendables. Et c’est un sacré coup de force de nous mettre en face de nos responsabilités. Car tous autant que nous sommes, nous sommes un peu responsables de la situation dans laquelle nous sommes.