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Meurtre aux poissons rouges de Andrea Camilieri et Carlo Lucarelli (Fleuve noir)

Je n’avais jamais lu de roman de Andrea Camilleri, mais par contre, j’adore carlo Lucarelli. Alors, quand les deux s’allient pour un polar au titre énigmatique, pas question de passer au travers !
A Bologne, de nos jours. Un homme est retrouvé assassiné chez lui par sa voisine. Il se nomme Arturo Magnifico, et il est allongé dans sa cuisine, étouffé par un sac plastique autour de la tête. A coté de sa tête, trois poissons rouges morts gisent sur le carrelage. Sur le cadavre, il manque une chaussure. Comme Arturo est allergique aux poissons, il est étrange de le trouver en compagnie de ceux-ci.
La policière Grazia Negro va enquêter sur cette affaire. Elle va demander de l’aide à Salvo Montalbano, célèbre commissaire sicilien. Elle va donc lui écrire pour lui décrire la scène du crime. Celui-ci va refuser la collaboration, car Grazia a inclus dans sa lettre des pièces officielles du dossier et il ne veut pas être impliqué dans un détournement de documents. De plus, sa compagne Livia est très jalouse.
L’enquête de Grazia va déranger du monde. Elle échappe à un attentat, quelqu’un ayant coupé les freins de sa voiture. Elle s’en sort pour quelques jours d’hôpital. La correspondance entre les deux policiers va continuer, utilisant les subterfuges les plus originaux pour que les lettres ne soient pas interceptées.
Il vaut mieux ne pas en dire plus sur l’intrigue de ce livre qui comporte 150 pages, au risque de dévoiler la qualité de l’intrigue. Car ce roman est tout simplement remarquable, autant par l’intrigue, relativement simple, mais menée avec brio et avec une facilité déconcertante, que par la qualité de l’écriture qui nous fait progresser dans l’histoire passionnante avec beaucoup d’humour.
Car l’originalité de ce roman réside bien dans sa construction. Elle est faite de correspondances, d’extraits du dossier, de morceaux d’articles de journal ou de retranscriptions d’interrogatoires. Malgré cet aspect décousu, les deux auteurs arrivent à nous prendre par le bout du nez et nous empêchent de lâcher le bouquin avant qu’il soit fini.
Et on imagine bien la joie, l’euphorie des deux auteurs, qui ont construit le roman à distance, faisant comme leurs deux protagonistes principaux, en profitant pour glisser quelques croche-pattes, pour insérer des défis à son ami-co-auteur-concurrent-adversaire. Rarement je n’ai lu un roman aussi original, aussi bien construit, aussi passionnant. Chapeau, messieurs !

A noter le coup de coeur de l’ami Claude ici

La huitième vibration de Carlo Lucarelli (Metallié)

Si vous ne connaissez pas Carlo Lucarelli, il va falloir vous y mettre. Quand j’ai vu que le dernier sortait, je l’ai tout de suite mis dans mes priorités. Derrière ses romans de trame classique, il y a toujours une farouche lutte contre le fascisme. Dans la Huitième vibration, Carlo Lucarelli revisite l’histoire italienne et nous assène des vérités bonnes à rappeler.

Massaoua, Ethiopie, 1896. Un nouveau navire débarque avec à son bord de nouveaux colons et des soldats. L’Italie a décidé de doubler ses efforts pour redorer son blason. Il s’agit de repousser les troupes de Menelik 2. Sur place, la vie est différente, les gens sont différents, le paysage est différent, les coutumes sont différentes. Et pour ces Italiens colonisateurs, différent veut dire inférieur.

Ce roman regorge de multiples personnages aussi divers que Vittorio le commis colonial chargé de répertorier les marchandises, Leo le rêveur capitaliste qui veut batir une ville à la gloire de l’Italie et à la sienne, Cristina la femme de Leo qui veut revenir en Italie, Ahmed et Gabre deux hommes s’aimant d’un amour impossible, Serra un carabinier qui s’est engagé pour poursuivre un assassin de jeunes enfants, Aîcha la prostituée du camp, Pasolini l’anarchiste qui ne veut tuer personne. Tous ces personnages vont vivre leur dernier moment, jusqu’à la fameuse bataille d’Adoua, qui sera redoutable et sans pitié.

Quel plaisir personnel de retrouver Carlo Lucarelli, en particulier quand il est dans une telle forme. Cela faisait sept ans que je l’avais laissé de côté. Et une nouvelle fois, ce roman est très différent des précédents, Après l’humour loufoque de Phalange armée, après le style direct et nerveux de Laura de Rimini, après le brûlot anti-fasciste de L’île de l’ange déchu, voici l’histoire de la colonisation italienne de l’Afrique. En effet, le contexte de ce roman est la bataille d’Adoua, la première grande défaite d’une armée blanche devant des troupes africaines.

Car c’est un sacré pavé ambitieux qu’il nous livre avec toutes les qualités d’auteur (j’allais écrire d’artiste) dont il est capable. Car c’est un énorme roman (en qualité et en quantité) que l’on savoure avec délectation, lentement. Carlo Lucarelli a un style qui fait appel à tous nos sens : on voit les paysages, les personnages, on sent la poussière, on sent les voilages, on entend la musique sur laquelle danse de jeunes noires nues, on goûte la nourriture. C’est une véritable expérience sensorielle, un pur plaisir des sens.

C’est aussi, sous ses dehors de roman, une fronde contre l’esprit colonialiste d’alors mais aussi d’aujourd’hui. Les colonisateurs décrits par Lucarelli font preuve d’une suffisance, d’un racisme ordinaire, d’un dédain tels que l’on est presque content du résultat de la bataille d’Adoua. Et, en cela, les esprits des pays industrialisés n’a pas beaucoup changé : dans le livre, ce qui n’est pas comme eux, ce qui est différent est forcément sauvage, anormal, bizarre, inférieur à eux.

Autant roman d’ambiance, roman d’amour, roman social, roman historique, roman dénonciateur, roman noir, roman de guerre, ce Huitième vibration est tout cela à la fois mais avec ce style , cette poésie, ces scènes parfaitement découpées, ces personnages si différents, si vivants avec leur histoire, leur passé, leur présent, leur destin. Je suis tombé amoureux de Cristina, j’ai détesté Leo et certains autres, j’aurais aimé devisé avec les Italiens comme avec les Ethiopiens.

Mais tous ces plaisirs se méritent. On n’entre pas dans un tel roman sans quelques sacrifices. Car il y a plus d‘une dizaine de personnages, et chacun a droit à un chapitre, chaque chapitre étant séparé par un sous-chapitre relatant le passé d’un des protagonistes. L’intrigue avance lentement, la pression monte doucement jusqu’au feu d’artifice final, les phrases sont longues, les dialogues réduits au minimum. C’est un roman que l’on prend quand on a une bonne demi-heure devant soi pour bien s’immerger, se laisser imprégne, pas un de ceux que l’on prend quand on a cinq minutes à perdre entre la poire et le fromage. Mais c’est un de ces romans que vous n’ètes pas prêts d’oublier.

Les fans de thriller ou de page-turner (excusez ces anglicismes) passeront leur chemin. Les fans de littérature (policière ou non) adoreront, pour le voyage dans l’espace et dans le temps. J’ai adoré, je le conseille à ceux qui veulent un grand roman classique (mais pas tant que ça) un grand roman ambitieux qui vous fait frémir et qui fait appel à vos cinq sens.

Jean Marc a un avis très proche du mien ici.