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Oldies : L’oiseau moqueur de Walter Tevis

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Michel Lederer

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne.

Je vous propose un auteur dont j’ai découvert l’existence grâce à l’excellente série télévisée Le jeu de la dame, avec un roman qui nous envoie dans un futur lointain, bigrement visionnaire.

L’auteur :

Walter Tevis, né le 28 février 1928 à San Francisco et mort le 8 août 1984 à New York, est un écrivain américain de science-fiction et de roman noir.

Bien que Walter Tevis soit né dans le comté de Madison, son père ramène sa famille au Kentucky depuis San Francisco alors que Walter est âgé de 10 ans.

Après avoir participé aux campagnes du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, Tevis obtient un diplôme à la Model High School en 1945 et est admis à l’université du Kentucky, où il décroche une maîtrise. Alors qu’il est étudiant, Tevis travaille dans une ‘Eight ball pool-room’ et publie une histoire sur le billard écrite pour le cours d’écriture de A. B. Guthrie. Après avoir reçu sa maîtrise, Tevis écrit pour la Kentucky Highway Department et enseigne à Science Hill, Hawesville, Irvine, Carlisle, ainsi qu’à l’université du Kentucky. Il est professeur de littérature à l’université de l’Ohio de 1965 à 1978, où il reçoit une MFA.

Il commence à publier des nouvelles de science-fiction en 1954, puis le premier de ses récits policiers avec The Big Hustle, paru en 1955 dans Collier’s Weekly, qui narre la lutte pour la victoire entre deux champions de billard, et The Hustler, paru en 1957, dans Playboy. Il reprend ces deux nouvelles en les étoffant dans son roman noir L’Arnaqueur (1959), qui est adapté sous le même titre au cinéma par Robert Rossen, avec Paul Newman.

Au cours de sa carrière d’écrivain, Tevis publie sept romans, dont trois sont des variations sur le même thème, et d’autres nouvelles pour des magazines, dont Cosmopolitan, Esquire, Playboy et Galaxy Science Fiction.

Pendant quelques années, Tevis disparaît du circuit littéraire, souffrant d’alcoolisme. D’ailleurs, une grande mélancolie et un goût du jeu – voire de l’alcool – marquent chacun de ses romans. Pendant cette période, il vit en donnant des cours particuliers d’écriture. Il est nommé au prix Nebula du meilleur roman en 1980 pour L’Oiseau d’Amérique (L’oiseau moqueur). Il passe sa dernière année à New York, en tant qu’écrivain à plein temps.

Walter Tevis meurt d’un cancer du poumon en 1984. Il est enterré à Richmond, dans le Kentucky.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

« Pas de questions, détends-toi ». C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort individuel et leur tranquillité́ d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent ainsi vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où Paul, jeune homme solitaire, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté́, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université́ de New York. Le robot se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité́ ou la perdre définitivement ?

Mon avis :

Imaginez un monde futuriste où l’humanité a créé des robots pour se faciliter la vie, un monde où les hommes ne travaillent plus, mais passent leur temps à prendre des pilules, regarder la télévision et fumer de la marijuana. Ils ont perdu l’envie de se rencontrer, de lire, de se cultiver. Alors le nombre d’humains sur Terre a diminué et les robots ont fait fonctionner le monde à leur place.

Spofforth est un robot de classe 9, le plus intelligent jamais inventé. Son rêve est de mourir. Doyen de l’université de New-York, il reçoit un appel de Paul Bentley qui lui propose d’apprendre à lire aux hommes. Spofforth lui octroie un appartement et lui demande de lire les textes de films muets. Paul découvre la joie de lire, d’élever son esprit et rencontre une femme habillée en rouge dans un zoo. Elle ne prend pas de pilules, ne fume pas, et il décide lui apprendre à lire.

Ce roman fait partie des monuments de la littérature, de ceux qui allient deux genres, la littérature dite blanche et la science-fiction. Il nous offre une ode à la littérature, à l’élévation de l’esprit par la culture et sa nécessité pour faire évoluer l’humanité. D’une plume érudite et imagée, Walter Tevis nous plonge dans un monde futuriste qui rappelle celui que l’on subit aujourd’hui, entre Netflix et Internet, cette propension à rester chez soi, à oublier la nécessité des autres.

Proche d’un 1984 de George Orwell, d’un Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ou du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou même le Cycle des robots d’Isaac Asimov, ce roman nous marque d’autant plus qu’il a de fortes résonances avec ce que nous vivons aujourd’hui. D’une remarquable intelligence dans la façon d’aborder ces thèmes, le déroulement de l’intrigue peut déconcerter lors du passage en prison mais est au final hautement recommandable voire même indispensable pour tous.

Sadorski et l’ange du péché de Romain Slocombe

Editeur : Robert Laffont (Grand format) ; Points (Format poche)

Je m’étais fixé un objectif de lire, en cette année 2020, la première trilogie consacrée à Léon Sadorski (L’affaire Léon Sadorski, L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski, Sadorski et l’ange du péché) et donc voici mon avis sur le troisième tome. Pourquoi je parle de première trilogie ? Parce qu’il y aura une deuxième trilogie. La première se nomme La trilogie des collabos. La deuxième s’appelle La trilogie de la guerre civile et comprendra La Gestapo Sadorski (qui vient de sortir aux éditions Robert Laffont), L’inspecteur Sadorski libère Paris (à venir en 2021) et J’étais le collabo Léon Sadorski (prévu en 2023).

L’inspecteur principal adjoint Léon Sadorski, chef du Rayon juif à la 3ème section des Renseignements généraux et des jeux, n’en est pas à sa première bassesse. Dans son métier, traquer les juifs pour les arrêter est son quotidien. Et quand il tombe sur une vendeuse de lingerie fine à la Samaritaine, il en profite pour lui faire un chantage et lui demander de voler des dessous pour sa femme adorée Yvette.

Sauf que tout semble dérailler pour lui. Alors qu’au travail, il est chargé de trouver une jeune femme juive qui a passé la ligne de démarcation avec de l’or, il intercepte une lettre anonyme pleine de menaces envoyée à sa femme qui lui montre que Paris est en train de changer en cette année 1943. Une bonne raison pour lui de serrer la vis et de se donner à fond, tout en faisant très attention aux policiers véreux de son service.

Alors que les lettres de dénonciation se multiplient, la Gestapo montre à Léon une lettre demandant de saisir les biens des parents de Julie Odwak, la petite juive qu’il loge chez lui dans l’espoir de la séduire. Il s’arrange pour être présent lors de la perquisition et arrive à mettre la main sur le journal intime de Julie avant que les Allemands ne le prennent. Heureusement, ils ne s’intéressent qu’aux toiles peintes. Ce qu’il va y lire va le sidérer.

Troisième tome et le plus volumineux de la trilogie, ce Sadorski et l’ange du péché comporte toutes les qualités qui m’ont fait adorer les deux précédents tomes :

Le personnage tout d’abord, immonde salaud raciste qui, tel une bête traquant sa proie, n’hésite à user de toutes les bassesses et les violences pour arrêter les juifs. Plus aveuglé que jamais dans son travail, il apparait comme un combattant du Mal lancé dans une croisade personnelle aveugle, mis à mal voire dépassé par un extrémisme antisémite qui va plus loin que ses convictions. Et malgré ses contradictions, on le retrouve concerné par l’extermination des juifs, mais il faut bien dire qu’il place son bien-être et sa survie au dessus de toute autre considération. Car Sadorski est avant tout un égoïste. La complexité de ce personnage ignoble en devient fascinante.

Le contexte du Paris occupé qui est toujours reconstitué avec minutie, force détails et des descriptions d’une réalité confondante. L’immersion dans un autre temps (pourtant pas si lointain) est insérée à l’intrigue et donne un rendu véridique, d’autant plus que peu de romans ont décrit avec autant d’acuité frontale la vie des Parisiens à cette époque et leurs pensées, leurs penchants en faveur d’un écrémage contre les juifs.

Le contexte historique de cette année 1943 y joue un rôle primordial. Alors que la famine et les restrictions font rage, la vie quotidienne devient une course à la survie. Comme devant tout événement majeur, on y trouve des victimes et des profiteurs. Une des trames du roman tourne donc autour du marché noir et de toute une mafia qui se monte et qui profite de la situation. Et 1943 constitue aussi le tournant de la guerre, l’année où les Allemands subissent leurs premières défaites. Dans la tête des Parisiens, commence à s’allumer une lueur d’espoir. Enfin, ils sont persuadés que les Allemands ne sont pas là pour toujours.

L’inspecteur adjoint Sadorski, aveuglé par sa chasse aux juifs, va être confronté à plus fort que lui. Tout d’abord les tenants du marché noir, mais aussi la vérité sur la déportation des juifs. Il va recevoir des témoignages lors d’interrogatoires ou de discussions qui vont lui ouvrir les yeux et le placer face à un choix impossible à faire pour lui. Les conséquences vont engendrer une tension dans le roman et des passages violents, très violents, d’autant plus violents qu’ils sonnent justes.

Dans cette thématique, il va découvrir le Journal Intime de Julie Odwak, sa petite protégée juive. Il a réussi à le conserver en prétendant l’utiliser pour trouver des pistes sur des juifs. En réalité, alors qu’il espère des sentiments de sa protégée, il lit le calvaire, la torture que les Nazis font subir aux juifs tous les jours. Sorte de continuité du journal d’Anne Franck (en version romancée), ces longs passages sont passionnants mais ont tendance à être plus des parenthèses dans l’intrigue que des éléments la faisant avancer.

Et c’est un peu ce que j’ai ressenti lors de cette lecture. Elle est passionnante, prenante, intéressante, instructive, inédite, impressionnante mais il m’a manqué un fil directeur. A chaque tome de la trilogie, on a droit à toujours plus de pages, et je dois dire que j’y ai trouvé des longueurs, des pages qui n’apportaient rien de plus. Pas décevant, loin de là, mais trop bavard par moment.

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Portraits cannibales de Dominique Forma

Editeur : Marest éditeur

Construit comme un recueil de nouvelles, ce livre propose trois morceaux en hommage au cinéma, comme c’était le cas dans les cinémas de quartiers qui proposaient deux films dans la même séance, entrecoupés d’un entracte.

La simpatica : Romilda est une mère exigeante envers sa fille Sofia qui n’a aucun attrait. Elle est persuadée qu’à force de volonté elle parviendra à corriger ses défauts. Après la guerre, Sofia va donc débarquer à Cinnecita et faire une rencontre dans un endroit glauque, comme une élévation vers les sommets à partir de la fange. Ecrit avec beaucoup de tendresse à partir d’une photo, Dominique Forma nous montre les dessous du décor, la laideur qui se cache derrière l’enchantement des images du 7ème art.

La grande bouffe : Présenté comme un intermède, c’est une étude intéressante sur le film de Marco Ferreri qui fut écrit pour le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques (Serious Publishing, 2011)

Le secret : Retour sur les souvenirs de Fritz Lang, génie du cinéma et sur sa jeunesse, à l’aide de flashbacks. Ecrite avec un style plus journalistique, sans effets, cette nouvelle vaut pour sa chute.

La prière du Maure d’Adlène Meddi

Editeur : Jigal

Djo est un flic à la retraite qui revient aux affaires. Pour une dette d’honneur pour son ami Zedma, on le charge de retrouver son fils qui a disparu. Depuis qu’il est revenu à Alger, Djo retrouve ses cauchemars et en perd ses nuits. Et quelques soient les personnes qu’il rencontre, il lui est fortement conseillé de laisser tomber cette affaire et de retourner à sa retraite tranquille.

Si l’intrigue est complexe et quelque peu compliquée à suivre, ce roman doit réellement faire partie de vos prochaines lectures. Car c’est une lecture qui va vous marquer, et dont vous relirez des passages, juste pour le plaisir et la poésie furieuse qu’elle dégage. C’est une intrigue simple qui s’octroie le luxe de montrer l’ascension d’un général Structure qui bâtit son empire sur le sang des autres

Le contexte est difficilement séparable du style de l’auteur, le fond de la forme. On découvre un pays formé de factions qui toutes détiennent une partie de pouvoir et une forte puissance de nuisance. Que ce soit la police, les services secrets, les troupes du ministère, les effectifs de l’armée, tous font le ménage dans une sorte de furie furieuse, comme poussés par une panique que personne ne comprend. Mais tout le monde suit la trace de poudre enflammée, emmenée par des attentats sanglants et des exécutions sommaires.

L’auteur a mis tout son cœur, toute sa passion dans cette histoire. Il nous montre comment Alger la Blanche devient Alger la Noire, et sa plume est faite de braise et de poésie rouge et noire. Il y a dans ce roman des passages fusionnels, alarmistes, défaitistes, d’une beauté et d’une pureté inimaginable. C’est un roman marquant, totalement original et totalement assumé, une dénonciation de la folie des hommes.

Le gang des rêves de Luca Di Fulvio

Editeur : Slatkine & Cie (Grand Format) ; Pocket (Format Poche)

Traducteur : Elsa Damien

C’est grâce à Muriel Leroy que j’ai lu ce roman, ce pavé de 940 pages évoquant les années 20 aux Etats-Unis. Il m’aura fallu 6 jours pour me laisser emporter par ce pays et cette époque pleine d’espoirs. Un vrai grand roman populaire.

Aspromonte, Italie, 1906-1908. Cetta Luminita est née dans une famille pauvre. A 12 ans, elle travaille à la ferme. A 14 ans, elle se fait violer par le patron. Elle appelle le petit Natale et décide qu’il vivra une belle vie. Elle décide donc de fuir vers les Amériques. Vendant son corps au capitaine du bateau, elle obtient une place à bord pour elle et son fils. A Ellis Island, les douaniers ne comprenant pas ce qu’elle dit, le petit se fait appeler Christmas.

Manhattan, Etats-Unis, 1922. Christmas est un jeune adolescent qui est beau parleur. Sa mère travaille dans une maison de passe mais elle fait tout pour lui rendre la vie facile. Elle va vivre avec un vieux truand fier Sal qui ne lui dira jamais qu’il l’aime. Christmas va proposer au boucher du coin de protéger son chien en l’échange d’un peu d’argent. La protection se fera grâce à son gang, qu’il vient d’inventer, les Diamond Dogs.

Ruth est une jeune fille juive qui va faire une mauvaise rencontre : un soir, elle tombe sur Bill un jeune délinquant qui travaille comme jardinier. Un jour, Bill laisse libre cours à sa violence et la tabasse, la viole et lui coupe un doigt pour voler sa bague. Ruth est récupérée par Christmas qui va la raccompagner chez elle. A force de morgue et de demi-mensonges, Christmas va être pris en charge par le grand-père de Ruth, Saul Isaacson.

Même s’il fait plus de 900 pages, ce roman se laisse lire par la force de ses personnages, tous formidablement faits, réalistes, vrais. On va suivre les itinéraires de chacun par alternance, Christmas, Ruth et Bill en traversant les années 20, peuplées de nouveautés mais aussi de personnages secondaires tous extraordinaires. Chacun va suivre son chemin, en parallèle, ils vont se croiser, se manquer, se rater pour se retrouver puis se quitter à nouveau.

Il y a aussi le contexte, la description des Etats Unis dans les années 20, où tout peut se réaliser pourvu que l’on ait envie de le faire. Il y a la vraie vie des immigrés, pauvres hères qui tentent de survivre. Il y a les rencontres qui changent une vie, en bien ou en mal. Il y a ce pays qui fait miroiter un rêve que peu vont pouvoir toucher de la main. Il y a l’évocation de ces villes multicolores multiraciales. Il y a cette violence inhérente à un pays où le maître mot est la Liberté.

Ce roman est autant une ode à la liberté qu’une évocation de la vie des immigrés, à la fois une fantastique évocation de la construction d’une vie qu’un hymne à l’amour. Il y a du sang, des joies et des peines, des réussites et des drames. Ce roman a la saveur de la vie, la vraie, celle où on se prend des coups mais où on se relève malgré tout parce que, après tout, elle est belle. Il nous propose des personnages inoubliables et nous fait passer un excellent moment de lecture. C’est un vrai grand roman populaire, dans ce qu’il a de plus noble.

Sans lendemain de Jake Hinkson

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Sophie Aslanides

Attention, coup de cœur 

L’auteur de L’enfer de Church Street, coup de cœur black Novel, revient avec un polar une nouvelle fois formidable. De la première à la dernière ligne, le roman est prenant, parfait et put se classer sans conteste parmi les classiques du polar américain.

Eté 1947. Billie Dixon est une jeune femme qui est venue à Hollywood pour devenir scénariste. Mais elle a vite déchanté et a atterri dans Poverty Row, une rue regroupant les sociétés cinématographiques qui réalisent des films de série Z. Ayant trouvé un travail chez PRC, elle parcourt les routes des Etats Unis pour faire la promotion de leurs films dans les cinémas perdus au fin fond des campagnes américaines.

Billie arrive dans la petite bourgade de Stock Settlement, en Arkansas et se dirige vers le cinéma. Claude, le propriétaire, accepte quelques films en lui signalant que les habitants de ce village ne fréquentent guère les salles obscures, car le pasteur du village considère que les films sont néfastes à l’esprit du Bien. Elle décide donc d’aller rendre visite au pasteur, pour le faire changer d’avis.

Obadiah Henshaw est devenu pasteur après avoir fait la guerre du Pacifique. Là-bas, il a tué trois ennemis mais y a aussi perdu la vue. En revenant, il a rencontré la foi et a gardé une intransigeance envers le péché. Effectivement, le pasteur ne veut entendre les arguments de Billie quand elle vient. A la fin de l’entretien, Billie voit la femme du pasteur Amberly Henshaw et trouve qu’elle est la femme la plus belle qu’elle ait jamais vue. Le lendemain, Billie rend visite à Amberly pendant que le pasteur va faire sa tournée, et elles font l’amour. C’est le début d’une histoire d’amour …

Fascinant. Le début de ce roman est un véritable tour de force. En quelques pages, l’auteur nous présente les personnages, leur psychologie, le contexte, les décors, et finalement le drame qui va se dérouler. Pour moi, la première partie des trois qui constituent ce roman est tout simplement parfaite. Et les deux autres parties, qui déroulent l’intrigue, sont tout autant parfaites et maîtrisées.

A lire ce roman, on a l’impression de lire un roman classique, un roman noir intemporel. Jake Hinkson n’a jamais été aussi prêt des meilleurs romans de Jim Thompson, sans jamais le copier ni être ridicule. Il possède sa propre écriture, sa propre efficacité, et aborde des sujets proches. Car on y trouve une nouvelle fois un personnage de religieux, le pasteur Obadiah Henshaw qui, dans les quelques pages où il apparaît, est impressionnant tant il remplit les pages de sa présence.

L’autre personnage qui m’a marqué, c’est bien Billie Dixon. Placée au centre de l’intrigue, nous avons à faire avec une femme forte, sans concession, qui prend des décisions et qui les assume. Quitte à ne pas rester dans la légalité. Dans ce roman, Jake Hinkson montre aussi la difficulté d’être une femme en 1947, et l’impossibilité de faire sa vie quand on est femme et homosexuelle. Dans le roman, aucune femme n’a un poste d’importance (on peut citer le poste de shérif donné à un muet alors que c’est sa sœur qui fait tout le travail), ou les scénaristes qui sont tous masculins. C’est une vision de l’Amérique révoltante et je me demande si l’auteur n’a pas voulu pointer ce fait en faisant le parallèle avec la situation d’aujourd’hui. Sans être ouvertement un roman féministe, le portrait de Billie Dixon est suffisamment complexe pour ouvrir la discussion.

Franchement, un roman noir comme ça, écrit avec tant de talent d’évocation, avec cette volonté d’efficacité dans les descriptions, avec ses dialogues évidents et tout simplement brillants, cela devient un roman incontournable, proche de la perfection. On a l’impression de lire un classique de la littérature policière. C’est exactement la phrase que j’avais en tête en tournant la dernière page de ce roman : Jake Hinkson a écrit là un classique du roman noir.

Ne ratez pas les avis de Claude (Coup de cœur aussi !), Jean le Belge et Yan

Espace Jeunesse : Les petits détectives Léo et Maya de Martin Widmark et Helena Willis

Editeur : Pocket Jeunesse

Traduction : Frédéric Fourreau

C’est chez l’ami Claude que j’ai pioché cette idée de lecture, et j’ai acheté les trois premiers romans pour mon fils de 7 ans (bientôt 8 ans !). Cette série est aujourd’hui composée de 3 enquêtes alors qu’une quatrième devrait arriver en 2017 et s’intitulera Mystère au camping.

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Mystère au cinéma :

Qui enlève des chiens à Valleby, la ville de Léo et Maya ?

Les propriétaires sont au désespoir : on leur réclame une rançon de cinq cents euros en échange de leurs petites bêtes adorées. Le temps presse. Léo et Maya décident de mener l’enquête, qui les conduira dans les recoins les plus secrets du cinéma Bio-Rio…

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Mystère au terrain de football :

Le jour du match le plus important de l’année est arrivé. L’équipe de Valleby, la ville de Léo et Maya, parviendra-t-elle enfi n à gagner ? Le nouvel entraîneur, Franco Bollo, y croit dur comme fer ! La coupe en argent scintille au soleil et attend son vainqueur… Mais alors que le match bat son plein, une série de phénomènes étranges perturbent le jeu.

Quelqu’un aurait-il intérêt à saboter la rencontre ? Pour Léo et Maya, c’est le moment d’entrer dans la partie…

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Mystère au club hippique :

C’est jour de course à l’hippodrome de Valleby.

Sara, qui participe pour la première fois, est rapidement distancée par les trois jockeys professionnels. Mais bientôt les chevaux de tête perdent du terrain et se comportent bizarrement. Que se passe-t-il ? Pour Léo et Maya, ça ne fait aucun doute : la course a été truquée !

Mon avis :

Si l’écriture est simple, et les dessins nombreux, la lecture est à mon avis à réserver à des lecteurs de l’âge de 8 ans ou plus. En effet, les personnages sont nombreux, et le livre est plutôt une enquête policière faisant appel au bon sens du lecteur. Donc, ceux qui aiment les romans d’aventures en seront pour leur frais. Ceci dit, je me suis fait avoir sur l’identité du coupable dans certains cas.

L’intrigue y est logique, et les deux petits détectives apparaissent en général vers le milieu de l’histoire, car la mise en place est longue. Il faut dire que l’on a à chaque fois affaire avec 8 à 10 personnages. S’ils sont reconnaissables, leur portrait dessiné en début de livre doit aider les jeunes lecteurs.

Ce sont de véritables petits romans policiers qui vont aborder différentes façons de mener une enquête policière. Dans le premier tome, le but est de trouver comment le coupable a réussi à cacher son forfait. Dans le deuxième, la solution est plutôt à chercher du coté du mobile. Quant à la troisième, c’est une histoire retorse qui fera appel à de la ruse, comme l’aurait fait Colombo.

Bref, voilà une nouvelle série, pas forcément facile à aborder pour des enfants de moins de 8 ans, qui permettra de savoir si vos petites têtes blondes apprécient les enquêtes policières. Et je peux vous dire que les parents passeront une heure de lecture bien agréable. Ma préférence va à Mystère au terrain de football, avec son intrigue retorse.

Pouy à l’Atelier In8

Depuis quelque temps maintenant, les éditions Atelier In8 sortent des novellas en moyen format. Nous avons l’occasion, dans cette collection Polaroid, dirigée par Marc Villard, de lire des textes écrits par nos plus grands auteurs français. Honneur à Jean Bernard Pouy qui a écrit deux titres parmi la quinzaine de titres disponibles à ce jour :

Calibre 16mm :

Calibre 16mm

Quatrième de couverture :

Vincent apprend qu’il hérite de Matilda Rosken, excentrique américaine installée en France. Il pense d’abord à une farce, mais les boîtes de pellicule que lui lègue la mamie le renvoient à sa jeunesse de cinéphile adepte des films expérimentaux. La flamme se rallume. Des noms de réalisateurs oubliés dansent la sarabande sous ses yeux : Gérard Malanga, Tony Conrad, Michaël Snow, Bruce Conner, Paul Sharitz. Quand des malfaisants cherchent à s’emparer de son héritage, il ne s’inquiète pas trop. Sauf que la menace se précise.

Que peut bien écrire l’inénarrable et prolifique Jean-Bernard Pouy lorsqu’il choisit d’ouvrir son jardin secret et d’initier le lecteur à ses obscures passions ? L’amateur de bons vins nous avait offert le gouleyant Bar parfait, lecture canaille, hédoniste, sautillante. Cette fois, Pouy joue la partie à 100% car il nous révèle une marotte bien moins partagée, volontiers taxée d’élitiste, celle du cinéma expérimental. Titulaire d’un DEA d’histoire de l’art en cinéma, il nous cornaque dans les milieux arty des années 70, jusqu’à la Factory de Warhol, mais avec humour, potacherie, insolence, toujours, et conclut cette nouvelle noire par une farce, outrancière à souhait.

Mon avis :

Il n’y a pas grand’ chose à ajouter à propos de ce roman. Jean Bernard est un grand auteur de polar, et encore une fois, il nous montre l’étendue de son talent, à travers cette histoire simple. Dès le départ, les personnages sont posés, l’histoire se suit avec une facilité déconcertante, et quand on a commencé le livre, on le finit avec avidité. Il nous décrit aussi des films issus de la période expérimentale des années 70 à 80, que lui seul probablement a vu, il nous montre son amour pour ce cinéma hors du commun, plein d’humour noir et de dérisoire. C’est une histoire simple et malgré ses 60 pages, il n’est pas sur qu’on l’oublie facilement. Encore une fois, Jean Bernard Pouy remplit son objectif de nous divertir intelligemment et ça fait du bien.

Le bar parfait :

Bar parfait

Quatrième de couverture :

Un marathonien du Blanc hante les rues de Paris à la recherche du bistrot parfait. Celui qui proposera mieux que Cabernet ou Sauvignon. Les établissements se succèdent et ne se ressemblent pas. Dans sa quête, il utilise un jeu de Monopoly et découvre ainsi des quartiers qu’il avait jusque-là négligés. Pendant ce temps, un groupe de tueurs prépare une descente dans un vieux rade.

Le Bar parfait est une balade au pays de l’alcool chaleureux, des éblouissements autour du zinc, des ivresses des arrière-salles enfumées. On marche dans la lumière sourde des bar-tabacs en compagnie d’un narrateur qui ressemble terriblement à un Jean-Bernard Pouy.

Mon avis :

C’est pratique, les RTT. Le narrateur se met à chercher le bar parfait. Et, en commençant à 10 heures du matin, il faut trouver le vin blanc. C’est parti pour une vadrouille à Paris, en suivant les cases du Monopoly, trouvé dans un vide-grenier.

Qui d’autre que Jean-Bernard Pouy peut prendre un sujet aussi simple et en faire une novella jouissive ? Quel plaisir d’arpenter les rues de Paris et d’assister à des discussions toutes aussi décalées les unes que les autres. Et même si les passages avec les tueurs à gages sont moins convaincants, ce petit roman reste un moment à part que seul un auteur comme lui peut mener à bien. Et si vous voulez savoir si le narrateur trouve le bar parfait, ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler la fin, et encore moins l’adresse. Il ne vous reste plus qu’à acheter ce Bar Parfait.

Cinémaniaques de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Avoir lu Rictus m’aura donné l’occasion de découvrir Jean Pierre Ferrière et d’être en contact électronique avec lui. Il m’a proposé de lire ce recueil qui reprend trois de ses romans qui sont : Cinémassacre, Le bel imposteur et Le trouble-crime.

Cinémassacre :

Françoise Constant est une actrice sur le déclin, après avoir tourné un film qualifié de maudit qui s’appelle Des amis de passage, réalisé par son ex-mari Jean-Gabriel Ernal. Ce film, descendu par la critique au moment de sa sortie, va être diffusé à la télévision, et les avis sont unanimement élogieux. Le lendemain, un jeune reporter Bruno Merlier est chargé de faire un article sur le film et rencontre Françoise et Jean-Gabriel pour récolter des anecdotes sur ce film maudit. Quelques jours plus tard, Françoise est retrouvée morte dans sa baignoire. Bruno va enquêter sur la disparition tragique de Françoise, qui sera bientôt suivie par les autres personnes ayant travaillé sur Des amis de passage.

Le bel imposteur :

Nous sommes à la veille de la cérémonie des Triomphes du cinéma français, l’équivalent des oscars américains. La présidente de la cérémonie est la célèbre actrice Doris Arnal, accompagnée de son mari Lionel Vignon, auteur raté en mal d’inspiration. Reine, l’impresario de de Doris, lui propose de signer une pièce de théatre qu’elle a acheté à une auteur qui veut rester dans l’anonymat. Cela gène Lionel, qui est un homme honnête, et il cherche à en savoir plus. Il découvre que l’auteur s’appelle Bernard Berthelot et qu’il a été assassiné.

Le trouble-crime :

Philippe et Maxime se rencontrent lors de leur service militaire à Sarrebach, à coté de Strasbourg, et tombent amoureux l’un de l’autre. Quand Maxime est libéré trois mois avant Philippe, ils se donnent rendez vous à Paris. Philippe, provincial, se retrouve dans la capitale, et Maxime n’est pas là à l’attendre. Arrivé chez Maxime, Philippe se rend compte que son ami a disparu depuis quelques jours. Grâce à la gardienne, il peut entrer dans l’appartement de Maxime, et voit qu’il y a eu cambriolage. Bien vite, Philippe s’aperçoit que son ami est impliqué dans des activités douteuses et illégales telles que le chantage et le vol.

Ces trois romans sont des rééditions de romans parus en poche : Cinémassacre (1973-Fleuve Noir), Le bel imposteur (1986-Livre de poche), Le trouble-crime (1985-Fleuve noir). C’est une riche idée de ressortir ces polars en recueil. Mais revenons à ces trois histoires, ces trois mystères.

Le point commun de ces trois romans, en dehors du contexte qui se situe dans le milieu du cinéma (c’est moins le cas pour le trouble-crime), tient dans le talent de l’auteur à bâtir des intrigues solides en partant d’une idée simple. C’est remarquablement bien écrit, avec juste ce qu’il faut de descriptions pour nous immerger dans l’histoire et des dialogues toujours justes et remplis d’humour … noir ou cynique. A chaque, la recette est la même : ça commence par un meurtre ou un mystère dans lequel un personnage va être impliqué, et tout va vite se compliquer jusqu’à un dénouement final totalement inattendu.

Et puis, on sent que Jean Pierre Ferrière aime ses personnages, qu’il ne les juge pas, même si certains sont parfois (voire souvent) odieux. Dans Cinémassacre, les 50 premières pages montrant la vie de l’actrice déchue sont tout simplement superbes, pleines de tendresse, comparées à celles des acteurs en activité ou des journalistes, plus intéressés par leur carrière que par les drames qu’ils décrivent dans leurs journaux.

Intrigue disais-je : Elle est géniale dans Cinémassacre. Dans Le bel imposteur, on retrouve toute la faculté de Jean Pierre Ferrière à la rendre complexe et machiavélique, même si je regrette que le personnage de Lionel Vignon soit si lisse et trop gentil. Dans le trouble-crime, elle est complexe à souhait avec un personnage principal naïf qui va de découverte en découverte, et le suspense est excellemment entretenu.

Parfois, on se demande pourquoi les littératures françaises policières des années 70-80 ont tant été décriées, traitées de sous littérature. C’est foncièrement injuste, ces trois romans tiennent la comparaison haut la main avec beaucoup de polars actuels, en étant moins démonstratif, moins sanglant. C’est très divertissant, toujours bien écrit, avec beaucoup d’inventivité et une psychologie des personnages très réaliste. Si vous ne connaissez pas, il faut absolument que vous lisiez ces romans que l’on appelait romans de gare. Il est grand temps de leur rendre hommage.

Une chronique de Rictus sorti aux éditions Plon dans la collection Noir Rétro est ici.

Un grand merci à M. Jean Pierre Ferrière pour cette lecture.