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Double Noir Saison 2

Claude Mesplède, le pape du polar s’est lancé dans une nouvelle aventure. L’association Nèfle Noire propose des nouvelles noires sous un format original (Format A6, c’est-à-dire tout petit, ça tient dans une poche de pantalon) à un prix tout aussi original (2€ !). Le contenu est aussi original, puisqu’il regroupe dans chaque volume 2 nouvelles, l’une écrite par une auteur classique, l’autre par un auteur contemporain. Ce qui veut dire que pour 2 euros, vous avez droit à une heure de lecture.

Chaque année, nous avons donc droit à une série de nouvelles. La saison 1 se compose de 4 volumes (ou épisodes si on se réfère aux séries télévisées), La saison 2 en compte 5. Et la troisième saison vient tout juste de sortir.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire : les frais d’envoi à partir de 4 livres sont de 2 euros ! C’est donné ! Franchement, parfois, je me demande pourquoi vous hésitez encore !

Ah oui, j’ai une question d’une petite dame au fond de la salle. Comment ? Où peut-on se procurer ces petits volumes au contenu aussi étonnant que formidable ? C’est simple : vous allez sur le site www.doublenoir.fr/, vous téléchargez le bon de commande, un petit chèque et hop ! L’affaire est conclue.

Ah oui ! une autre question de la petite dame du fond : De quoi parlent la première saison ? Jetez donc un coup d’œil sur mon billet ici. Et pour la saison 2 ? Eh bien, voici un petit aperçu des 10 nouvelles de la saison 2 :

Saison 2 – Episode 1

Guy de MAUPASSANT : LA PARURE

« C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique. »

Ainsi commence l’histoire de Mme Loisel qui, suite à une invitation à une soirée organisée par le ministre de l’instruction publique, se prend à rêver de grandeurs. Cette nouvelle est un pur plaisir de cynisme et d’humour, écrit dans un style à la fois simple et terriblement évocateur. La chute de cette histoire qui fait penser à La Mouche qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf de jean de La Fontaine s’avère méchante autant qu’inattendue.

Jack MOFFITT : LA PARURE SUITE

Reprenant l’histoire là où Guy de Maupassant l’avait laissée, Jack Moffitt met un point final avec cette intrigue, en la rendant plus dramatique que sarcastique. Avec un style littéraire très différent de celui du maître, cette nouvelle nous donne une bouffée d’espoir avant de nous replonger dans le noir. De l’art de faire une suite toute aussi dramatique et une fin toute aussi cruelle mais avec moins de sarcasme.

Saison 2 – Episode 2

Alexandre DUMAS : D’ARTAGNAN DÉTECTIVE

Le bien connu D’Artagnan vient rendre compte de son enquête au Sire Louis (comprenez Louis XIV). Celui-ci doit lui faire part de ses déductions quant au déroulement d’un duel. Or, rien qu’en faisant des observations sur le terrain, D’Artagnan arrive à recréer ce qui s’est exactement passé.

En quatre petites pages, Alexandre Dumas va utiliser tous les détails et les remettre dans l’ordre, pour reconstruire une histoire. On a l’impression d’avoir à faire avec Sherlock Holmes, et le fait que cela soit un extrait du Vicomte de Bragelonne tronqué n’en est que plus frustrant.

Georges ARNAUD : LA DAME AVEC UNE PETITE CHIENNE GRISE

Dans une résidence, Nicole Bastide a dans les 50 ans et ne sort presque jamais. Sa seule occupation est de recevoir sa femme de ménage Jany Bossi et de dire du mal d’un monsieur qui habite l’immeuble. Car elle en est sure : c’est lui qui a tué la dame qui promenait son caniche gris et qui a disparu.

Plus que dotée de suspense, c’est plutôt de mystère qu’est auréolée cette nouvelle, avec son atmosphère pesante comme un huis-clos. Partant d’une scène domestique banale, GJ.Arnaud construit cette histoire finalement dramatique avec application, prenant le temps de détailler les dialogues et faisant monter la mayonnaise … jusqu’à une chute cyniquement drôle.

Saison 2 – Episode 3

Louis PERGAUD : UN PETIT LOGEMENT

A Velrans, petit village français, tout le monde s’est mis d’accord pour faire déguerpir Arsène Barit dit Cacaine. Il n’arrête pas de dire du mal des gens, de colporter des mensonges et cherche la bagarre. Il loue un appartement chez Ferréol Tournier, qui l’a bien vite mis à la porte, et personne n’accepte de le prendre en locataire. Le dernier mot qu’on entendit de lui fut : « Vous me le paierez ! ». Puis Cacine disparut …

L’auteur de La guerre des boutons n’avait pas son pareil pour peindre la vie des villageois. C’est encore le cas ici, où l’ambiance fleure bon le calme des campagnes d’antan. Avec une écriture simple mais évocatrice, cette nouvelle propose une histoire à la fois drôle et cynique, juqu’à une conclusion surprenante.

Marin LEDUN : QUELQUES PAS DE DANSE

Emilie Diez est la propriétaire d’un chenil et vit avec Simon. Son rêve est de devenir une danseuse et d’enflammer les pistes des discothèques. Lors d’une sortie, elle rencontre Luis Amorena dit L.A. le videur, et espère utiliser ce jeune homme musclé pour se faire embaucher par la boite de nuit et ainsi devenir la star de la nuit.

Marin Ledun reprend ses personnages de En douce, et écrit une histoire qui n’en est ni le début ni la suite, mais plutôt une parenthèse, un passage oublié dans le roman cité. On ne peut qu’être emporté par les décors et par sa conclusion si dramatique, racontée avec aussi peu de mots. Les personnages sont toujours aussi touchants, malgré la touche noire de l’ensemble. C’est une réussite supplémentaire à mettre au crédit de ce grand auteur.

Saison 2 – Episode 4

Prosper MÉRIMÉE : MATEO FALCONE

A coté de Porto-Vecchio, le maquis est si épais qu’il peut cacher n’importe quel criminel. Mateo Falcone habite une petite maison juste à coté. Il a eu 3 filles et un fils, Fortunato, de sa femme Giuseppa. Quand débarque un fugitif poursuivi par la police, blessé à la jambe, le jeune Fortunato accepte de le cacher dans le tas de paille, en l’échange d’une montre en or. Il n’aurait pas du …

On peut lire cette nouvelle à plusieurs niveaux. Prosper Mérimée montre la loyauté même si elle va contre la loi. Il montre aussi des personnages forts et fiers. Mais il montre aussi la bêtise de cette loyauté, quand elle est jusqu’au-boutiste et qu’elle se termine en drame. Avec un style bigrement efficace et moderne, cette histoire est impressionnante autant qu’elle surprend par sa fin définitivement noire.

Max OBIONE : BOBBIE

Sébastien raconte son histoire, celle d’un gamin malheureux, en lutte contre sa famille. Ses frères et sœurs obéissent au doigt et à l’œil. Lui a décidé de vivre en autarcie, s’occupant de Bobbie, la chienne que Pépé leur a confiée, pendant qu’il est en maison de retraite. Mais tous les maux qu’il subit au jour le jour, il leur fera payer un jour.

Max Obione, grand expert de nouvelles noires, utilise la narration en forme d’interrogatoire pour nous raconter la psychologie d’un jeune garçon rebelle, déterminé à aller au bout. D’une simplicité apparente mais avec un sens de la véracité, cette histoire fait froid dans le dos par ce qu’elle implique. C’est une vraie réussite.

Saison 2 – Episode 5 (Hors Série)

Jean-François COATMEUR : BONHOMME SOLEIL

Kovacs a passé trop de temps dans cette maison de vieux, cet asile comme il l’appelle. Il a pris un taxi, s’est fait déposer chez lui. C’est la nuit de la Saint Jean, ses enfants sont partis s’amuser. Quand il entre, la maison a peu changé, juste quelques touches de décoration. Quand il arrive en haut, un enfant le surprend …

Avec peu de pages et une belle fluidité, Jean-François Coatmeur nous surprend avec cette histoire à la fois pleine de ressentiments et de tendresse. Tout au long de la lecture, on fait des hypothèses sur la fin, et quand on a fini, on est triste et on voudrait tant que cela dure plus longtemps.

Claude MESPLÈDE : Y’ A PAS PHOTO

13 mai 2007, en pleine compagnes pour les élections législatives. Pierre Delafon voit une affiche pour la candidature de Joseph Baie. Il se rappelle alors le passé, 1968, quand ils faisaient la grève pour avoir plus d’argent, juste l’envie de vivre mieux.

Avec beaucoup de cynisme sous-jacent, Claude Mesplède met dos à dos les politiques et le peuple, les uns luttant pour vivre mieux, les autres pour avoir plus de pouvoir. Et les néfastes ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Voilà une nouvelle qui fait du bien, bien menée et jouissive jusqu’à son final. Noir c’est noir …

Claude Mesplède nous parle de Daniel Chavarria

Quand j’ai évoqué mon envie de faire un billet – hommage à Daniel Chavarria, Claude Mesplède, Le Pape du Polar m’a proposé deux billets. Et c’est un grand honneur pour moi d’accueillir Claude sur mon blog, à tel point que quand j’écris ces lignes, j’en ai des frissons de fierté. Je vais juste en profiter pour passer un message personnel à Claude : « Merci pour tout, nous nous sommes ratés à Lyon mais comme le disent les Chinois, seules les montagnes ne se rencontrent pas. Tu es le bienvenu, quand tu veux, sur ces pages. »

Je commence par un petit message que Claude Mesplède a adressé à l’association 813, annonçant la disparition de Daniel Chavarria :

Apres Jacques Higelin, Stephane Audran, madame Colluchi, Peter Temple, Paco Camarasa,  Philip Kerr, c’est à présent Daniel Chavarria, l’Uruguayen, brillant érudit parlant six langues + le grec et le latin (qui nous quitte). Ce colosse à la barbe blanche je l’avais rencontré pour la première fois à Madrid dans un hôtel où étaient hébergés les invités de la semaine noire (semana negra) qui prenaient le lendemain matin le train spécial (dit train de Franco) où l’on pouvait manger, tenir une conférence de presse, et tutti quanti

C’était en juillet 1995 et j’étais affalé dans un fauteuil très confortable de l’hôtel lorsque soudain un géant à la barbe blanche vint s’asseoir à côté de moi et m’interpella : « qui es-tu toi ? » Ma présentation devait être satisfaisante car l’inconnu fila dans sa chambre pour en revenir avec une bouteille de rhum cubain et la dégustation entrecoupée de confidences commença, puis vint se joindre à nous mon écrivain préféré Luis Sépulveda. Quelques années plus tard,  Daniel Chavarria, de passage à Toulouse, vint chez  moi où tout ce que compte le polar dans la région se joignit à nous et la discussion s’éternisa tard dans la nuit  et je peux dire que des soirées comme celles-là on n’en vit pas beaucoup dans son existence, si tant est qu’on en vive une.

 Puis, je vous joins un extrait de la revue 813, où Claude nous partage un entretien avec Daniel Chavarria :

II a exercé une flopée d’activités : chercheur d’or en Amazonie, infirmier a Londres, vendeur de ceinturons en Italie… avant de se lancer dans l’écriture. Claude Mesplède a rencontré cet aventurier du polar, Cubain d’origine uruguayenne, publié pour la première fois en France.

En février dernier, la parution dans la collection Rivages/Thriller du livre Un thé en Amazonie est un petit événement. Il s’agit de la première traduction en France de Daniel Chavarria, un romancier cubain de polars. Son livre, qui a reçu le prix Hammett 1992 au festival de Gijon est davantage un thriller avec, étroitement imbriqués, des éléments de notre histoire contemporaine, de l’aventure, de l’espionnage et de la politique-fiction.

450 pages que l’on dévore car Daniel Chavarria a vécu lui-même des aventures peu  communes. Cet humaniste érudit est aussi un prodigieux conteur capable dans le même livre d’écrire trois ou quatre histoires différentes et de les faire se rejoindre.

            Daniel, où es-tu né et que faisaient tes parents ?

Je suis ne le 23 novembre 1933 a San Jose de Mayo en Uruguay, une ville située à 92 kilomètres de Montevideo. Mon Père, fils d’un riche aristocrate, était chauffeur d’omnibus tandis que ma mère enseignait dans une école primaire. C’était une femme intelligente. Elle s’est beaucoup occupée de mon éducation.

            Comment s’est déroulée ton enfance ?

Nous habitions un quartier où logeaient les classes moyennes. En 1940, j’avais sept ans et le pays nageait dans la prospérité. L’Uruguay exportait du blé, de la viande, de la laine de mouton. On vivait bien pour le niveau de l’Amérique Latine. En comparaison d’aujourd’hui, l’éducation publique était assez bonne. Ma génération n’a pas connu les B.D. Par contre, on lisait beaucoup Alexandre Dumas, Jules Verne. On les connaissait par cœur. On y jouait. A neuf ans, j’ai appris l’anglais à l’école. Puis le français en secondaire. C’était obligatoire pour tous ceux qui faisaient des études classiques ou médecine. On étudiait en français la physiologie et l’anatomie.

            Ta scolarité a quand même été interrompue…

En effet. A 15 ans, je faisais partie d’un groupe théâtral, ce qui me mettait en contact avec des gens plus âgés. J’ai eu une crise. J’avais honte d’aller en classe avec des enfants, et  comme en plus les mathématiques ne m’emballaient pas, j’ai tout laissé tomber. A seize ans, je faisais partie de la bohème de Montevideo, avec des peintres et des artistes. J’ai cultivé la peinture, les arts, la littérature…

            C’est très tôt que tu décides de voir du pays…

Je voulais étudier le théâtre et comme j’avais des potes à Londres, je me suis pointé en Europe à 19 ans. Je suis parti là-bas le 6 janvier 1953 et j’y suis resté jusqu’en aout 1957. Quatre années durant lesquelles j’ai pu engranger des connaissances culturelles bien au-dessus de celles d’un jeune homme de mon âge. J’ai fait pas mal de petits boulots, eu des contacts avec des cercles d’artistes européens, parlé allemand, italien, français, anglais Visité l’Europe, le Maroc et même les Etats-Unis pendant deux ou trois mois. A mon retour, ma mère a insisté pour que je reprenne mes études. J’ai achevé le cycle secondaire en autodidacte. Vingt-neuf examens en six mois. Pour les maths, j’ai tout recommencé a zéro. Dans un café si bruyant qu’on était obligé de se concentrer. Et j’ai tout compris.

            Et tu entres alors à l’université …

Oui mais pas pour longtemps. Deux ans à la fac pour des études classiques. Puis je me suis marié et j’ai dû travailler pour nourrir ma famille. J’étais revenu d’Europe avec des idées de gauche et à partir de 1959, j’ai commencé à militer au PC. En 1961, je suis allé travailler en Argentine comme traducteur pendant deux ans. J’y rencontre des révolutionnaires du Pérou et je pars à Lima vendre des livres. Puis en Bolivie. Puis au Brésil alors gouverné par Joao Goulart, espoir de la gauche sud-américaine. A Baya, je prends part à une campagne d’alphabétisation lancée par le PC brésilien.

            En mars 1964, tu es là-bas lors du coup d’état qui renverse Goulart …

Oui et la chasse aux sorcières commence. Ma photo est publiée dans le journal avec la légende «agent subversif de la Havane». La police me recherche. Pour lui échapper, je me déguise en moine avec un habit fourni par le costumier d’une troupe de théâtre. J’ai dû  donner des bénédictions jusqu’à Belen de Para, à l’embouchure de l’Amazone. C’est là que je suis tombé sur un groupe d’orpailleurs. J’ai continué pendant 800 kilomètres avec eux. En pleine forêt vierge. Sans police, ni armée, mais avec le paludisme et les bestioles. A douze, en quatre mois, nous avons récolté huit kilos d’or.

            Tu quittes de nouveau la clandestinité pour bientôt t’installer à Cuba d’une  drôle de façon …

En 1966, je travaille dans le duty-free de l’aéroport de Bogota en Colombie. Un an après, dans les duty-free du port de Carthagène, puis de Buen Aventura. Je suis en contact avec les guérilleros de l’ELN pour aider et cacher des camarades blesses, les envoyer vers  Panama. J’apprends qu’un membre de notre état-major est passé à l’ennemi. Certain qu’il allait me dénoncer, je décide de détourner un avion Beachcraft d’une douzaine de places, qui allait sur Bogota. A Carthagène, on a fait le plein et mis le cap sur Cuba où je vis depuis.

            Tu vas alors t’attaquer à l’écriture romanesque …

Pas tout de suite, mais quelque dix ans après. J’ai d’abord commencé à travailler comme traducteur. Ce boulot prend beaucoup de temps, et avant d’écrire moi-même, j’ai traduit sept romans de l’allemand ainsi que divers textes techniques. Quand j’étais enfant, j’avais déjà une vocation de polyglotte et la conviction que les langues classiques (grec, latin) sont un formidable exercice pour l’écrivain que je voulais être. Je me suis mis à les étudier en autodidacte.

            Peux-tu nous présenter ton œuvre ?

Mon premier roman, Joy, date de 1978. II raconte comment la CIA introduit le virus de la tristesse dans les plantations d’agrumes cubaines. Je l’ai basé sur des faits réels car depuis 1959, ils ont bombardé de maladies la canne à sucre, le tabac, etc. A l’époque où je l’ai écrit, je travaillais comme professeur de français avec des biologistes cubains qui allaient suivre un stage en Corse. Le bouquin a eu un gros succès à Cuba et dans les pays socialistes. Le second, Completo Camaguey (1983) a été écrit avec Justo Vasco. Son sujet est analogue au précédent. La CIA veut contaminer la population avec une maladie de peau, en utilisant les pièces de cinq centavos qui servent à payer le bus. Avec Justo, nous avons aussi écrit Primiero Muerto (1986) dans lequel un Cubain trouve sur la cote un coffre avec des monnaies de l’époque de Philippe IV. Cette énorme fortune déclenche une spéculation internationale. Entre ces deux livres, j’ai publié La Sexta Isla (1984), qui m’a demandé un énorme travail. Une partie est écrite en espagnol du XVIIème siècle (Cervantès), et j’utilise la même construction littéraire que dans Un thé en Amazonie, en mélangeant la structure de trois romans qui se lisent différemment avant de se rejoindre.

            En 1993, tu as repris avec Justo Vasco, un de tes anciens livres pour le publier à l’étranger. Curieuse démarche …

Cela s’explique par la crise éditoriale cubaine. Nous manquons cruellement de papier et il a été décidé de ne plus publier de la fiction. Pour vendre Primero Muerto à l’étranger, il fallait le réécrire car la précédente mouture avait été réalisée avec l’objectif d’obtenir le prix du ministère de l’Intérieur. Pour que tu comprennes, il faut savoir qu’en 1970, à Cuba, il y a eu la création d’un prix par le ministère de l’Intérieur. L’obtention de ce prix permettait d’être publié, mais les récits devaient présenter la police de manière positive. Nous avons donc repris 90 pages du roman initial et réécrit le reste.

            Tu peux nous dire quelques mots sur Un Thé en Amazonie, (Alla  Ellos), ta première  traduction  en français ?

Je suis bien entendu très heureux que ce livre paraisse en France. J’ai mis trois ans à l’écrire. De 1977 à 1980. Il n’a été publié à Cuba qu’en 1991 car il a eu quelques vicissitudes avec la censure ainsi qu’avec les autorités cubaines. Ceci t’explique ce que je disais tout à l’heure, pourquoi nous avons réécrit Primero Muerto. Nous voulions être libres de toute concession vis à vis des militaires cubains.

            Et tes prochains romans ?

J’ai publié en 1994 Adios Muchachos, une histoire légère sur une prostituée cubaine. Je n’insiste pas sur l’aspect social, mais plutôt sur l’humour. J’ai attaqué en 1987 un autre gros roman. Comme je le voulais universel, je l’ai situé dans la Grèce antique, patrimoine de toute l’humanité. Je pense que pour arriver à la tragédie grecque, il faut une sensibilité comme celle de Robin Cook. Pour arriver à la compréhension de la Grèce marginale décrite par Aristophane, c’est plus facile depuis Macondo. J’ai donc écrit L’Œil de Cybèle (El Ojo dindymeno). Cybèle était une déesse nouvelle de la Phrygie, originaire d’Asie, que les Grecs avaient convertie en Rhee. Mon personnage central est un prêtre de la déesse. Un fou illuminé, très sensuel, qui a des rapports érotiques avec tout le monde et beaucoup d’humour. Une grande aventure commence lorsqu’un œil de la déesse est arraché et volé par une avant-garde de soldats athéniens. Une secte, fondée par le fou, doit récupérer cet œil. Je pense qu’on peut parler de roman noir. il en a tous les éléments : marginal, putes, maquereaux, esclaves, fugitif, sorcier, femmes étrangères. C’est aussi une tentative de reprendre les termes réels de la poésie brutale, sexuelle, etc… de la comédie grecque. J’ai utilisé tous les mots d’origine grecque qui ont été édulcorés au fil des temps pour cacher au peuple la véritable culture. Les Grecs n’avaient pas peur du corps.

            Tes projets ?

J’ai deux projets. Une histoire du tabac à Cuba et la réécriture de La Sexta Isla dans lequel je vais construire une polémique littéraire entre deux savants et introduire une confession inspirée de l’histoire de Richelieu et de madame de Chevreuse.

 

Enfin, pour terminer, voici l’avis de Claude sur Le rouge sur la plume du perroquet

Le rouge sur la plume du perroquet de Daniel Chavarria

Editeur : Rivages

Traducteur : Jacques-François Bonaldi

Ne en Uruguay et vivant à Cuba, Daniel Chavarria est un remarquable conteur dont on a pu apprécier le talent avec le superbe thriller Un the en Amazonie et le faux polar L’œil de Cybèle qui se déroulait dans la Grèce antique à l’époque de Périclès. Le voici aujourd’hui avec un nouveau roman solidement charpenté, Le Rouge sur la plume du perroquet.

Son sujet est simple : Aldo Bianchi, la cinquantaine, dirige une société immobilière en Italie. Il partage son temps entre Rome et La Havane depuis qu’il y a rencontré la jeune et explosive Bini, une beauté locale qui a changé sa vie sexuelle. Il va découvrir par hasard qu’un ancien militaire argentin, spécialiste des tortures les plus odieuses, vit a Cuba sous un nom d’emprunt et avec un solide compte en banque. En retrouvant celui qui l’a jadis torturé physiquement et mentalement, Aldo mitonne une vengeance raffinée. Il pourrait faire abattre le fasciste par des amis, mais il préfère mettre au point une machination diabolique dont il va parfaire les moindres détails avec l’aide de Bini.

Le Rouge sur la plume du perroquet est construit à la façon d’un puzzle dont chacune des pièces vient astucieusement s’imbriquer dans les précédentes, mais seulement en fonction du rythme décidé par Chavarria. Ainsi dans le premier tiers de son roman, il ne livre rien de la machination en préparation, préférant présenter la plupart des protagonistes. Puis le rythme s’accélère et la vengeance commence à poindre après qu’Aldo Bianchi ait identifié son bourreau grâce à un détail très original.

Quelques scènes d’anthologie émaillent le récit, notamment la fête d’anniversaire d’un ami d’Aldo ainsi qu’un repas organisé dans une prison avec la complicité des autorités. Cette dernière anecdote livre ainsi une vision inattendue de la société cubaine. Car s’il oscille souvent entre drame et comédie, Chavarria se situe toujours au cœur d’une réalité parfois contradictoire, mais bien vivante, la société cubaine. Et ce n’est pas le moindre mérite du livre de nous en faire découvrir quelques aspects. 

J’espère que toutes ces lignes vous auront donné envie de découvrir Daniel Chavarria. Je tiens juste à remercier Claude Mesplède pour sa confiance et son amitié, ainsi que Julie Perrier pour le coup de pouce qui a permis à ce billet de voir le jour. Et n’oubliez pas le principal, lisez !