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Le chouchou du mois d’octobre 2020

Rares sont les mois où je suis pleinement satisfait de mes lectures. Ce mois d’octobre 2020 sera donc à marquer d’une pierre blanche tant, quelque soit le genre abordé, les émotions que j’aurais ressenti auront été fortes, très fortes. Dans ces cas-là, le choix du chouchou s’avère une torture pour moi ; pourquoi choisir celui-ci plutôt que celui-là ?

Heureusement, dans la liste des huit romans en lice, j’ai décerné un coup de cœur pour un roman qui, malgré ses 600 pages, m’a transporté dans le Hollywood des années 50, parmi les stars vieillissantes du grand écran et les jeunes qui rêvent d’un avenir parmi le paradis qu’elles imaginent et dont elles rêvent. Il s’agit bien entendu de Avant les diamants de Dominique Maisons (La Martinière) et je pourrais encore en parler pendant des heures tant le scénario et les thèmes abordés sont nombreux. Envoutant !

Dans ma rubrique Oldies, j’ai décidé de ressortir une vieillerie dans le but de mettre sous les projecteurs un auteur trop injustement oublié avec Paperboy de Pete Dexter (Points). En racontant une affaire judiciaire sur fond de racisme anti-noir, ce roman se veut surtout une défense du droit de parole et du travail des journalistes, raconté comme une affaire familiale. J’adore cet auteur !

Je ne suis pas un grand lecteur de nouvelles. Pourtant, quand elles sont si bien faite parce que simples (en apparence) et fouillant notre quotidien, cela en devient un régal. Un accident est si vite arrivé de Sophie Loubière (Pocket) va prendre des petits moments de l’existence pour créer toute une histoire en quatre pages seulement. Un sacré tour de force.

Du polar coréen, j’en connais surtout les films, pas du tout les romans. Une toute nouvelle maison d’édition prend le pari de nous faire découvrir des romans en provenance de ce pays si peu connu chez nous. Le jour du chien noir de Song Si-Woo (Matin Calme) est une charge contre les médicaments prescrits pour le traitement de la dépression et en cela, il est frappant. Il permet aussi de découvrir un pays, ses habitants et sa culture, cette pression constante faite sur ses travailleurs pour qu’ils réussissent car l’échec n’est pas imaginable. A découvrir d’urgence.

Comme j’ai adoré Candyland ! Je ne pouvais décemment pas passer au travers de Les lumières de l’aube de Jax Miller (Plon). Oh surprise ! ce n’est pas un roman mais ce que les Anglo-saxons appellent un True Crime, un compte-rendu de l’enquête de l’auteure à propos d’une affaire de disparition de deux adolescentes, qui a obsédé Jax Miller. Bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection, j’ai été pris par la passion que l’auteur met dans son écriture, jusqu’à la folie.

Parmi les auteurs dont je ne rate auquel roman, et que je défends, il en est un qui a l’art de construire des intrigues simples de personnages qui cherchent à sortir de la fange. Ange de Philippe Hauret (Jigal), puisque c’est de lui dont je parle, malmène ses deux personnages en s’amusant à flinguer le monde des médias. On y ressent de la rage, de la hargne mais aussi de la compassion envers Ange et Elton que le destin n’épargne.

Lui aussi, je pourrais en écrire des tonnes, en termes de maitrise de l’intrigue policière. Larmes de fond de Pierre Pouchairet (Filatures) reprend deux personnages rencontrés dans ses précédents romans, rajoute une connexion avec un autre polar (Tuez les tous …) et donne une cohérence à son œuvre, qui décrit les magouilles de notre société au travers d’une intrigue menée sur un rythme palpitant.

Le Chouchou de ce mois revient donc à Nickel boys de Colson Whitehead (Albin Michel), une histoire juste hallucinante sur un jeune homme enfermé à tort dans une « maison de correction » parce qu’il est noir. Outre l’histoire, magnifique et dure, il y a la vérité d’une école qui n’a fermé ses portes qu’en 2011 et un style simple et naïf qui, pour moi, en fait un Candide moderne. C’est un roman utile, indispensable, obligatoire.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Nickel boys de Colson Whitehead

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

« Même morts, les garçons étaient un problème. »

Pour son Noël 1962, Elwood Curtis reçut un cadeau qui allait changer sa vie : un disque appelé Martin Luther King at Zion Hill. Les mots gravés sur la galette de vinyle lui apportèrent une vérité : un homme noir a autant de droit qu’un homme blanc. Elwood, jeune noir, se rendit compte qu’il valait autant que n’importe qui. Elevé par sa grand-mère Harriet, il travailla dès l’âge de neuf ans à l’hôtel Richmond à la plonge.

Dans sa volonté d’exister, il chercha à devenir le meilleur à la plonge. Alors que les cuistots organisaient un concours d’essuyage d’assiettes, Elwood fut opposé à Pete, un petit nouveau. Pour le vainqueur, le prix était une encyclopédie complète qu’un représentant avait oubliée dans sa chambre. Elwood gagna et eut toutes les peines du monde à ramener les 10 tomes par le bus. Rentré à la maison, fier de sa victoire, il se rendit compte que seul le premier tome était complet, les neuf autres ne comportaient que des feuilles blanches.

Persuadé de faire la différence par son intelligence, Elwood lisait beaucoup. Les années passèrent et il vit sa chance arriver quand les écoles s’ouvrirent aux jeunes noirs, avec l’arrêt Brown vs Board of education. Elwood avait quitté l’hôtel Richmond pour le bureau de tabac de M.Marconi. Ce dernier l’aida à économiser son argent si bien qu’un jour, Elwood fut capable d’aller à l’université. Alors qu’il faisait du stop pour s’y rendre, une voiture s’arrêta. Il monta sans arrière-pensée. Quand la voiture fut arrêtée par la police, le conducteur noir et Elwood furent accusé d’avoir volé la voiture. Les deux passagers étant noirs, le juge n’hésite pas : ils iront en prison pour vol ; et comme Elwood est mineur, il sera envoyé à la Nickel Academy, une maison de correction chargée de remettre les jeunes noirs sur le bon chemin.

Quelle histoire ! Quel roman ! Ce roman, qui a valu son deuxième Prix Pulitzer à son auteur, m’a ouvert les yeux sur un écrivain hors norme. A la fois engagé pour la cause noire, mais aussi et surtout humaniste, Colson Whitehead construit une histoire hallucinante en prenant le recul nécessaire pour ne pas être accusé de partisanisme, tout en montrant les incohérences qui en deviennent des évidences, des anormalités qui devraient relever du simple bon sens.

On peut donc être surpris par ce style froid, factuel, qui se contente de dérouler les scènes, sans y insérer le moindre dialogue (il y en a moins d’une dizaine dans le roman). Personnellement, j’ai eu l’impression de relire Candide de Voltaire, une version moderne autour d’un combat d’un autre âge, la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Le style se veut simple, et les conclusions de chaque scène sont ponctuées de remarques, que même un enfant de dix ans comprendrait et en déterminerait le ridicule.

On peut dès lors trouver un ton de cynisme dans l’écriture de Colson Whitehead, voire même trouver certains passages drôles tant cela nous parait ridicule. Par exemple, quand ils se font arrêter par la police à bord d’une Plymouth Fury 61, le juge en déduit qu’un noir ne peut pas conduire une telle voiture et que c’est donc forcément une voiture volée. C’est aussi dans ces évidences que le roman tire sa force, une force dévastatrice.

A la fois combat pour une cause de toute évidence juste, et malheureusement toujours contemporaine (il suffit de regarder les journaux télévisés), ce roman décrit aussi la perte de l’innocence mais aussi la naïveté d’une partie de la population, par l’écart gigantesque entre les discours officiels et la réalité. Et le retour à la réalité sont illustrés par des scènes de punition (non décrites dans le détail) qui sont autant de rappels sur le chemin qui reste à faire.

En conclusion du roman, Colson Whitehead explique le pourquoi de son roman, nous donne les pistes pour comprendre que ce genre de maison de correction a existé et qu’il s’est inspiré de la “Arthur G. DozierSchool for Boys”, qui a fermé ses portes en 2011 ! D’une puissance rare, ce roman est un vrai plaidoyer rageur contre un combat qui n’est pas fini, et que la lutte doit continuer.

Si vous êtes anglophones, je vous joins l’article du Tampa Bay Times, sinon, je vous joins le billet de Hugues de la librairie Charybde