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La mécanique du pire de Marco Pianelli

Editeur : Jigal

Alors que je suis passé au travers de son premier roman, ce nouvel opus représentait la bonne occasion de rattraper mon erreur ou mon oubli. Il faut dire que j’ai été fortement motivé par le billet de Yves :

https://www.lyvres.fr/2022/06/la-mecanique-du-pire.html

Lander (ou quelque soir son nom) se rend à paris pour exécuter sa dernière mission, équipé de nouveaux papiers avec ce nouveau nom. Ancien soldat ayant parcouru de nombreuses zones de combat, il s’est reconverti dans des opérations solitaires d’exécutions. Afin de ne pas laisser de traces, il prend un bus payé en liquide et prend son mal en patience, l’esprit concentré sur l’instant présent.

Sur le chemin, le bus rencontre une voiture en panne, une femme attendant les bras croisés. Le conducteur lui demande si elle veut de l’aide, mais elle refuse. Lander descend et lui propose d’y jeter un coup d’œil. Il trouve rapidement un fil dénudé qui fait court-circuit, l’entoure d’un film adhésif et la voiture peut repartir. Marie lui propose de le déposer dans la maison d’hôtes tenue par sa mère.

Lander fait ainsi connaissance de Marie, Josette la mère et des deux enfants Mathias et Emilie. La famille se montre méfiante envers cet étranger baraqué mais il arrive à découvrir le passé de Marie. Son mari, Lucas, était flic, à la BAC 96 et s’est donné la mort, après avoir demande de nombreuses fois sa mutation. On ne verse pas de pension en cas de suicide mais Lander va se rendre compte des magouilles de la BAC 96 et de son chef Ciani. Il va mettre en place sa propre notion de justice.

Voilà un roman d’action qui va vous pousser dans vos retranchements. Après quelques dizaines de pages ayant pour objectif de situer le contexte, Marco Pianelli nous convie à un voyage à très haute vitesse. Il va additionner les scènes, dans le but de nous détailler la stratégie de Lander qui vont aboutir à des purs moments de violence qui sont toutes sans exception une grande réussite.

Marco Pianelli réussit le pari de créer une intrigue simple et de la dérouler en utilisant différents points de vue, toujours dans un rythme élevé. On est amené à lire ce livre en retenant son souffle, et de se dire à plusieurs reprises : « La vache ! comme c’est bien fait ! ». car les auteurs capables d’écrire des romans d’action, de décrire des scènes de bagarre tout en restant passionnants ne sont pas nombreux. Plusieurs fois, pendant ma lecture, j’ai pris comme référence JOB, Jacques Olivier Bosco qui excelle dans le domaine.

Comme j’ai adoré avaler ce roman, en moins de deux jours. A chaque fois, j’ai regretté d’être obligé de le poser, ne serait-ce que pour dormir. Car entre les scènes d’action, l’auteur y ajoute des scènes intimistes qui donnent de l’épaisseur aux personnages, et même là, on y croit à fond. Ce roman, c’est de l’adrénaline pure, une lecture jouissive tout du long. Et peu importe que cela soit réaliste ou probable, l’important est que le plaisir soit au rendez-vous.

Adieu Poulet ! de Raf Vallet

Editeur : Gallimard – Série Noire

Quelle judicieuse idée de rééditer les polars de Raf Vallet, depuis longtemps épuisés. Je ne suis pas sûr que grand monde connaisse ce roman ; par contre ils n’auront pas oublié le fil de Pierre Granier-Deferre, avec Lino Ventura et Patrick Dewaere. En lisant ce roman, on a l’impression de revoir le film devant nos yeux.

Le roman s’ouvre par la scène finale du film. Un homme s’est retranché dans son appartement, en compagnie de ses deux enfants, armé d’un fusil de chasse. Le procureur n’aime pas le commissaire Verjeat et le met au défi de résoudre cette affaire en moins de deux heures, sans quoi, il lancera l’assaut.

La seule chance de Verjeat réside dans le lien téléphonique qu’il a avec le forcené, qui ne veut rien d’autre que récupérer ses gosses et être entendu. Et pour être entendu, il va être entendu ! Verjeat branche la ligne téléphonique sur le haut parleur de la voiture et tout le voisinage peut entendre ses récriminations … et tout le monde en prend pour son grade. Puis Verjeat monte à l’appartement et désarme facilement le père.

Malgré ses faits d’armes reconnus par tous, Verjeat est sur la sellette. Son collègue et ami, l’inspecteur Maurat lui annonce que Madame Claude a déposé un témoignage qui le charge en tant que policier corrompu. Le chef de la sureté mais aussi le procureur, tous aussi corrompus, préféreraient sacrifier un des leurs, quitte à ce qu’il soit un bon élément, pour sauver leur peau. Verjeat va alors concocter un plan incontournable pour se mettre à l’abri.

Ce roman confirme tout le bien que je pense des polars anciens. Certes, certaines expressions sont datées, mais le style est vif et va à l’essentiel. Les personnages sont dignes de ce que l’on trouvait dans les polars des années 70, un peu macho, musclé, indéboulonnable, mais toujours franc, direct et humain. Et l’intrigue ne va pas souffrir du format obligé de l’époque qui limitait les polars à 250 pages maximum.

Si dans le roman, le personnage de Maurat est placé au second plan par rapport au film, il n’en reste pas moins qu’on les reconnait tout de suite derrière ces mots, et qu’on se rappelle combien Ventura et Dewaere nous manquent. Et finalement, on se rend compte que la situation d’aujourd’hui est semblable à celle d’avant, que rien ne change et qu’il est bon, par moments de lire des romans où des « petits » arrivent à s’en sortir. Quelle bonne bouffée de nostalgie !

LËD de Caryl Ferey

Editeur : Les Arènes – Equinox

Après la Nouvelle Zélande, l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili, Caryl Ferey nous emmène dans des contrées tout aussi hostiles, à Norilsk, en Sibérie, l’une des villes les plus au Nord du cercle polaire, mais aussi l’une des villes les plus polluées.

Alors que la tempête se déchaine à l’extérieur, Gleb Berensky tient absolument à prendre une photo du jour qui se lève, chose rare que cette nuit pourpre. Dehors, il fait -64°C, les vents dépassent les 200 km/h. Laissant son compagnon Nikita au chaud, il grimpe les marches en direction du toit. En restant à l’abri de l’escalier, il devrait y arriver ; il aura tout juste deux minutes pour appuyer sur le bouton. Il aperçoit alors le toit d’un immeuble voisin emporté par la tornade, s’écrasant sur le corps d’un homme mort.

Boris et Anya Ivanov forment un couple disparate, lui ayant le double de l’âge de sa femme. Anya apprécie la gentillesse et l’honnêteté de son mari, bien qu’il ne soit pas beau. Lors de la visite chez le pneumologue, ils apprennent des nouvelles bien peu réjouissantes. La seule solution serait d’être acceptée dans un sanatorium sur le continent. De retour au bureau, Adrian Illitch charge Boris d’identifier le corps trouvé sous les décombres du toit. Sa seule piste réside dans les vêtements de la victime, en peaux de rennes, comme les éleveurs autochtones, les Nenets.

Boris commence son enquête par les habitants voisins de l’immeuble en ruine. Il fait la connaissance de Dasha, une costumière et Gleb, mineur de profession dont la passion est la photographie. Sur un blog, il reconnait la victime et l’auteur de la photo. Mais il ne peut que lui confirmer qu’il s’agit d’un Nenets. Il va lui falloir attendre plusieurs semaines avant de rencontrer la troupe d’éleveurs de rennes.

Caryl Ferey adopte le rythme de cette région du bout du monde, où l’Homme tente de survivre dans des conditions extrêmes. Tout ça pour prévenir que le rythme de ce roman policier est lent, et empreint d’une ambiance glaciale. Il insiste sur la météorologie et sur la façon dont les habitants vivent, nous immergeant ainsi dans une zone que je ne visiterai probablement jamais.

L’accent est mis sur les conditions de vie, ainsi que sur l’histoire de cette région, d’un aspect politique, économique et humain. Et comme pour chaque roman de Caryl Ferey, tout ceci est inséré dans l’intrigue, et devient tout de suite passionnant. Comment peut-on expliquer que des femmes et des hommes acceptent de vivre dans une ville bâtie sur un ancien goulag, n’aient pour seul espoir que de travailler dans les mines de Nickel dans une atmosphère létale, si ce n’est pour gagner de l’argent et partir loin vers des contrées plus accueillantes ?

Au-delà de Norilsk, Caryl Ferey nous parle aussi de la Russie, de son rêve de société égalitaire à une dictature corrompue, de consortiums entre les mains des dirigeants politiques à la suite de la chute du communisme, de Norilsk Nickel, société d’exploitation des mines de Nickel qui pollue l’air, tue ses mineurs mais en tire des sommes astronomiques pour les hommes du pouvoir de Moscou.

Encore une fois, Caryl Ferey nous offre un roman à hauteur d’hommes (et de femmes) et ne montre jamais d’émotions, se contentant de faire son travail de témoin et d’écrivain, déroulant son intrigue d’une façon remarquable pour arriver à une conclusion forcément noire. La grosse différence dans ce roman, par rapport aux précédents, c’est l’écriture de Caryl Ferey, qui a muri, qui est portée par une assurance tranquille, nous permettant de nous plonger dans ce décor infernal. LËD est le roman le plus abouti, le mieux écrit par l’auteur.

Le serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

J’ai jamais lu de roman indien ou écrit par un auteur d’origine indienne. J’avoue, je suis passé au travers des polars de Abir Mukuherjee, mais ce n’est que partie remise. Partons donc à la découverte de ce premier roman policier, fort classique dans la forme.

Londres, octobre. Kamil Rahman travaille comme serveur chez son oncle Saibal. En ce samedi, ils doivent préparer un buffet en l’honneur de l’anniversaire de Rakesh Sharma, un gros entrepreneur de BTP. Sa femme, beaucoup plus jeune que lui, a voulu marquer l’occasion par une réception gigantesque chez eux, avec plus de 170 invités. Kamil n’a pas le droit de travailler puisqu’il bénéficie d’une visa touristique. Mais il a dû fuit Calcutta suite à sa dernière enquête quand il était policier là-bas. La réception est un vrai succès et ils remballent leurs ustensiles tard dans la nuit. Sur la route du retour, Neha les appelle au téléphone et leur annonce que Rakesh est mort au bord de la piscine. Ils font demi-tour pour la soutenir et Kamil ne peut s’empêcher de noter des faits troublants l’amenant à penser qu’il s’agit d’un meurtre.

Calcutta, juillet, trois mois plus tôt. Kamil a suivi les traces de son père Abba, ancien commissaire de police à la retraite, et est parvenu au grade de sous-inspecteur. Calcutta est en pleine effervescence à cause des prochaines élections et du futur métro ultramoderne, dont les travaux doivent bientôt commencer. Convoqué par le commissaire adjoint Amitav Ghosh, il se voit confier une affaire délicate. Asif Khan, la star masculine du Bollywood a été tué dans sa suite du Grand-Hôtel. Il devra résoudre cette affaire rapidement et de façon rigoureuse et ne devra rendre des comptes qu’au commissaire adjoint. Vraisemblablement, Asif Khan a été frappé à la tête par une lourde statuette de Kali et la présence de sa montre en or montre qu’il ne s’agit pas d’un vol. La présence de deux verres, de deux préservatifs usagés et d’une liasse de billets sous le lit laisse penser à un rendez-vous sentimental qui a mal tourné. Kamil, en bon adepte d’Agatha Christie, se lance dans cette enquête.

Passant d’un lieu à un autre, Ajay Chowdhury déroule devant nos yeux deux enquêtes en parallèle, en respectant parfaitement les codes du roman policier, le whodunit. Il ne faudra pas y chercher d’action mais plutôt deux intrigues aux mystères épais fort bien mis en scène et déroulés, de façon à ce que Kamil vienne mettre en place les pièces du puzzle que nous avons en main.

Le gros intérêt de ce roman réside évidemment dans le personnage de Kamil, jeune puceau dans le domaine policier, habitué à des affaires simples de meurtres de commerçants, qui va devoir fricoter avec les hommes riches et puissants, qu’ils soient en Inde ou en Angleterre. Malgré son jeune âge, il n’est pas idiot et garde comme motivation sa volonté de voir son père fier de son fils.

Le parallèle entre l’Inde et l’Angleterre est amusant, pardon, intéressant. Même si j’aurais aimé plus de détails sur la vie en Inde, être véritablement plongé dans une ambiance orientale, on aperçoit une société minée par la corruption où il s’agit avant tout de ne pas faire de vagues et de ne pas gêner les puissants. Le parallèle avec l’Angleterre est bien fait, puisque Kamil ne peut pas s’impliquer dans l’enquête au risque de se retrouver expulsé et être obligé de retourner dans un pays qui ne veut plus de lui.

J’ai beaucoup apprécié les dialogues, qui nous en apprennent énormément sur les relations entre les gens, et la nécessaire humilité et dévotion envers la hiérarchie. On apprend aussi que les indiens habitant Londres tiennent à leur culture, leur religion et leur gastronomie (d’ailleurs, on y trouve des menus et des recettes pour les amateurs). Ce serveur de Brick Lane est un bon premier roman policier classique dans la forme et fort intéressant. Si j’espère évidemment retrouver Kamil dans une prochaine enquête, je me demande bien comment l’auteur va pouvoir le faire rebondir. A suivre … peut-être …

La peur bleue de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Maurice Gouiran revient avec son personne récurrent Clovis Narigou dont la dernière enquête en date le montrait fatigué, lassé et désabusé. Il retrouve des couleurs ici, même s’il occupe plutôt un second rôle aux côtés de son amie Emma Govgaline, devenue capitaine.

Mardi 18 février. Sami Attalah et Urbalacone dont envoyés sur le terrain depuis qu’Emma Govgaline a été priée de prendre des congés pour calmer son agressivité. Ils se rendent sur le lieu d’un meurtre, sur un massif de pins d’Alep. Pendu à un olivier, le corps d’un vieil homme pend, les mains et les pieds attachés dans le dos, une cagoule sur sa tête cagoulée. Quand le légiste enlève la cagoule, Sami reconnait son père et s’effondre.

Emma a débarqué dans la bergerie de Clovis, mais ce dernier n’arrive pas à la dérider. Depuis l’effondrement de plusieurs immeubles en plein centre-ville, et la découverte de 12 morts, les médias se sont précipités sur cette affaire retentissante. Les politiques ont immédiatement pointé du doigt le mauvais temps, les incessantes pluies affaiblissant les sous-sols. Or le quartier était connu pour son état de délabrement.

Sami a coupé les ponts avec son père, qui n’a pas supporté que son fils soit homosexuel. Fort logiquement, il est écarté de l’enquête par le commissaire Arnal. Comme toutes les équipes sont très occupées, Arnal ne voit qu’une seule solution : confier cette affaire à Emma, qu’il a lui-même écarté, de peur qu’elle ne trouve des indices mettant en cause la municipalité dans l’affaire des immeubles effondrés. En cherchant les meurtres rituels similaires, Emma va découvrir que le père de Sami est le quatrième cas.

Ce roman repose sur deux enquêtes en parallèle et sur l’avancement des différents enquêteurs pour nous alerter sur d’un côté, les dérives et l’ampleur de la corruption de nos politiques et d’autre part sur la situation des Harkis, exploités par le gouvernement français puis rejetés par tous. Maurice Gouiran remplit le rôle qu’il se donne, nous rappeler notre passé récent ainsi qu’alerter sur la déliquescence de la société.

La construction des intrigues fait partie des points forts de ce roman, de même que son style si particulier, direct et empreint d’expressions du cru, nous plongeant dans cette région du sud-est que nous aimons tant. Les deux enquêtes avancent en parallèle, et le déroulement apparait implacable. Derrière ce savoir-faire qui n’est pas à démontrer, l’objectif de nous faire réagir est parfaitement réussi.

L’auteur montre son ras-le-bol de vouloir gommer le passé, d’ignorer les gens qui nous ont aidé et il nous dévoile « les bleus », cette troupe chargée d’infiltrer le FLN mais aussi d’obtenir des informations avec des méthodes de torture ignobles. Il nous montre aussi comment des élus rachètent des immeubles délabrés qu’ils louent ensuite à des désœuvrés sans y réaliser le moindre travail de salubrité.

Ce roman fait partie des plus révoltants de Maurice Gouiran. Et j’ai l’impression que plus j’avance dans son œuvre, plus je ressens une sorte de lassitude devant le nombre d’exactions qu’il met à jour. Son personnage de Clovis Narigou termine le roman par ces mots désespérés et poignants, comme un appel à l’aide :

« Mon métier n’a-t-il pas fait de moi un homme désabusé en me contraignant à m’habituer à toutes les situations, à trouver de la normalité dans l’obscène ?

A vivre avec la solitude également. (…)

N’est-il pas raisonnable de se mentir constamment pour parvenir à survivre ? »

Tout est dit.

La maison du commandant de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Tous ceux qui ont lu un des romans relatant les enquêtes du commissaire Soneri ne rateraient pour rien au monde le dernier opus en date. Si ce n’est pas votre cas, je vous recommande d’entamer dès cet été Le fleuve des brumes.

Alors qu’il poursuit en voiture de potentiels braqueurs de distributeurs automatiques d’argent, le commissaire Soneri se retrouve dans la Bassa, la région qui suit le cours du Pô. Soneri finit la poursuite dans une zone humide, brouillardeuse et inhospitalière. Souvent, le Pô sort de son cours, en fonction des pluies en amont et Soneri descend vers les rives boueuses du fleuve. Il y découvre un homme avec une balle tirée derrière la tête, vraisemblablement un étranger.

Après avoir contacté ses collègues, il se rappelle que la maison du vieux commandant Manotti se situe à proximité. Il rejoint la vieille demeure mais personne ne répond. Quand il entre dans la demeure de l’ancien résistant, il découvre son corps dans un état de décomposition avancé. Apparemment, cet illustre personnage est mort dans l’indifférence générale. Comment peut-on oublier un tel personnage, le laisser pourrir dans sa maison, voire même oublier, tirer un trait, gommer le passé ?

Alors que son chef l’avait envoyé après des voleurs, le voilà avec deux morts sur les bras. Comme à son habitude, il interroge les gens qui habitent aux environs. Il se rend compte que les gens sont furieux contre les étrangers qui pillent le Pô en braconnant le silure et qu’ils n’ont plus confiance dans la loi, que les responsables politiques bafouent. Mais Soneri va se rendre compte que cette affaire est bien plus compliquée que prévu.

Valerio Varesi est arrivé à trouver le bon style et le bon personnage pour parler de cette région de Parme, empreinte de mystères et poésie. Comme je le disais, quand on a commencé cette série, on ne peut que continuer tant le plaisir d’arpenter les rues ou les bords du Pô en sa compagnie semble naturel. Valerio Varesi a réussi à créer une connivence, une complicité entre ce commissaire et le lecteur grâce à sa façon d’aborder ses intrigues.

Soneri est dépeint comme un commissaire d’une cinquantaine d’années qui ne fait pas confiance à la technologie et fait confiance à son esprit de déduction et son instinct. La plus grande de ses qualités est sans aucun doute sa capacité à écouter les gens et à éprouver de l’empathie pour eux, ou au moins à chercher à comprendre leurs réactions.

Avec Soneri, Valerio Varesi a trouvé le personnage parfait pour aborder beaucoup de sujets importants, qu’ils soient du passé ou du présent, qu’ils soient intimes (le fantastique La pension de la Via Saffi) ou sur son pays l’Italie. Les deux corps de cette intrigue vont donner l’occasion à l’auteur de parler de la situation contemporaine de l’Italie et il se démarque de beaucoup de ses confrères en parlant des gens qui, voyant la corruption aux plus haut niveau de l’état, ne croient plus en la loi et trouvent des boucs émissaires dans la présence des étrangers sur leur sol. Rien d’étonnant à cela que les partis extrémistes y trouvent des voix !

Soneri qui se trouve en plein doute, à la fois personnel et professionnel, va prendre de plein fouet cette grogne populaire et se retrouver ébranlé dans ses croyances en son travail, sa mission. Il ne pourra se justifier que par le respect qu’il doit aux morts, les vivants ayant déjà choisi une voie extrémiste qui n’est pas une solution. Le ton, contrairement aux précédents volumes, n’est plus nostalgique mais révolté par la façon dont laisse partir à vau-l’eau un pays si riche de son passé et de ses gens.

Par sa façon d’écouter les gens, Valerio Varesi donne à son personnage le rôle de témoin, mais aussi de sociologue, fournissant des explications sur une situation qui se dégrade dont on peut trouver des résonances dans beaucoup de démocraties occidentales. Et plutôt que d’entrer dans un débat, je préfère laisser la parole à l’auteur par le biais de quelques extraits, qui démontre clairement que ce polar dépasse le cadre du polar et s’avère un livre important pour nous tous :

« Certaines générations naissent dans l’espoir, d’autres, dans la désillusion. Les changements balancent toujours entre les deux. Vous, par exemple, vous avez grandi dans l’espoir. Ceux d’aujourd’hui ont perdu toutes leurs illusions. La destruction est porteuse d’espoir, et la désillusion nous rend conservateurs. Vous et vos contemporains aviez envie d’abattre tout ce que vos pères avaient construit, mais les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de père. Ils ne connaissent pas l’autorité, ils ne peuvent pas la contester. Ils n’ont aucun repère, Ils cherchent désespérément quelqu’un qui leur ressemble. Voilà pourquoi ils rêvent d’un chef de meute, du discours unique. » (Page 80)

« La loi est faite pour les poissards. Les friqués s’en foutent, ils ne la respectent pas. Nos gouvernants sont des voleurs, des corrompus. Tous mouillés avec les mafias. On a même droit à des assassins. Et on devrait accepter de respecter leurs lois ? » (Page 127)

« Si je pouvais revenir en arrière, je ne m’occuperais plus de rien et j’en profiterais le plus possible. Je ne penserais qu’à moi, je ne prendrais pas parti, je ne m’exposerais pas. Sous le fascisme, j’aurais mieux fait de porter la chemise noire pour mes petits intérêts et puis après, quand Mussolini est tombé, j’aurais mieux fait de me mettre avec les démocrates-chrétiens, pour reprendre mes petites affaires. Aujourd’hui, j’aurais du choisir la droite pour les mêmes raisons. C’est comme ça qu’on vit le mieux : penser à soi et faire place nette dans tout le bazar, tous ces rêves et ces idéaux que je me suis trimballés pendant des années. J’ai gâché mon talent à travailler et à risquer ma vie pour les autres. Ça n’en vaut pas la peine. Aucune reconnaissance, et personne qui va me rendre les années que j’ai perdues à cracher du sang. Et ça suffit avec cette histoire de conscience. Tu parles d’une belle satisfaction de pouvoir te dire quand tu es vieux que tu as toujours été cohérent ! C’est quoi, la cohérence ? ça veut dire quoi, ce petit tas de mots que plus personne ne dit, par rapport à ce que j’ai perdu ? » (Extrait du journal du commandant Manotti – Page139)

Les ombres de Wojciech Chmielarz

Editeur : Agullo

Traducteur : Caroline Raszka-Dewez

Attention, coup de cœur !

Cinquième roman de Wojciech Chmielarz, ce roman clôt surtout un cycle en donnant à l’ensemble une cohérence impressionnante et une analyse des maux de la société polonaise, mêlant la police, la justice, les politiques et la mafia. Grandiose !

Jakub Mortka dit le Kub est appelé sur le lieu d’un assassinat dans une petite maison des environs de Varsovie. Une jeune femme et sa mère ont été retrouvées abattues dans ce qui ressemble à une exécution en bonne et due forme. Sur place, les policiers ont trouvé l’arme de service de Darek Kochan, le collègue du Kub, réputé pour être violent et frapper sa femme. Même s’il n’a pas l’intention de lui trouver de circonstances atténuantes, le Kub ne croit pas à la culpabilité de Kochan et veut découvrir la vérité. Sauf que Kochan a disparu …

De son côté, la lieutenante Suchocka, dite la Sèche, n’en finit pas de regarder une vidéo, enregistrée sur une clé USB, qu’elle a conservée suite à sa précédente affaire. Sur le film, on y voit trois hommes entrainer un jeune homme, vraisemblablement drogué, et le violer. La Sèche ne veut pas confier ce film à ses collègues, car elle sait que les trois hommes, facilement identifiables et très riches, s’en sortiraient en sortant quelques liasses de billets. Et elle fera en sorte qu’ils ne s’en sortent pas …

L’allure de Borzestowski dit Boro fait penser à un colosse. Lui qui dirige de main de maître tous les trafics imaginables à Varsovie, a intérêt à ce qu’on retrouve une preuve qui pourrait l’accuser d’un meurtre. L’inspecteur Gruda de la section Criminalité et Antiterrorisme de la police métropolitaine lui rend visite dans son hôtel, proche de l’aéroport. Il vient lui transmettre le message de quitter la Pologne mais la menace tombe à l’eau. Boro lui demande de faire taire Mieszko, actuellement en prison et de passer le message au directeur adjoint de la police Andrzejewski. Sinon Boro parlera de la découverte des corps de trois chefs de gangs par Kochan. De son coté, Andrzejewski et Gruda vont se mettre à la recherche d’un costume tâché du sang d’une victime de Boro que Mieszko a précautionneusement caché.

En guise de préambule, je dois vous dire que ce volume, le cinquième donc, peut se lire indépendamment des autres. De nombreuses références sont faites aux précédentes enquêtes, et sont suffisamment explicites pour que l’on puisse suivre. Ceci dit, ces cinq romans s’emboitent parfaitement, et trouvent une conclusion magnifique dans ce cinquième tome. Il serait donc dommage de ne pas avoir lu les autres romans qui sont : Pyromane, La ferme des poupées, La colombienne et La cité des rêves. Personnellement, il m’en reste un à lire.

Quand on attaque un roman de Wojciech Chmielarz, on a affaire à une enquête policière que l’on pourrait qualifier de classique. Ici, elle part sur au moins quatre axes différents : la recherche de l’innocence de Kochan, la recherche des coupables du viol du jeune homme, les manigances des responsables de la police pour se débarrasser du témoin gênant dans le cadre du procès de Borzestowski, et les magouilles de ce dernier pour se sortir des griffes de la justice.

A travers cette intrigue à multiples facettes, l’auteur montre l’ampleur de la puissance de la mafia dans la société polonaise, la main mise sur la police au plus haut niveau, sur la justice, sur la politique. Il nous montre comment les puissants de ce pays, ceux qui détiennent l’argent et le pouvoir peuvent tout se permettre et passer entre les mailles du filet à chaque fois. Pour cela, Wojciech Chmielarz a construit des personnages forts et détaillé leurs tactiques pour mieux montrer de quoi ils sont capables.

Le personnage de Lazarowitch, dit Lazare est à cet égard le parfait exemple de la situation. Par ses relations, les services qu’il rend aux uns et aux autres, les informations qui lui servent de chantage, il arrive à regrouper entre ses mains un pouvoir aussi invisible que gigantesque, que ce soit chez les truands comme chez les gens qui dirigent la société. Lazare est présenté comme le pendant de Boro, la seule différence résidant dans le fait que Lazare a les mains propres et que personne ne le connait dans le grand public. Dans le rôle des Don Quichotte de service, on trouve le Kub et la Sèche.

L’intrigue nous balance de droite et de gauche, introduit des personnages pour appuyer le propos, créé des scènes avec une limpidité et une inventivité impressionnantes, et malgré le nombre de protagonistes, malgré le nombre d’événements, malgré le nombre de lieux visités, on n’est jamais perdus. Ce roman m’a impressionné par ce parfait équilibre qu’on y trouve entre les descriptions et l’avancement de l’intrigue, entre les impressions ou les sentiments des personnages et les dialogues. Quant à la scène finale, elle se situe dans un abri antiatomique et vaut son pesant d’or. Et surtout, ce cinquième tome se place comme la pièce finale d’un puzzle, sorte de conclusion d’un cycle qui fait montre d’une incroyable lucidité et d’un implacable constat sur le niveau de corruption générale.

Rares sont les romans qui arrivent à me laisser sans voix devant l’ampleur de l’œuvre. En lisant ce roman, on le trouvera excellent. Après avoir lu les cinq tomes, cela en devient impressionnant, impressionnant. Il ne reste plus qu’à savoir si on reverra le Kub et la Sèche dans un nouveau cycle. Car la fin du roman semble pencher en ce sens plutôt qu’une fin de la série complète. Enfin, j’espère !

Coup de cœur, je vous dis !

Dehors les chiens de Michaël Mention

Editeur : 10/18

Michaël Mention n’arrête pas de nous surprendre. Cet auteur que j’affectionne particulièrement s’essaie à tous les genres tout en ne sacrifiant pas son style personnel. Derrière ce Western dans la plus pure tradition se cache autant de thèmes contemporains qu’une formidable ambiance désertique d’un monde qui se créée.

2 juin 1886, Caroline du Nord. Brad O’Herlihy, colporteur, conduit son charriot sous un soleil de plomb. Il aperçoit une silhouette au loin, puis entend le galop d’un cheval, un appaloosa. Méfiant, il sort son fusil et enlève le cran de sureté. L’homme lui demande un bijou, pour un cadeau. Ils font affaire autour d’une broche, mais quand le cavalier lui donne de l’argent, il le braque avec son revolver. L’homme se nomme Crimson Dyke, agent secret au service du gouvernement, chargé de traquer les faux-monnayeurs. Crimson attache Brad à son cheval pour l’emmener à un juge à Gold Creek.

Ils parcourent des plaines désertiques pendant des jours et des jours, Brad à pied, Crimson monté sur Butch, avant d’arriver à Gold Creek. Crimson dépose Brad auprès du Marshal, en l’absence du Sheriff. Crimson repart à la recherche de son prochain trafiquant, après avoir biffé le nom de Brad, et passe devant ce projet fou de créer une ligne de chemin de fer traversant les Etats-Unis vers la Californie, pleine de promesses d’Or.

Arrivée à Providence avec un autre trafiquant. L’accueil est froid, armé aussi. Les armes sont prohibées et le sheriff George Kowalski et son adjoint Clarke y veillent. Crimson entre au bar, où les clients le regardent comme un étranger, comme une menace. Il prend une chambre, en profite pour se laver et aperçoit une belle jeune femme. Dorothy est institutrice et va de ville en ville pour enseigner aux élèves les rudiments de la lecture. Crimson, lui, ouvre Richard III, allongé sur son lit.

Michaël Mention est un touche à tout. N’abandonnant pas son style à la fois direct et imagé, il nous partage sa vision du Far-West, avec un souci de réalisme loin des fantasmes que nous montrent les films. Doté d’une documentation impressionnante mais sans faire le professeur hautain, l’auteur nous peint des paysages vides, des villes espacées de plusieurs jours de randonnée à cheval, les folies des hommes et le malheur des femmes, le silence tout juste troublé par le galop de voyageurs.

Crimson Dyke nous est présenté comme un homme droit, dont le but est de faire respecter la loi, mal payé et solitaire. Il rencontre les habitants de ces recoins perdus où la loi est celle du plus fort, du plus rapide à dégainer. Ce mélange d’hommes et de nature fonctionne à merveille, aidé en cela par un nombre incalculable de scènes marquantes, qui vont dérouler une intrigue magnifiquement menée.

Le Western en tant que genre n’est pas mon préféré, et pourtant, j’y ai trouvé ce que j’aime dans les films de Sergio Leone, ce petit plus de crasse qui fait la différence par sa volonté de toucher à une véracité historique. Et puis, on y trouve des personnages fantastiques, en particulier les Seasons Brothers, quatre assassins qui arpentent les villes pour éliminer les gênants et remplir les contrats qu’on leur a passés.

Sur la première page, on peut lire « Les errances de Crimson Dyke I ». Quelle joie de se dire qu’on aura droit à une suite ! car au-delà de cette histoire, Michaël Mention parle des thèmes qui lui sont chers, l’humanité telle qu’elle se construit, avec ses bons cotés et ses erreurs, ses crimes aussi, sur des sujets malheureusement encore contemporains. Avec cette première aventure foisonnante, il inaugure une série qu’il a écrite avec beaucoup de plaisir, que l’on partage sans aucune réticence. Vivement la suite !

Harry Bosch 2 : La glace noire de Michael Connelly

Editeur : Seuil & Calmann Levy (Grand Format) / Points & Livre de Poche (Format Poche)

Traducteur : Jean Esch

Je poursuis ma (re) découverte des enquêtes de Harry Bosch avec cette deuxième enquête qui va nous faire découvrir une nouvelle facette de Los Angeles, en prise avec le trafic de drogue.

Lors de cette veille de Noël, Harry Bosch est seul dans son appartement et est de garde à la brigade de Hollywood. Il aperçoit de la fumée du coté de Cahuenga Pass, puis intercepte un message sur la fréquence du LAPD : un corps vient d’être découvert dans la chambre 7 du minable motel Hideaway. Il aurait du être prévenu en premier et la brigade criminelle a pris l’affaire en charge. Bosch décide de se rendre sur les lieux.

Le cadavre repose dans la chambre depuis plusieurs jours, dans la salle de bains. Calexico Moore, membre de la brigade des stupéfiants, selon les papiers retrouvés sur la table de nuit, s’est tiré une balle de fusil en pleine tête. Il y retrouve le chef adjoint Irvin Irving, qui ne tient pas à ce qu’il s’occupe de cette affaire, d’autant plus que Moore est soupçonné par les Affaires Internes pour corruption. On trouve un mot énigmatique expliquant le suicide : « J’ai découvert qui j’étais ».

Irvin Irving autorise Bosch à aller annoncer la mort de Moore à sa femme, dont il est séparé. Il se retrouve en compagnie de Sylvia, au charme indéniable. Mais elle ne lui apprend rien, à part le fait que Moore était originaire de Mexicali, de l’autre coté de la frontière. De toute évidence, Irving veut conclure cette affaire en démontrant que Moore était un flic pourri. Cela expliquerait pourquoi il n’a pas été prévenu.

De retour au bureau, le chef Pounds le convoque dans son bureau. Il lui rappelle que la fin de l’année approche, et que les statistiques de résolution des crimes ne sont pas bonnes, en dessous de 50%. Comme Lucius Porter, un des enquêteurs, s’est fait déclarer pâle, Pounds demande à Bosch de reprendre ses dossiers pour en résoudre quelques uns rapidement, avant la fin de l’année. Dans un de ces dossiers, il y a la découverte du corps d’un mexicain derrière un bar. En fouillant un peu, Bosch s’aperçoit que le corps a été découvert par Moore. Le suicide de Moore et la mort du mexicain sont peut-être liés dans une affaire de drogue, la Black Ice par exemple qui vient de débarquer et qui fait des ravages.

Rares sont les auteurs capables de vous plonger au cœur d’une intrigue et de ne plus vous lâcher jusqu’à la fin. Cette deuxième enquête est moins complexe que la première mais plus recentrée sur le problème de la drogue. On y retrouve tout le talent de l’auteur pour mener cette intrigue de façon passionnante et avec une logique formidable. Cela amènera même Bosch à faire la chasse aux trafiquants de drogue jusqu’au Mexique dans des scènes d’actions très prenantes. Connelly nous offrira même un ultime retournement de situation comme une cerise sur la gâteau.

Quant au personnage de Harry Bosch, on le retrouve plus solitaire que jamais, aussi bien dans sa vie privée qu’auprès de ses collègues. Seuls ceux qui sont irréprochables ont foi à ses yeux. Détestant l’incompétence et la corruption, il ne se fait pas d’amis. Et on le retrouve aussi de plus en plus miné par son passé, la mort de sa mère, sa jeunesse, et le fait qu’il soit le fils naturel du vieil avocat Haller, dont le fils Mickey Haller fera l’objet de romans par la suite.

La ville de Los Angeles partage la vedette avec Harry Bosch. Alors qu’il l’observe du haut de sa maison perchée sur les collines, Bosch (et donc Connelly) va nous faire visiter les quartiers pauvres, les rues parsemées de drogués, et les bars sombres et glauques où les informations circulent. En ce sens, la fin, qui se déroule au Mexique, ne m’a pas fait oublier ces rues paumées et la criminalité qui augmente à Los Angeles.

La précédente enquête et première de la série s’appelle Les égouts de Los Angeles et est chroniquée ici. 

Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz

Editeur : Agullo

Traducteur : Barbora Faure

Les éditions Agullo ont l’habitude de dégoter de sacrées pépites noires. Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, j’étais dubitatif. Ce sont les avis de Yan et Jean-Marc qui m’ont décidé. Ils avaient une nouvelle fois raison.

Veronika Bodnarova, dit Nika sort d’un supermarché et marche sur la route, en faisant de auto-stop. Une voiture s’arrête, avec à bord deux énergumènes qui se présentent comme étant Vasil’ et Mammouth. Puis ils changent de route au lieu d’aller à Roztoka, et après quelques baffes, se dirigent vers une maison esseulée. Pendant quelques jours, ils vont la séquestrer et la violer. Simulant une crise d’allergie, elle obtient des médicaments qu’elle leur donne pour les endormir et s’enfuit.

Son père s’est inquiété de l’absence de sa fille et s’est rendu au poste de police. Mais ils n’ont pas l’air de s’en faire plus que cela. Il faut dire que les disparitions de jeunes filles, ce n’est pas ce qui manque en Slovaquie. Quelques jours plus tard, c’est le lieutenant Miko qui la recueille. Quand Nika lui dit que l’un des deux hommes s’appelle Mammouth, Miko sait que c’est un homme de Sasà, le caïd du coin. Il va donc mener l’enquête avec son coéquipier Valent le Barge.

Quand Mammouth se réveille, il appelle Sasà et lui demande un service. Vasil’ ne s’est pas réveillé, il est mort à cause du somnifère de Nika. Mammouth a besoin des services du nettoyeur Maxo. Sasa va débarquer, accompagné de ses deux sbires Pat et Mat. Effectivement, il va falloir faire disparaître le corps et se préparer à des difficultés. Heureusement que Sasà le Grand les tient tous sous sa coupe. Quoique …

A la manière d’un Robert Altman, Arpad Soltesz va petit à petit introduire ses personnages dans cette intrigue qui se veut une vision de la société slovaque. On va donc passer en revue plus d’une dizaine de personnages dans des situations qui en d’autres temps pourraient être comiques ou traitées d’une façon comique. Mais on est dans le noir, le vrai de vrai, le pur.

Car il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce roman, ce premier roman, au style détaillé, descriptif mais jamais bavard. La vision que l’auteur nous partage est noire, je l’ai déjà dit, et sert presque de témoignage devant tant de pourris qui tiennent les gens par leurs trafics et leur corruption. Des flics aux juges, en passant par les avocats, les journalistes ou même les politiques, l’héritage du communisme est bien noir.

Si vu de chez nous, on peut penser que ce peuple a enfin atteint à la démocratie, au Graal du bonheur politique, on s’aperçoit que tous sont bien pourris, bien dégueulasses, et qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre. La force du discours est étayée par une intrigue déroulée comme un métronome, d’une précision suisse, mais aussi par ces personnages forts et réels auxquels on croit d’emblée.

Et puis, il y a cette opposition entre les truands (globalement ils le sont tous !) et les honnêtes gens (Nika et ses parents) écrasés par tous les trafics possibles et imaginables, sans limites, sans aucune considération de l’humain. Et la chute finale, entrecoupée de quelques figures qui tombent dans des chapitres au présent, est énorme de cynisme. Bref, ce roman a tout pour me plaire, il est lucide, vrai, honnête et franc dans sa démonstration. Il aide à arrêter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est un premier roman fantastique, écrit avec une telle passion que l’on se demande ce que Arpad Soltesz va pouvoir écrire ensuite. En tous cas, je serai au rendez-vous, c’est sûr.