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Un moindre mal de Joe Flanagan

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Janique Jouin-de Laurens

Comme beaucoup de mes collègues blogueurs, je vais vous donner le même conseil : ne lisez pas le bandeau qui est sensé vendre le roman. Dire de ce roman qu’il est l’équivalent du L.A. Confidential de James Ellroy transposé à Cape Cod est exagéré. Certes, c’est vendeur mais c’est faux. Et je vous détaillerai tout cela juste après mon petit résumé.

Cape Cod, 1957. Un corps de jeune enfant vient d’être découvert, tué et violé. Alors que les élections approchent, la pression se fait forte sur les épaules de la police pour résoudre ce crime, que l’on espère isolé. Hélas, d’autres corps vont suivre …

Au premier rang de ceux qui vont subir la pression, il y a Warren, qui fait partie de la police locale. Il a un fils légèrement attardé, et la disparition de sa femme, vraisemblablement partie sous d’autres cieux l’oblige à gérer difficilement sa vie professionnelle et sa vie personnelle. Comme son fils fait figure de bouc émissaire, Warren est bien obligé de le placer dans une institution spécialisée.

Dans cette école, des ecclésiastiques viennent aider les institutrices. C’est le cas du Père Boyle, trituré entre sa foi et ses envies. D’un naturel solitaire, il passe beaucoup de temps à se balader seul dans les bois, et considère de son devoir de visiter les malades et d’aider les enfants.

Quand d’autres corps apparaissent, le procureur Elliott Yost fait appel à la police d’Etat. On leur dépêche Dale Stasiak, un policier à la réputation sulfureuse. Celui-ci a le vent en poupe, puisqu’il vient de faire tomber un caïd de la pègre de Boston, dans l’affaire Attanasio. Par contre ses méthodes violentes et son non respect des règles font de lui quelqu’un d’honni dans la police.

Ce n’est pas parce que l’on a affaire à trois personnages que l’on est en droit de comparer ce roman avec ceux de James Ellroy. Et c’est la même remarque pour le fonctionnement de la police, la corruption, les religieux ou les politiciens. Et ce n’est pas non plus le style de l’auteur, plutôt littéraire et imagé qui va rappeler James Ellroy. Bref, déchirez le bandeau, afin de mieux apprécier ce roman.

Car on ne va tout de même pas juger un roman sur son bandeau de publicité !  Et pour un premier roman, c’est une vraie réussite. On a droit à un scenario très bien mené, des personnages tous très typés, représentant chacun leur confrérie, et une illustration de ce que les Etats Unis sont capables de nous sortir quand ils parlent de leur système et de son dysfonctionnement.

Sans forcément vouloir dénoncer quoi que ce soit, ce roman nous montre beaucoup de choses, de la corruption généralisée à l’impunité des religieux, de la lutte entre le bien et le mal et des liens familiaux. De ces thèmes abordés, on retiendra évidemment le combat entre deux façons de rendre la justice : l’honnête (Warren) et la violente (Stasiak). Même si les confrontations sont rares, la tension entre les deux monstres (entendez personnages) est constante et grimpe au fur et à mesure des pages.

J’ai beaucoup aimé le style de l’auteur, tout en retenue, ne s’encombrant pas de sentiments, laissant la part belle à l’intrigue, qui elle est fantastique. Se contentant de décrire les paysages, les personnages par leurs actions, on est plongé dans un film de façon très classique, très académique mais bigrement efficace. Et sans en rajouter plus que cela, on est transporté dans une autre époque, les années 50 et les positions de la pègre pour s’octroyer plus de pouvoir dans la reconstruction.

C’est donc un premier roman impressionnant, de ceux qui font plaisir à lire, de ce genre de polar costaud que l’on est heureux d’avoir ouvert, de ceux qui nous remplissent de satisfaction. Et pour finir de vous convaincre, je vous joins un certain nombre d’avis de collègues, plus ou moins d’accord avec le mien, dont Nyctalopes, Lecturissime, K-Libre, Unwalkers, La Belette et Jean-Marc.

 

 

 

La vodka du diable de George Arion

Editeur : Genèse éditions

Traducteur : Sylvain Audet-Gainar

Je ne pouvais résister au plaisir de lire la suite aventures d’Andreï Mladin, tant je m’étais amusé la fois précédente, dans Qui veut la peau d’Andreï Mladin ? Une nouvelle fois, cette enquête fait mouche, tant tout y est parfaitement fait. Je dois remercier mon ami La Petite Souris qui m’a offert ce livre, et qui en a fait un fantastique billet (allez donc voir ça à la fin de mon avis).

Années 80, Bucarest, Roumanie. Il n’a jamais autant plu qu’en ce mois d’octobre. Andreï Mladin est journaliste et est envoyé dans la petite ville de Marna pour y écrire des reportages sur l’agriculture. Il est vrai qu’aucune agriculture au monde ne peut égaler celle des Roumains sous Ceausescu. Quant il reçoit un coup de fil mystérieux lui proposant des révélations inédites, son esprit aventurier s’éveille.

C’est Timofte, l’ancien gardien de l’usine du coin, nouvellement à la retraite et anciennement alcoolique qui lui propose le scoop. Quant Mladin se rend à la rencontre, il découvre un cadavre, celui de Timofte, vraisemblablement poignardé. Evidemment, la police pense que Mladin est le coupable, mais la présence sur les lieux du crime du couteau de Miron, l’idiot du village inoffensif, simplifie le travail de l’enquête.

La mère de Miron vient supplier Mladin d’innocenter son fils, alors celui-ci, n’écoutant que son grand cœur, va se rendre au commissariat. En posant quelques questions, il se rend compte que Miron est analphabète. Or l’assassin a écrit un message avec le sang de sa victime. Miron ne peut donc être le coupable. Que cache donc ce meurtre dans cette tranquille petite ville de province ?

Franchement, si vous ne connaissez pas la plume et le talent de George Arion, il est grand temps de combler cette lacune. Cet auteur qui a écrit ses romans pendant la dictature de Ceausescu, a utilisé tous les codes du roman de détective pour montrer la situation de son pays. Nous avons donc une enquête blindée, qui ne part pas dans tous les sens, mais qui est bien tordue mais très facile à suivre.

Les rebondissements sont nombreux et le personnage d’Andreï Mladin, éminemment sympathique, nous fait passer un excellent moment de divertissement avec sa façon pleine d’humour et de dérision de décrire ce qui lui arrive. On y trouve aussi de superbes femmes, des scènes d’action … bref tous les ingrédients sont là pour passer un bon moment.

Ne croyez pas que l’intrigue soit simple et fluide comme de l’eau de roche (bien qu’il pleuve des cordes du début à la fin du livre). L’affaire va prendre de l’ampleur et mettre à jour tout un ensemble de trafics, bénis par les plus hautes autorités et montrer comment la société roumaine était corrompue à l’époque.

Comme pour son précédent roman, celui-ci est passé entre les mailles de la censure de l’époque. Il est d’autant plus amusant aujourd’hui, avec le recul, de voir comment George Arion a réussi à se jouer des relectures de la censure pour arriver à faire passer ses messages à ses lecteurs roumains. D’ailleurs, la fin du livre, tout en cynisme, est encore une fois un beau pied de nez envers le pouvoir de l’époque. Assurément, ce roman vaut le détour pour ce qu’il montre et pour ce qu’il laisse entrevoir, tout en mettant en évidence le pouvoir de la littérature et de la culture en général. Merci M.Arion !

Ne ratez pas l’avis de la Petite Souris et de l’ami Claude ainsi que Velda

Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi

Editeur : Plon – Sang Neuf

Voilà un auteur dont je lis tous les romans, que je défends ardemment, autant pour ses intrigues, ses messages que son style inimitable. Alors que ses précédents romans étaient édités chez Jigal, le voici qui débarque dans la nouvelle collection de Plon, consacrée au polar, Sang Neuf. Janis Otsiemi nous invite dans son pays, le Gabon, plus précisément à Libreville.

Jean-Marc Ossavou est lieutenant de police dans la brigade de la Sûreté Urbaine. A l’âge de 10 ans, il avait perdu sa mère et sa sœur, fauchées par un chauffard que l’on n’a jamais retrouvé. Cet esprit de vengeance l’a amené à entrer dans la Police Judiciaire, et lui a donné cette envie, ce besoin de rendre la justice. Lassé des mœurs de la PJ, il a préféré être muté à la Sûreté Urbaine où les flics sont moins corrompus. Son poste lui permet d’appliquer sa propre justice.

Si Jean-Marc vit maritalement avec Marie mais n’habite pas la même demeure, il lui arrive de draguer des femmes. Au sortir du bar Chez Maxime, il voit une jeune femme qui attend sur le trottoir. Il lui propose de la remmener chez elle, à Awendjé. Elle lui dit s’appeler Svetlana, et travailler comme serveuse au casino La Roulette. Il la dépose devant un portail noir, enfermant une baraque blanche.

Le lendemain, il retourne à la maison pour revoir Svetlana. Il rencontre sa mère, éplorée quand il prononce son nom. Georgette lui explique que Svetlana est morte, deux auparavant, assassiné. On n’a jamais retrouvé son assassin. Jean-Marc, sur d’avoir rencontré un fantôme, se croit investi d’une mission : Trouver le coupable du meurtre de Svetlana.

Les fans de Janis Otsiemi vont être agréablement surpris par ce nouveau roman. On y retrouve bien cette langue si particulière, si poétique et imagée, faite d’expression gabonaises, et qui sont suffisamment explicites pour un Français moyen. Par contre, on avait droit en tête de chapitres à des proverbes que l’on a perdus en route, même si certains sont inclus dans le texte.

Dans ce nouvel opus, on retrouve avec plaisir cette écriture fluide et cette façon très logique de construire son intrigue. Au lieu d’avoir deux ou trois intrigues entremêlées,  nous allons suivre l’itinéraire d’un policier de la brigade de sureté urbaine. Du coup, j’ai trouvé que le style se faisait plus simple, et que Janis Otsiemi prenait son temps pour développer son intrigue, qu’il avait écrit son polar avec beaucoup de rigueur et d’application.

Dans sa façon de décrire ses personnages, dans sa façon d’amener les scènes, et dans le déroulement de l’intrigue, on est très proche des polars américains. On y trouve peu de sentiments et la psychologie se déduit surtout des actions des uns et des autres. Le détail amené dans les scènes fait que le rythme est moins élevé que pour ses précédents romans. En fait, j’ai surtout l’impression que l’auteur a grandi, en prenant comme exemple ses prédécesseurs, mais en y apportant sa patte, en gardant son identité.

Car le but de Janis Otsiemi est bien rempli : A travers le polar, il nous montre comment les gens vivent à Libreville, il nous décrit les quartiers pauvres, et les quartiers riches, les croyances ancestrales qui sont toujours en vigueur aujourd’hui, et la corruption qui gangrène la société. Et je trouve que, par rapport à ses précédents romans, on peut y lire un espoir puisqu’il y a des policiers qui font leur boulot en refusant l’argent facilement gagné. Ce roman vient s’inscrire dans une œuvre qui compte, et sa lecture vous est fortement conseillée.

Un dernier petit message personnel : Le titre de ce roman me rappelle une expression que ma mère utilisait souvent quand j’avais fait une connerie. Ce n’en est pas une d’avoir lu ce livre.

Les précédents romans chroniqués sur Black Novel sont :

La vie est un sale boulot ;

La bouche qui mange ne parle pas ;

Le chasseur de lucioles ;

African Tabloid ;

Les voleurs de sexe ;

Tant de chiens de Boris Quercia (Asphalte)

Attention coup de cœur !

Pour son précédent roman, Les rues de Santiago, je lui avais déjà donné un coup de cœur, ici. Ce roman reprend le même personnage de flic, Santiago Quiñones, et Boris Quercia en profite pour continuer son autopsie de la société chilienne. Bienvenue dans du pur Hard-boiled dans la plus pure tradition du genre.

Santiago Quiñones est au cœur d’une fusillade, comme dans le premier roman. Sauf qu’il est avec son collègue et ami Jimenez. Ce dernier n’a pas de chance, une balle lui transperce la cuisse. Quand les forcenés lâchent des chiens, quatre énormes Rottweilers, Jiménez ne peut se défendre. Les bêtes le prennent à la gorge. Jiménez ne s’en sortira pas.

Santiago Quiñones passera quelques jours à l’hôpital, puis retournera à son poste. Il a à peine le temps de se remettre de cette descente de folie, contre des trafiquants que les bœufs-carottes lui tombent dessus. Ils sont deux, persuadés que Jiménez était un pourri. Si Santiago pouvait tomber aussi, cela améliorerait leur compteur.

Et puis, il y a Yesenia. Elle est belle comme le jour, connait Santiago ; ils habitaient le même quartier. Il est le seul à pouvoir l’aider. Elle veut tuer son beau-père. Elle lui raconte comment il a abusé d’elle, comment sa mère n’a jamais rien fait pour l’aider, comment la police n’a rien fait, comment la justice l’a innocenté. Comment faire autrement sinon le tuer comme un chien ? Santiago accepte de voir ce qu’il peut faire. Mais cela va s’avérer être une bien mauvaise idée.

Si vous pensez, comme moi, avoir déjà tout vu, tout lu dans le domaine du polar, comme cela m’arrive (rarement, heureusement), détrompez vous et jetez vous sur ce roman noir immédiatement. Nous sommes dans le domaine du hard-boiled, le pur, le dur, le vrai. Nous sommes dans une société qui n’en a rien à faire des gens, dans une société où seuls l’argent et le pouvoir importent. Et, parfois, il existe des gens qui aident les autres, ceux qui ne cherchent qu’à survivre.

Boris Quercia dégaine son revolver pour écrire ce roman. Les chapitres sont courts, les phrases claquent comme des coups de feu, et le suspense est haletant, presque intenable. Il nous montre la vie des gens, au Chili, obligés de vivre dans un contexte ultra-violent, obligés de subir les agressions, les meurtres, les drogués, les obsédés sexuels. Il nous montre une société où la morale n’existe plus, où même la vie humaine n’a plus de valeur.

Et Boris Quercia nous construit cette intrigue en la complexifiant au fur et à mesure. D’une simple affaire de vengeance pour dépanner une ancienne voisine, Santiago va s’enfoncer dans des affaires tout simplement incroyables. Et comme cela va à une vitesse de folie, je n’ai pas relevé la tête, mais plutôt encaissé les coups que Boris Quercia m’a distribué, sans aucune pitié, sans aucun remords (clin d’œil, au passage, à M. Nicolas Lebel).

Ce roman est d’autant plus exceptionnel qu’il n’est pas dépourvu d’émotions. Ecrit à la première personne du singulier, nous avons droit à tous les états d’âme de Santiago. Mais nous avons aussi des chapitres racontés par les gens qu’il rencontre ou interrogent. Ceux-là sont d’une puissance émotionnelle incroyable (c’est la deuxième fois que je le dis), d’une violence à la limite du soutenable (sans effusion de sang). Dans ces chapitres, on y montre des atteintes à la dignité humaine qui m’ont révolté. Et pourtant, j’en ai lu, des romans de tous genres, je peux vous le dire.

Avec son personnage humaniste, obligé de courir pour sauver sa peau, Boris Quercia nous montre une société inhumaine, animale, peuplée de chiens assoiffés de sang, d’argent, de pouvoir. Il nous construit un roman d’une puissance d’évocation incroyable (et de trois !), qui ne pourra que vous toucher dans ce que vous avez de plus cher. Vous l’aurez compris, c’est un roman inoubliable, un coup de cœur !

Ne ratez pas les avis unanimes de BMR-MAM, des amis Yan, et Jean-Marc.

Au fer rouge de Marin Ledun (Ombres noires)

Après L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun nous offre à nouveau avec ce roman une histoire speedée, qui se passe dans le pays basque. Même si ce n’en est pas réellement la suite, Au fer rouge fait référence à ce qui se passe dans le précédent roman. Et cela tombe bien, L’homme qui a vu l’homme vient de sortir en format poche. Donc, un conseil : Achetez les deux romans … et lisez les l’un à la suite de l’autre.

Le type est jeune ; c’est son anniversaire aujourd’hui. Alors, avec cette affaire, il va se faire du pognon et pouvoir fêter ça en grandes pompes à Madrid. Le type est espagnol, et, avec ses deux potes, roule en direction de la France, avec à bord de la Mondeo une centaine de kilos de cocaïne. Sauf qu’à l’arrivée, ils sont accueillis par quatre types cagoulés, qui vont récupérer la drogue et garder le fric pour eux. Lui finira dans une valise comme ses potes, jetés en pleine mer.

Sur les 3 valises, une seule est rejetée par la mer et retrouvée par la police. L’équipe de Meyer est chargée de l’enquête. Avec la lieutenante Emma Lefebvre et le lieutenant Garnier, ils vont démêler le sac de nœuds de cette histoire fictive mais pas trop. Car Le lieutenant Garnier est un flic qui a participé à l’assassinat des trois jeunes ; il sait que la moitié de la cocaïne a disparu ; il sait qui est à la tête du gang. La lieutenante Emma Lefebvre, quant à elle, a été une victime rescapée des attentats de Madrid en 2004 et est très motivée à l’idée de découvrir des terroristes de l’ETA.

En parallèle de cette affaire, nous suivons l’itinéraire de Javier Cruz, ancien membre de la cellule anti-terroriste espagnole, et en posté en France. La distance est faible entre le bien et le mal. Il sait que l’on peut se faire beaucoup d’argent avec la drogue et par la même occasion museler les velléités d’indépendance en inondant le pays basque de cocaïne. Il va utiliser ces 50 kilos à cette fin, en même temps qu’il va investir dans l’immobilier, aidé en cela par de grands pontes français.

Si vous avez lu, si vous avez aimé L’homme qui a vu l’homme, alors vous allez adorer Au fer rouge. Car si ce roman ne se veut pas une suite, il s’inscrit tout de même dans la continuité, dans les mêmes lieux géographiques, dans la même bourbe. Et vers le milieu du livre, on reparle des deux journalistes du précédent opus en dévoilant la fin. Surtout, je trouve que Marin Ledun a trouvé un style, une façon de couper ses intrigues, de pousser ses personnages, de décrire leur psychologie qui fait que ses romans sont passionnants.

Avec ses chapitres courts, cela va vite. C’est un roman d’enquête et malgré cela, cela court à une vitesse folle. Il y a une petite dizaine de personnages et malgré cela, on suit chacun d’entre eux avec une facilité déconcertante. Et surtout, Marin Ledun n’en rajoute pas, son style est d’une efficacité prenante, et on a l’impression que chaque phrase apporte quelque chose à l’intrigue. Bref, il est impossible de lâcher ce roman !

Et puis, même si Au fer rouge semble être une suite, pour moi, c’est surtout le roman où Marin Ledun enfonce le clou. Il va plus loin dans l’intrigue, il va plus loin dans la dénonciation, il va plus loin dans l’horreur. Tous les personnages sont tous bipolaires, flirtant avec les limites, oscillant entre le bien et le mal. Avec Marin Ledun, il n’y a pas d’innocents, seulement des victimes qui, à la fin, sont perdantes. Il clame haut et fort pourquoi et comment dans un pays en guerre la ligne de démarcation entre le bien et le mal a disparu. Et il le fait d’une excellente manière !

J’écrivais sur son précédent roman : « D’ailleurs, de tous ceux que j’ai lus de cet auteur, L’homme qui a vu l’homme est incontestablement le meilleur de son auteur … jusqu’au prochain. » Avec Au fer rouge, Marin Ledun semble avoir trouvé son style, son rythme, son sujet, sa croix. S’il est plus ou moins la suite du précédent, Au fer rouge enfonce le clou de belle manière. C’est passionnant en mieux. Mais où Marin Ledun va-t-il s’arrêter ?

Je me dois de signaler un article que j’ai trouvé sur le Net qui est passionnant chez Eklektika : http://www.eklektika.fr/au-fer-rouge-entretien-avec-marin-ledun-il-suffit-dimaginer-le-pire/

Le cimetière des chimères de Elena Piacentini (Au-delà du raisonnable)

Pour que vous lisiez ce roman, je n’ai pas trouvé d’autre argument que celui-ci : Le cimetière des chimères est tout simplement le meilleur roman policier que j’ai lu ces dix dernières années, avec Guerre sale de Dominique Sylvain. Je pense que cela devrait vous suffire. Si j’ajoute que ce roman a obtenu le Prix Calibre 47 au Festival Polar’Encontre en 2014, ainsi que le prix Soleil Noir 2014 de Vaison La Romaine., cela devrait vous décider

1989. deux jeunes adolescentes Nathalie et Milutka sont inséparables. Même si ce n’est pas encore de l’amour, elles passent toutes leurs journées ensemble, comme deux sœurs jumelles. Quand un programme immobilier projette d’expulser les parents de l’une d’elles, elles décident de fouiller dans les vieux papiers d’une des personnes impliquées dans ce qui ressemble à une rentable affaire immobilière … pour leur plus grand malheur.

2009, Lille. Lors de l’enterrement d’un renommé chef d’entreprise qui s’est suicidé, des coups de feu éclatent. Hervé Podzinsky, célèbre journaliste du cru, en fait les frais. Si celui-ci est surtout connu pour ses photographies, on peut décemment se demander si les personnes visées n’étaient pas plutôt ceux qui assistaient à l’enterrement.

Être à la tête de la Police Judiciaire de Lille quand on est corse n’est pas forcément facile. Mais Pierre-Arsène Leoni a réussi à faire effacer les aprioris. Il habite chez sa grand-mère Mémé Angèle, noue une relation avec la médecin légiste, et est très respecté dans son service. Leoni s’intéresse tout de suite aux pontes qui ont assisté à l’enterrement, dont Vincent Stevenaert, qui est à la tête d’une importante société immobilière, ou bien l’un des grands pontes de la franc-maçonnerie André Kaas.

Surpris, épaté, emballé, passionné par ce roman. Du début à la fin, j’ai été emporté par la narration d’Elena Piacentini, d’une fluidité rare, ses personnages si humains, et son intrigue, ou devrais je dire ses intrigues qui s’entremêlent pour mieux nous embrouiller, et nous mener vers une fin inéluctable. L’auteure utilise un procédé bien connu d’alterner les chapitres d’un personnage à l’autre, et on n’est jamais perdu. Elle se permet même d’insérer des chapitres sur ce qui s’est passé vingt ans plus tôt pour suivre la destinée des deux jeunes filles.

Et de destinée, je devrais parler de funeste destin. Car comme Elena Piacentini nous fait adhérer à ses personnages, c’est d’autant plus dur pour le lecteur de subir certains passages. Et pour le coup, on a droit à de belles bandes de salauds, qui abusant de jeunes gens, qui montant des affaires juteuses sur le dos des subventions d’état, qui poignardant ses propres soutiens, ses propres amis pour le seul attrait du fric. Et tout ce petit monde ne vivant que pour son petit profit est prêt à vendre père et mère pour assouvir son besoin. Ces portraits ne font que remonter l’estime que l’on peut avoir envers Leoni et autres petites gens, qui dans ce roman ne peuvent être que les victimes.

Mais ce roman ne serait qu’un excellent roman policier s’il ne sortait très largement du lot par son style, formidablement littéraire. Et, à la lecture de ce roman, je peux vous dire que Elena Piacentini nous a concocté une superbe œuvre littéraire. Ses expressions, son choix des descriptions, ses dialogues, tout est finement fait, si parfaitement agencé que parfois on ne s’en rend pas compte, et parfois, on relit une phrase pour sa subtile poésie. Je n’oublierai pas les expressions humoristiques typiquement corses de Mémé Angèle et qui permettent d’ajouter de l’humour au propos très noir.

Vous l’aurez compris, c’est à un formidable roman policier auquel je vous invite, écrit de façon magnifique, et dont le propos ne peut qu’interpeler. Tout dans le propos, dans la forme, dans le fond, y est parfaitement maitrisé. Bravo Madame Piacentini, vous avez écrit un superbe roman policier.

Ce roman a reçu un coup de cœur chez l’ami Claude. Ne ratez pas aussi la superbe interview d’Elena Piacentini chez l’ami Concierge Masqué.

Dragon bleu, tigre blanc de Qiu Xiaolong (Liana Levi)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Qiu Xiaolong, depuis Les Courants fourbes du lac Tai que j’avais bien aimé mais que j’avais trouvé naïf dans son propos. Ce roman relance l’intérêt de cette série d’enquêtes réalisées par l’inspecteur Chen Cao, dont c’est le neuvième volume.

Quatrième de couverture :

Stupeur à la brigade des affaires spéciales de la police de Shanghai. Sous couvert d’une promotion ronflante, l’inspecteur Chen est démis de ses fonctions. Après tant d’enquêtes menées contre les intérêts du pouvoir, pas étonnant qu’on veuille sa peau.

Forcé d’agir à distance, inquiet pour sa vie, Chen affronte l’affaire la plus délicate de sa carrière tandis qu’à la tête de la ville, un ambitieux prince rouge et son épouse incarnent le renouveau communiste. Alors que dans les rues résonnent les vieux chants révolutionnaires, ambition et corruption se déclinent plus que jamais au présent.

Avec une amère lucidité, Qiu Xiaolong réinterprète à sa manière le scandale Bo Xilai qui secoua la Chine en 2013.

Mon avis :

C’est un roman un peu particulier, au sens où il n’y a pas de meurtres, ni d’enquête policière à proprement parler. En fait, l’inspecteur Chen a reçu une promotion, il est nommé directeur de la réforme judiciaire. C’est un titre qui sonne comme le glas d’une carrière pendant laquelle il a titillé les personnages les plus importants de Chine. Mais à force de dénoncer les travers de la société chinoise, on finit par gêner.

Chen a donc pris acte de sa nomination, et est en congés pendant une semaine pour s’occuper de la tombe de son père. Outre sa paranoïa car il pense être à tout moment espionné ou suivi dans la rue, il cherche la raison de son éviction parmi les dernières affaires dont il a la charge. Et cette intrigue permet à Qiu Xiaolong de montrer avec brio combien la société chinoise s’éloigne de ses idéaux.

Certes, l’intrigue avance lentement, mais c’est pour mieux s’arrêter sur tous les aspects, comme un touriste qui se baladerait dans les rues et trouverait à chaque fois qu’il jette un œil à droite ou à gauche des raisons de s’horrifier de ce que son pays est devenu. Du prix du terrain au cimetière qui est tellement élevé qu’il faut être riche pour s’acheter une concession pour la tombe d’un proche à la nourriture bourrée d’hormones voire impropre à la consommation pour que des Gros-Sous puissent se faire plus d’argent sur le dos des pauvres gens, la situation est éloquente.

Etrangement, le style est distant et pas du tout révolutionnaire ou revendicateur. Qiu Xiaolong se contente de nous montrer une situation à propos de laquelle il ne peut rien, et qui ne risque pas de changer, puisque la corruption atteint tous les étages de la société. Et ce qui m’a le plus plu, c’est quand Chen contacte ses amis, d’anciens policiers, et qu’il montre leur honnêteté par rapport aux jeunes cadors, qui ont pris le pouvoir pour l’argent qu’ils peuvent en tirer. En fait, le décalage entre le peuple et les hautes personnalités est remarquablement bien montré et d’autant plus frappant par la manière qu’a l’auteur d’amener son intrigue.

Avec des personnages à la recherche de toujours plus d’argent, quitte à mettre en danger son prochain, Chen trouve refuge dans la poésie et de nombreux passages s’opposent aux différents scandales tels ces porcs morts de maladie qu’un Chinois a racheté à bas prix pour en faire des saucisses qu’il revend à des supermarchés.

Et quand Qiu Xiaolong dit que « la vie en Chine est encore plus invraisemblable que dans ses romans », cela fait peur, très peur. Dragon bleu, Tigre blanc fait partie des bons opus de cette série avec Mort d’une héroïne rouge et Le très corruptible mandarin.