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La vodka du diable de George Arion

Editeur : Genèse éditions

Traducteur : Sylvain Audet-Gainar

Je ne pouvais résister au plaisir de lire la suite aventures d’Andreï Mladin, tant je m’étais amusé la fois précédente, dans Qui veut la peau d’Andreï Mladin ? Une nouvelle fois, cette enquête fait mouche, tant tout y est parfaitement fait. Je dois remercier mon ami La Petite Souris qui m’a offert ce livre, et qui en a fait un fantastique billet (allez donc voir ça à la fin de mon avis).

Années 80, Bucarest, Roumanie. Il n’a jamais autant plu qu’en ce mois d’octobre. Andreï Mladin est journaliste et est envoyé dans la petite ville de Marna pour y écrire des reportages sur l’agriculture. Il est vrai qu’aucune agriculture au monde ne peut égaler celle des Roumains sous Ceausescu. Quant il reçoit un coup de fil mystérieux lui proposant des révélations inédites, son esprit aventurier s’éveille.

C’est Timofte, l’ancien gardien de l’usine du coin, nouvellement à la retraite et anciennement alcoolique qui lui propose le scoop. Quant Mladin se rend à la rencontre, il découvre un cadavre, celui de Timofte, vraisemblablement poignardé. Evidemment, la police pense que Mladin est le coupable, mais la présence sur les lieux du crime du couteau de Miron, l’idiot du village inoffensif, simplifie le travail de l’enquête.

La mère de Miron vient supplier Mladin d’innocenter son fils, alors celui-ci, n’écoutant que son grand cœur, va se rendre au commissariat. En posant quelques questions, il se rend compte que Miron est analphabète. Or l’assassin a écrit un message avec le sang de sa victime. Miron ne peut donc être le coupable. Que cache donc ce meurtre dans cette tranquille petite ville de province ?

Franchement, si vous ne connaissez pas la plume et le talent de George Arion, il est grand temps de combler cette lacune. Cet auteur qui a écrit ses romans pendant la dictature de Ceausescu, a utilisé tous les codes du roman de détective pour montrer la situation de son pays. Nous avons donc une enquête blindée, qui ne part pas dans tous les sens, mais qui est bien tordue mais très facile à suivre.

Les rebondissements sont nombreux et le personnage d’Andreï Mladin, éminemment sympathique, nous fait passer un excellent moment de divertissement avec sa façon pleine d’humour et de dérision de décrire ce qui lui arrive. On y trouve aussi de superbes femmes, des scènes d’action … bref tous les ingrédients sont là pour passer un bon moment.

Ne croyez pas que l’intrigue soit simple et fluide comme de l’eau de roche (bien qu’il pleuve des cordes du début à la fin du livre). L’affaire va prendre de l’ampleur et mettre à jour tout un ensemble de trafics, bénis par les plus hautes autorités et montrer comment la société roumaine était corrompue à l’époque.

Comme pour son précédent roman, celui-ci est passé entre les mailles de la censure de l’époque. Il est d’autant plus amusant aujourd’hui, avec le recul, de voir comment George Arion a réussi à se jouer des relectures de la censure pour arriver à faire passer ses messages à ses lecteurs roumains. D’ailleurs, la fin du livre, tout en cynisme, est encore une fois un beau pied de nez envers le pouvoir de l’époque. Assurément, ce roman vaut le détour pour ce qu’il montre et pour ce qu’il laisse entrevoir, tout en mettant en évidence le pouvoir de la littérature et de la culture en général. Merci M.Arion !

Ne ratez pas l’avis de la Petite Souris et de l’ami Claude ainsi que Velda

Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi

Editeur : Plon – Sang Neuf

Voilà un auteur dont je lis tous les romans, que je défends ardemment, autant pour ses intrigues, ses messages que son style inimitable. Alors que ses précédents romans étaient édités chez Jigal, le voici qui débarque dans la nouvelle collection de Plon, consacrée au polar, Sang Neuf. Janis Otsiemi nous invite dans son pays, le Gabon, plus précisément à Libreville.

Jean-Marc Ossavou est lieutenant de police dans la brigade de la Sûreté Urbaine. A l’âge de 10 ans, il avait perdu sa mère et sa sœur, fauchées par un chauffard que l’on n’a jamais retrouvé. Cet esprit de vengeance l’a amené à entrer dans la Police Judiciaire, et lui a donné cette envie, ce besoin de rendre la justice. Lassé des mœurs de la PJ, il a préféré être muté à la Sûreté Urbaine où les flics sont moins corrompus. Son poste lui permet d’appliquer sa propre justice.

Si Jean-Marc vit maritalement avec Marie mais n’habite pas la même demeure, il lui arrive de draguer des femmes. Au sortir du bar Chez Maxime, il voit une jeune femme qui attend sur le trottoir. Il lui propose de la remmener chez elle, à Awendjé. Elle lui dit s’appeler Svetlana, et travailler comme serveuse au casino La Roulette. Il la dépose devant un portail noir, enfermant une baraque blanche.

Le lendemain, il retourne à la maison pour revoir Svetlana. Il rencontre sa mère, éplorée quand il prononce son nom. Georgette lui explique que Svetlana est morte, deux auparavant, assassiné. On n’a jamais retrouvé son assassin. Jean-Marc, sur d’avoir rencontré un fantôme, se croit investi d’une mission : Trouver le coupable du meurtre de Svetlana.

Les fans de Janis Otsiemi vont être agréablement surpris par ce nouveau roman. On y retrouve bien cette langue si particulière, si poétique et imagée, faite d’expression gabonaises, et qui sont suffisamment explicites pour un Français moyen. Par contre, on avait droit en tête de chapitres à des proverbes que l’on a perdus en route, même si certains sont inclus dans le texte.

Dans ce nouvel opus, on retrouve avec plaisir cette écriture fluide et cette façon très logique de construire son intrigue. Au lieu d’avoir deux ou trois intrigues entremêlées,  nous allons suivre l’itinéraire d’un policier de la brigade de sureté urbaine. Du coup, j’ai trouvé que le style se faisait plus simple, et que Janis Otsiemi prenait son temps pour développer son intrigue, qu’il avait écrit son polar avec beaucoup de rigueur et d’application.

Dans sa façon de décrire ses personnages, dans sa façon d’amener les scènes, et dans le déroulement de l’intrigue, on est très proche des polars américains. On y trouve peu de sentiments et la psychologie se déduit surtout des actions des uns et des autres. Le détail amené dans les scènes fait que le rythme est moins élevé que pour ses précédents romans. En fait, j’ai surtout l’impression que l’auteur a grandi, en prenant comme exemple ses prédécesseurs, mais en y apportant sa patte, en gardant son identité.

Car le but de Janis Otsiemi est bien rempli : A travers le polar, il nous montre comment les gens vivent à Libreville, il nous décrit les quartiers pauvres, et les quartiers riches, les croyances ancestrales qui sont toujours en vigueur aujourd’hui, et la corruption qui gangrène la société. Et je trouve que, par rapport à ses précédents romans, on peut y lire un espoir puisqu’il y a des policiers qui font leur boulot en refusant l’argent facilement gagné. Ce roman vient s’inscrire dans une œuvre qui compte, et sa lecture vous est fortement conseillée.

Un dernier petit message personnel : Le titre de ce roman me rappelle une expression que ma mère utilisait souvent quand j’avais fait une connerie. Ce n’en est pas une d’avoir lu ce livre.

Les précédents romans chroniqués sur Black Novel sont :

La vie est un sale boulot ;

La bouche qui mange ne parle pas ;

Le chasseur de lucioles ;

African Tabloid ;

Les voleurs de sexe ;

Tant de chiens de Boris Quercia (Asphalte)

Attention coup de cœur !

Pour son précédent roman, Les rues de Santiago, je lui avais déjà donné un coup de cœur, ici. Ce roman reprend le même personnage de flic, Santiago Quiñones, et Boris Quercia en profite pour continuer son autopsie de la société chilienne. Bienvenue dans du pur Hard-boiled dans la plus pure tradition du genre.

Santiago Quiñones est au cœur d’une fusillade, comme dans le premier roman. Sauf qu’il est avec son collègue et ami Jimenez. Ce dernier n’a pas de chance, une balle lui transperce la cuisse. Quand les forcenés lâchent des chiens, quatre énormes Rottweilers, Jiménez ne peut se défendre. Les bêtes le prennent à la gorge. Jiménez ne s’en sortira pas.

Santiago Quiñones passera quelques jours à l’hôpital, puis retournera à son poste. Il a à peine le temps de se remettre de cette descente de folie, contre des trafiquants que les bœufs-carottes lui tombent dessus. Ils sont deux, persuadés que Jiménez était un pourri. Si Santiago pouvait tomber aussi, cela améliorerait leur compteur.

Et puis, il y a Yesenia. Elle est belle comme le jour, connait Santiago ; ils habitaient le même quartier. Il est le seul à pouvoir l’aider. Elle veut tuer son beau-père. Elle lui raconte comment il a abusé d’elle, comment sa mère n’a jamais rien fait pour l’aider, comment la police n’a rien fait, comment la justice l’a innocenté. Comment faire autrement sinon le tuer comme un chien ? Santiago accepte de voir ce qu’il peut faire. Mais cela va s’avérer être une bien mauvaise idée.

Si vous pensez, comme moi, avoir déjà tout vu, tout lu dans le domaine du polar, comme cela m’arrive (rarement, heureusement), détrompez vous et jetez vous sur ce roman noir immédiatement. Nous sommes dans le domaine du hard-boiled, le pur, le dur, le vrai. Nous sommes dans une société qui n’en a rien à faire des gens, dans une société où seuls l’argent et le pouvoir importent. Et, parfois, il existe des gens qui aident les autres, ceux qui ne cherchent qu’à survivre.

Boris Quercia dégaine son revolver pour écrire ce roman. Les chapitres sont courts, les phrases claquent comme des coups de feu, et le suspense est haletant, presque intenable. Il nous montre la vie des gens, au Chili, obligés de vivre dans un contexte ultra-violent, obligés de subir les agressions, les meurtres, les drogués, les obsédés sexuels. Il nous montre une société où la morale n’existe plus, où même la vie humaine n’a plus de valeur.

Et Boris Quercia nous construit cette intrigue en la complexifiant au fur et à mesure. D’une simple affaire de vengeance pour dépanner une ancienne voisine, Santiago va s’enfoncer dans des affaires tout simplement incroyables. Et comme cela va à une vitesse de folie, je n’ai pas relevé la tête, mais plutôt encaissé les coups que Boris Quercia m’a distribué, sans aucune pitié, sans aucun remords (clin d’œil, au passage, à M. Nicolas Lebel).

Ce roman est d’autant plus exceptionnel qu’il n’est pas dépourvu d’émotions. Ecrit à la première personne du singulier, nous avons droit à tous les états d’âme de Santiago. Mais nous avons aussi des chapitres racontés par les gens qu’il rencontre ou interrogent. Ceux-là sont d’une puissance émotionnelle incroyable (c’est la deuxième fois que je le dis), d’une violence à la limite du soutenable (sans effusion de sang). Dans ces chapitres, on y montre des atteintes à la dignité humaine qui m’ont révolté. Et pourtant, j’en ai lu, des romans de tous genres, je peux vous le dire.

Avec son personnage humaniste, obligé de courir pour sauver sa peau, Boris Quercia nous montre une société inhumaine, animale, peuplée de chiens assoiffés de sang, d’argent, de pouvoir. Il nous construit un roman d’une puissance d’évocation incroyable (et de trois !), qui ne pourra que vous toucher dans ce que vous avez de plus cher. Vous l’aurez compris, c’est un roman inoubliable, un coup de cœur !

Ne ratez pas les avis unanimes de BMR-MAM, des amis Yan, et Jean-Marc.

Au fer rouge de Marin Ledun (Ombres noires)

Après L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun nous offre à nouveau avec ce roman une histoire speedée, qui se passe dans le pays basque. Même si ce n’en est pas réellement la suite, Au fer rouge fait référence à ce qui se passe dans le précédent roman. Et cela tombe bien, L’homme qui a vu l’homme vient de sortir en format poche. Donc, un conseil : Achetez les deux romans … et lisez les l’un à la suite de l’autre.

Le type est jeune ; c’est son anniversaire aujourd’hui. Alors, avec cette affaire, il va se faire du pognon et pouvoir fêter ça en grandes pompes à Madrid. Le type est espagnol, et, avec ses deux potes, roule en direction de la France, avec à bord de la Mondeo une centaine de kilos de cocaïne. Sauf qu’à l’arrivée, ils sont accueillis par quatre types cagoulés, qui vont récupérer la drogue et garder le fric pour eux. Lui finira dans une valise comme ses potes, jetés en pleine mer.

Sur les 3 valises, une seule est rejetée par la mer et retrouvée par la police. L’équipe de Meyer est chargée de l’enquête. Avec la lieutenante Emma Lefebvre et le lieutenant Garnier, ils vont démêler le sac de nœuds de cette histoire fictive mais pas trop. Car Le lieutenant Garnier est un flic qui a participé à l’assassinat des trois jeunes ; il sait que la moitié de la cocaïne a disparu ; il sait qui est à la tête du gang. La lieutenante Emma Lefebvre, quant à elle, a été une victime rescapée des attentats de Madrid en 2004 et est très motivée à l’idée de découvrir des terroristes de l’ETA.

En parallèle de cette affaire, nous suivons l’itinéraire de Javier Cruz, ancien membre de la cellule anti-terroriste espagnole, et en posté en France. La distance est faible entre le bien et le mal. Il sait que l’on peut se faire beaucoup d’argent avec la drogue et par la même occasion museler les velléités d’indépendance en inondant le pays basque de cocaïne. Il va utiliser ces 50 kilos à cette fin, en même temps qu’il va investir dans l’immobilier, aidé en cela par de grands pontes français.

Si vous avez lu, si vous avez aimé L’homme qui a vu l’homme, alors vous allez adorer Au fer rouge. Car si ce roman ne se veut pas une suite, il s’inscrit tout de même dans la continuité, dans les mêmes lieux géographiques, dans la même bourbe. Et vers le milieu du livre, on reparle des deux journalistes du précédent opus en dévoilant la fin. Surtout, je trouve que Marin Ledun a trouvé un style, une façon de couper ses intrigues, de pousser ses personnages, de décrire leur psychologie qui fait que ses romans sont passionnants.

Avec ses chapitres courts, cela va vite. C’est un roman d’enquête et malgré cela, cela court à une vitesse folle. Il y a une petite dizaine de personnages et malgré cela, on suit chacun d’entre eux avec une facilité déconcertante. Et surtout, Marin Ledun n’en rajoute pas, son style est d’une efficacité prenante, et on a l’impression que chaque phrase apporte quelque chose à l’intrigue. Bref, il est impossible de lâcher ce roman !

Et puis, même si Au fer rouge semble être une suite, pour moi, c’est surtout le roman où Marin Ledun enfonce le clou. Il va plus loin dans l’intrigue, il va plus loin dans la dénonciation, il va plus loin dans l’horreur. Tous les personnages sont tous bipolaires, flirtant avec les limites, oscillant entre le bien et le mal. Avec Marin Ledun, il n’y a pas d’innocents, seulement des victimes qui, à la fin, sont perdantes. Il clame haut et fort pourquoi et comment dans un pays en guerre la ligne de démarcation entre le bien et le mal a disparu. Et il le fait d’une excellente manière !

J’écrivais sur son précédent roman : « D’ailleurs, de tous ceux que j’ai lus de cet auteur, L’homme qui a vu l’homme est incontestablement le meilleur de son auteur … jusqu’au prochain. » Avec Au fer rouge, Marin Ledun semble avoir trouvé son style, son rythme, son sujet, sa croix. S’il est plus ou moins la suite du précédent, Au fer rouge enfonce le clou de belle manière. C’est passionnant en mieux. Mais où Marin Ledun va-t-il s’arrêter ?

Je me dois de signaler un article que j’ai trouvé sur le Net qui est passionnant chez Eklektika : http://www.eklektika.fr/au-fer-rouge-entretien-avec-marin-ledun-il-suffit-dimaginer-le-pire/

Le cimetière des chimères de Elena Piacentini (Au-delà du raisonnable)

Pour que vous lisiez ce roman, je n’ai pas trouvé d’autre argument que celui-ci : Le cimetière des chimères est tout simplement le meilleur roman policier que j’ai lu ces dix dernières années, avec Guerre sale de Dominique Sylvain. Je pense que cela devrait vous suffire. Si j’ajoute que ce roman a obtenu le Prix Calibre 47 au Festival Polar’Encontre en 2014, ainsi que le prix Soleil Noir 2014 de Vaison La Romaine., cela devrait vous décider

1989. deux jeunes adolescentes Nathalie et Milutka sont inséparables. Même si ce n’est pas encore de l’amour, elles passent toutes leurs journées ensemble, comme deux sœurs jumelles. Quand un programme immobilier projette d’expulser les parents de l’une d’elles, elles décident de fouiller dans les vieux papiers d’une des personnes impliquées dans ce qui ressemble à une rentable affaire immobilière … pour leur plus grand malheur.

2009, Lille. Lors de l’enterrement d’un renommé chef d’entreprise qui s’est suicidé, des coups de feu éclatent. Hervé Podzinsky, célèbre journaliste du cru, en fait les frais. Si celui-ci est surtout connu pour ses photographies, on peut décemment se demander si les personnes visées n’étaient pas plutôt ceux qui assistaient à l’enterrement.

Être à la tête de la Police Judiciaire de Lille quand on est corse n’est pas forcément facile. Mais Pierre-Arsène Leoni a réussi à faire effacer les aprioris. Il habite chez sa grand-mère Mémé Angèle, noue une relation avec la médecin légiste, et est très respecté dans son service. Leoni s’intéresse tout de suite aux pontes qui ont assisté à l’enterrement, dont Vincent Stevenaert, qui est à la tête d’une importante société immobilière, ou bien l’un des grands pontes de la franc-maçonnerie André Kaas.

Surpris, épaté, emballé, passionné par ce roman. Du début à la fin, j’ai été emporté par la narration d’Elena Piacentini, d’une fluidité rare, ses personnages si humains, et son intrigue, ou devrais je dire ses intrigues qui s’entremêlent pour mieux nous embrouiller, et nous mener vers une fin inéluctable. L’auteure utilise un procédé bien connu d’alterner les chapitres d’un personnage à l’autre, et on n’est jamais perdu. Elle se permet même d’insérer des chapitres sur ce qui s’est passé vingt ans plus tôt pour suivre la destinée des deux jeunes filles.

Et de destinée, je devrais parler de funeste destin. Car comme Elena Piacentini nous fait adhérer à ses personnages, c’est d’autant plus dur pour le lecteur de subir certains passages. Et pour le coup, on a droit à de belles bandes de salauds, qui abusant de jeunes gens, qui montant des affaires juteuses sur le dos des subventions d’état, qui poignardant ses propres soutiens, ses propres amis pour le seul attrait du fric. Et tout ce petit monde ne vivant que pour son petit profit est prêt à vendre père et mère pour assouvir son besoin. Ces portraits ne font que remonter l’estime que l’on peut avoir envers Leoni et autres petites gens, qui dans ce roman ne peuvent être que les victimes.

Mais ce roman ne serait qu’un excellent roman policier s’il ne sortait très largement du lot par son style, formidablement littéraire. Et, à la lecture de ce roman, je peux vous dire que Elena Piacentini nous a concocté une superbe œuvre littéraire. Ses expressions, son choix des descriptions, ses dialogues, tout est finement fait, si parfaitement agencé que parfois on ne s’en rend pas compte, et parfois, on relit une phrase pour sa subtile poésie. Je n’oublierai pas les expressions humoristiques typiquement corses de Mémé Angèle et qui permettent d’ajouter de l’humour au propos très noir.

Vous l’aurez compris, c’est à un formidable roman policier auquel je vous invite, écrit de façon magnifique, et dont le propos ne peut qu’interpeler. Tout dans le propos, dans la forme, dans le fond, y est parfaitement maitrisé. Bravo Madame Piacentini, vous avez écrit un superbe roman policier.

Ce roman a reçu un coup de cœur chez l’ami Claude. Ne ratez pas aussi la superbe interview d’Elena Piacentini chez l’ami Concierge Masqué.

Dragon bleu, tigre blanc de Qiu Xiaolong (Liana Levi)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Qiu Xiaolong, depuis Les Courants fourbes du lac Tai que j’avais bien aimé mais que j’avais trouvé naïf dans son propos. Ce roman relance l’intérêt de cette série d’enquêtes réalisées par l’inspecteur Chen Cao, dont c’est le neuvième volume.

Quatrième de couverture :

Stupeur à la brigade des affaires spéciales de la police de Shanghai. Sous couvert d’une promotion ronflante, l’inspecteur Chen est démis de ses fonctions. Après tant d’enquêtes menées contre les intérêts du pouvoir, pas étonnant qu’on veuille sa peau.

Forcé d’agir à distance, inquiet pour sa vie, Chen affronte l’affaire la plus délicate de sa carrière tandis qu’à la tête de la ville, un ambitieux prince rouge et son épouse incarnent le renouveau communiste. Alors que dans les rues résonnent les vieux chants révolutionnaires, ambition et corruption se déclinent plus que jamais au présent.

Avec une amère lucidité, Qiu Xiaolong réinterprète à sa manière le scandale Bo Xilai qui secoua la Chine en 2013.

Mon avis :

C’est un roman un peu particulier, au sens où il n’y a pas de meurtres, ni d’enquête policière à proprement parler. En fait, l’inspecteur Chen a reçu une promotion, il est nommé directeur de la réforme judiciaire. C’est un titre qui sonne comme le glas d’une carrière pendant laquelle il a titillé les personnages les plus importants de Chine. Mais à force de dénoncer les travers de la société chinoise, on finit par gêner.

Chen a donc pris acte de sa nomination, et est en congés pendant une semaine pour s’occuper de la tombe de son père. Outre sa paranoïa car il pense être à tout moment espionné ou suivi dans la rue, il cherche la raison de son éviction parmi les dernières affaires dont il a la charge. Et cette intrigue permet à Qiu Xiaolong de montrer avec brio combien la société chinoise s’éloigne de ses idéaux.

Certes, l’intrigue avance lentement, mais c’est pour mieux s’arrêter sur tous les aspects, comme un touriste qui se baladerait dans les rues et trouverait à chaque fois qu’il jette un œil à droite ou à gauche des raisons de s’horrifier de ce que son pays est devenu. Du prix du terrain au cimetière qui est tellement élevé qu’il faut être riche pour s’acheter une concession pour la tombe d’un proche à la nourriture bourrée d’hormones voire impropre à la consommation pour que des Gros-Sous puissent se faire plus d’argent sur le dos des pauvres gens, la situation est éloquente.

Etrangement, le style est distant et pas du tout révolutionnaire ou revendicateur. Qiu Xiaolong se contente de nous montrer une situation à propos de laquelle il ne peut rien, et qui ne risque pas de changer, puisque la corruption atteint tous les étages de la société. Et ce qui m’a le plus plu, c’est quand Chen contacte ses amis, d’anciens policiers, et qu’il montre leur honnêteté par rapport aux jeunes cadors, qui ont pris le pouvoir pour l’argent qu’ils peuvent en tirer. En fait, le décalage entre le peuple et les hautes personnalités est remarquablement bien montré et d’autant plus frappant par la manière qu’a l’auteur d’amener son intrigue.

Avec des personnages à la recherche de toujours plus d’argent, quitte à mettre en danger son prochain, Chen trouve refuge dans la poésie et de nombreux passages s’opposent aux différents scandales tels ces porcs morts de maladie qu’un Chinois a racheté à bas prix pour en faire des saucisses qu’il revend à des supermarchés.

Et quand Qiu Xiaolong dit que « la vie en Chine est encore plus invraisemblable que dans ses romans », cela fait peur, très peur. Dragon bleu, Tigre blanc fait partie des bons opus de cette série avec Mort d’une héroïne rouge et Le très corruptible mandarin.

Les rues de Santiago de Boris Quercia (Asphalte)

Attention ! Coup de cœur !

Ce roman a été encensé par Bernard Poirette, qui tient la rubrique C’est à lire le samedi matin à 8H20 sur RTL, disant que c’était un pur joyau noir et à partir de ce moment là, il me fallait forcément le lire.

Quand j’ai ouvert le livre, je me suis aperçu que le premier chapitre faisait quatre page et ne comprenait qu’un seul paragraphe. Et là, je me suis dit que ça allait être une mauvaise pioche … jusqu’à ce que je le commence. On y lit à la première personne la planque de Santiago Quenones, sous une voiture qui attend un gang de braqueurs. Il est mal placé, est serré, stressé et a des crampes. Il a peur, et ne veut pas tuer quelqu’un aujourd’hui. Puis, il pense à sa compagne Marina qui, à cette heure matinale, doit se lever, aller à la douche, pour aller travailler. Puis, tout s’accélère. Les braqueurs sortent, une course poursuite s’engage. Mais la distance est trop grande, il va falloir utiliser son flingue. Doit il tirer dans les jambes, ou dans le bras. A cette distance, c’est risqué. Et dire que Marina ne se doute de rien ! Dans une ruelle, il tire et atteint le braqueur au cou.

Au bout de quatre malheureuses pages, le décor est planté. Le personnage principal est bigrement humain, réel, et le lecteur que je suis, finit ce premier chapitre à bout de souffle, épuisé par la course imposée par Boris Quercia. Et cela va durer cent cinquante pages, serrées comme un expresso. Avec un style expressif et efficace, Boris Quercia parvient à nous plonger dans le quotidien des Chiliens, mais aussi dans le quotidien des policiers. Et cela marche parce que l’on croit à ce personnage, on s’attache à lui, et on a envie de le suivre.

De toute évidence, Boris Quercia a lu les auteurs américains, les plus grands d’entre eux, et il a transposé leur univers dans le sien, mais il s’est surtout approprié les Hard-Boiled, leurs intrigues, leurs personnages, leur univers, tout en se démarquant par son univers propre et son style. L’ensemble est une formidable réussite, où, outre Santiago, on y rencontrera une femme fatale, des tueurs qui en veulent à Santiago, des pourris de toutes sortes.

S’il n’y avait que cela, ce serait un très bon polar. Là où il dépasse le genre, ou du moins, là où il se démarque, c’est dans les petites remarques subtiles sur l’état de la société chilienne, qui font que ce roman devient fort. De la violence continue à laquelle les habitants sont obligés de s’habituer et de s’adapter à la corruption généralisée, tout cela est passé en revue dans l’intrigue sans que cela ne soit réellement le sujet premier du roman. Un exemple : il est hallucinant que les policiers soient réduits à de la chair à canon, voire même à des cibles pour des tueurs qui peuvent trouver leurs armes chez le marchand du coin.

Encore une fois, les éditions Asphalte ont découvert un formidable auteur, qui nous écrit là un formidable premier roman noir, un vrai polar condensé, comme on aimerait en lire plus souvent. Je n’aurais qu’un conseil, allez dans une librairie, lisez le premier chapitre et vous tomberez sous le charme de cette plume exceptionnelle. Bernard Poirette sur RTL disait : « Ça fait du bien de lire ça : court, net et sans bavure, c’est un petit bijou tout noir venu de l’autre bout du monde. » Je n’ai qu’une chose à ajouter : C’est une petite perle noire à ne pas rater. Coup de cœur !

Les courants fourbes du lac Tai de Qiu Xiaolong (Points seuil)

Voici une lecture dans le cadre du prix du meilleur polar organisé par les éditions Points, et une retrouvailles avec l’inspecteur Chen dont j’avais beaucoup aimé Le très corruptible mandarin.

L’inspecteur principal Chen Cao est en vacances. Son ami l’ancien secrétaire général du comité de discipline du parti Zhao, maintenant à la retraite, lui a proposé de passer une semaine dans un centre de luxe réservé aux cadres du parti à Wuxi, à proximité du lac Tai. Aucune affaire n’étant urgente à Shanghai, il avait accepté, en l’échange d’une étude manuscrite sur le coin.

Chen va vite apprécier ce coin idyllique et se promener aux abords du parc de la tête de tortue, pour atterrir dans une petite gargote, chez un dénommé Wang où il va déguster des spécialités locales. Puis, il va rencontrer Shanshan, belle comme le jour, qui travaille dans l’usine chimique toute proche. Elle lui présente la situation locale, bien peu reluisante, puisque l’amélioration de la rentabilité de l’usine a augmenté considérablement la pollution du lac Tai.

Le lendemain, le directeur de l’usine est assassiné. En tant que responsable de l’environnement, Shanshan est rapidement questionnée et arrêtée. Chen, qui ne veut pas prendre part à l’enquête, rencontre le policier Huang et va, en sous main, chercher à innocenter celle pour qui son cœur est en train de fondre.

Pour ceux qui cherchent un bon roman policier, il faut lire l’œuvre de Qiu Xiaolong et en particulier celui-ci qui est très bien construit et qui regorge de fausses pistes en tous genres. De la femme à l’amante (appelée petite secrétaire) en passant par les futurs successeurs ou ceux qui ont beaucoup à gagner de la privatisation de l’usine, les fils de l’intrigue sont difficiles à dénouer à souhait.

Pour ceux qui cherchent une vision de la Chine de l’intérieur, il faut lire Qiu Xiaolong, qui nous montre les rapports entre les différentes personnes, les coutumes, les repas, les dialogues, le respect entre les gens, les droits des cadres comparés aux petites gens, les conséquences d’un capitalisme sauvage au détriment de la nature au travers de personnages attachants.

Qiu Xiaolong, même s’il traite d’un sujet à la mode, nous montre avec sa poésie habituelle (Chen écrit des poèmes en parallèle de l’enquête) une situation locale, que l’on peut facilement généraliser au pays entier et avoir peur des conséquences pour le monde. Comme d’habitude, c’est très bien fait, et c’est un vrai plaisir à lire et ça donne bigrement à réfléchir.

L’honorable société de Dominique Manotti & DOA (Série Noire Gallimard)

Ça y est, je m’attaque enfin à ce roman tant attendu, issu de la rencontre entre deux grands auteurs français de romans noirs. Le résultat est à la hauteur de l’attente, c’est un très bon roman.

Nous sommes en pleines élections présidentielles. Trois jeunes gens piratent le microordinateur de Benoît Soubise à distance. Ils ont accès à son contenu ainsi et visualisent son appartement via la webcam. Soubise doit rejoindre sa maîtresse, quitte son appartement, mais il a un accident de voiture sur le trajet. Il revient chez lui et surprend des voleurs chez lui. L’affrontement aboutit au meurtre de Soubise et les trois jeunes assistent à l’événement en direct. Ils l’enregistrent sur une clé USB et décident de disparaître.

La brigade criminelle, sous la férule de Pétrus Pâris, constate que l’ordinateur de Soubise a disparu. Ils s’aperçoivent que Soubise, officiellement ingénieur pour un sous-traitant d’AREVA, est en fait officier de police aux Renseignements Généraux. De même, la maîtresse de Soubise, s’avère être la directrice juridique de PRG, le numéro un mondial du BTP. Cette première place lui a été facilitée grâce aux contrats dans le domaine nucléaire.

Evidemment, les deux candidats sont impliqués dans cette affaire, plus ou moins directement. Guérin, le candidat de la droite, a fait de grosses promesses aux industries du BTP en cas de succès aux présidentielles. Quant à Schneider, le challenger, il a par le passé eu des contacts avec les milieux écologistes. Pâris va devoir démêler cette affaire quitte à fourrer son nez là où il ne faut pas.

Écrire un roman à quatre mains n’est pas chose aisée. Il y a un risque de voir des dissonances dans l’intrigue, des passages écrits avec un style différents, des aberrations. Mais comme les sujets traités par Dominique Manotti et DOA sont proches, le livre a une cohérence qui fait que les quatre mains n’en deviennent plus que deux.

Aux analyses des luttes pour le pouvoir apportées par Dominique Manotti, vient s’ajouter l’art de DOA pour décrire les sous marins, ceux qui oeuvrent sans qu’on le sache. Il y ajoute un certain sens du rythme, là où Manotti excelle dans les dialogues qui claquent. Ne venez pas chercher dans ce roman des descriptions de lieux ou de personnages longues de plusieurs paragraphes. Ici, une phrase suffit. Le mot d’ordre, c’est l’efficacité.

Et ça marche super bien. L’intrigue se lit très rapidement, on suit les personnages un par un sans difficulté (et il y en a beaucoup !), et on se prend à penser que le sujet est des plus plausibles, voire on se demande si tout n’est pas vrai. Parfois, on se dit que certains fils de l’intrigue sont faciles, mais on est vite repris dans le rythme par la suite. Pour ceux qui ne connaissent pas le monde de ces deux auteurs, ce roman en est une excellente introduction, pour les autres, ils auront l’impression d’être dans un domaine connu et comme toujours c’est de la belle ouvrage.

Apportez moi Octavio Paz de Federico Vite (Moisson Rouge)

Voici un petit roman fort distrayant, édité chez Moisson rouge, une petite maison d’édition qui sort toujours des romans intéressants. En voici donc le sujet :

Le jeune Rogelio est mort accidentellement dans sa salle de bains. C’est en tous cas ce que raconte sa mère aux flics. Le commandant Ojeda qui rêve depuis tout jeune de devenir un grand écrivain, voit là l’occasion d’écrire son premier roman. Il va donc inventer un crime crapuleux, faisant une fausse déposition de la veuve Polkon, qui est bien vite accusée du meurtre de son fils.

Seulement, le commandant Ojeda n’est pas très sur de lui. Alors, il s’arrange pour enlever le poète Octavio Paz pour qu’il écrive, relise et corrige son premier roman. Le célèbre poète voit là l’occasion de voler le livre du commandant et de publier son premier roman.

Afin de bien apprécier ce roman, bourré de références mexicaines, il faut savoir que Octavio Paz a été Prix Nobel de Littérature et que sa veuve a obtenu que ce roman soit retiré des ventes au Mexique. Car il est clair que ce roman a du faire un sacré scandale là bas, tant le ton y est drôle, plein d’humour noir et légèrement déjanté.

Dans ce roman, aux chapitres courts et aux descriptions succintes, tout le monde y passe. C’est la foire aux dénonciations, de fausses preuves fabriquées par les policiers à la course aux unes affriolantes des journaux, tout y passe. Et le ton est résolument décalé, loufoque, sans autre psychologie que les actes des différents protagonistes.

Au bout du bout, c’est bien Octavio Paz qui est visé. Et comme je ne connais pas l’œuvre de ce poète, je ne peux juger de la portée de l’insulte faite avec ce livre. Je ne peux qu’imaginer combien cela a du eu choquer certains, faire rire d’autres. Pour moi, du coup, ce roman fut une bien agréable lecture très drôle.