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La patience de l’immortelle de Michèle Pedinielli

Editeur : Editions de l’Aube

Après Boccanera et Après les chiens, Ghjulia fait son retour pour une enquête plus personnelle, donc plus touchante, et marque aussi un retour dans sa région natale, la Corse du Sud, sauvage, taiseuse, ancrée dans ses traditions. Impressionnant !

Dan, son compagnon, réveille Ghjulia Boccanera dit Diou pour lui annoncer que le commandant Joseph Santucci dit Jo l’attend dans le salon. Dans une autre vie, Jo et Diou ont vécu ensemble. Jo vient l’informer de la mort de Letizia. Son corps a été retrouvé dans le coffre de sa voiture à laquelle on a mis le feu. Pour parfaire l’horreur, l’assassin lui avait tiré une balle dans la gorge.

Letizia est la nièce de JO, la fille de sa sœur Antoinette. Elle était journaliste présentatrice sur France 3 Corse, était tout le temps dynamique et enjouée. Diou a connu Letizia depuis sa naissance, se rappelant ses premiers instants, où l’air a la teneur du coton, où l(atmosphère sent le bébé, les couches de bébé, les lotions de bébé, sa petite tête venue se lover dans le creux de son bras.

Jo a besoin de Diou pour le soutenir lors de l’enterrement, mais aussi d’enquêter en parallèle de la gendarmerie pour connaitre le nom de l’ignoble coupable. Rien ne laissait penser que cette jeune femme, journaliste devenue présentatrice, mariée à Jean Noël Paoli, journaliste aussi, finirait carbonisée dans un coffre de voiture, laissant derrière elle sa petite Maria Stella. Diou doit revenir sur sa terre natale, abandonner Nice et son environnement urbain pour la campagne aride de la Corse du Sud, l’Alta Rocca.

Bien que La patience de l’immortelle soit la troisième enquête de Diou, ce roman peut se lire indépendamment des deux autres. Tout est présenté dès le premier chapitre dans un contexte plombant, parsemé de quelques souvenirs qui mesurent la grandeur du drame. Car même si Diou est du genre rentre-dedans, la disparition de Letizia sonne comme un coup de semonce, la touchant dans ce qu’elle a de plus cher, la famille, le clan.

Michèle Pedinielli, malgré son style sec et son humour cynique, ne peut laisser échapper des mots justes pour faire ressortir le chagrin et les larmes envers cette jeune femme, abattue comme un vulgaire animal. Derrière des décors fantastiques de terre sèche, parsemés d’oliviers pour certains centenaires, se cachent des secrets que personne ne veut dévoiler, car les problèmes se règlent avant tout à l’intérieur du clan.

D’ailleurs, quand on rencontre quelqu’un, on ne vous demande pas d’où vous venez, mais de quelle famille vous êtes issus. Comme le sujet aurait pu être délicat à traiter, comme il aurait pu verser dans le ridicule quand il touche au plus proche de nos racines, et comme les scènes deviennent irrésistibles de tristesse quand c’est bien écrit. Le chapitre trois, qui montre l’enterrement de Letizia est à ce propos terriblement émouvant, car d’une justesse incroyable.

Diou va donc louvoyer entre famille et habitants, essayant d’arracher quelques mots, une explication auprès de gens taiseux, méfiants, qu’elle finira par nous rendre attachants. En découvrant que Letizia tenait un blog pour publier ses enquêtes refusées par France 3, elle va découvrir des trafics, comme autant de mobiles pour ce meurtre … jusqu’au dénouement final, inattendu, brutal, horrible que l’auteure a la grande intelligence de nous placer en face des yeux en nous plaçant en juge. Mais comment peut-on prendre position face à un tel dilemme ?

Nozze Nere [2] de Jérôme Sublon

Editeur : Les éditions du Caïman

Mais pourquoi donc ai-je attendu si longtemps avant de lire la deuxième partie de Nozze Nere ? Je vais vous le dire pourquoi : Je suis un pur imbécile ! Si dans le premier épisode, nous avions droit à une enquête palpitante et bien écrite, cette deuxième partie est un véritable feu d’artifice. Inutile de vous préciser que je vous conseille très fortement de lire le premier avant d’attaquer le deuxième. Car même si on a droit à une liste des personnages du premier tome, ce que vous n’êtes pas obligé de lire, les deux personnages de flics Francesco Falcone et Aglaëe Boulu sont de retour et l’auteur part du principe que les lecteurs les connaissent déjà. Bref, achetez directement les deux romans, et de préférence sur le site de l’éditeur.

Dans le premier épisode, la mort du plus jeune sénateur de France pendant son mariage a fait grand bruit. Francesco Falcone et Aglaëe Boulu ont fait équipe pour trouver un coupable … qui a réussi à s’évader. Aglaëe retourne donc en métropole, amère, mais supervisera la traque. Mais elle est obligée de revenir sur l’île.

Pendant ce temps là, Séréna Mandiloni discute avec son témoin et meilleure amie Solène pendant le mariage de celle-ci. Georges Durou est chargé de surveiller Séréna mais se laisse distraire par une jeune femme. Soudain, il s’aperçoit qu’elle a disparu et la retrouve dans le parc, morte. Sur son corps, on découvre une montre à gousset. Peu de temps après, on découvre qu’elle a été empoisonnée avec le même poison que le défunt sénateur.

Lors de la fouille de l’appartement, Falcone et Aglaëe découvrent un dossier épais et une photo. Séréna était la fille de Francis Mandiloni, un célèbre flic qui avait réussi à déjouer le casse des frères Nonni au casino de Cannes. Les jumeaux Nonni étaient recherchés pour de nombreux casses et Francis avait une information en or. Malheureusement, lors du casse, l’un des frères est tué, et le deuxième se vengea en abattant Francis Mandiloni dans un parking.

Retenez bien ce que je vais dire. Ce résumé couvre les 30 premières pages, seulement. C’est vous dire la vitesse à laquelle va se dérouler ce roman, avec sans arrêt, des événements, des retournements de situation, des morts à tous les coins de rue, sans aucune logique apparente, jusqu’à ce que la solution se dévoile avec une logique implacable qui fait froid dans le dos.

Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus !

J’ai retrouvé toutes les qualités que j’avais aimé dans le premier : une maitrise totale de l’intrigue … et pourtant elle est compliquée et il y a des dizaines de personnages dans cette histoire. Des dialogues percutants et d’une efficacité incroyable. Et une histoire qui, si elle n’est pas vraie, nous montre un pan de cette île et du code d’honneur et de fierté des Corses. Ajoutez à cela des paysages magnifiques qui servent de décor et vous aurez un cocktail non seulement détonnant mais explosif !

Je tiens juste à signaler que l’auteur a pris le parti dans son roman de laisser la parole à des personnages secondaires, racontant des événements du passé et que je suis resté ébahi de la maitrise et de la facilité avec laquelle ces « mini nouvelles » étaient insérées dans l’histoire globale mais aussi du fait qu’elles pouvaient former une histoire à part entière. Bref, c’est de la belle ouvrage et un roman bigrement passionnant !

Disparu de Didier Jung

Editeur : Editions Territoires Témoins

Plus je lis de romans de cette maison d’éditions, et plus je l’aime. Que ce soient Léo tout faux de Claude Charles ou bien Amnésie de Serge Radochévitch, on y retrouve des façons d’aborder une intrigue toujours originales. Sous des couverts d’enquête classique, ce roman ne sort pas de cette règle.

2 juillet 1993, La défense. Carole assiste en tant qu’ingénieur à une réunion réunissant les sociétés qui participent à la construction d’une centrale à Hong Kong. L’homme qui entre dans la salle de réunion ne lui est pas inconnu : c’est son ancien petit ami, Alain Rocher. Ils se sont perdus de vue il y a 16 ans.

Depuis ils ont fait leur vie, avec pas forcément avec de la réussite. Alain est père de deux enfants et divorcé. Carole s’est mariée aussi mais son mari Jean-Marc a disparu trois ans auparavant. Alors qu’il travaillait pour une banque à Strasbourg, il a brusquement démissionné et disparu sans laisser de trace.

Alain recevait parfois des coups de fil de Jean-Marc puisqu’ils étaient amis. Il réalise qu’une expression de celui-ci lui donne une piste pour le retrouver. En effet, il lui a dit « vouloir prendre le maquis » et Alain a tout de suite l’idée qu’il est allé se cacher en Corse. Et comme il connait quelqu’un qui est allé prendre sa retraite là bas, il convint Carole de tenter sa chance de le retrouver. Alain appelle donc l’ancien commissaire Morazzani.

C’est un polar classique auquel nous avons à faire avec ce roman de Didier Jung. Et malgré qu’il s’y passe pas mal de choses, le format est court, puisqu’il ne fait que 150 pages. Et comme ce n’est pas le premier roman de l’auteur, loin de là, l’ensemble respire la sérénité avec une belle efficacité dans le style et les dialogues.

Par moments, nous allons revenir voir Carole et Alain, dans des scènes qui vont jeter le doute dans nos esprits. Finalement, cette affaire n’est peut-être pas aussi simple qu’il n’y parait … Carole se contredit, Alain a des doutes, voire en dit bien peu … Tout le suspense est dans le non-dit qui alterne avec l’enquête de Morazzani, sorte de détective privé du cru.

Et d’ailleurs, ces chapitres là nous font voyager en Corse. Et ces passages là sont remarquables. Clairement, l’auteur nous fait aimer cette ile et ses habitants, en étant remarquablement juste mais aussi en écrivant des descriptions qui font tout simplement rêver. Et comme Morazzani est doué, il arrive à faire parler des gens plutôt réputés pour respecter la loi du silence. Assurément, ce roman fait office de belle publicité pour l’île de beauté. Et ce roman se réserve même le droit de nous surprendre avec un dernier chapitre qui nous prend à revers. Une lecture bien agréable en somme, au moment de préparer ses vacances.

 

Nozze Nere [1] de Jérôme Sublon (Editions du Caïman)

Message pour chaque visiteur de ce billet : je vous demande instamment de lire cet avis jusqu’au bout … et je vous remercie.

A priori, la petite indication [1] a le don d’intriguer. En lisant les avis des copains et copines blogueurs, cette histoire est en fait en deux tomes. Et quand j’ai lu ça, j’ai été à la fois intrigué et inquiet. Car, pour un lecteur, comment lui donner envie de lire un roman tout en sachant qu’il n’aura la fin que dans plus de six mois ? Bref, c’est un pari sacrément osé de la part de l’auteur, mais aussi des éditions Caïman que d’opter pour une sortie coupée en deux.

C’est donc avec mon air Mauvaise Humeur, genre pas convaincu du tout, prêt même à lire les 100 premières pages avant d’arrêter, que j’ai ouvert le livre. Et, de fait, on se retrouve avec un personnage religieux, déclamant des psaumes avec l’origine du livre d’où il les a trouvés, qui se permet de tranquillement trucider son prochain, sous le fallacieux prétexte qu’il est sur Terre pour sauver les pauvres âmes égarées.

Outre que j’ai été attiré par cette écriture, à la fois belle et précise, mon esprit dubitatif s »est renforcé. En gros, la question : « Mais qu’est-ce que c’est que ce binz ? » a commencé à poindre. Pour le deuxième chapitre, changement de décor : Scène de mariage, présentation d’un personnage connu, reconnu, estimé, vénéré, respecté, j’ai nommé le plus jeune sénateur français. Paul Terraré se marie et pour l’occasion, il a convié quelques centaines de connaissance, moins pour étaler sa joie que pour démontrer sa puissance. La fête bat son plein, jusqu’au couac, car il en faut bien un : Le sénateur s’écroule, mort, vraisemblablement victime d’une crise cardiaque.

Après ce chapitre extrêmement bien fait, nous voilà avec la présentation du commandant Francesco Falcone, personnage central de l’intrigue, et de son équipe dont Teter, sorte d’ours des cavernes mais aussi génie informatique, Ortis qui est le contraire de Teter, génie des interrogatoires ; Martin Pronelli qui est la force indestructible du groupe, génie des arts martiaux ; Si la forme me semble maladroite car l’auteur les présente les uns après les autres, c’est fait de telle manière qu’ils sont tous quatre facilement identifiable.

Tout débute réellement dans le chapitre quatre. Et c’est là que tout décolle. Car après avoir positionné ses personnages, Jérôme Sublon déroule son histoire, à la fois avec beaucoup de rebondissements et nouvelles pistes, mais aussi avec des dialogues que je qualifierai de brillants voire de géniaux. Et c’est à partir de ce moment que j’ai connu un véritable problème : je suis devenu accro à cette histoire, à ses personnages, revenant sans cesse à ce roman pour en savoir un peu plus.

Quand l’auteur nous introduit Aglaëe Boulu, que Francesco Falcone est obligé d’associer à l’enquête suite aux pressions du ministère, cela donne de véritables scènes où les répliques fusent, où l’humour et la dérision sont omniprésents. Bref, vous l’aurez compris, j’ai pris un plaisir fou à lire cette histoire, arrivant à la page 262 sur cette mention : Nozze Nere [2] de Jérôme Sublon paraitra aux éditions du Caïman en mars 2016.

Alors je voudrais adresser un petit message à M.Jérôme Sublon et aux éditions du Caïman : Messieurs, vous n’avez pas le droit de nous raconter une histoire, comme ça, l’air de rien, et alors que plein de mystères sont ouverts, alors que je me pose plein de questions, ça s’arrête comme ça ! Non mais, franchement, comment je vais attendre jusqu’en mars 2016, moi ? Vous y pensez, vous, à la santé mentale de vos lecteurs ? C’est cruel !

Un petit jouet mécanique de Marie Neuser (L’écailler)

Après le grinçant et controversé Je tue les enfants français dans les jardins, voici la dernière production de Marie Neuser, qui démontre que cette auteure est indéniablement douée par son univers noir et sans concession.

Il semblerait que l’univers des jeunes soit à l’honneur en ce moment ; du moins, c’est mon impression au vu de mes lectures récentes. Et la période de l’adolescence est une charnière, un moment bien particulier de passage de l’enfance à l’âge adulte. Le roman s’ouvre sur Anna, une jeune femme qui retourne dans la maison familiale d’Acquargento, en Corse. Elle se rappelle cet été maudit, quand elle avait 16 ans, ses moments de solitude, de lassitude, et l’arrivée de sa sœur Hélène.

Car, Anna a toujours mal vécu l’écart d’âge avec Hélène, ces 14 années qui ressemblent à un rempart infranchissable. De même, Hélène a toujours été adorée par ses parents, là où Anna s’est sentie délaissée, comme le vilain petit canard. Et comme il est facile de s’enfermer dans une culture cinématographique ou musicale qui parle de ce qu’elle ressent, mais a du mal à identifier, et que ses parents dénigrent. Comme il est facile de s’isoler, de foncer dans sa chambre à écouter au casque Nick Cave ou les Cure.

Mais comme il est difficile de comprendre les autres, d’ouvrir les yeux devant les attitudes des « grands ». Que c’est compliqué de comprendre sa mère si attentionnée envers la fille de Hélène, Léa qui a un an, et pourquoi son père semble si absent en laissant tout faire, pourquoi Hélène agit-elle si bizarrement envers sa fille, au risque de lui faire prendre de réels dangers, pourquoi les hommes la regardent-ils sur la plage ? Autant de questions restées sans réponses auxquelles d’ailleurs il n’y a peut-être pas de réponses.

Anna subit ce que Baudelaire a si bien décrit, l’Ennui avec un grand E. Elle assiste aux futilités des uns, aux actes inutiles des autres. Anna regarde le monde comme si elle était spectatrice, se découvrant pas tout à fait femme, mais ressentant un sentiment inconnu d’elle, un attrait inédit envers un petit être sans défense, qu’elle ne comprend pas, qu’elle pense être de la pitié, puis un sentiment d’amusement, avant de devenir de l’amour filial.

Vous l’aurez compris, ce roman est un magnifique portrait d’une adolescente mal dans sa peau, qui va trouver son salut dans sa nièce, mais l’intrigue est et restera noire. Marie Neuser va suivre son personnage d’un seul point de vue, totalement subjectif et sans jamais en rajouter. C’est magnifique de sensibilité, de pureté, d’intelligence, un portrait sans concession, sans forcément juger les différents personnages.

C’est aussi un roman écrit à la deuxième personne, avec un « vous » obsédant, dérangeant, énervant parfois, provocant ; ce « vous » qui force le lecteur à se mettre à la place de Anna, qui donne l’impression de se retrouver devant un tribunal, devant des juges sans pitié. Je me suis d’ailleurs posé la question si le roman n’aurait pas été plus direct, plus frappant s’il avait été écrit à la première personne du singulier.

N’allez pas y chercher de suspense quant à l’issue de l’intrigue, elle va être dramatique. N’allez pas non plus y chercher une quelconque leçon de morale, ou la moindre piste vers un avis ou une opinion. Par contre, je suis resté époustouflé par la justesse des sentiments exprimés, par l’acuité de la psychologie d’Anna, tantôt aveuglée par ses doutes, tantôt ébahie par la beauté des paysages corses. Avec ce deuxième roman, Marie Neuser frappe fort et ne laisse aucun doute quant à son énorme talent à construire des intrigues incroyablement noires et fortes au travers de la vision subjective de personnages torturés. Un des romans à ne pas rater pour cette rentrée littéraire 2012.

Vous trouverez un excellent article chez l’amie Jeanne ici.