Archives du mot-clé coup de cœur

La frontière de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attention, coup de cœur !

Eh bien voilà, il fallait bien que le cycle consacré à Art Keller, policier de la DEA (Drugs Enforcement Agency) arrive à son terme. Ce cycle est une trilogie, qui a commencé par la Griffe du chien, s’est poursuivie avec Cartel pour se terminer avec La frontière. Trois romans pour suivre un personnage hors-norme, mais surtout pour décrire et nous expliquer comment le trafic de drogue s’est développé, à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible de lutter contre un tel monstre.

Trois romans, mais aussi trois reportages, trois documents indispensables pour comprendre un large pan de notre vie d’aujourd’hui. Comment tout cela a commencé, quelles décisions ont été prises, quelles ont été leurs conséquences et les désastres humains que nous ramassons aujourd’hui. Ces trois romans, ces trois coups de cœur pour moi, sont des œuvres que nous devrions être obligés de lire, pour mieux comprendre, même s’ils sont avant tout centrés sur les relations mexico-américaines.

C’est en 2007 que sort La griffe du chien, chez Fayard avant de paraître au format poche aux éditions Points. C’est lors de cette dernière sortie que Jean-Bernard Pouy en fait l’éloge. Commence alors pour ce roman, un succès de bouche à oreille (qui continue d’ailleurs) car on n’a jamais lu un tel roman avec un tel souffle, une telle volonté de démontrer tous les aspects du trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Personnellement, pour l’avoir lu pendant les fêtes de fin d’année 2008, je me rappelle avoir été littéralement happé par l’ampleur et l’ambition (réussie) de ce livre, qui figure dans mon Top10 de tous les temps.

Simple officier de douane à la DEA, Art Keller va voir se développer le trafic de la cocaïne. La mort de son équipier va le forcer à se lancer dans une croisade personnelle contre le clan Barrera, clan qui de son coté va tenter d’éliminer les concurrents en créant La Federacion. En mêlant les événements réels avec des personnages fictifs, Don Winslow montre l’ascension terrible et inéluctable d’un cartel, ainsi que l’implication de la police, de l’armée, des gouvernements et de la religion. Ce roman, qui couvre la période allant de 1975 à 2004, c’est juste un roman incroyable tant il est juste, vrai, lucide, violent et courageux dans ses dénonciations. Don Winslow aura mis 8 ans à l’écrire et semble prendre ce sujet comme sa propre croisade, à l’instar de son personnage principal.

En septembre 2016, débarque aux éditions du Seuil (et début 2018 aux éditions Points), Cartel, la suite de la Griffe du chien, suite que l’on n’attendait pas. Dans une interview, Don Winslow a vu la guerre civile se dérouler devant ses yeux effarés au Mexique. Il ne pouvait pas la passer sous silence et se lance dans sa deuxième croisade, Cartel, qui va balayer la période de 2004 à 2012. Comme le Mexique qui plonge dans une véritable guerre civile, le roman nous montre comment les différents cartels vont se livrer une guerre de territoire sans merci, en tuant, découpant et affichant les membres du clan ennemi.

Art Keller est obligé de reprendre du service quand Adan Barrera s’évade de sa prison mexicaine. Et Art Keller pense que puisque son pays ne veut rien faire, il ira mener sa guerre sur le propre terrain des cartels, au Mexique. D’une violence insoutenable et basée sur des faits véridiques, ce roman se transforme en livre de stratégie de guerre sans jamais être ennuyeux ou pompeux. Au contraire, comme dans le précédent roman, Don Winslow place les hommes et les femmes au centre de l’intrigue et transforme ce qui aurait pu être un roman gore en un plaidoyer d’une force incroyable pour tous ceux qui souffrent, qui subissent les conséquences du trafic de drogue.

Quelques mois après la sortie de Cartel en France, on a appris que Don Winslow écrirait un troisième et dernier tome dédié à la vie d’Art Keller. Et nous, fans de son personnage, étions prêts à attendre, à être patients. Avec une certaine fébrilité, je ne vous le cache pas. Comment faire aussi bien, voire dépasser les deux premiers volumes ? La tâche semblait impossible mais impossible n’est pas Winslow, surtout quand il s’attaque à son sujet de prédilection. Et ce troisième et dernier tome clôt de façon admirable et grandiose une trilogie inédite qui fera date dans le monde du polar voire dans le monde de la littérature tout court.

La frontière commence en 2012, juste après Cartel et la réunion des cartels au Guatemala, qui s’est terminée dans un bain de sang. Il décide de mettre un terme à sa carrière et de retourner à ses racines à commencer par retrouver sa femme mexicaine Marisol. Alors qu’Obama vient de se faire réélire, le sénateur O’Brien lui propose la direction de la DEA, proposition qu’il va accepter, en pensant pouvoir continuer son combat personnel contre le trafic de drogue.

Du Guatemala, personne n’a de nouvelles d’Adan Barrera et on n’a pas retrouvé son corps. Partout au Sinaloa, des affiches affirment « Adan Vive ». L’absence du chef incontesté des cartels donne lieu à des doutes puis à une guerre de succession entre les différents prétendants. Alors que le Mexique semblait acquérir une forme de calme, l’horreur va à nouveau ensanglanter ce pays.

En suivant le trajet d’Art Keller, Don Winslow a voulu aussi montrer tout ce qui a été fait (ou pas) contre le trafic de drogue. Dans La guerre du chien, il montrait comment la lutte contre le communisme était prioritaire sur le trafic de drogue, quitte même à favoriser les cultures pour financer la lutte contre les factions rouges, impliquant la CIA mais aussi les gouvernements mexicain et américain. Et l’ascension d’Art Keller dans l’organigramme de la DEA lui permettait de découvrir les parties impliquées, jusqu’aux religieux qui bénissaient ce travail des champs qui nourrissait les pauvres.

Dans Cartel, Art Keller a cru que pour abattre le trafic de drogue, il fallait abattre les chefs de cartel. Don Winslow nous a donc décrit un pays en proie à un massacre permanent, à la fois d’un point de vue stratégique et à la fois d’un point de vue humain. Car la force des deux romans qui suivent La griffe du chien est de placer les humains au cœur d’un combat qui les dépasse. Cartel, roman de guerre autant que roman désespéré, s’avère un roman des cimes, tant Don Winslow n’a jamais atteint un tel sommet de violence ni de dénonciation des politiques (le terme est au pluriel et c’est volontaire).

Avec La frontière, Art Keller ne peut que s’avouer vaincu. Quand un chef est abattu, il est remplacé par un autre. La drogue ne cesse d’affluer dans le pays (les USA). Et comme les médicaments y sont chers, les cartels vont proposer des médicaments opioïdes moins chers et donc exploser le marché auprès de tout le monde, y compris ceux qui ont peu d’argent. C’est le retour en force de l’héroïne. Art Keller ne voit plus qu’une solution : s’attaquer à l’argent de la drogue et à son blanchiment.

Don Winslow (pardon, Art Keller) va donc nous montrer avec tout son art et son génie, comment cet argent sale va inonder les marchés, prendre des parts dans des sociétés ou des immeubles sans que cela se voit. Il démonte tous les mécanismes et démontre même comment Donald Trump (pardon, John Dennison) est arrivé à se faire élire à la présidence. Il semble que rien ne puisse arrêter Don Winslow dans sa croisade, et ce roman va tout enfoncer, les portes ouvertes (quand il s’agit d’informations connues) que des portes fermées que l’on espère imaginées par l’auteur.

Ce roman, comme les autres, ne laisse pas de coté la bataille de chefs au Mexique, alternant les points de vue puisque la narration est chronologique. Nous allons donc retrouver quelques événements réels dans ce récit, tel ce massacre d’étudiants se rendant à une manifestation et exécutés sur le bord d’une route. Et comme il faut un gagnant, il y en aura un après de nombreux bains de sang. On y est habitués mais c’est toujours aussi choquant.

Dans ce roman, on aura l’occasion de suivre l’itinéraire de quelques personnages tels Jacqui, une héroïnomane ou bien Nico petit guatémaltèque de 10 ans, obligé de fuir sa ville et de délaisser sa mère pour essayer de survivre aux USA. Ce dernier, personnage phare de ce roman pour moi, montre toute l’hypocrisie du système, qui a créé ces malheureux et arrive au bout du compte à en retirer de l’argent. C’est un parcours réaliste et hallucinant, qui donne envie de hurler.

Pour autant, le roman n’est pas sans espoir : Don Winslow nous offre dans un formidable dernier chapitre des pistes qui peuvent résoudre ce problème de société. Loin de la répression à outrance, il ouvre de nouvelles pistes. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il aurait écrit un tel chapitre quand il a commencé cette trilogie. Ce dont je suis sûr, ce que j’ai ressenti, c’est que ce dernier chapitre était personnel, et qu’il justifiait ses romans, sa croisade, ce pour quoi il se bat, à son niveau. Don Winslow a voulu nous ouvrir les yeux, il a créé un plaidoyer unique pour l’humanisme.

A l’instar de ses autres romans, les scènes s’enchaînent à un rythme d’enfer, les personnages sont nombreux et le roman est porté par un style efficace et imagé, agrémenté de dialogues géniaux. L’ensemble est si réaliste, si marquant, qu’on ne peut que se laisser emporter par cet ouragan et tant d’inspiration. Evidemment, je ne peux que vous conseiller de les ces trois romans, si ce n’est déjà fait, car il serait dommage de commencer celui-là et de passer à travers les deux autres monuments qui forment cette trilogie.

Car c’est bien de cela que l’on parle : ces trois romans forment un monument du polar, un monument d’intelligence, un monument de dénonciation contre ce phénomène néfaste. Et cela dépasse le simple cadre du polar : c’est un monument d’humanisme, un monument de sociologie, un monument de littérature. Pour moi, ces trois romans, cette trilogie, ce sont sont des coups de cœur que seul un James Ellroy est capable d’égaler.

COUP DE CŒUR ! COUPS DE CŒUR !

Zippo de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue Noir

Attention, coup de cœur !

Après Par les rafales, son précédent et premier roman, qui démontrait une plume rare de poésie, Valentine Imhof se lance dans le thriller. Pour autant, il est bien plus que cela tant ce roman est brillant.

Clic ! Clic ! Clic ! Le bruit de son briquet Zippo est entêtant mais le calme, dans ce bar au nom étrange : Le Y-Not II. Il l’attend, Elle, Eva, celle qui l’a fait chavirer et qu’il cherche sans relâche. Il l’aperçoit, ou croit l’apercevoir et il chancelle. Il s’approche, lui offre un verre, puis sortent marcher dans le parc. Elle s’assoit (Clic !) et est surprise par le bruit. Elle tourne sa tête vers lui et son regard lui montre qu’il s’est encore trompé. Il sort sa flasque d’essence, l’asperge, surtout sur le visage et Clic ! Prometheus.

Eva l’a connu alors qu’elle était adolescente. Elle lui trouvait une laideur fascinante, une tristesse irrésistible ; son visage marqué l’a tout de suite attirée. Ils ont dansé, comme s’ils étaient seuls au monde sur un rock des années 50. Elle l’a suivi jusqu’à un perron puis un premier baiser les a réunis. C’était leur première rencontre. Leur dernière a commencé de la même façon, et s’est terminée par la mort de sa sœur, calcinée dans une voiture.

La lieutenant Mia Larström vient de débarquer au poste de police de Milwaukee avec un dossier en béton. Elle est convoquée sur le lieu d’un crime : une jeune femme à moitié brûlée sur un banc. Ce n’est pas une première pour elle. Son binôme, le lieutenant Peter « Casanova » McNamara est en retard, comme d’habitude. Il va encore la seriner avec ses aventures sexuelles, lui raconter comment il a fait hurler toute la nuit sa conquête d’un soir. Leur équipe ressemble à un mélange de feu et de glace.

Le début de ce roman ressemble à s’y méprendre à un thriller, et l’enquête, bien complexe, se révèle ardue pour nos deux enquêteurs. Les chapitres, très courts, vont s’enchaîner en passant d’un personnage à l’autre. Il n’y a aucun repère en tête de chapitre pour indiquer lequel est au centre du chapitre et pourtant, on n’est jamais perdu. La magie du talent de Valentine Imhof commence …

Parce que, petit à petit, l’auteure va lever le voile, non pas sur l’intrigue, puisque l’on va rapidement comprendre de quoi il retourne, mais sur les personnages. Petit à petit, Valentine Imhof va gratter le vernis qui cache la psychologie de chacun d’eux, et révéler leur passé et les cicatrices qui en découlent, leurs blessures comme des tatouages indélébiles, ineffaçables, ces moments qui marquent une vie à jamais.

De ces personnages que l’on aura bien du mal à oublier, on se rendra compte que rien n’est aussi simple, qu’aucun d’entre eux n’est ni blanc, ni noir, ni gris. Ils sont un mélange de toutes les couleurs, pour donner un résultat indéfini, poussés par leur motivation propre. Et plus on s’enfonce dans le roman, plus le nombre de personnages augmente, et ils sont tous décrits avec la même acuité, la même justesse.

Valentine Imhof va donc nous plonger dans les abîmes de l’âme, et nous plonger dans un décor de douleur. Rapidement, on se retrouve dans un monde BDSM, et le décor est à l’image des personnages, une descente aux enfers comme une recherche du plaisir, la douleur comme un cri d’extase, non pas pour oublier le passé, mais pour se rechercher soi, sa vraie personnalité.

Valentine Imhof met aussi son style au service de son histoire, poétique et noir, agrémenté par une bande-son sans fautes (merci d’avoir cité Joy Division et d’avoir déterré My Bloody Valentine !). Il y a une vraie rage dans son écriture, de sa plume coule une lave incandescente qu’elle déverse sur chaque ligne. Ses phrases sont éclairées, lumineuses, éblouissantes et emplie de tant de noirceur, jusqu’au dénouement final extraordinaire, sans rédemption, sans espoir, noir opaque. Énorme ! Un brûlant roman à classer juste à côté de Versus d’Antoine Chainas.

Je vous le dis, coup de cœur !

My absolute darling de Gabriel Tallent

Editeur : Gallmeister

Traductrice : Laura Derajinski

Attention, coup de cœur !

Bénéficiant d’avis dithyrambiques, je m’étais gardé ce roman pour la fin de l’année. Et quand j’ai ouvert le livre, j’avais un peu peur, peur de passer à coté, peur de ne pas être touché, peur d’être déçu. Bon sang … quel roman !

Elle s’appelle Julia, se surnomme elle-même Turtle. Son père Martin l’appelle Croquette. Elle a 14 ans et n’a de cesse de se construire. Ce matin-là, elle nettoie son arme à feu, avant que son père ne lui demande de venir s’entraîner au tir. Quand il entre dans la cuisine de leur petite maison, en face de l’océan, elle braque l’arme sur lui. Va-t-elle tirer ? Non, pourtant il le faudrait. Son père insiste sur la nécessité de se défendre, d’être forte pour se préparer quand le monde se détruira. Car le point de non-retour est atteint. Après la séance de tir, son père la frappe, ou la viole. Turtle le déteste pour ça, mais elle l’aime aussi. Il est le seul qui prend soin d’elle, qui le protège contre le monde, qui la prépare au pire.

Julia fait ses devoirs avec son père, mais n’y arrive pas. Car elle est persuadée de ne pas y arriver. Alors il finit par s’énerver puis, philosophe, sait que cela ne sert pas à grand-chose : Bientôt seules les armes parleront. Au collège, Turtle n’a pas d’amis, pas même de « relations ».  Anna, sa professeure de langue voudrait bien l’aider, car elle sait que Julia peut y arriver. Mais Turtle est persuadée qu’elle va faire des erreurs. Et quand le directeur demande à voir son père, c’est un dialogue de sourds, car Martin refuse qu’elle voie un psychologue.

Turtle va souvent voir son grand-père avec qui elle joue aux cartes. Son grand-père n’a pas le même message que Martin, lui incitant à s’instruire et à s’ouvrir. Mais Turtle ne comprend pas ça, ne veut pas comprendre ça. Elle préfère s’évader, faire de longues marches dans la forêt, qu’elle arrive à dominer, à maîtriser. Elle est capable de survivre pendant plusieurs jours en totale autarcie, de se trouver de quoi manger, boire, se soigner et aménager des endroits pour dormir. Sa rencontre avec deux jeunes gens du lycée va bouleverser les certitudes que Turtle a mises en place dans la tête de Julia.

Rares sont les romans qui, dès le premier chapitre, vous chavirent à ce point. Dans ce premier chapitre, je suis passé de la tendresse à l’amour, des larmes à l’horreur. Dès ce premier chapitre, je savais que j’allais adorer ce roman, que j’allais laisser Turtle me prendre par la main, et me guider dans son monde, noir, terrible, réaliste, dur et impitoyable, comme un long tunnel entrecoupé par moments de quelques étincelles de lumières.

Car ce roman va nous faire voyager dans l’esprit d’une adolescente qui doit se construire, qui doit apprendre des autres sur elle-même, entre les certitudes qu’elle se forge, les vérités qu’on lui assène, et les interprétations qu’elle doit faire. Pour elle, la vie est un combat, contre la nature, contre les gens qui l’entourent, contre elle-même, qu’elle doit gagner, pour ne pas se perdre.

Alors il y a Julia, son prénom officiel, qui ne veut plus rien dire pour elle. Il y a Croquette, surnom affectueux que lui donne son horrible père, et qui est le seul lien affectif qu’elle entretient avec le monde. Et puis, il y a Turtle, cette tortue, qui représente si bien ce qu’elle est : une tortue qui, tout au long de ce roman, va sortir ses pattes, sa tête, prudemment, en ayant toujours la prudence de ne pas se blesser, de se protéger, de survivre. Car pour elle, la vie est une lutte de tout instant et elle ne peut se permettre de se laisser aller, à de l’amour, de l’amitié ou même juste une conversation.

La plume de ce tout jeune auteur est tout simplement incroyable, tout en finesse et en légèreté, bien que le sujet soit difficile et l’intrigue d’une noirceur et d’une cruauté énorme. La cohérence de son roman, alors qu’il a mis 8 ans à l’écrire est incroyable. Les personnages qu’il a inventés sont d’une réalité incroyable. En fait, ce roman est incroyable de force, de poésie, de rage, de beauté, de violence. Ce roman est de ces romans qu’on n’oublie pas, de ceux dont on veut garder une trace, une cicatrice. On lit un roman de cette force une fois tous les 10 ans. La dernière fois que j’ai ressenti une telle vague d’émotions, c’était pour Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock. Gabriel Tallent a écrit le roman des années 2010, le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps, mon roman de cette décennie.

Coup de cœur !

Le sexe du ministre d’Olivier Bordaçarre

Editeur : Phébus

Attention, coup de cœur !

Avec Olivier Bordaçarre, c’est une histoire d’amour littéraire qui a commencé avec La France tranquille. A chaque fois, le lieu est différent, le sujet est différent, les personnages sont différents mais il reste une chose qui ne change pas : ce style fascinant, fait de petites touches, subtil, et le ton détaché, cynique et empli d’humour noir. Avec ce roman, Olivier Bordaçarre se dépasse et nous offre un roman important.

La France, en pleine crise politique, économique et plus si affinités, s’enfonce dans des conflits entre manifestants revendicateurs et police déterminée et armée jusqu’aux dents. Dans ce contexte houleux, un homme sort son épingle du jeu dans le gouvernement actuel : Claude Phalène, ministre de la Santé et des Droits de la femme. Inévitablement, il est destiné à devenir Premier Ministre lors du prochain remaniement, puis Président la République lors du prochain scrutin.

Considérant les autres personnes qui gravitent autour de lui comme des esclaves, des pions, des marionnettes dont il use et abuse, Claude Phalène se situe clairement au dessus des autres. Il en est de même avec sa vie privée, puisqu’il n’accepte pas qu’on lui refuse le moindre de ses caprices, profitant autant de ses maitresses que de parties fines. Claude Phalène maitrise sur le bout des doigts (de pied) le dicton qui dit que deux choses dirigent le monde : le sexe et l’argent.

Alors qu’il se rend à Genève pour une conférence, il ressent une gêne dans sa chaussure. Il l’enlève, mais ne trouve pas le caillou en question. Renfilant sa chaussure, il est toujours gêné. C’est en enlevant sa chaussette qu’il trouve un morceau tout gris. En y regardant de plus près, il se rend compte qu’il vient de perdre son petit orteil, le quintus. Affolé, il contacte son médecin personnel qui lui fait faire toutes les analyses … mais il ne trouve rien d’anormal. C’est quelques jours plus tard que la panique l’envahit, quand il s’aperçoit en se réveillant qu’il n’a plus de pied droit.

Si le titre peut faire penser à un roman érotico-politique, il n’en est rien. Il faut plutôt ranger ce titre dans le genre fantastique pour en déduire une allégorie du monde, et le message est indéniablement frappant et formidablement bien fait. A sa lecture, je n’ai pas arrêté de penser à la Métamorphose de Franz Kafka mais aussi à la dérision décalée de Julio Cortazar. Car le ton y est beaucoup moins sombre que Kafka.

Olivier Bordaçarre est un artiste de la plume, il a l’art de trouver les expressions justes et de nous faire voyager ailleurs. Il nous fait croire au monde qu’il a créé et en tire des allégories qui ne peuvent que nous interpeler. Et si au début, on peut penser qu’un homme se désagrège en fonction de son ignominie, il n’en est rien dans la suite du roman puisque le sujet va se dévoiler dans toute son ampleur. Car l’auteur nous montre toute la futilité du pouvoir et la pseudo-importance que les hommes de pouvoir veulent se donner.

Mais il va encore plus loin : Est-ce parce que quelqu’un a un semblant de pouvoir qu’il est important ? Est-ce parce qu’il est un homme qu’il a tous les droits ? Est-ce parce qu’il est un homme qu’il doit avoir tous les pouvoirs ? Est-ce parce qu’il a une bite entre les jambes qu’il est meilleur que les autres ? Ce roman, outre qu’il attaque frontalement la futilité du pouvoir et le dérisoire de l’argent, se révèle un brûlot lucide sur le pouvoir et une charge contre toute forme de misogynie. C’est un fantastique roman humaniste intemporel, donc à lire obligatoirement.

Je vous livre une phrase piochée vers la fin du livre et qui est magnifique :

« Le pauvre corps démembré de Claude Phalène fut la preuve irréfutable que le système de la double domination (masculine et financière) se fourvoie depuis longtemps en s’érigeant en modèle universel. »

Et comme je le dis à mes enfants : « nous sommes tous des humains, avec une tête, deux bras et deux jambes. Notre sang coule rouge. Et l’homme n’est pas plus fort que la femme (ou inversement), nous sommes différents et c’est tant mieux. C’est ce qui nous fait avancer. Respectez les autres, justement parce qu’ils sont différents. »

Coup de cœur ! Enorme coup de cœur !

Ne ratez pas l’avis de Charybde et de Jeanne

Candyland de Jax Miller

Editeur : Ombres Noires

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Attention coup de cœur !

Après Les infâmes, le premier roman de Jax Miller que j’avais bien aimé, je ne m’attendais pas à un tel choc dès son roman suivant. Car, pour vous donner une petite idée sur l’effet qu’il m’a fait, j’ai mis deux jours à m’en remettre sans avoir ne serait-ce que l’envie d’en ouvrir un autre. Le personnage principal de ce roman n’est rien moins que la petite ville de Cane.

Cane est une petite ville minière (imaginaire) de Pennsylvanie qui a connu son heure de gloire dans les années 60 grâce à son parc d’attraction dédié aux sucreries nommé Candyland. Cane était même surnommée Le Cœur Sucré de l’Amérique. Avec la fermeture des mines, la ville a petit à petit dépéri et Le cœur sucré de l’Amérique est devenu le Cœur drogué de l’Amérique. La fermeture de Candyland dans les années 80 a sonné le glas de cette petite ville, le parc étant squatté par les fabricants d’alcool de contrebande et de méthamphétamine.

Cane est une ville entourée de forêts, juste en bordure du comté de Vinegar. Au milieu des bois, se dresse une colline, au sommet de laquelle s’est implantée une communauté Amish. Sadie Gingerich en est issue, et est partie pour tenir une boutique de confiseries. Grace à son don de créer des bonbons originaux, elle connait encore aujourd’hui un grand succès. Elle attend son fils Thomas pour le repas de Thanksgiving, qui est bizarrement en retard. En fait, ils ne se voient que pour cette occasion-là.

L’inspecteur Braxton en a encore pour quelques jours avant de prétendre à une retraite bien méritée. Cela ne le rassure pas, car il va être obligé de subir sa femme Deb. Quand on l’appelle, c’est pour lui signaler un corps dans une grotte à la sortie de Cane. Il se déplace donc avec son remplaçant, l’inspecteur Rose qui ne veut pas s’embêter et veut faire passer cette mort pour une attaque d’ours. Mais quand Braxton retourne le corps, il reconnait en lui Thomas, le fils de Sadie et des souvenirs viennent le hanter.

Braxton tient à aller lui annoncer lui-même la mort de son fils. Le poids du passé les empêche de ne dire que quelques mots, mais il lui promet de trouver le coupable. Le corps a en effet été poignardé à 17 reprises. Lors de l’autopsie, on retrouve un morceau de lame qui s’est cassé entre deux cotes. Dessus, on trouve les empreintes de sa nièce Allison Kendricks, que Braxton a élevée quand son père Danny est parti en prison. Le temps de lever tous les secrets est arrivé …

Dès son deuxième roman, Jax Miller frappe fort, et même plus que fort. J’avais bien aimé Les infâmes, mais j’étais loin d’imaginer que son deuxième roman allait être aussi fort. C’est bien simple, je n’y ai trouvé aucun défaut, sauf peut-être un chapitre en trop (le chapitre 81, qui n’amène rien à l’intrigue). Mais c’est vraiment pinailler car le plaisir de se balader à Cane est immense.

J’ai trouvé hallucinant la facilité avec laquelle Jax Miller arrive à créer une ville complète, sans en faire trop (contrairement à moi dans le résumé que je vous ai fait). En fait elle positionne ses descriptions au fur et à mesure, faisant avant tout la part belle à ses personnages. Surtout, elle montre comment dans cette petite ville comme dans toute petite ville, comment tout le monde se connait, comment tout le monde sait tout et ne dit rien, ou ne sait rien mais dit tout. Surtout, elle nous montre comment tout un chacun garde pour lui ses secrets qui peuvent sembler insignifiants mais qui petit à petit vont s’avérer énormes, dramatiques, catastrophiques.

Sans surprise, Jax Miller va passer d’un personnage à l’autre, évitant d’en faire parler à la première personne du singulier, leur laissant la place sans prendre parti. Et quels personnages, avec Sadie, mère éplorée à cause d’un fils qui la délaisse, ou Braxton, flic vieillissant obligé de s’impliquer dans cette affaire, ou Allison adolescente malheureuse, droguée, qui refuse le bonheur, ou Thomas, fils idéal en apparence, ou Danny ancien taulard qui veut réparer ses erreurs. Même les personnages secondaires sont aussi importants comme Rose qui ne veut pas être emmerdée.

C’est aussi et surtout ce style envoûtant, qui vous prend doucement par la main, qui vous emmène ailleurs, dans une petite ville que l’on pourrait croire tranquille. Puis, plus on avance dans le roman, plus on change d’avis. Mais le plaisir et l’envie d’y retourner est toujours là. Je parle souvent de plume hypnotique, mais je dirai qu’ici elle est magique, elle vous ensorcelle pour laisser dans votre cerveau une envie irrépressible d’y revenir. Comme une drogue …

Il y a aussi cette construction implacable, faite tout en douceur. On voyage d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre et c’en est un réel plaisir. Tout cela se fait en douceur, pour mieux nous emmener dans un final dramatique époustouflant. Il y a aussi des retournements de situation qui vous renversent, vous prenant à revers dans toutes vos certitudes. Il y a aussi ce souffle romanesque, insufflé par le destin de personnages simples mais hors du commun. Il y a cette description de petites gens, qui m’ont fait penser, dans leur minutie au grand Stephen King.

Énorme, je vous dis que ce roman est énorme. Un vrai grand beau coup de cœur !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Oldies : Fausse piste de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Attention, coup de cœur !

J’en avais parlé il y a quelques mois avec mon ami Petite Souris, de James Crumley. Et donc, j’avais ressorti d’une de mes bibliothèques Fausse piste, édité à l’origine chez Gallimard dans la série noire tout d’abord puis chez Folio Policier. Le fait que Gallmeister réédite toute l’œuvre de James Crumley dans de nouvelles traductions est une excellente nouvelle. Car nous allons avoir droit à la crème de la crème du Noir.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l’armée, il devient professeur de composition littéraire. Il « visite » ainsi de nombreuses universités, il a la bougeotte et le métier de professeur ne lui convient pas. Attiré par le poète Richard Hugo, comme d’autres écrivains de sa génération (James Welch, Bob Reid, Neil McMahon, Jon A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana au milieu des années 1960.

Il s’essaye à la poésie et l’écriture de nouvelles, et anime des ateliers d’écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d’autres… En 1967, il écrit son premier roman, Un pour Marquer la Cadence (One to Count Cadence), qui n’est publié qu’en 1969. Sur fond de guerre du Viêt Nam, ce roman raconte une histoire d’amitié entre un sergent dur à cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite (…)

James Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l’alcool coule à flot et où les écrivains sont une denrée incroyablement fréquente. À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, James Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s’en « échapper » mais il finit toujours par y revenir.

En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l’enseignement. Il n’est pas fait pour ça. En revanche, il a l’écriture dans le sang. Il en parle d’ailleurs comme d’une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel.

James Crumley décède dans sa soixante-huitième année, le 17 septembre 2008.

Quatrième de couverture :

Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

Dès son premier polar, James Crumley s’impose en grand maître du noir. Avec lyrisme, humanisme et humour, il dépoussière le mythe du privé et réinvente le genre.

Mon avis :

Quelle idée géniale de reprendre l’édition de l’œuvre noire de James Crumley ! Car nous avons là le top du top de la crème de la crème du Noir.

Ce roman constitue le premier tome des enquêtes de Milton Milodragovitch, dit Milo, dont la spécialité est de réaliser des enquêtes et filatures de maris ou femmes adultères. Comme l’état du Montana vient de voter une loi autorisant le divorce à l’amiable, Milo se retrouve sans travail. Il va avoir la possibilité de se recycler quand Helen, une superbe jeune femme, lui demande d’éclaircir le soi-disant suicide de son jeune frère Raymond.

Ce roman se situe chronologiquement dans l’œuvre de James Crumley, juste avant Le dernier baiser, ce pur chef d’œuvre noir (du moins c’est mon avis). Ce roman est impressionnant parce que le personnage de Milo qui nous narre cette histoire est d’une évidence rare dès la première page. Le style lui-même fait partie du personnage. En fait, dès le premier chapitre, James Crumley réinvente le rôle du détective privé, ou du moins ajoute une nouvelle pierre à l’édifice, en imposant son style.

Car il faut bien parler de style quand on parle de James Crumley. Il y a cette facilité à nous faire entrer dans le personnage. Il y a ces scènes burlesques mais réalistes (il n’y a qu’à voir le début où un voleur à la tire se fait écraser par une voiture et où Milo dit qu’il ne savait pas que le métier de voleur était un métier si dangereux !). Il y a ces dialogues si brillants et qui démontrent si bien la psychologie des personnages. Il y a cette volonté de donner autant d’importance aux personnages secondaires qu’à Milo. Il y a ce contexte si noir, cette autopsie si juste d’une société plongeant dans la violence avec l’émergence et l’arrivée de l’héroïne. Enfin, il y a ces phrases magiques, qui nous montrent les décors ou les personnages qui sont si poétiques qu’on reprend plusieurs fois la lecture d’une seule phrase, juste pour la laisser résonner dans notre tête.

Il faut ajouter que la traduction est très différente de la première version, faisant plus de place à l’humour et mettant en valeur la poésie (j’ai fait la comparaison sur quelques paragraphes). Mais honnêtement, les deux sont très bien faites. Et puis, on a droit dans la version Gallmeister à des illustrations en noir et blanc de toute beauté, signées Chabouté. Cela donne un roman qui ajoute au plaisir de la lecture, celui des planches de dessin.

Fantastique, ce roman est fantastique. Il comporte tous les ingrédients du roman de détective, avec un personnage fort, une intrigue forte, un contexte fort et un style inimitable, à la fois dur, noir et poétique. Il ne redéfinit par le genre, il apporte sa pierre à l’édifice et a inspiré de nombreux auteurs dont Ken Bruen, Sara Gran, Sam Millar et tant d’autres. Cette lecture est indispensable pour tout amateur de polar noir. Coup de cœur !

Oldies : Nu dans le jardin d’Eden de Harry Crews (Sonatine)

Attention coup de cœur, gros coup de cœur ! Moi qui n’ai jamais lu de roman de Harry Crews, me voilà bien servi, avec cette publication inédite en français, un roman qui n’est pas forcément facile à appréhender mais qui recèle pour celui qui le lira des sources inépuisées et inépuisables de réflexion. Un grand merci donc à Sonatine pour avoir découvert cet inédit. Et si vous cherchez des romans de cet auteur à lire, allez donc du coté de chez Jean Marc qui nous en conseille pas mal.

L’auteur :

Harry Crews

Après une enfance marquée par les conditions de vie difficiles dans le Sud rural et de graves problèmes de santé, Harry Crews s’engage à 17 ans dans le corps des Marines, où il passera trois années. Il intègre ensuite l’université de Floride pour des études d’anglais, qu’il interrompt en 1956 pour une virée de 18 mois en moto à travers les États-Unis. Il exercera jusqu’en 1997 comme enseignant d’anglais dans plusieurs écoles et universités de Floride.

Harry Crews, qui décide de devenir écrivain quand il découvre la littérature lors de son service dans les Marines, devra attendre 1968 pour voir son premier ouvrage publié (The Gospel Singer). Il publie ensuite régulièrement des romans, nouvelles, articles et reportages (notamment pour les magazines Playboy et Esquire dont il fut un contributeur régulier). Le récit de son enfance en Géorgie A Childhood : The Biography of a Place est considéré par l’écrivain James Crumley comme «peut-être le meilleur livre de la littérature américaine contemporaine».

Les romans de Harry Crews, caractérisés par un ton nerveux et ironique, plongent leurs racines autant dans le genre Redneck que dans le roman noir et la littérature gothique. Peuplés de paumés, de monstres, de désespérés, ils forment une fresque grotesque et saisissante sur le thème de l’Amérique profonde.

Crews apparaît au cinéma dans le film de Sean Penn, The Indian Runner, dans le rôle de M. Baker. Son roman The Hawk is Dying est adapté en film par Julian Goldberger sous le titre Dressé pour vivre en 2006.

Harry Crews s’éteint en 2012 à l’âge de 76 ans.

(Source Wikipedia)

  Nu dans le jardin eden

Quatrième de couverture :

Garden Hills a connu des jours heureux. À l’époque où Jack O’Boylan, un magnat de l’industrie, a fait construire le village au fond d’une mine de phosphate qu’il a découverte et exploitée. Travail assuré, salaire, sécurité. Puis, les hommes de Jack ont quitté la place. Le créateur a abandonné sa création, la mine a fermé, les habitants ont déserté le village.

Seules une douzaine de familles ont résisté, constituant une véritable cour des Miracles qui vit aujourd’hui encore dans l’espoir du retour de Jack O’Boylan. Le village pourrait néanmoins renaître seul de ses cendres grâce à Fat Man, qui a hérité de son père, propriétaire des terrains avant la construction de la mine, une incroyable fortune. Mais personne n’attend plus rien de lui : Fat Man est un obèse qui passe son temps reclus dans sa maison à ingérer d’énormes quantités de nourriture en ignorant le monde extérieur. Reste Dolly, une ancienne reine de beauté, dont le souhait le plus ardent est de convertir Garden Hills à la modernité, c’est-à-dire au tourisme et à la débauche. Rapports de forces, manigances amoureuses et sexuelles, trahisons et machinations … Dolly ne lésinera sur rien pour abattre les vieilles idoles et mener son projet à bien.

Quelque part entre Samuel Beckett et Jim Thompson, Harry Crews nous offre avec l’histoire de ces marginaux perdus dans une ville fantôme une interprétation saisissante de la Chute originelle. On trouve dans ce roman, le deuxième de l’écrivain, publié aux États-Unis en 1969 et jusqu’ici inédit en France, la noirceur, l’humour et la compassion qui ont fait le succès de Body, Car ou encore La Foire aux serpents.

Mon avis :

Quel choc ! Vous en connaissez beaucoup des romans où vous vous arrêtez sur des phrases pour la relire plusieurs fois tant elle est évocatrice ? Cela peut vous arriver une fois dans un roman, oui ! Mais quand c’est à toutes les pages, quand à chaque fois, une image s’impose à votre regard, d’une évidence rare, vous savez que vous tenez là un roman hors du commun. Je ne veux même pas parler de chef d’œuvre, mot que je n’emploie jamais, mais de grand, d’immense roman. Peu importe que l’on parle de polar ou de roman noir, Nu dans le jardin d’Eden est un grand roman.

Harry Crews nous décrit une ville imaginaire perdue au milieu du désert. Jack O’Boylan a construit cette ville en croyant trouver du phosphate et, par dépit, il est parti. Son fils, Fat Man, 280kg au compteur vit sur une colline qui surplombe la ville. Il fait vivre cette ville de douze familles et ne sort jamais de chez lui. Tout le monde espère le retour de Jack O’Boylan, mais a-t-il seulement existé ?

J’ai déjà parlé du style, mais je peux aussi parler des thèmes abordés. Toutes ces petites gens courent après un espoir, une idée du bonheur, et se laissent emporter dans les rêves de Dolly d’amener les touristes à Garden Hills avec des attractions futiles. Quand on lit ce roman, on pense à En attendant Godot de Samuel Beckett mais aussi à n’importe quelle ville d’aujourd’hui, dévastée par la crise qui essaie de survivre par le tourisme. Mais au-delà de ça, on peut y voir une peinture de la société moderne, avec ses strates, ses différences, ses aspirations, son avenir. Un roman visionnaire !

Si vous n’êtes pas encore convaincu par ce que je viens d’écrire, sachez que le dernier chapitre est le meilleur et le plus beau chapitre que j’aie jamais lu, qu’il me reste encore en mémoire, qu’il a hanté plusieurs de mes nuits jusqu’à m’en faire faire des cauchemars. Enfin, ne ratez pas les avis de Claude et de Jean Marc, ce dernier nous donnant des titres de cet auteur parmi ceux qu’il a préférés. Bref, si je devais donner un adjectif à ce roman, ce serait : Magnifique, extraordinaire, visionnaire, biblique, coup de cœur !