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Le soldat désaccordé de Gilles Marchand

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Attention, coup de cœur !

N’ayant jamais lu de roman de Gilles marchand, j’ai été surpris, très agréablement surpris par ce roman dont tant de collègues blogueurs ont parlé comme étant une des pépites de cette rentrée littéraire.

A l’amorce de la déclaration de guerre de 1914, le narrateur s’est empressé de s’engager pour aller combattre les ennemis d’outre-Rhin, et d’aller leur reprendre l’Alsace et la Lorraine. Personne ne s’attendait à ce que le conflit dure aussi longtemps, ni que cela se transforme en une telle boucherie. Pour le narrateur, sa guerre n’aura duré que quelques mois, après qu’il eut perdu une main lors de l’explosion d’un obus.

Il tient donc à démontrer à la société que malgré son handicap, il peut encore servir. Il s’oriente donc dans la recherche de disparus ou la réhabilitation de fusillés pour l’exemple. Cela le conduit à mener des enquêtes bien souvent compliquées, parcourant dans un premier temps le champ de bataille puis les hôpitaux ou bien les services administratifs de l’Armée, pour un salaire de misère.

Il revient sur l’affaire sur laquelle il aura passé le plus de temps. En 1925, madame Joplain le contacte, persuadée que son fils Emile est toujours vivant. Durant son enquête, il découvre Emile, jeune bourgeois issu d’une famille aisée et s’aperçoit qu’il s’est fiancé avec Lucie, une jeune alsacienne moins argentée. Notre enquêteur va donc découvrir une formidable histoire d’amour dans un contexte dramatique.

Quelle histoire ! Quel roman ! Quelle découverte ! je me suis lancé dans cette histoire sur la foi des billets que j’ai lus, et je l’ai avalé d’une traite. Cette histoire d’amour, plongée en plein milieu de l’horreur, racontée par un conteur qui sait faire ressentir ce qu’il vit, qui sait faire passer des messages, raconter des anecdotes qui rendent cette histoire vraie, vivante, prenante, immersive.

Après avoir tourné la dernière page, plusieurs impressions m’ont traversé l’esprit, à tel point que j’ai relu dans la foulée ce roman une deuxième fois. Cela ne m’était jamais arrivé, mais je voulais comprendre, mettre le doigt sur ce qui m’a emporté. Pour moi, tout tient dans cette faculté à écrire une sorte de témoignage avec moultes anecdotes finement placées, une vue subjective de la part du narrateur qui, par le fait que le déroulement ne soit pas linéaire, ajoute à la véracité du récit.

On apprécie d’autant plus ce roman, mené comme une course à énigmes, qu’il en dit beaucoup en 200 pages. Gilles Marchand vous ainsi nous faire visiter le front et les conditions inhumaines des soldats, mais aussi le travail des médecins et des infirmières ou même la vie loin de la guerre. Il aborde aussi la lutte des classes, le sort des Alsaciens qui passèrent de Français à Allemand en subissant la méfiance des deux camps. Mais il en ressort aussi et surtout l’absurdité de cette guerre, ce qui en fait un plaidoyer antimilitariste.

Soutenu par une histoire magnifique, histoire d’amour dramatique agrémentée de légendes de la Fille de la Lune, l’auteur passe de descriptions courtes et horriblement évocatrices à de la pure poésie ; De l’art d’adapter son style à son histoire. Tant de blogueurs ont chanté les louanges de ce roman ; ils ont raison, ce roman fait partie des incontournables lectures de cette rentrée littéraire 2022, un roman juste magnifique.

Coup de cœur, je vous dis !

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Oldies : Demande à la poussière de John Fante

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Ce mois-ci, je vous propose de découvrir un des meilleurs auteurs américains, dont je ne connaissais que Bandini, le premier tome de son quatuor. Demande à la poussière en est le troisième.

L’auteur :

John Fante, né le 8 avril 1909 à Denver (Colorado) et mort le 8 mai 1983 à Los Angeles (Californie), est un romancier, nouvelliste et scénariste américain.

Fils d’immigrants italiens (son père était né à Torricella Peligna et sa mère, italo-américaine, était la fille d’un immigré de l’Italie méridionale)1, John Fante naît au Colorado (États-Unis) en 1909, au sein d’une famille croyante et conservatrice. Son enfance de gamin des rues turbulent se fera au sein d’une école jésuite, où Fante découvrira le besoin de liberté, la sexualité et l’écriture.

Il commence à écrire très tôt et, si on en croit ses romans autobiographiques, se montre un enfant particulièrement sensible, enflammé, charismatique et avide de la beauté du monde. À trois reprises entre 1927 et 1931, ses tentatives de mener des études universitaires échouent au bout de quelques mois.

À 20 ans, il se rend à Los Angeles (en 1929) où il travaille notamment dans une conserverie de poisson (évoqué dans La Route de Los Angeles) et exerce de nombreux petits boulots pour survivre. Avide de littérature, le jeune homme se nourrit spirituellement avec Knut Hamsun, Dostoïevski, Nietzsche, Jack London et Sinclair Lewis, et fait ses premières gammes en écriture.

Ses premières nouvelles attireront l’attention de H. L. Mencken, rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, qui publiera régulièrement, dès 1932, la prose du jeune Fante (sa première nouvelle est publiée alors qu’il a 23 ans, mais il se fait passer pour plus jeune, par orgueil et goût de la mise en scène de son propre talent) et gardera même une correspondance de 20 ans avec le jeune écrivain.

En 1933, son roman La Route de Los Angeles (The Road to Los Angeles) est refusé car jugé trop cru et trop provocant (malgré une correction de son ébauche vers 1936, le roman ne sera publié qu’en 1985, après sa mort).

Son premier roman Bandini, paraît en 1938. Largement autobiographique, le récit y suit les pérégrinations du jeune Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, habile rhéteur, manipulateur, joueur et jouisseur, qui a quitté son Colorado natal pour se faire une place au soleil. L’œuvre est habile, élégante, montre un Bandini/Fante sûr de lui et de sa folie, bien en adéquation avec la personnalité de Fante : menteur, joueur, il n’a pas hésité ici, et comme il ne cessera de le faire, de travestir la réalité, pour lui donner plus de substance, plus de goût, plus de puissance. Et l’effort marche à merveille : Bandini est un héros inimitable, borderline, toujours à chercher l’extrême et la nausée dans ses envies : l’art, la philosophie, les femmes. Bandini constitue le premier quart d’un cycle autobiographique constitué de La Route de Los Angeles, Demande à la poussière (Ask the Dust, publié en 1939), et beaucoup plus tardivement de Rêves de Bunker Hill (Dreams from Bunker Hill, publié en 1982).

L’autre cycle de Fante, Molise, comprend Les Compagnons de la grappe (The Brotherhood of the Grape, 1977) et Mon chien Stupide (My Dog Stupid, 1986).

À l’époque de Demande à la poussière, Fante est encore un gamin torturé et impulsif, qui s’est installé dans un petit hôtel tenu comme une pension de famille par une dame patronnesse. Fante vit alors seul et envoie de l’argent à sa mère dès que tombe un cachet de l’American Mercury. Il prophétise le monde et est sans cesse tendu entre deux abîmes : les femmes et la littérature.

Sa rencontre avec Joyce, une étudiante fortunée, éditrice et écrivain, qu’il épouse en juillet 1937 lui permettra de s’adonner pendant de longs mois à ses deux passions, le golf et le jeu. Il trouve tout de même le temps d’écrire et d’éditer son plus grand succès de librairie Pleins de vie (Full of Life, 1952) dont la manne financière lui permet d’acquérir une maison à Malibu. Le succès de sa dernière parution lui ouvre aussi les portes d’Hollywood. De 1950 à 1956, John Fante vit sous le règne de l’abondance, il travaille notamment pour la Fox et la MGM où il devient un scénariste important et reconnu avec les films My Man and I (1952), Full of Life (1956), Un seul amour (Jeanna Eagels, 1957), Miracle à Cupertino (The Reluctant Saint) (1962), La Rue chaude (Walk on the Wild Side, 1962), Mes six amours et mon chien (My Six Loves, 1963) et le téléfilm Something for a Lonely Man (en) (1968). Il est nommé aux Writers Guild of America Award du meilleur scénario en 1957 pour Full of Life. Durant cette période, il se rend également pour travailler à Rome et à Naples et ces séjours réveillent en lui la nostalgie de ses origines italiennes.

Cette carrière fut vraisemblablement alimentaire pour Fante, qui regrettait la cruauté bruyante de son travail de romancier. Il tombe alors dans un oubli relatif jusqu’à ce que Charles Bukowski, qui le vénérait, entreprenne avec son ami et éditeur John Martin de Black Sparrow Press, de rééditer Demande à la poussière. La situation matérielle de Fante s’améliore dans les années qui suivent grâce à l’éditeur de Black Sparrow Books et à Bukowski qui font tant pour le faire redécouvrir du grand public ; mais Fante est désormais aveugle et cul-de-jatte à cause de complications liées à son diabète. À l’occasion de sa rencontre avec Charles Bukowski, Fante dit alors : « La pire chose qui puisse arriver aux gens c’est l’amertume. Ils deviennent tous si amers ». Peu avant sa mort, il dicte à sa femme Joyce les épreuves de Rêves de Bunker Hill. Il meurt en mai 1983, à l’âge de 74 ans.

Fante est le père de quatre enfants, dont l’écrivain Dan Fante.

(Source Wikipedia)

Résumé :

Pendant la grande dépression, Arturo Bandini est un écrivain tourmenté et fauché vivant dans un hôtel résidentiel de Bunker Hill (Los Angeles). Il crée inconsciemment une image de Los Angeles comme une dystopie moderne à l’époque de la grande dépression. Démuni, il erre dans les cafés et fait la connaissance de Camilla Lopez, une serveuse au tempérament fougueux. Bien qu’attiré par cette belle Mexicaine, Bandini, d’origine italienne, rêve plutôt d’une alliance avec une Américaine, qui faciliterait son ascension sociale.

Or, chaque fois qu’il tente de s’éloigner de Camilla, celle-ci lui revient, sans qu’il puisse lui résister. Bandini lutte alors avec sa propre pauvreté, sa culpabilité catholique et son amour pour Camilla dont la santé se détériore. Elle-même est amoureuse de Sammy, mais il part s’exiler dans le désert en apprenant qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et refuse de la voir. Camilla est finalement admise dans un hôpital psychiatrique.

Lorsque son éditeur lui offre une somme importante pour son roman, Bandini décide d’emmener Camilla loin de Los Angeles et part s’installer avec la serveuse dans un bungalow sur la côte, où leur amour et l’ouvrage autobiographique en chantier se font écho. Il lui achète un chiot et repart à Los Angeles récupérer ses affaires. Lorsqu’il revient, elle a disparu. Il suit ses traces jusque chez Sammy, qui l’a déjà chassée et lui apprend qu’elle est probablement en train d’errer dans le désert avec son chien. Bandini essaie de la retrouver, en vain. Il prend une copie de son dernier roman tout juste publié, le dédicace à Camilla et le lance le plus loin possible dans la direction qu’elle a prise.

Mon avis :

Dans les années 30, un tsunami a déferlé sur la littérature américaine. Largement autobiographique, John Fante va donc décrire son arrivée à Los Angeles après avoir quitté son Colorado natal. S’il se persuade d’être le nouveau génie de la littérature, sa passion pour l’écriture va lui imposer de survivre un peu plus longtemps pour écrire, encore et encore, sur ses émotions, mais aussi son environnement.

A première vue, il s’agit d’une autobiographie mais ce roman dépasse très largement ce cadre tant au niveau du style que de ce qu’il raconte. Dès le début du roman, on est emporté par la fougue montrée par Arturo Bandini, l’alter-égo de John Fante. Chaque phrase est mûrement pensée, chaque mot comporte une puissance incroyable, une force d’évocation hors du commun. John Fante nous montre sa capacité à décrire son environnement, ses pensées, son entourage, son style emporte tout par sa passion, sa fougue, sa verve, son rythme. Et j’ose à peine le dire, peu importe ce qu’il raconte, on le suit.

Qui dit autobiographie, dit descriptif de la vie d’Arturo Bandini. Il va nous décrire sa vie et derrière ses tribulations va apparaitre un homme obsédé par l’écriture en se persuadant qu’il est un génie. On pourrait croire qu’il se veut écrivain parce que c’est un moyen facile de gagner sa vie, et de profiter de bons moments, des femmes et de l’alcool. Il n’en est rien, le peu d’argent lui sert à aller à la rencontre des autres pour alimenter ses nouvelles, pour leur donner plus de vie, plus de passion.

Pour autant, Arturo Bandini est un personnage à part. Voleur, menteur, bonimenteur, fabulateur, fabuliste, formidable conteur, il se représente la figure d’un écrivain comme un témoin maudit. Il ne faut pas croire qu’il écrit pour l’argent, il tient ce rôle comme une profession de foi, comme une nécessité pour vivre. De même, il considère qu’un écrivain doit vivre durement pour toucher à la vérité de ce qu’il exprime. Dès qu’il touche de l’argent, il dépense tout pour être sûr de vivre dans la pauvreté, pour être convaincu de toucher le fond. Seul un homme qui souffre peut devenir un artiste.

Contrairement à d’autres grands auteurs, il ne cherchera pas d’expédients, d’excitants, comme la drogue même s’il en parle. Sa volonté de vivre vite, de vivre durement, se retrouve motivée par l’alcool (surtout pour passer le temps) et les femmes. Sa relation avec Camilla et Vera se situera toujours dans une opposition Amour / Haine, avec toujours ce mantra qu’on sait ce qu’on aime quand on l’a perdu. Il malmènera, violentera les femmes de sa vie pour les perdre, juste pour être persuadé qu’il devra agir pour les retrouver. On retrouve d’ailleurs la même relation d’amour / haine envers la religion quand il appelle Dieu avant de le rejeter comme une gigantesque imposture.

Arturo Bandini va donc nous narrer la ville de Los Angeles, la grande ville pour lui qui est un campagnard. Il va nous montrer les rues et les quartiers glauques, les bars enfumés, les pauvres qui font la manche. Tout ce contexte servira de moelle épinière pour développer sa faculté à exprimer des émotions, à nous faire ressentir la pauvreté, la faim, la torture nécessaire qu’il s’impose pour atteindre le sommet de l’écriture.

Ce portrait d’un écorché vif, toujours en train de courir après un objectif dont il n’a aucune idée, est un voyage fantastique qui aborde le sujet de la difficulté d’écrire mais aussi la nécessité d’apporter un peu de beauté, de poésie dans un monde noir et sans pitié. Ce roman, c’est une pépite, un monument de la littérature, probablement encore plus fort que Bandini, que j’avais lu il y a plus de trente ans, car plus rythmé et empli de rage de vivre. Et on se rend compte du nombre d’écrivains qui ont été influencé par les romans de John Fante, auteur que l’on a tendance à oublier. Quelle injustice !

Coup de cœur !

Oldies : L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Editeur : Fleuve Noir (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traductrice : Roxane Azimi

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Je ne me rappelle plus pourquoi j’avais acheté ce roman, sûrement suite à un conseil d’un collègue blogueur, mais je peux vous dire que je n’ai jamais lu un roman pareil, un voyage entre réalité et imaginaire, un voyage dans les livres.

L’auteur :

Jasper Fforde, né le 11 janvier 1961 à Londres, est un écrivain britannique.

Il a travaillé vingt ans dans l’industrie cinématographique en tant que « responsable de la mise au point » (de la caméra) sur des films tels que Haute Voltige et Golden Eye, avant d’abandonner ce métier afin d’avoir plus de temps pour jouer avec les mots. Il vit au pays de Galles où il pratique l’aviation et la photographie.

Les romans de Jasper Fforde sont publiés au Royaume-Uni et aux États-Unis par Penguin Books. En France, ils sont édités par Fleuve noir, puis en poche par 10/18.

Son premier roman, L’Affaire Jane Eyre, a essuyé 76 refus d’éditeurs avant d’être finalement accepté et publié par Penguin. Le livre a connu, dès sa sortie, un grand succès. L’auteur y raconte l’histoire d’une héroïne nommée Thursday Next qui travaille à la section de la brigade littéraire. Son rôle est d’empêcher les méfaits dont les cibles sont les livres, ou d’enquêter sur eux. Un métier bien tranquille, voire ennuyeux, jusqu’à ce jour où un terrible meurtrier kidnappe Jane Eyre, l’héroïne de son roman fétiche.

Fort de ce premier succès, Jasper Fforde a poursuivi les aventures de Thursday Next dans plusieurs romans. Ces aventures prennent place dans un monde loufoque, une uchronie où la littérature est très prisée (entre autres), et appartiennent en partie au genre du roman policier, mais on peut également les classer dans le genre light fantasy dans la mesure où l’humour en est l’ingrédient dominant.

Paru en 2003, Délivrez-moi ! (Lost in a Good Book), deuxième titre de la série Thursday Next, remporte le prix Dilys 2004.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nom : Thursday Next

Age : trente-six ans

Nationalité : britannique

Profession : détective littéraire

Signe particulier : vétéran de la guerre de Crimée

Animal domestique : un dodo régénéré, version 1.2, nommé Pickwick

Loisirs préférés : rencontrer des personnages de romans, chercher à découvrir le véritable auteur des pièces de Shakespeare, occasionnellement, aider son ami Spike à traquer des vampires

Mission actuelle : capturer l’un des plus grands criminels de la planète, j’ai nommé… Ah ! c’est vrai, j’oubliais, il ne faut surtout pas prononcer son nom car il vous repère aussitôt ; disons simplement que c’est l’homme qui tue dans un éclat de rire !

Mon avis :

Je n’ai jamais lu un livre pareil. Imaginez le monde comme une sorte de mélange entre réalité et fiction, où vous pourriez rencontrer vos personnages de littérature préférés. Imaginez que vous puissiez entrer dans les livres et en modifier l’intrigue, voire les personnages, si vous aviez en votre possession l’original de l’œuvre. Bienvenue dans ce roman, qui place au premier plan le pouvoir de l’imagination.

En 1985, la guerre de Crimée s’est transformée en guerre mondiale. La Grande Bretagne est dirigée par une hydre nommée Goliath et qui surveille tous les faits et gestes sous couvert de lutter contre la criminalité. Thursday Next est une jeune femme passée par la police (appelée OpSpec pour Service des Opérations Spéciales), puis s’est engagée dans l’armée avant de revenir à l’OS27, la Brigade littéraire. Elle est chargée d’enquêtes liées aux livres, de l’édition de faux manuscrits au vol ou au recel d’œuvres littéraires. Alors que l’Ennemi Public Numéro 1 menace à nouveau Londres, j’ai nommé Archeron Hadès, Thursday est mutée à l’OS05 pour le retrouver mais son intervention pour arrêter Archeron se solde par un fiasco. De retour à l’OS27, elle accepte alors d’être mutée à Swindon.

Ce roman est un étrange roman, nous faisant sans cesse alterner entre monde réel et monde imaginé ou fantasmé. On côtoie les personnages du roman avec ceux inventés par d’illustres auteurs, on est surpris par la peinture de ce monde fictif et bizarrement inhumain (les animaux de compagnie sont des clones que l’on fait naitre nous-mêmes), à tel point que l’on finit par adopter cet univers et se plonger dans une intrigue décalée.

Et on est surpris, à chaque page, par l’inventivité, la créativité de l’auteur, qui arrive à imaginer des passages d’un espace temps à l’autre, qui crée des personnages complètement farfelus qui nous font éclater de rire (et à ce titre, je décerne une palme à Mycroft Next, l’oncle de Thursday pour ses inventions) tout en déroulant une intrigue animée proche d’un roman policier.

Formidable hommage à la grande littérature anglo-saxonne, mais aussi hymne à l’imagination et la la puissance d’évocation de la littérature, ce roman est un OLNI, un Objet Littéraire Non Identifié, qui vous surprendra à chaque page et qui vous enchantera d’un bout à l’autre. Bizarrement, je l’aurai lu doucement, juste pour me délecter de ce monde, pour faire durer un voyage ailleurs qu’on voudrait ne jamais voir finir. Totalement décalé, déjanté, L’affaire Jane Eyre est un livre de fou comme je les aime, un voyage drôle et imaginatif dans le monde des livres.

Coup de cœur !

Le blues des phalènes de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue

Attention, Coup de Cœur !

Après Par les rafales et Zippo, voici le troisième roman de cette auteure au style si personnel. A l’instar des deux premiers, Le blues des phalènes va vous surprendre, empoigner vos tripes et les tordre dans et pour un élan d’humanité.

1935 – Milton. Il s’est exilé au milieu des montagnes, caché aux yeux du monde dans une mine désaffectée. Parce qu’on lui a refusé de faire des études d’art, il est parti, a tourné le dos à la civilisation, a tout laissé derrière lui, jusqu’à son identité, loin du bruit et du rythme du monde. Seul un morceau de métal planté dans sa jambe, souvenir d’une guerre passée, parvient à le maintenir sur la terre. C’est un son qui va le mettre aux aguets, le signe que quelqu’un approche …

1933 – Arthur. Quand il était jeune, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Contre l’avis de son père, il s’est engagé dans l’armée. Sa mère Mary a fait une croix sur lui, jusqu’à ce qu’elle reçoive un télégramme lui annonçant qu’elle devait recueillir une jeune femme, au moment où l’explosion d’Halifax faisait des milliers de morts. Puis, il a disparu, veilleur de nuit et avide de pilules contre la douleur le jour. Pendant l’exposition universelle de Chicago, les affiches vantant le Troisième Reich trouvent un écho favorable parmi la population.

1931 – Pekka et Nathan. Bobbie est devenu violent envers Pekka et les gosses. Quand elle rentre un soir, elle le voit à terre, assommé par une bûche, vraisemblablement par Nathan qui est parti. Alors, elle tape encore et encore, jusqu’à ce que la tête ne soit plus qu’une bouillie rouge. Alors que Nathan va arpenter les routes pour trouver du travail et rencontrer Steve, une image paternelle qui remplace celle qui lui manque, Pekka part et change de nom comme de lieu.

Je ne m’attendais pas du tout à un roman de cette envergure, qui prend pour cadre les Etats-Unis mais surtout parle d’hommes et de femmes. Je ne m’attendais pas à vivre si loin, si fort la vie de ces quatre personnages, présentés longuement dans une première partie, représentant les témoins de l’évolution humaine dans le monde « moderne » et leur capacité d’adaptation à survivre. Je ne m’attendais pas à en apprendre autant, sur des événements historiques et sur la nature de l’Homme.

Après avoir présenté les quatre personnages centraux de ce roman, tous centraux, Valentine Imhof revient en arrière, en 1917, lors de l’explosion d’Halifax, la plus puissante explosion causée par l’Homme avant les bombes atomiques, qui a occasionné plusieurs milliers de morts. Cet événement va agir comme un cyclone pour nos quatre personnages et les expulser à travers le monde, chacun réagissant avec sa propre méthode, sa propre façon de s’adapter à un futur incertain. Tous présents à Hallifax, ils vont être expulsés à travers le monde.

Que ce soient Milton, Nathan, Pekka ou Arthur, ils font tous partie de la classe populaire, amenés à arpenter les routes à la recherche de travail pour se nourrir. Ils vont tous vivre dans des lieux glauques, chacun trouvant une lumière pour continuer à vivre. Et aussi dure que soit leur vie, ils vont nous montrer, nous apprendre à vivre, dans des situations aussi inhumaines que formidablement décrites. Valentine Imhof atteint dans ces moments des sommets d’évocation, semblant véritablement envoutée par son sujet.

On ressent une véritable passion dans ces scènes, une véritable tendresse pour ces personnages, un véritable talent de peintre, pour nous faire vivre cette époque. Car ce que Valentine Imhof nous dit, à travers cette fresque, ce qu’elle nous montre, c’est la capacité d’adaptation de l’Homme face aux pires situations que l’on puisse imaginer, mais qu’au final, rien ne change. Prenant comme exemple quatre laissés pour compte, quatre abandonnés du Rêve Américain, elle nous montre que, nés pauvres, ils mourront pauvres.

A travers ces pauvres gens, obligés de se tuer à la tâche, de vendre leur corps pour survivre, elle nous montre comment la société cherche à les masquer, à créer des artifices tels que l’exposition universelle de Chicago ou les Têtes du Mont Rushmore pour qu’on ne les voie pas. Et quand ils se rebellent, l’armée tire dans le tas. Et quand une catastrophe arrive, mettant en garde l’Humanité, les délaissés restent délaissés, les pauvres pauvres, les exploités exploités. Et l’espoir d’une vie meilleure apparait comme une chimère illusoire. Rien ne change.

Tout à tour expressive, empreinte de poésie, introspective ou descriptive, la plume de Valentine Imhof se glisse dans la peau de ses personnages, et nous immerge dans une autre époque qui rappelle certaines situations actuelles. Et quand elle les laisse parler, ces Arthur, ces Pekka, ces Nathan, on ressent toute sa rage, devant cette incapacité de cette société à tirer les leçons de ses erreurs passées, à chercher à améliorer la situation, juste à se battre pour un peu plus d’Humanité. Autant par ses personnages que par ses scènes hallucinantes, ce roman ambitieux et universel fait partie des lectures immanquables de ce début d’année.

Coup de cœur !

Les ombres de Wojciech Chmielarz

Editeur : Agullo

Traducteur : Caroline Raszka-Dewez

Attention, coup de cœur !

Cinquième roman de Wojciech Chmielarz, ce roman clôt surtout un cycle en donnant à l’ensemble une cohérence impressionnante et une analyse des maux de la société polonaise, mêlant la police, la justice, les politiques et la mafia. Grandiose !

Jakub Mortka dit le Kub est appelé sur le lieu d’un assassinat dans une petite maison des environs de Varsovie. Une jeune femme et sa mère ont été retrouvées abattues dans ce qui ressemble à une exécution en bonne et due forme. Sur place, les policiers ont trouvé l’arme de service de Darek Kochan, le collègue du Kub, réputé pour être violent et frapper sa femme. Même s’il n’a pas l’intention de lui trouver de circonstances atténuantes, le Kub ne croit pas à la culpabilité de Kochan et veut découvrir la vérité. Sauf que Kochan a disparu …

De son côté, la lieutenante Suchocka, dite la Sèche, n’en finit pas de regarder une vidéo, enregistrée sur une clé USB, qu’elle a conservée suite à sa précédente affaire. Sur le film, on y voit trois hommes entrainer un jeune homme, vraisemblablement drogué, et le violer. La Sèche ne veut pas confier ce film à ses collègues, car elle sait que les trois hommes, facilement identifiables et très riches, s’en sortiraient en sortant quelques liasses de billets. Et elle fera en sorte qu’ils ne s’en sortent pas …

L’allure de Borzestowski dit Boro fait penser à un colosse. Lui qui dirige de main de maître tous les trafics imaginables à Varsovie, a intérêt à ce qu’on retrouve une preuve qui pourrait l’accuser d’un meurtre. L’inspecteur Gruda de la section Criminalité et Antiterrorisme de la police métropolitaine lui rend visite dans son hôtel, proche de l’aéroport. Il vient lui transmettre le message de quitter la Pologne mais la menace tombe à l’eau. Boro lui demande de faire taire Mieszko, actuellement en prison et de passer le message au directeur adjoint de la police Andrzejewski. Sinon Boro parlera de la découverte des corps de trois chefs de gangs par Kochan. De son coté, Andrzejewski et Gruda vont se mettre à la recherche d’un costume tâché du sang d’une victime de Boro que Mieszko a précautionneusement caché.

En guise de préambule, je dois vous dire que ce volume, le cinquième donc, peut se lire indépendamment des autres. De nombreuses références sont faites aux précédentes enquêtes, et sont suffisamment explicites pour que l’on puisse suivre. Ceci dit, ces cinq romans s’emboitent parfaitement, et trouvent une conclusion magnifique dans ce cinquième tome. Il serait donc dommage de ne pas avoir lu les autres romans qui sont : Pyromane, La ferme des poupées, La colombienne et La cité des rêves. Personnellement, il m’en reste un à lire.

Quand on attaque un roman de Wojciech Chmielarz, on a affaire à une enquête policière que l’on pourrait qualifier de classique. Ici, elle part sur au moins quatre axes différents : la recherche de l’innocence de Kochan, la recherche des coupables du viol du jeune homme, les manigances des responsables de la police pour se débarrasser du témoin gênant dans le cadre du procès de Borzestowski, et les magouilles de ce dernier pour se sortir des griffes de la justice.

A travers cette intrigue à multiples facettes, l’auteur montre l’ampleur de la puissance de la mafia dans la société polonaise, la main mise sur la police au plus haut niveau, sur la justice, sur la politique. Il nous montre comment les puissants de ce pays, ceux qui détiennent l’argent et le pouvoir peuvent tout se permettre et passer entre les mailles du filet à chaque fois. Pour cela, Wojciech Chmielarz a construit des personnages forts et détaillé leurs tactiques pour mieux montrer de quoi ils sont capables.

Le personnage de Lazarowitch, dit Lazare est à cet égard le parfait exemple de la situation. Par ses relations, les services qu’il rend aux uns et aux autres, les informations qui lui servent de chantage, il arrive à regrouper entre ses mains un pouvoir aussi invisible que gigantesque, que ce soit chez les truands comme chez les gens qui dirigent la société. Lazare est présenté comme le pendant de Boro, la seule différence résidant dans le fait que Lazare a les mains propres et que personne ne le connait dans le grand public. Dans le rôle des Don Quichotte de service, on trouve le Kub et la Sèche.

L’intrigue nous balance de droite et de gauche, introduit des personnages pour appuyer le propos, créé des scènes avec une limpidité et une inventivité impressionnantes, et malgré le nombre de protagonistes, malgré le nombre d’événements, malgré le nombre de lieux visités, on n’est jamais perdus. Ce roman m’a impressionné par ce parfait équilibre qu’on y trouve entre les descriptions et l’avancement de l’intrigue, entre les impressions ou les sentiments des personnages et les dialogues. Quant à la scène finale, elle se situe dans un abri antiatomique et vaut son pesant d’or. Et surtout, ce cinquième tome se place comme la pièce finale d’un puzzle, sorte de conclusion d’un cycle qui fait montre d’une incroyable lucidité et d’un implacable constat sur le niveau de corruption générale.

Rares sont les romans qui arrivent à me laisser sans voix devant l’ampleur de l’œuvre. En lisant ce roman, on le trouvera excellent. Après avoir lu les cinq tomes, cela en devient impressionnant, impressionnant. Il ne reste plus qu’à savoir si on reverra le Kub et la Sèche dans un nouveau cycle. Car la fin du roman semble pencher en ce sens plutôt qu’une fin de la série complète. Enfin, j’espère !

Coup de cœur, je vous dis !

Eureka Street de Robert McLiam Wilson

Editeur : Christian Bourgois (Grand format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Attention : coup de cœur !

Ils sont deux : Jake Jackson et Chuckie Lurgan ; Amis à la vie, à l’amour, à la mort. Pourtant, tout les oppose. Jake est catholique, Chuckie est protestant. Jake est un violent nerveux, donnant du poing à la moindre contrariété, Chuckie est un calme et gentil fainéant. Jake est récupérateur (et parfois, il faut être persuasif) de biens mobiliers quand les pauvres habitants de Belfast ne peuvent plus honorer leur emprunt, Chuckie cherche un moyen de se faire du fric facilement.

Avec son esprit bagarreur, qu’il traine devant lui pour son travail mais aussi dans sa sphère personnelle, Jake pleure le départ de Sarah, sa copine. Comme il plait à la gent féminine, il se retrouve à guetter les signes des jeunes femmes qui s’intéresseraient à lui, comme Mary, la jeune serveuse du pub. Chuckie a un physique ingrat, bedonnant mais  sa vie change le jour où il tombe amoureux de Max, une jeune américaine d’une beauté évanescente, fille d’un diplomate assassiné.

Leur vie coule entre recherche de l’âme sœur et survie dans une ville en pleine crise économique, rythmée aux battements des attentats à la bombe, qui ne les étonnent plus. A la limite, leur jeu consiste à déterminer où la bombe a bien pu exploser, à la force du son qui leur parvient. La vie de Chuckie change le jour où il a l’idée de passer une petite annonce pour vendre des articles sexuels, qui lui permet de ramasser plusieurs dizaines de milliers de livres.

Cette chronique de vies de trentenaires dans une ville en souffrance est juste une étoile dans un ciel noir. La volonté de l’auteur de prendre comme personnages des habitants simples, et ce centrer l’intrigue sur les amours de ces deux jeunes gens s’avère d’autant plus efficace quand il s’agit d’aborder des scènes extrêmement fortes, autant par les émotions qu’elles transportent que la violence qui en est induite.

Le ton n’est jamais larmoyant, ou triste à pleurer ; c’est même tout le contraire. Tout en auto-dérision, l’auteur excelle dans l’humour noir et cynique, tout en ayant des répliques décalées et cinglantes, typiques de l’humour irlandais. Si on peut penser que le mode de vie et de pensée de ces jeunes est irresponsable, détaché de toute réalité, il faut plutôt y voir une nouvelle génération des années 90 qui refuse d’adopter les combats de leurs aînés, et qui veut enfin vivre.

 Pour autant, chacun des personnages va exprimer ses opinions et donner lieu à des passages d’une lucidité fantastique par la simplicité avec lesquelles elles sont exprimées. On y trouve par exemple ce paragraphe à propos des attentats qui tuent des innocents : « C’était la politique de cour de récréation. Si Julie frappe Suzie, Suzie ne frappe pas Julie en retour. Suzie frappe Sally à la place. »

L’histoire se déroule comme tous les grands romans populaires et possède un souffle et une force inoubliable, quasiment universelle, et tous les personnages résonneront longtemps en nous ; en particulier ce terrible chapitre 11 qui, au milieu d’une période calme, entre soirées au pub et repas familiaux, va décrire un attentat qui va impacter nos petits groupes. Et il est bien difficile de ne pas pleurer en le lisant.

C’est aussi un roman sur l’amitié, plus forte que tout, la loyauté au-delà des clivages de territorialité, de nationalité ou de religion, de règles de vie, de fierté, de parents pris dans la tourmente mais toujours là en soutien, d’amour bien sur, toujours plus fort que tout. Et le nombre de passages que j’ai envie de partager est énorme. Je vais mettre ce roman à coté de mon lit pour relire quelques passages comme ceux que je vais partager :

« C’était Poetry Street. C’était le Belfast bourgeois, plus feuillu et plus prospère qu’on ne l’imagine. Sarah avait trouvé cet endroit et nous y avait installés pour mener notre vie arborée dans notre quartier arboré. Chaque fois que ses amis anglais ou sa famille nous avaient rendu visite, ils avaient toujours été déçus par l’absence de voitures calcinées ou de patrouilles militaires dans notre large avenue bordée d’arbres. De la fenêtre du bas, Belfast ressemblait à Oxford ou Cheltenham. Maisons, rues et gens avaient l’apparence cossue de revenus confortables. »

Ou encore :

« Et comme d’habitude, le ton est monté – le ton montait toujours dans les bars de Belfast. L vieille recette usée : La démocratie constitutionnelle, la liberté par la violence et les éternels droits de l’homme. Autrefois, nous discutions de femmes nues, mais au bout de quelques années, chacun de nous a cessé de croire aux mensonges des autres (…) Je veux dire que, pour lui (Chuckie), l’histoire et la politique étaient des livres posés sur une étagère, et Chuckie ne lisait jamais. »

Allez, une dernière sur l’efficacité des paramilitaires protestants :

« Malgré tous les mythes grand-guignolesques de protestants assoiffés de sang, ils n’arrivaient pas à la cheville des catholiques. Pourtant, Chuckie pensait que  leurs opérations étaient plus simples que celles des autres. La complexité politique ne leur convenait pas. Ils voulaient terroriser les catholiques. Et ils les terrorisaient en tuant des catholiques. Chuckie avait toujours eu le sentiment qu’ils excellaient en ce domaine. »

Coup de cœur !

Oldies : Necropolis d’Herbert Lieberman

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

L’auteur :

Herbert Lieberman, né le 22 septembre 1933 à Nouvelle-Rochelle, dans l’État de New York, est un écrivain américain, auteur de roman policier.

Diplômé de l’Université Columbia, il est un temps journaliste avant de travailler dans le milieu de l’édition. Il est longtemps directeur de publication au Reader’s Digest Book Club.

En littérature, il se fait d’abord connaître par des romans psychologiques dans la plus pure tradition du roman policier anglo-saxon, notamment avec La Mainmise (aussi publié en français sous le titre La Maison près du marais) et La Huitième Case. Il devient ensuite le maître incontesté du grand thriller new-yorkais avec Nécropolis (Grand prix de littérature policière, 1976), La Traque, Trois heures du matin à New York et le désormais célèbre La Nuit du solstice. Le Maître de Frazé est un roman d’anticipation.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nécropolis, c’est la «Cité des morts» : New York, sillonnée par les fous, les mythomanes et les drogués, les assassins et les paumés de toute sorte ; en proie aux intrigues de la municipalité et aux trafics d’influence ; quadrillée par les voitures de police et les ambulances dans un grand concert de hululements de sirène et de crissements de pneus. Avec comme destination finale : la morgue. Presque toujours.

Paul Konig, médecin-légiste en chef de la Ville, est au centre de ce roman et des différentes histoires policières qui s’y entrecroisent, comme il est le Maître qui règne sur les énormes dépôts macabres, ces charniers «propres» qui symbolisent en quelque sorte l’inhumanité et la violence de la plus grande métropole du monde.

Depuis les chambres froides où il procède aux autopsies et livre aux policiers les premiers renseignements qui leur permettront de proche en proche d’identifier les corps et de reconstruire leur vie, Paul Konig, sorte de héros shakespearien délirant et fort, mais étonnamment humain – et qui donne au livre sa vraie dimension littéraire -, surveille New York, sa ville, mène au besoin l’enquête, recherche sa fille Lolly qui a disparu, suit inlassablement des pistes, lui-même tourbillon au sein de toute cette démence.

Nécropolis n’est pas seulement l’un des sommets de la littérature policière, c’est aussi un extraordinaire document pour lequel Herbert Lieberman a passé plus d’une année à enquêter dans les morgues de Manhattan. C’est surtout, comme la presse américaine l’avait souligné lors de la parution, «sans aucun doute le plus beau livre jamais écrit sur New York».

Mon avis :

Comment rester insensible à Necropolis, à son histoire, à son cadre, à sa description de la société, à son personnage ? Ecrit comme un reportage, ce roman va nous plonger dans une profession qu’à l’époque on ne voyait pas souvent dans les polars. Il faudra attendre les années 2000 pour que des séries télévisées abordent le rôle de médecin légiste.

Forcément, avec ce métier au centre de l’histoire, on peut s’attendre à un roman sanglant et glauque. J’ai été surpris par la volonté de l’auteur d’éviter le gore gratuit, pour le remplacer par des descriptions minutieuses des autopsies, avec des termes scientifiques qui nous écartent de l’horreur que l’on a devant les yeux. Herbert Lieberman apporte toute la précision à ses paragraphes de la même façon que Paul Konig apporte du soin à résoudre les mystères qu’on lui demande de résoudre.

Paul Konig, personnage central du roman, est terriblement vrai et juste dans sa psychologie. On a affaire à un expert mondial reconnu dans sa discipline, qui est capable de reconstituer ce qui s’est passé en analysant les restes de corps. Il se retrouve dans une situation difficile, sous pression avec plusieurs enquêtes difficiles mais il doit aussi faire face à des mises en cause dans son travail. A cette pression professionnelle s’ajoute la chute abyssale dans sa vie personnelle, avec la mort de sa femme et la disparition de sa fille. Il se retrouve donc sous tension, toujours en colère, à hurler contre les autres, pour oublier son incapacité à retrouver sa fille ; lui si doué dans son travail est incapable d’avoir une vie familiale normale. Et les nombreuses scènes passées qu’il se rappelle sont autant de coups de poignards qu’il doit gérer sans rien montrer aux autres.

Et l’un des aspects de ce roman est la transformation de la société, une société de plus en plus violente, de plus en plus inhumaine. Les crimes auxquels il a affaire sont de plus en plus horribles, et sa seule réaction comme sa seule possibilité est de s’enfermer dans son travail, car c’est bien la seule chose qu’il a toujours su faire. Mais cela ne suffit pas à le soulager, ni à l’aider à vivre mieux.

C’est un roman effarant sur un homme qui perd tout et qui a tout moment cherche des causes chez les autres. Il refuse sa propre responsabilité, refuse sa culpabilité, refuse d’assumer ses choix qui s’avèrent tous mauvais. Ce roman dramatique dépasse le cadre d’un reportage sur une profession peu connue, elle est l’autopsie d’une société qui entre dans la négation de la vie humaine.

Coup de cœur !

La frontière de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attention, coup de cœur !

Eh bien voilà, il fallait bien que le cycle consacré à Art Keller, policier de la DEA (Drugs Enforcement Agency) arrive à son terme. Ce cycle est une trilogie, qui a commencé par la Griffe du chien, s’est poursuivie avec Cartel pour se terminer avec La frontière. Trois romans pour suivre un personnage hors-norme, mais surtout pour décrire et nous expliquer comment le trafic de drogue s’est développé, à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible de lutter contre un tel monstre.

Trois romans, mais aussi trois reportages, trois documents indispensables pour comprendre un large pan de notre vie d’aujourd’hui. Comment tout cela a commencé, quelles décisions ont été prises, quelles ont été leurs conséquences et les désastres humains que nous ramassons aujourd’hui. Ces trois romans, ces trois coups de cœur pour moi, sont des œuvres que nous devrions être obligés de lire, pour mieux comprendre, même s’ils sont avant tout centrés sur les relations mexico-américaines.

C’est en 2007 que sort La griffe du chien, chez Fayard avant de paraître au format poche aux éditions Points. C’est lors de cette dernière sortie que Jean-Bernard Pouy en fait l’éloge. Commence alors pour ce roman, un succès de bouche à oreille (qui continue d’ailleurs) car on n’a jamais lu un tel roman avec un tel souffle, une telle volonté de démontrer tous les aspects du trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Personnellement, pour l’avoir lu pendant les fêtes de fin d’année 2008, je me rappelle avoir été littéralement happé par l’ampleur et l’ambition (réussie) de ce livre, qui figure dans mon Top10 de tous les temps.

Simple officier de douane à la DEA, Art Keller va voir se développer le trafic de la cocaïne. La mort de son équipier va le forcer à se lancer dans une croisade personnelle contre le clan Barrera, clan qui de son coté va tenter d’éliminer les concurrents en créant La Federacion. En mêlant les événements réels avec des personnages fictifs, Don Winslow montre l’ascension terrible et inéluctable d’un cartel, ainsi que l’implication de la police, de l’armée, des gouvernements et de la religion. Ce roman, qui couvre la période allant de 1975 à 2004, c’est juste un roman incroyable tant il est juste, vrai, lucide, violent et courageux dans ses dénonciations. Don Winslow aura mis 8 ans à l’écrire et semble prendre ce sujet comme sa propre croisade, à l’instar de son personnage principal.

En septembre 2016, débarque aux éditions du Seuil (et début 2018 aux éditions Points), Cartel, la suite de la Griffe du chien, suite que l’on n’attendait pas. Dans une interview, Don Winslow a vu la guerre civile se dérouler devant ses yeux effarés au Mexique. Il ne pouvait pas la passer sous silence et se lance dans sa deuxième croisade, Cartel, qui va balayer la période de 2004 à 2012. Comme le Mexique qui plonge dans une véritable guerre civile, le roman nous montre comment les différents cartels vont se livrer une guerre de territoire sans merci, en tuant, découpant et affichant les membres du clan ennemi.

Art Keller est obligé de reprendre du service quand Adan Barrera s’évade de sa prison mexicaine. Et Art Keller pense que puisque son pays ne veut rien faire, il ira mener sa guerre sur le propre terrain des cartels, au Mexique. D’une violence insoutenable et basée sur des faits véridiques, ce roman se transforme en livre de stratégie de guerre sans jamais être ennuyeux ou pompeux. Au contraire, comme dans le précédent roman, Don Winslow place les hommes et les femmes au centre de l’intrigue et transforme ce qui aurait pu être un roman gore en un plaidoyer d’une force incroyable pour tous ceux qui souffrent, qui subissent les conséquences du trafic de drogue.

Quelques mois après la sortie de Cartel en France, on a appris que Don Winslow écrirait un troisième et dernier tome dédié à la vie d’Art Keller. Et nous, fans de son personnage, étions prêts à attendre, à être patients. Avec une certaine fébrilité, je ne vous le cache pas. Comment faire aussi bien, voire dépasser les deux premiers volumes ? La tâche semblait impossible mais impossible n’est pas Winslow, surtout quand il s’attaque à son sujet de prédilection. Et ce troisième et dernier tome clôt de façon admirable et grandiose une trilogie inédite qui fera date dans le monde du polar voire dans le monde de la littérature tout court.

La frontière commence en 2012, juste après Cartel et la réunion des cartels au Guatemala, qui s’est terminée dans un bain de sang. Il décide de mettre un terme à sa carrière et de retourner à ses racines à commencer par retrouver sa femme mexicaine Marisol. Alors qu’Obama vient de se faire réélire, le sénateur O’Brien lui propose la direction de la DEA, proposition qu’il va accepter, en pensant pouvoir continuer son combat personnel contre le trafic de drogue.

Du Guatemala, personne n’a de nouvelles d’Adan Barrera et on n’a pas retrouvé son corps. Partout au Sinaloa, des affiches affirment « Adan Vive ». L’absence du chef incontesté des cartels donne lieu à des doutes puis à une guerre de succession entre les différents prétendants. Alors que le Mexique semblait acquérir une forme de calme, l’horreur va à nouveau ensanglanter ce pays.

En suivant le trajet d’Art Keller, Don Winslow a voulu aussi montrer tout ce qui a été fait (ou pas) contre le trafic de drogue. Dans La guerre du chien, il montrait comment la lutte contre le communisme était prioritaire sur le trafic de drogue, quitte même à favoriser les cultures pour financer la lutte contre les factions rouges, impliquant la CIA mais aussi les gouvernements mexicain et américain. Et l’ascension d’Art Keller dans l’organigramme de la DEA lui permettait de découvrir les parties impliquées, jusqu’aux religieux qui bénissaient ce travail des champs qui nourrissait les pauvres.

Dans Cartel, Art Keller a cru que pour abattre le trafic de drogue, il fallait abattre les chefs de cartel. Don Winslow nous a donc décrit un pays en proie à un massacre permanent, à la fois d’un point de vue stratégique et à la fois d’un point de vue humain. Car la force des deux romans qui suivent La griffe du chien est de placer les humains au cœur d’un combat qui les dépasse. Cartel, roman de guerre autant que roman désespéré, s’avère un roman des cimes, tant Don Winslow n’a jamais atteint un tel sommet de violence ni de dénonciation des politiques (le terme est au pluriel et c’est volontaire).

Avec La frontière, Art Keller ne peut que s’avouer vaincu. Quand un chef est abattu, il est remplacé par un autre. La drogue ne cesse d’affluer dans le pays (les USA). Et comme les médicaments y sont chers, les cartels vont proposer des médicaments opioïdes moins chers et donc exploser le marché auprès de tout le monde, y compris ceux qui ont peu d’argent. C’est le retour en force de l’héroïne. Art Keller ne voit plus qu’une solution : s’attaquer à l’argent de la drogue et à son blanchiment.

Don Winslow (pardon, Art Keller) va donc nous montrer avec tout son art et son génie, comment cet argent sale va inonder les marchés, prendre des parts dans des sociétés ou des immeubles sans que cela se voit. Il démonte tous les mécanismes et démontre même comment Donald Trump (pardon, John Dennison) est arrivé à se faire élire à la présidence. Il semble que rien ne puisse arrêter Don Winslow dans sa croisade, et ce roman va tout enfoncer, les portes ouvertes (quand il s’agit d’informations connues) que des portes fermées que l’on espère imaginées par l’auteur.

Ce roman, comme les autres, ne laisse pas de coté la bataille de chefs au Mexique, alternant les points de vue puisque la narration est chronologique. Nous allons donc retrouver quelques événements réels dans ce récit, tel ce massacre d’étudiants se rendant à une manifestation et exécutés sur le bord d’une route. Et comme il faut un gagnant, il y en aura un après de nombreux bains de sang. On y est habitués mais c’est toujours aussi choquant.

Dans ce roman, on aura l’occasion de suivre l’itinéraire de quelques personnages tels Jacqui, une héroïnomane ou bien Nico petit guatémaltèque de 10 ans, obligé de fuir sa ville et de délaisser sa mère pour essayer de survivre aux USA. Ce dernier, personnage phare de ce roman pour moi, montre toute l’hypocrisie du système, qui a créé ces malheureux et arrive au bout du compte à en retirer de l’argent. C’est un parcours réaliste et hallucinant, qui donne envie de hurler.

Pour autant, le roman n’est pas sans espoir : Don Winslow nous offre dans un formidable dernier chapitre des pistes qui peuvent résoudre ce problème de société. Loin de la répression à outrance, il ouvre de nouvelles pistes. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il aurait écrit un tel chapitre quand il a commencé cette trilogie. Ce dont je suis sûr, ce que j’ai ressenti, c’est que ce dernier chapitre était personnel, et qu’il justifiait ses romans, sa croisade, ce pour quoi il se bat, à son niveau. Don Winslow a voulu nous ouvrir les yeux, il a créé un plaidoyer unique pour l’humanisme.

A l’instar de ses autres romans, les scènes s’enchaînent à un rythme d’enfer, les personnages sont nombreux et le roman est porté par un style efficace et imagé, agrémenté de dialogues géniaux. L’ensemble est si réaliste, si marquant, qu’on ne peut que se laisser emporter par cet ouragan et tant d’inspiration. Evidemment, je ne peux que vous conseiller de les ces trois romans, si ce n’est déjà fait, car il serait dommage de commencer celui-là et de passer à travers les deux autres monuments qui forment cette trilogie.

Car c’est bien de cela que l’on parle : ces trois romans forment un monument du polar, un monument d’intelligence, un monument de dénonciation contre ce phénomène néfaste. Et cela dépasse le simple cadre du polar : c’est un monument d’humanisme, un monument de sociologie, un monument de littérature. Pour moi, ces trois romans, cette trilogie, ce sont sont des coups de cœur que seul un James Ellroy est capable d’égaler.

COUP DE CŒUR ! COUPS DE CŒUR !

Zippo de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue Noir

Attention, coup de cœur !

Après Par les rafales, son précédent et premier roman, qui démontrait une plume rare de poésie, Valentine Imhof se lance dans le thriller. Pour autant, il est bien plus que cela tant ce roman est brillant.

Clic ! Clic ! Clic ! Le bruit de son briquet Zippo est entêtant mais le calme, dans ce bar au nom étrange : Le Y-Not II. Il l’attend, Elle, Eva, celle qui l’a fait chavirer et qu’il cherche sans relâche. Il l’aperçoit, ou croit l’apercevoir et il chancelle. Il s’approche, lui offre un verre, puis sortent marcher dans le parc. Elle s’assoit (Clic !) et est surprise par le bruit. Elle tourne sa tête vers lui et son regard lui montre qu’il s’est encore trompé. Il sort sa flasque d’essence, l’asperge, surtout sur le visage et Clic ! Prometheus.

Eva l’a connu alors qu’elle était adolescente. Elle lui trouvait une laideur fascinante, une tristesse irrésistible ; son visage marqué l’a tout de suite attirée. Ils ont dansé, comme s’ils étaient seuls au monde sur un rock des années 50. Elle l’a suivi jusqu’à un perron puis un premier baiser les a réunis. C’était leur première rencontre. Leur dernière a commencé de la même façon, et s’est terminée par la mort de sa sœur, calcinée dans une voiture.

La lieutenant Mia Larström vient de débarquer au poste de police de Milwaukee avec un dossier en béton. Elle est convoquée sur le lieu d’un crime : une jeune femme à moitié brûlée sur un banc. Ce n’est pas une première pour elle. Son binôme, le lieutenant Peter « Casanova » McNamara est en retard, comme d’habitude. Il va encore la seriner avec ses aventures sexuelles, lui raconter comment il a fait hurler toute la nuit sa conquête d’un soir. Leur équipe ressemble à un mélange de feu et de glace.

Le début de ce roman ressemble à s’y méprendre à un thriller, et l’enquête, bien complexe, se révèle ardue pour nos deux enquêteurs. Les chapitres, très courts, vont s’enchaîner en passant d’un personnage à l’autre. Il n’y a aucun repère en tête de chapitre pour indiquer lequel est au centre du chapitre et pourtant, on n’est jamais perdu. La magie du talent de Valentine Imhof commence …

Parce que, petit à petit, l’auteure va lever le voile, non pas sur l’intrigue, puisque l’on va rapidement comprendre de quoi il retourne, mais sur les personnages. Petit à petit, Valentine Imhof va gratter le vernis qui cache la psychologie de chacun d’eux, et révéler leur passé et les cicatrices qui en découlent, leurs blessures comme des tatouages indélébiles, ineffaçables, ces moments qui marquent une vie à jamais.

De ces personnages que l’on aura bien du mal à oublier, on se rendra compte que rien n’est aussi simple, qu’aucun d’entre eux n’est ni blanc, ni noir, ni gris. Ils sont un mélange de toutes les couleurs, pour donner un résultat indéfini, poussés par leur motivation propre. Et plus on s’enfonce dans le roman, plus le nombre de personnages augmente, et ils sont tous décrits avec la même acuité, la même justesse.

Valentine Imhof va donc nous plonger dans les abîmes de l’âme, et nous plonger dans un décor de douleur. Rapidement, on se retrouve dans un monde BDSM, et le décor est à l’image des personnages, une descente aux enfers comme une recherche du plaisir, la douleur comme un cri d’extase, non pas pour oublier le passé, mais pour se rechercher soi, sa vraie personnalité.

Valentine Imhof met aussi son style au service de son histoire, poétique et noir, agrémenté par une bande-son sans fautes (merci d’avoir cité Joy Division et d’avoir déterré My Bloody Valentine !). Il y a une vraie rage dans son écriture, de sa plume coule une lave incandescente qu’elle déverse sur chaque ligne. Ses phrases sont éclairées, lumineuses, éblouissantes et emplie de tant de noirceur, jusqu’au dénouement final extraordinaire, sans rédemption, sans espoir, noir opaque. Énorme ! Un brûlant roman à classer juste à côté de Versus d’Antoine Chainas.

Je vous le dis, coup de cœur !

My absolute darling de Gabriel Tallent

Editeur : Gallmeister

Traductrice : Laura Derajinski

Attention, coup de cœur !

Bénéficiant d’avis dithyrambiques, je m’étais gardé ce roman pour la fin de l’année. Et quand j’ai ouvert le livre, j’avais un peu peur, peur de passer à coté, peur de ne pas être touché, peur d’être déçu. Bon sang … quel roman !

Elle s’appelle Julia, se surnomme elle-même Turtle. Son père Martin l’appelle Croquette. Elle a 14 ans et n’a de cesse de se construire. Ce matin-là, elle nettoie son arme à feu, avant que son père ne lui demande de venir s’entraîner au tir. Quand il entre dans la cuisine de leur petite maison, en face de l’océan, elle braque l’arme sur lui. Va-t-elle tirer ? Non, pourtant il le faudrait. Son père insiste sur la nécessité de se défendre, d’être forte pour se préparer quand le monde se détruira. Car le point de non-retour est atteint. Après la séance de tir, son père la frappe, ou la viole. Turtle le déteste pour ça, mais elle l’aime aussi. Il est le seul qui prend soin d’elle, qui le protège contre le monde, qui la prépare au pire.

Julia fait ses devoirs avec son père, mais n’y arrive pas. Car elle est persuadée de ne pas y arriver. Alors il finit par s’énerver puis, philosophe, sait que cela ne sert pas à grand-chose : Bientôt seules les armes parleront. Au collège, Turtle n’a pas d’amis, pas même de « relations ».  Anna, sa professeure de langue voudrait bien l’aider, car elle sait que Julia peut y arriver. Mais Turtle est persuadée qu’elle va faire des erreurs. Et quand le directeur demande à voir son père, c’est un dialogue de sourds, car Martin refuse qu’elle voie un psychologue.

Turtle va souvent voir son grand-père avec qui elle joue aux cartes. Son grand-père n’a pas le même message que Martin, lui incitant à s’instruire et à s’ouvrir. Mais Turtle ne comprend pas ça, ne veut pas comprendre ça. Elle préfère s’évader, faire de longues marches dans la forêt, qu’elle arrive à dominer, à maîtriser. Elle est capable de survivre pendant plusieurs jours en totale autarcie, de se trouver de quoi manger, boire, se soigner et aménager des endroits pour dormir. Sa rencontre avec deux jeunes gens du lycée va bouleverser les certitudes que Turtle a mises en place dans la tête de Julia.

Rares sont les romans qui, dès le premier chapitre, vous chavirent à ce point. Dans ce premier chapitre, je suis passé de la tendresse à l’amour, des larmes à l’horreur. Dès ce premier chapitre, je savais que j’allais adorer ce roman, que j’allais laisser Turtle me prendre par la main, et me guider dans son monde, noir, terrible, réaliste, dur et impitoyable, comme un long tunnel entrecoupé par moments de quelques étincelles de lumières.

Car ce roman va nous faire voyager dans l’esprit d’une adolescente qui doit se construire, qui doit apprendre des autres sur elle-même, entre les certitudes qu’elle se forge, les vérités qu’on lui assène, et les interprétations qu’elle doit faire. Pour elle, la vie est un combat, contre la nature, contre les gens qui l’entourent, contre elle-même, qu’elle doit gagner, pour ne pas se perdre.

Alors il y a Julia, son prénom officiel, qui ne veut plus rien dire pour elle. Il y a Croquette, surnom affectueux que lui donne son horrible père, et qui est le seul lien affectif qu’elle entretient avec le monde. Et puis, il y a Turtle, cette tortue, qui représente si bien ce qu’elle est : une tortue qui, tout au long de ce roman, va sortir ses pattes, sa tête, prudemment, en ayant toujours la prudence de ne pas se blesser, de se protéger, de survivre. Car pour elle, la vie est une lutte de tout instant et elle ne peut se permettre de se laisser aller, à de l’amour, de l’amitié ou même juste une conversation.

La plume de ce tout jeune auteur est tout simplement incroyable, tout en finesse et en légèreté, bien que le sujet soit difficile et l’intrigue d’une noirceur et d’une cruauté énorme. La cohérence de son roman, alors qu’il a mis 8 ans à l’écrire est incroyable. Les personnages qu’il a inventés sont d’une réalité incroyable. En fait, ce roman est incroyable de force, de poésie, de rage, de beauté, de violence. Ce roman est de ces romans qu’on n’oublie pas, de ceux dont on veut garder une trace, une cicatrice. On lit un roman de cette force une fois tous les 10 ans. La dernière fois que j’ai ressenti une telle vague d’émotions, c’était pour Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock. Gabriel Tallent a écrit le roman des années 2010, le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps, mon roman de cette décennie.

Coup de cœur !