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Le chouchou du mois d’octobre 2014

En ce mois d’octobre marqué surtout par un temps magnifique (pour les gens du nord de la France), les lectures et chroniques ne sont pas en reste. J’ai beaucoup lu, peu chroniqué, mais heureusement, je me suis fait aider par mon amie Suzie qui s’est fait une joie de m’offrir deux avis, l’un sur un roman policier L’ile du serment de Peter May (Rouergue), et l’autre sur un thriller L‘écorcheur de Portland de James Hayman (Archipel). Je ne peux que vous encourager à aller lire sa prose.

J’aurais chroniqué bien peu de romans étrangers, mais ceux-ci furent des lectures remarquables. A commencer par Bloody cocktail de James M.Cain (Archipel). Ce roman, inédit et recomposé après la mort de l’auteur, par son éditeur et ami, est remarquable de finesse et probablement le meilleur de celui qui a écrit entre autres Le facteur sonne toujours deux fois ou Assurance sur la mort.

Un nouveau personnage féminin de flic a fait son apparition aux éditions de l’Aube. Et L’été des meurtriers de Oliver Bottini (Editions de l’aube) est bien un roman qui est attachant à bien des égards : par son sujet, par son personnage principal, par le ton très pessimiste sans verser dans le fatalisme. Oliver Bottini semble se positionner comme un dénonciateur des débordements actuels.

Comme d’habitude, on aura lu et chroniqué beaucoup de romans français et surtout beaucoup de romans remarquables. Et je ne peux que m’extasier devant la diversité de notre production nationalité comme du talent de nos auteurs. Que cela soit l’ambiance du Londres de 1942 dans Blackout Baby ! de Michel Moatti (HC éditions), que ce soit le roman d’action à la manière d’un 24H chrono dans Quand les anges tombent de Jacques-Olivier Bosco (Jigal), que ce soit du roman policier avec des clins d’œil aux super-anti-héros dans Un fantôme dans la tête d’Alain Gagnol (Le passeur), que ce soit le roman noir cynique et amer dans La poule borgne de Claude Soloy (Lajouanie), ou que ce soit de l’humour de très bon aloi dans Fais pas ta star ! de Ben Orton (Editions Létales), tous ces romans sont formidables.

Malheureusement, il faut bien choisir et, comme au mois de janvier, je suis obligé de décerner une double palme tant j’ai trop de mal à choisir entre Rouge ou mort de David Peace (Rivages), ce roman de fou qui dépeint de façon tellement émouvante de la vie d’un homme extraordinaire ou que ce soit Cavale (s) de Marie Vindy (Manufacture de livres), si différent dans sa façon d’aborder les descriptions de la vie des gens normaux comme vous et moi .

Et si le choix fut bien difficile pour ce mois ci, je ne vous dis même pas la difficulté que je vais avoir au mois de novembre ! Pauvre de moi !

 

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Rouge ou mort de David Peace (Rivages)

Dire que je suis un fan de David Peace est un pur mensonge : je suis un fan inconditionnel de cet auteur hors norme. J’achète chacun de ses romans le jour de leur sortie, je les lis dans la foulée, parfois avec quelques jours de décalage, et à chaque fois, il me surprend. Car cet homme ne sait pas faire comme les autres, il change à chaque fois de sujet, il change à chaque fois de façon de faire, mais il est une chose qui ne varie pas : c’est son style. Si au départ, on a pu le comparer au James Ellroy de White Jazz, avec ce ton haché, répétitif et violent, beaucoup se sont vite arrêtés d’utiliser les étiquettes, pour se rendre à l’évidence : David Peace est un grand auteur, David Peace est unique, David Peace est gigantesque, David Peace peut tout faire.

Alors, que l’on apprécie ou non sa façon d’écrire, il faut bien se rendre compte qu’il est en train de construire une œuvre d’une dimension rare. Si vous ouvrez un de ses romans, vous saurez au bout de quelques pages si vous allez aimer ou pas. Car quelque soit le sujet, il saura vous captiver, il faut juste se laisser porter, attraper, assommer, ou juste bercer par ses mots, ses odeurs, ses bruits, bref, l’ambiance qu’il sait créer autour d’une histoire bien souvent portée par des hommes.

Après s’être libéré de ses obsessions, en écrivant le quatuor du Yorkshire, il concluait ce cycle britannique par le formidable GB84, qui passait au crible l’année charnière de la grève des mineurs. Il montrait ainsi qu’avant tout, il parle des hommes et des femmes, il parle de son pays, qu’il a d’ailleurs quitté peu après pour l’empire du soleil levant. Sa trilogie sur le Japon est en cours d’ailleurs, puisque nous attendons avec impatience le troisième et dernier tome après Tokyo année Zéro (une vision apocalyptique d’un pays qui a perdu la guerre) et Tokyo ville occupée un pur chef d’œuvre aux multiples visions et lectures, très respectueux de ce pays en reconstruction.

Entre temps, nous avions déjà eu la chance de lire 44 jours, vision romancée du manager Brian Clough à la tête de l’équipe de football de Leeds. A travers un sport, David Peace nous donnait l’occasion de lire le portrait d’un homme qui se trompe. Psychologiquement parfait, ce roman montrait une autre facette du talent de cet auteur : une faculté de fouiller et de décortiquer le fonctionnement humain. Il revient donc, avec Rouge ou mort, à son sport favori, le football, pour nous proposer une biographie romancée du manager du club de Liverpool, Bill Shankly.

Quand on connait l’univers de David Peace, on n’est pas étonné qu’il ait voulu parler de ce personnage emblématique. Bill Shankly est issu de la classe ouvrière. Il fut un joueur plutôt moyen, puis passa entraineur. Ce roman raconte comment Shankly, alors à la tête du club de Huddersfield, fut embauché par Liverpool pour aider le club à monter en première division. Son implication exceptionnelle, son sens de la loyauté envers son club, son sens de la psychologie humaine et sa faculté de motiver les joueurs vont lui servir pour remporter de nombreux trophées.

Autant on aurait pu reprocher à 44 jours le style haché qui ne rendait pas forcément service au portrait de Brian Clough, autant ici, cette répétition des mots, des phrases, des paragraphes collent bien avec la vie trépidante et rythmée d’un club de football. Il y a des passages fabuleux dans ce livre, quand par exemple il raconte le début des rencontres, les supporters qui crient, les supporters qui hurlent, les supporters qui tapent des pieds. Il y a du bruit, des odeurs, des couleurs (rouge) dans ce livre. Et il y a des moments de tension exceptionnels, comme ces matches à couperet, ou même ces résultats nuls qui obligent Liverpool à rejouer le match trois jours plus tard, alors qu’ils ont déjà plein de joueurs blessés.

La plongée dans la vie intime du club est totale. On vit avec Shankly, on tremble avec Shankly, on crie avec Shankly, on est fou de joie pour Shankly. Pendant presque 600 pages, David Peace nous montre la vie d’un homme qui vit 24 heures sur 24 pour son club, 7 jours sur 7 pour son club. Et au travers de ce personnage, David Peace nous montre aussi la vie des gens, le respect qu’il a envers eux, et ce qui a motivé Bill Shankly toute sa vie : Il faut travailler et travailler bien, il faut se donner à fond dans ce qu’on fait.

Dans cette première partie, on parle beaucoup football, on ne parle même que de ça. Bill Shankly ne prend jamais de vacances, il ne vit que pour son club, quitte à délaisser sa femme. Dans les rares scènes de sa vie privée, on le voit appliquer les mêmes règles qu’il inculque à ses jeunes joueurs : Donnez-vous à fond ! Faites les choses bien ! Respectez les pauvres gens qui vous paient !

Pour les fanas de football, ils auront l’occasion de découvrir l’apparition des dérives du football. Par exemple, un bon joueur s’achetait entre 10 000 et 20 000 livres lors des débuts de Shankly, alors qu’ils atteignaient 200 000 livres dix ans plus tard. Shankly se montrera aussi un innovateur quant à sa gestion des entrainements, des phases de repos, ou même des supervisions de ses futurs adversaires. Mais c’est à travers tous ces détails que l’on voit la minutie et la précision du travail de cet entraineur hors norme.

Reste que pour les autres, non mordus de football, il leur faudra avaler des pages et des pages de résultats footballistiques, ce qui, même pour moi, fut parfois trop long. Je comprends encore une fois la démarche de l’auteur et sa volonté de faire monter le stress du lecteur ou de montrer la pression subie par Shankly. Reste que de nombreuses pages sont emplies de résultats et que cela devient répétitif et long.

La dernière partie, elle, est consacrée à la retraite de Shankly. Il décide de se retirer et cette dernière partie est extraordinairement forte. En fait, on s’aperçoit, à ce moment là, dans ces deux cents dernières pages, que l’on s’est attaché à ce travailleur invétéré, cet obsédé des petits détails qui font la différence. David Peace nous montre un homme qui a décidé de tourner la page et qui a bien du mal à couper les ponts. Il montre aussi un homme qui, quand il devient simple spectateur, ne comprend pas ce qui lui arrive.

Et ce sont dans ces dernières pages que ce roman prend toute son ampleur, toute sa valeur. Car l’auteur nous montre des discussions entre Shankly et le premier ministre, lors d’interview télévisées. Et le parallèle entre le football et la vie politique, leur discours sur les gens, sur leur vie, sur la société fait monter le message d’un cran. Si le football a évolué, c’est parce que la société a évolué. David Peace nous offre avec ce roman monstrueux sa vision de son pays, comme on regarde une carte postale, et le portrait de cet entraineur est le bon exemple pour illustrer son message.

Tokyo ville occupée de David Peace (Rivages Thriller)

Si vous vous intéressez un peu au polar, vous avez sûrement entendu parler de David Peace, l’auteur du célèbre Red Riding Quartet. Je les ai tous lus, car j’ai été tout de suite convaincu par la description de son monde, son style, sa construction. Tokyo ville occupée est le deuxième tome de sa trilogie sur le Tokyo d’après guerre, après un premier tome Tokyo année zéro (qui vient de sortir en poche chez Rivages noir) qui était difficile à lire.

Le Tokyo de 1948 est une ville qui se reconstruit. Le Tokyo de 1948 est une ville qui est traumatisée. Le Tokyo de 1948 n’a pas oublié sa défaite. Le Tokyo de 1948 subit la honte de l’occupation américaine. C’est dans ce contexte psychologique difficile que commence le roman. Dans ce Tokyo dénaturé, un écrivain a décidé de mener à terme un livre sur un événement dramatique.

Le lundi 26 janvier 1948, à 9H30, l’agence Shiinamachi de la banque impériale ouvre ses portes. C’est une journée comme les autres, le directeur de l’agence fait son discours du matin. En début d’après midi, M Ushiyama, le directeur, rentre chez lui car il ne se sent pas bien. Puis, juste avant la fermeture, un homme se présente en imperméable marron, avec un brassard du ministère de la santé publique. Sa carte de visite porte un nom : Yamagushi Jiro. Il annonce une épidémie de dysenterie et dit avoir un remède. Deux flacons sont sortis d’une malette métallique. Les seize employés boivent le breuvage.

Sur les seize employés, dix meurent aussitôt. Les six autres se tordent de douleur. Seuls quatre d’entre eux vont survivre. La banque impériale va signaler que d’importantes sommes d’argent ont disparu, soit 164 405 yens et un chèque de 17 450 yens. Ce chèque sera d’ailleurs encaissé par un homme qui a fourni une fausse adresse et dont le signalement ne correspond pas au portrait robot.

L’enquête de police sur cet empoisonnement collectif va avancer doucement. L’inspecteur H va suivre la piste des cartes de visite et arrêter un homme : Hirasawa Sadamichi. Mais une des survivantes va être formelle : ce n’est pas le coupable. De toute évidence, c’est une erreur judiciaire.

David Peace est connu pour prendre des affaires véridiques et recréer un monde son monde autour, avec un style et une construction toujours originaux. Parfois, cela est déroutant, éprouvant, difficile à lire et à suivre. Ici, ce n’est pas le cas. Autant, Tokyo Année Zéro m’avait désarçonné, autant celui là m’a passionné. Le livre est construit autour de douze chandelles pour les douze personnes décédées, racontant l’affaire par un des protagonistes. Cela va d’une survivante à des inspecteurs, en passant par un enquêteur de l’armée américaine ou un journaliste. Et, comme d’habitude, son style fait à base de phrases courtes, de répétitions, de morceaux de poésie pure, nous fait plonger dans la psychologie des personnages.

Mais son ambition est aussi de montrer le traumatisme d’une nation, désarçonnée, déboussolée, déracinée, assommée par la défaite. C’est une nation qui se reconstruit à partir de rien, et qui découvre les horreurs que leurs congénères ont fait pendant la guerre, à savoir les recherches sur des poisons bactériologiques à des fins militaires avec des essais sur des cobayes humains que furent les prisonniers de guerre. Et personne n’est épargné avec le rôle trouble des Etats-Unis qui veulent récupérer les résultats de ces recherches.

Ce roman s’avère plus abordable que le précédent (un des chapitres est dur à suivre, mais ne gêne pas la compréhension), mais tout aussi brillant. Sa construction très originale et son sujet parfaitement bien maîtrisé confirment tout le talent de cet auteur décidément à part dans le monde du roman noir. Si le suspense est très bien entretenu, n’en attendez pas un roman d’action, mais plutôt un roman qui fouille les âmes, dans toute leur complexité. Tokyo Ville Occupée se révèle un très bon roman de David Peace, et si vous ne connaissez pas cet auteur, c’est le moment de vous y mettre.

David Peace : GB 84 (Editions Rivages/noir)

Coup de coeur !

Le 5 mars 1984, les mineurs de Cortonwood, dans le Yorkshire, cessent le travail après l’annonce de la fermeture prochaine du puits dans le cadre d’un plan de restructuration des houillères britanniques qui prévoit 20 000 suppressions d’emplois. Ils ne savent pas qu’ils viennent d’amorcer une grève qui durera un an et sera le plus violent conflit social de l’après-guerre. Une semaine plus tard, la moitié des 187 000 mineurs que compte le pays a rejoint le mouvement emmené par le Syndicat national des mineurs (National Union of Mineworkers) d’Arthur Scargill. Alors qu’elle est au pouvoir depuis cinq ans, Margaret Thatcher n’a pas l’intention de subir le même sort. Tandis qu’Arthur Scargill tente de mobiliser l’ensemble des forces syndicales autour des mineurs, le gouvernement recourt à tous les moyens possibles pour briser la grève : artifices juridiques, répression policière, actions de déstabilisation.
David Peace alterne dans ce roman entre plusieurs personnages qui vont du gouvernement britannique jusqu’aux mineurs eux-mêmes. Et chaque chapitre est entrecoupé de « témoignages » de scènes violentes qui ont eu lieu pendant les manifestations des grèves.

Avant tout, un mot sur David Peace. Vous aimez le James Ellroy des White Jazz et USA underground , ce style coupé à la machette, ultra rapide et concis comme une lame de couteau, sans phrase, parfois sans verbe, fait de répétitions pour donner une ambiance, comme une salve de mitrailleuse ? Si vous aimez, alors il faut lire tout David Peace. Si vous n’aimez pas, passez votre chemin.

La tétralogie de l’éventreur du Yorkshire est d’une noirceur sans pareille, GB 84 en est presque la conclusion logique. Ce qui est terrible, c’est de voir l’absence de communication entre les grévistes et le gouvernement. Un roman qui démontre ce que vaut l’ultralibéralisme et le massacre de tout un pan de l’industrie. Lorsqu’on fait un parallèle avec la situation actuelle, on a envie de se lever et de hurler : arrêtez, vous êtes en train de faire les mêmes erreurs que par le passé. Certaines scènes m’ont fait pleurer. Mais le plus dur de ce livre, c’est l’espoir de ces gens, qui petit se délite, et lire ça quand on sait comment cela va finir, ça fait mal, pour eux, pour nous. Si vous vous lancez dans ce livre, attendez vous à recevoir des claques, et elles font mal tant David Peace ne vous laissera pas récupérer. On me l’avait prêté à l’époque, je vais aller me l’acheter en poche.

Après il y eut les « 44 jours » de Brian Clough, qui fut l’entraîneur de l’équipe de Leeds United qui est passionnant par l’analyse psychologique du personnage principal. Enfin « Tokyo année zéro », situé dans le Japon d’après guerre, plus difficile à lire mais où le style de David Peace fait des merveilles dans un pays complètement démoli, sur un peuple ravagé.