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Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith

Editeur : Sonatine

Traducteur : Pierre Demarty

N’étant que peu féru de romans post-apocalyptiques, j’avais laissé passer le premier roman de Michael Farris Smith, Une pluie sans fin. Et quand j’ai ouvert ce roman, j’avais certes un petit a priori, et c’est le billet de Claude Le Nocher qui m’a décidé.

Un vieil homme roule sur cette route quand il aperçoit au loin une femme et une jeune enfant qui marche sur le bas-côté. Pris de pitié, il les prend en stop, essaie en vain de lancer une conversation et finit par les déposer dans un motel, en leur donnant un peu de liquide. Maben marche depuis plusieurs jours avec sa fille Annalee pour rejoindre le centre d’accueil de McComb, ville qu’elle connait bien pour l’avoir quittée quelques années auparavant. La petite étant fatiguée, Maben prend une chambre. Quand la petite s’est endormie, elle se dit qu’elle pourrait sucer un conducteur routier pour se faire un peu d’argent. Elle l’a déjà fait … mais elle se fait embarquer par un flic qui veut en profiter gratuitement. Poussée à bout, elle met la main sur le révolver du flic et le descend. Sa fuite semble ne jamais prendre fin.

Russell Gaines vient de sortir de prison, après 11 années de détention. Comme il ne sait pas où aller, il retourne en bus dans sa ville natale, McComb, qui est aussi la ville de ses malheurs. En prison, on lui explique que 90% des ex-taulards reviennent. Dès qu’il arrive, il subit un passage à tabac par Larry et Walt, les deux frères de l’homme qu’il a tué et pour lequel il a été arrêté. Avant de retourner chez lui, il passe chez son père Mitchell, qui vit avec Consuela, une Mexicaine qui entretient la maison (et plus si affinités). Le monde a continué de tourner sans lui pendant ces 11 années. Il doit donc choisir de ce qu’il va faire de sa vie, maintenant qu’il a purgé sa peine.

Il vaut mieux avoir le moral pour attaquer ce roman. Car le roman débute fort dans le glauque, nous montrant l’un après l’autre le quotidien des deux personnages. Maben et Russell sont les deux piliers qui vont illustrer le propos de ce roman, deux personnages forts qui vont essayer de mener leur vie, voire de survivre dans un contexte qui leur est défavorable. Que ce soit Maben ou Russell, ils sont obligés de se prendre en charge, de se démener pour avancer. Mais il faut bien dire que la destinée ne leur est guère favorable. En effet, le hasard les place face à des situations qui les obligent à prendre des décisions dont ils ne verront les conséquences que plus tard.

La rencontre de ces deux personnages dans la deuxième moitié du livre ne va pas arranger les choses, voire poser des problèmes supplémentaires quant aux décisions à prendre pour chacun d’eux. Mais le message qui ressort de ce roman est que quelle que soit la volonté que vous mettiez à vous sortir de la mouise aux Etats Unis, vous serez balayé par la vague à partir du moment où au départ, vous avez fait le mauvais choix, celui qui va vous poursuivre toute votre vie. Russell et Maben sont comme deux boules de flipper qui ne maitrisent pas tout de leur itinéraire.

Pour autant, tous les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont pas tous méchants mais ont tous un impact sur leur destinée. Jamais l’auteur ne va juger leurs opinions ou leurs actes, et juste se contenter de faire avancer son intrigue. Tous sans exception ont leur rôle à jouer dans ce drame, et tous sont impeccablement présents et impeccablement décrits. Tout ceci confère à ce roman un plongée dans la campagne américaine, celle qui vit quasiment en autarcie et où la vie se résume à se démerder pour s’en sortir.

Avant que vous vous jetiez sur votre libraire pour acquérir ce roman, il faut que vous sachiez que le style de l’auteur est du genre détaillé. Il va en effet décrire avec minutie chaque petit geste, chaque petite réaction, à l’aide de petite phrase, parfois sans sujet. Si cela n’est pas déconcertant à la lecture et permet de se plonger dans une scène, cela peut en rebuter certains qui trouveront ce roman un peu bavard. Bref essayez le, vous devriez l’adopter.

Ne ratez pas les avis de Yvan, Claude, Yan et Jean Marc

Bienvenue à Oakland de Eric Miles Williamson (Fayard)

Encore un coup de coeur ! Ce roman, outre sa quatrième de couverture aguichante, m’a été très chaudement recommandé par Holden du blog Unwalkers. Je n’ai pas été déçu par cette peinture des bas-fonds de Oakland.

T-Bird Murphy s’enferme dans un garage de Warrensburg, tout proche de Oakland, qu’il loue 200 dollars par mois. C’est comme ça la vie quand on est pauvre aux Etats-Unis. T-Bird va se rappeler comment il faut tous les jours chercher du travail, non pas pour vivre, mais pour manger, pour survivre. Et T-Bird, fils d’un immigré irlandais, en a des souvenirs à raconter, des choses à dire.

De sa jeunesse, dans un quartier pris en tenaille entre les Mexicains et les Noirs, être blanc n’est pas une chance, mais plutôt une malédiction. Et quand on n’est pas né du bon coté de la barrière, du bon coté de la ligne jaune, on travaille avant l’age de dix ans. On tond les pelouses pour un malheureux dollar, on fait le pompiste, on nettoie les voitures, on ramasse les merdes de chien.

Alors, dès qu’il a un boulot, T-Bird se retrouve avec les potes, les copains de beuverie de toujours, à boire le mauvais whisky, ou alors dans les égouts à vider des bouteilles trouvées au hasard ou bien volées. Mais ne croyez pas qu’il n’y a pas de justice : T-Bird fait partie des pauvres, des miséreux, tout en sachant très bien qu’il ne fera jamais partie de la caste des nantis. Mais peu importe, lui sait jouer du jazz, de la trompette, et il lit des livres, parce que au fond de lui, peut-être qu’il reste encore un petit morceau de rêve.

Ce roman commence par la couverture : Un chien errant, affamé, qui marche en cherchant quelque chose à manger. Puis, les anecdotes : Quand vous cherchez du travail, n’y allez pas bien habillé avec des chaussures de sécurité neuves, sinon le patron va croire au premier coup d’œil que vous allez lui demander un trop gros salaire. Bienvenue en enfer !

Si vous attendez un petit bouquin pépère tranquille peinard, alors il vaut mieux vous prévenir : Ce bouquin parle des bas-fonds, des gens qui tentent de survivre, et c’est écrit avec le langage des bas-fonds. Ce bouquin, c’est plutôt un ouragan supersonique, un marteau piqueur qui va vous défoncer le cerveau, une lancinante musique de trompette qui va vous harceler la nuit.

Sur une pièce de monnaie, il y a deux faces. Mais pour Eric Miles Williamson, les deux faces sont encore trop belles. Il va vous montrer, vous imposer sa vision de la société en dessous des faces de la pièce, celle que l’on ne montre jamais, celle que l’on ne veut pas croire, que l’on aimerait qu’elle n’existe jamais. Putain, bordel de merde, c’est une claque, une gigantesque baffe dans la gueule. Excusez moi, mais je me fonds dans le paysage.

T-Bird va vous montrer sa haine, sa rage de vivre ; pas question pour lui de laisser tomber. Dehors, c’est la jungle, alors il faut connaître les règles, la loi et essayer de s’en sortir par tous les moyens. Parfois, on se dit qu’il serait plus facile pour lui d’être un truand, voler serait plus facile que vivre cette vie là. Heureusement, il a sa trompette, son amour du jazz. D’ailleurs, ce roman est écrit comme un solo, une improvisation d’un joueur amateur.

Amateur ? Que nenni ! Car ce roman est foutrement bien écrit, formidablement bien construit, violent, agressif, vulgaire. C’est une lecture qui se mérite, que certains n’aimeront pas. Sous ses apparences d’empiler les anecdotes, pas forcément chronologiques, d’agrémenter ses nombreuses digressions, ce roman est un joyau de style, de sentiments, de dégoûts, de personnages. On en prend plein la gueule (je l’ai déjà dit, non ?) et de nombreuses références viennent à l’esprit, mais Eric Miles Williamson pourrait bien avoir écrit là un grand roman si ce n’est le grand roman de sa jeune carrière. J’en redemande.