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Brouillard au pont de Tolbiac de Léo Malet

Editeur : Pocket

C’est JOB, comprenez jacques-Olivier Bosco (auteur entre autres du Cramé, Loupo ou plus récemment Brutale) qui m’a conseillé cette lecture et comme je n’avais jamais lu de roman mettant en scène Nestor Burma, voilà une bonne chose de faite. J’ai été surpris par ce polar, classique dans la forme, très avant-gardiste, et passionnant dans le fond.

L’auteur :

Léon Malet, dit Léo Malet, né le 7 mars 1909 à Montpellier et mort le 3 mars 1996 à Châtillon-sous-Bagneux, est un écrivain et poète français, auteur de nombreux romans policiers, dont la série ayant pour héros Nestor Burma, « détective de choc ».

Il a également écrit sous différents pseudonymes : Frank Harding, Léo Latimer, Lionel Doucet, Jean de Selneuves, Noël Letam, Omer Refreger, Louis Refreger — ainsi que, en association avec les écrivains Serge Arcouët et Pierre Ayraud, sous le pseudonyme collectif de John-Silver Lee —. Il est pour certains « l’inventeur du roman noir français ».

Léo Malet est fils de Jean-Marie Gaston Malet, employé de bureau, et de Louise Nathalie Refreger, couturière. À l’âge de deux ans il perd son père puis, deux jours après, son petit frère âgé de six mois et, dans l’année qui suit, sa mère. Tous les trois sont morts de la tuberculose. Léo est recueilli par son grand-père Omer Refreger, ouvrier tonnelier, et par sa grand-mère Marie Refreger, gardienne d’un parc avicole.

En 1923, il rejoint le groupe libertaire de Montpellier, puis entre en contact avec André Colomer qui vient de fonder L’Insurgé. Il le rejoint « à Paris avec 105 francs en poche. C’était le 1er décembre 1925, à 9 heures du matin » et fréquente les milieux anarchistes. Il exerce ensuite différents petits métiers : employé de bureau, manœuvre, journaliste occasionnel, « nègre » pour un journal de maître-chanteur, gérant de magasin de mode, figurant de cinéma, crieur de journaux, emballeur.

En 1926, il rencontre Paulette Doucet, qui devient sa compagne. Ils se marient en 1940, et vivent ensemble jusqu’au décès de Paulette en 1981. Lié au groupe surréaliste de 1931 à 1949, il écrit de la poésie, publiant en 1936 Ne pas voir plus loin que le bout de son sexe, imprimé à seulement une trentaine d’exemplaires.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le 25 mai 1940, Léo Malet est arrêté et accusé, selon ce qu’il relate dans son autobiographie, de faire partie d’un complot surréalo-trotskyste d’atteinte à la sûreté de l’État et reconstitution de ligue dissoute, « complot » dans lequel était également impliqué, entre autres, Benjamin Péret… ». Il est emprisonné à la prison de Rennes, puis est transféré au stalag X-B à Sandbostel entre Brême et Hambourg jusqu’en mai 1941.

Dès son retour de captivité, à la demande de Louis Chavance, Léo Malet se met à écrire des romans policiers, en adoptant d’emblée l’écriture à la première personne. En 1941 il publie sous le pseudonyme de Frank Harding son premier roman, Johnny Metal, et crée le personnage éponyme, journaliste américain lui permettant « toutes sortes de libertés, sans avoir à m’emmerder avec le décor ». Après ce premier succès, il publie en 1942 un « second faux policier américain, mijoté selon la même recette », La Mort de Jim Licking, qu’il signe Leo Latimer. C’est en 1943 que Léo Malet publie 120, rue de la Gare, mettant en scène son célèbre détective privé Nestor Burma.

En 1948, Léo Malet devient le premier lauréat du grand prix de littérature policière pour Le Cinquième Procédé. La même année, il commence à écrire ce qui deviendra la Trilogie noire. Le premier titre de la trilogie est La vie est dégueulasse. Le deuxième tome, Le soleil n’est pas pour nous, publié en 1949, raconte, dit-il, « certaines des histoires qui me sont arrivées quand je traînais la savate à Paris ». Le troisième, Sueur aux tripes, écrit dans la foulée, n’est publié que vingt ans plus tard en 1969.

En 1954, utilisant toujours le personnage de Nestor Burma, il commence la série des Nouveaux Mystères de Paris, dont chaque énigme a pour décor un arrondissement de la capitale. Quinze arrondissements de Paris forment le décor de ces Nouveaux Mystères, dont le 13ème arrondissement de Paris avec Brouillard au pont de Tolbiac, publié en 1956 et qui « se détache indéniablement de cette série. Roman central d’une œuvre imposante, il fourmille d’anecdotes autobiographiques ». En 1958, il reçoit le prix de l’Humour noir pour l’ensemble de la série.

Rencontrant de nouvelles difficultés financières, Léo Malet écrit en 1962 un feuilleton dont l’action se déroule à la télévision. Ce sera 6/35 contre 819, renommé Nestor Burma en direct lors de sa parution au Fleuve noir en 1967. Après un intermède comme bouquiniste quai de l’Hôtel-de-Ville en 1965, il obtient grâce à Maurice Renault un contrat au Fleuve noir, qui publie six romans avec Nestor Burma et un septième et dernier roman, Abattoir ensoleillé, en 1972. En 1984, il reçoit pour l’ensemble de la série Nestor Burma le grand prix Paul-Féval de littérature populaire.

(Source Wikipedia adapté par mes soins)

Le sujet :

Nestor Burma reçoit un appel de l’hôpital de la Salpêtrière. C’est Lenantais, dit Abel Benoit, un ancien compagnon anarchiste qu’il a connu dans sa jeunesse au foyer végétalien de la rue de Tolbiac, qui lui demande de venir à son chevet. Mais Nestor Burma arrive trop tard. La séduisante gitane Belita Moralès l’informe de la mort de son vieil ami des suites de deux coups de couteau reçus lors d’une sauvage agression.

À l’hôpital, Burma reçoit la confirmation du décès annoncé et se heurte à l’inspecteur Fabre qui l’accompagne à la morgue. Le commissaire Faroux les rejoint, visiblement là pour obtenir des informations de la bouche de Burma, mais c’est lui qui se met à faire allusion à un policier, Norbert Ballin, responsable d’une vieille enquête sur la disparition en 1936, aux environs du pont de Tolbiac, d’une grosse somme d’argent volée par un garçon de recettes qui la transportait.

Douloureuse enquête pour le héros, dont le passé resurgit au détour de chaque rue du quartier de sa jeunesse. Difficile mission aussi d’éclaircir l’assassinat de Lenantais et le vol de 1936, deux crimes en apparence indépendants et tout aussi inexplicables.

(Source Wikipedia adapté par mes soins)

Mon avis :

Lire ou relire d’anciens polars permet, sans aucun doute, de prendre du recul par rapport aux nouveautés que l’on trouve sur les linéaires des libraires. Cela permet aussi de voir où les auteurs contemporains ont puisé leur source, leurs codes, leur style. Indéniablement, ce roman a inspiré des générations d’auteurs car si la façon de raconter cette histoire s’inspire de l’exemple américain, il n’en reste pas moins qu’il a sa singularité française dans les décors et le sujet traité.

Je n’avais jamais lu de romans de Léo Malet, et j’ai été surpris. Dans ma tête, Nestor Burma est incarné par Guy Marchand ce qui, pour l’adolescent que je fus, était classé « Has Been ». Et je me suis aperçu de mon erreur tant ce roman s’avère passionnant mais aussi touchant par bien des aspects. Deuxième surprise : malgré quelques expressions argotiques, ce roman s’avère très moderne et remarquablement bien mené. Bref, Brouillard au pont de Tolbiac est génial.

On ressent à sa lecture toute la passion que l’auteur a voulu mettre dans ce roman, du sujet (les anarchistes dont il a fait partie dans sa jeunesse) jusqu’aux descriptions des quartiers de Paris qu’il a arpentés. On y retrouve des thèmes chers au polar, tels la loyauté ou l’obsession mais on retrouve aussi la volonté de dénoncer certains aspects de la société. On ressort de ce roman bouleversé, autant par ces hommes qui renient leurs idées et leurs valeurs que par l’issue dramatique, ébauchée en quelques lignes et qui concluent ce roman qui est indéniablement un grand moment de la littérature policière.

Ce roman m’aura beaucoup apporté, puisque j’ai appris beaucoup de choses sur les mouvances anarchistes, et sur le Paris d’après-guerre. En 200 pages, Léo Malet nous concocte une intrigue, une ambiance et des personnages inoubliables. Brouillard au pont de Tolbiac est tout simplement une lecture obligatoire pour toute personne aimant le polar et un excellent roman à découvrir pour les autres.

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Deux polars chez deux petits éditeurs

Je vous propose deux polars édités par de petits éditeurs qui sont des lectures divertissantes, avec tous les codes nécessaires pour attirer l’œil du lecteur à la recherche de polars classiques. Pour ce faire, je vous recopie les quatrièmes de couverture avec mon avis en suivant.

Punk Friction de Jess Kaan

Editeur : Lajouanie

Quatrième de couverture :

Auchel, nord de la France. Le corps d’un jeune marginal brûle au petit matin dans le cimetière municipal. Acte gratuit, vengeance, meurtre ? La police ne sait quelle hypothèse privilégier, d’autant qu’on découvre très vite un nouveau cadavre, celui d’une étudiante, sauvagement assassinée.

La population aimerait croire que le coupable se cache parmi la bande de punks squattant dans les environs…

Le capitaine Demeyer, quadragénaire revenu de tout, et le lieutenant Lisziak, frais émoulu de l’école de police, du SRPJ de Lille sont chargés de cette enquête qui s’annonce particulièrement sordide. Une jeune lieutenant, en poste dans la cité, ne veut pas lâcher l’affaire et s’impose à ce duo pour le moins hétéroclite.

Mon avis :

D’un corps calciné retrouvé dans un cimetière, Jess Kaan nous convie à un polar somme toute assez classique où les personnages vont s’engluer dans une intrigue au dénouement bien retors. D’un coté on a le conflit générationnel Ancien / Jeune avec le couple de la PJ de Lille, de l’autre on a le conflit entre la PJ et la police municipale.

Le fait de situer l’intrigue dans un petit village du Nord de la France permet de montrer les relations entre la police et la politique. Cela permet aussi de mettre en valeur les gens de cette ville et leur vie de tous les jours, ravagée par le chômage. Dès lors, ils se retournent contre ceux qui ne vivent pas comme eux, en l’occurrence des punks.

Jess Kaan arrive à montrer des services de police en prise avec une affaire étrange, sans aucune piste, et comment ils arrivent à s’en sortir. Si l’intrigue est fort bien menée, et est l’atout majeur de ce livre, le contexte pesant en est aussi un point à souligner. En suivant scrupuleusement les codes du polar, ce roman s’avère assez classique et permet de passer un bon moment de lecture.

La cité de l’ange noir de Harlan Wolff

Editeur : Gope Editions

Traducteur : Marie Armelle Terrien-Biotteau

Quatrième de couverture :

À Bangkok, un tueur en série enlève des jeunes filles et se livre à un abominable rituel sadique. Les autorités n’ont aucun indice.

Carl Engel est une énigme, même pour ses proches. Pendant trente ans, ce Londonien au caractère entier a réussi à se forger une carrière de détective privé malgré les soubresauts de la vie politique thaïlandaise. Luttant contre le vieillissement, l’alcoolisme et une charge de travail décroissante, il est contacté par un Américain âgé qui, moyennant un cachet exceptionnellement élevé, le charge de retrouver son frère disparu.

L’enquête nous fait descendre dans le monde sordide du tueur en série et dans les bas-fonds de Bangkok, avec un petit détour par les tables de jeux de Macao, sur fond de luttes de pouvoir remontant à la guerre du Vietnam.

Assisté d’amis fidèles (ex-CIA, journaliste, chauffeur de taxi, colonel et quelques figures du monde interlope des bars de nuit), Carl aura pour seule priorité de rester en vie et de débusquer le tueur.

Mon avis :

Prenez un détective privé qui exerce à Bangkok depuis une trentaine d’années. Même si ce métier n’est pas bien vu en Thaïlande, il arrive à s’en sortir. Il connait tout le monde, parle la langue, et décroche de petites affaires, comme celle de retrouver le frère de Frank Inman, qui pourrait être accusé à tort des meurtres de jeunes filles qui défraient la chronique. Avec son esprit efficace et le désespoir collé à la peau, il va faire jouer ses contacts.

Si le personnage et l’intrigue peuvent paraitre classiques, la première partie est surtout l’occasion pour le lecteur de rencontrer des personnages variés ainsi que beaucoup de quartiers de Bangkok. En cela, l’auteur nous offre une visite pour pas cher, et montre son attrait pour cette ville et son mode de vie. Puis, dans la deuxième moitié, le jeu du chat et de la souris s’inverse puisque Carl va être poursuivi et le stress va s’installer.

Pour un premier roman, c’est plutôt convaincant, même si l’auteur n’a pas voulu en rajouter et a écrit son roman avec beaucoup de retenue. Et rien que pour la visite des quartiers de Bangkok, des palais aux rizières, des palaces aux ruelles sombres, ce roman vaut le détour.

Novellas chez Ombres Noires

Depuis quelque temps, Ombres Noires publie des novellas, dont les thèmes sont centrés sur les livres, en général. En voici quelques uns :

 Mythe Isaac Becker

Le mythe d’Isaac Becker de Reed Farrel Coleman

Traducteur : Pierre Brévignon

Quatrième de couverture :

1944, camp de concentration de Birkenau. Les destins de Jacob et d’Isaac se trouvent scellés quand le carnet de ce dernier est confisqué par le sous-lieutenant Kleinmann. Chronique des activités criminelles du camp et des victimes des chambres à gaz, son Livre des Morts peut les conduire à leur perte. Les deux hommes tentent de récupérer le précieux objet mais, surpris par Kleinmann, Isaac est tué. Le carnet semble définitivement perdu.

Mais que sait-on réellement de Jacob et d’Isaac ? Sont-ils vraiment les héros que l’on croit ? Et si Le Livre des Morts venait à ressurgir, que dévoilerait-il ?

Mon avis :

Voilà une belle histoire, celle d’un homme déporté à Birkenau qui s’invente une histoire pour pourvoir émigrer aux Etats Unis. A travers des chapitres courts, nous allons voir comment cet homme va voir sa vie bouleversée par son premier mensonge, un soi-disant acte héroïque pour sauver un compagnon prisonnier qui avait écrit un mystérieux livre.

Cette illustration de l’histoire dans l’Histoire , des arrangements avec la vérité et la poids des mensonges est avant tout une belle histoire. Car si le style est, ou du moins m’a paru simple voire simpliste, le format court de cette nouvelle me laisse surtout sur ma faim, puisque j’aurais aimé que plusieurs situations et personnages soient développés. Du coup, c’est plutôt un sentiment de déception qui ressort de cette lecture.

Journal du parrain

Le journal du Parrain – Une enquête de Mike Hammer de Mickey Spillane & Max Allan Collins

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Quatrième de couverture :

Lorsque le vieux Don Nicholas Giraldi décède, c’est la panique à New York. Selon la rumeur, le Parrain tenait un registre de toutes ses manoeuvres et transactions crapuleuses, qu’il voulait léguer à une personne de confiance. Parce qu’il a travaillé à plusieurs reprises pour le Don, le célèbre détective privé Mike Hammer est approché par des personnes ayant tout intérêt à récupérer le précieux document.

Véritable arme de pouvoir, ce carnet pourrait mettre bien des carrières politiques en péril… Et être décisif dans l’implacable guerre des clans qui fait rage parmi les différentes familles de la mafia.

Mon avis :

C’est mon premier Mickey Spillane et je dois dire que ce polar pur jus est sympathique … sans plus. Même si cette histoire a été terminée après la mort de l’auteur par son meilleur ami, le style d’écriture semble avoir été respecté. C’est une bonne histoire, racontée grâce à six ou sept scènes, dans un style efficace où on décrit les personnages en une phrase. Il y a beaucoup de dialogue, droles avec de la répartie. Si le mode de narration a un peu vieilli, le format court permet de donner un bon rythme à l’ensemble. Pour moi, ce fut une bonne lecture, mais qui ne sera pas inoubliable. Cette novella aura au moins le mérite d’avoir suscité chez moi la curiosité de lire d’autres romans de cet auteur.

Un sale hiver de Sam Millar

Editeur : Seuil

Collection : Policier

Traduction : Patrick Raynal

Après Les chiens de Belfast et Le Cannibale de Crumlin Road, voici donc la troisième enquête de Karl Kane, le détective privé à part imaginé par Sam Millar.

Karl Kane sort de chez lui ce matin là, pour aller chercher son journal. Comme il a neigé, le chemin est glissant. Arrivé à la boite aux lettres, il voit un chat grignoter un doigt humain, au bout duquel il voit une main. Ni une, ni deux, il fout un coup de pied au chat pour récupérer la main. Mais ce faisant, il glisse et se retrouve sur le cul … juste au moment où deux jeunes étudiantes passent dans la rue. Malheureusement, la robe de chambre de Karl Kane s’est ouverte et il est nu dessous !

La police débarque immédiatement chez Karl Kane … enfin, trois heures plus tard. C’est la deuxième main que l’on retrouve en peu de temps à Belfast. Delà à penser qu’un tueur en série rôde, il n’y a qu’un pas … enfin qu’une main ! En plus, la police a envoyé un bleu, le jeune Chambers ! Karl Kane n’aurait jamais du s’occuper de cette affaire … Mais la radio annonce qu’un puissant homme d’affaires s’inquiète du préjudice à la ville et une mauvaise image pour les futurs investisseurs. Cet homme d’affaires offre donc une récompense de 20 000 livres pour toute information concernant ce tueur. Cela donne donc 20 000 raisons à Karl Kane pour trouver le coupable.

Je ne vais pas vous faire l’affront de vous parler de Sam Millar, l’un des auteurs de romans noirs plus grands et les plus personnels à l’heure actuelle. Si vous connaissez Karl Kane, nul doute que vous courrez acheter ce roman. Si vous ne le connaissez pas, ce roman est probablement le plus accessible … même s’il vaut mieux les lire dans l’ordre, puisque, dans ce roman, il est fait mention des épisodes précédents à de nombreuses reprises.

En ce moment, j’aurais lu beaucoup de romans sur des détectives privés, et on retrouve une certaine constance dans ces romans, à savoir une perte d’illusions, une autopsie de la société et des personnages forts. C’est le cas dans mes lectures récentes comme La ville des brumes de Sara Gran, ou Fausse piste de James Crumley dont je vais vous parler bientôt, très bientôt.

Dans ce roman, on retrouve cette écriture visuelle, capable de vous emmener dans des endroits tout droit issus de vos pires cauchemars. On y retrouve aussi cette faculté à écrire des dialogues fantastiques qui, ici, sont beaucoup plus humoristiques, cyniques et sarcastiques. Ce qui est nouveau, c’est cette introduction de scènes à la limite du burlesque, et on se retrouve à savourer ces scènes en même temps que l’on éclate de rire.

Mais le ton d’ensemble reste bien noir, bien désespéré, devant la description de l’Irlande, avec les obsessions chères à l’auteur, telles ces scènes dans l’abattoir, qui est en fait le même que celui de Rouge comme la mort. Si globalement, ce roman est moins gore que le précédent, cet amoncellement de chapitres comme autant de tableaux rouge sang est tenu à bout de bras par son personnage principal, dont la loyauté envers ses clients est sans bornes, et sa volonté de ne pas faire de compromis sans limites.

A noter, enfin, que chaque chapitre comporte un titre de film de polar, ce qui est une belle performance et qu’il y a en tête de chapitre une citation, dont beaucoup font référence à Raymond Chandler qui est LA référence du genre. Enfin, je dois ajouter une mention particulière à la traduction qui a su si bien rendre l’humour inclus dans l’histoire et des dialogues (même si je n’ai pas lu l’original), ce qui donne un peu de légèreté dans cette intrigue au ton désabusé. C’est un très bon troisième épisode, j’adore.

Ne ratez pas les avis de Jean-Marc Actudunoir, Claude Le Nocher, Wollanup Nyctalopes, et du Boss de Unwalkers

Oldies : Fausse piste de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Attention, coup de cœur !

J’en avais parlé il y a quelques mois avec mon ami Petite Souris, de James Crumley. Et donc, j’avais ressorti d’une de mes bibliothèques Fausse piste, édité à l’origine chez Gallimard dans la série noire tout d’abord puis chez Folio Policier. Le fait que Gallmeister réédite toute l’œuvre de James Crumley dans de nouvelles traductions est une excellente nouvelle. Car nous allons avoir droit à la crème de la crème du Noir.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l’armée, il devient professeur de composition littéraire. Il « visite » ainsi de nombreuses universités, il a la bougeotte et le métier de professeur ne lui convient pas. Attiré par le poète Richard Hugo, comme d’autres écrivains de sa génération (James Welch, Bob Reid, Neil McMahon, Jon A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana au milieu des années 1960.

Il s’essaye à la poésie et l’écriture de nouvelles, et anime des ateliers d’écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d’autres… En 1967, il écrit son premier roman, Un pour Marquer la Cadence (One to Count Cadence), qui n’est publié qu’en 1969. Sur fond de guerre du Viêt Nam, ce roman raconte une histoire d’amitié entre un sergent dur à cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite (…)

James Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l’alcool coule à flot et où les écrivains sont une denrée incroyablement fréquente. À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, James Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s’en « échapper » mais il finit toujours par y revenir.

En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l’enseignement. Il n’est pas fait pour ça. En revanche, il a l’écriture dans le sang. Il en parle d’ailleurs comme d’une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel.

James Crumley décède dans sa soixante-huitième année, le 17 septembre 2008.

Quatrième de couverture :

Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

Dès son premier polar, James Crumley s’impose en grand maître du noir. Avec lyrisme, humanisme et humour, il dépoussière le mythe du privé et réinvente le genre.

Mon avis :

Quelle idée géniale de reprendre l’édition de l’œuvre noire de James Crumley ! Car nous avons là le top du top de la crème de la crème du Noir.

Ce roman constitue le premier tome des enquêtes de Milton Milodragovitch, dit Milo, dont la spécialité est de réaliser des enquêtes et filatures de maris ou femmes adultères. Comme l’état du Montana vient de voter une loi autorisant le divorce à l’amiable, Milo se retrouve sans travail. Il va avoir la possibilité de se recycler quand Helen, une superbe jeune femme, lui demande d’éclaircir le soi-disant suicide de son jeune frère Raymond.

Ce roman se situe chronologiquement dans l’œuvre de James Crumley, juste avant Le dernier baiser, ce pur chef d’œuvre noir (du moins c’est mon avis). Ce roman est impressionnant parce que le personnage de Milo qui nous narre cette histoire est d’une évidence rare dès la première page. Le style lui-même fait partie du personnage. En fait, dès le premier chapitre, James Crumley réinvente le rôle du détective privé, ou du moins ajoute une nouvelle pierre à l’édifice, en imposant son style.

Car il faut bien parler de style quand on parle de James Crumley. Il y a cette facilité à nous faire entrer dans le personnage. Il y a ces scènes burlesques mais réalistes (il n’y a qu’à voir le début où un voleur à la tire se fait écraser par une voiture et où Milo dit qu’il ne savait pas que le métier de voleur était un métier si dangereux !). Il y a ces dialogues si brillants et qui démontrent si bien la psychologie des personnages. Il y a cette volonté de donner autant d’importance aux personnages secondaires qu’à Milo. Il y a ce contexte si noir, cette autopsie si juste d’une société plongeant dans la violence avec l’émergence et l’arrivée de l’héroïne. Enfin, il y a ces phrases magiques, qui nous montrent les décors ou les personnages qui sont si poétiques qu’on reprend plusieurs fois la lecture d’une seule phrase, juste pour la laisser résonner dans notre tête.

Il faut ajouter que la traduction est très différente de la première version, faisant plus de place à l’humour et mettant en valeur la poésie (j’ai fait la comparaison sur quelques paragraphes). Mais honnêtement, les deux sont très bien faites. Et puis, on a droit dans la version Gallmeister à des illustrations en noir et blanc de toute beauté, signées Chabouté. Cela donne un roman qui ajoute au plaisir de la lecture, celui des planches de dessin.

Fantastique, ce roman est fantastique. Il comporte tous les ingrédients du roman de détective, avec un personnage fort, une intrigue forte, un contexte fort et un style inimitable, à la fois dur, noir et poétique. Il ne redéfinit par le genre, il apporte sa pierre à l’édifice et a inspiré de nombreux auteurs dont Ken Bruen, Sara Gran, Sam Millar et tant d’autres. Cette lecture est indispensable pour tout amateur de polar noir. Coup de cœur !

La ville des brumes de Sara Gran

Editeur : Editions du Masque

Traduction : Claire Breton

L’année dernière, nous avions fait la connaissance de Claire DeWitt, le nouveau personnage récurrent de Sara Gran, dans La ville des morts. La voici dans sa deuxième enquête, où nous allons en savoir plus sur cette jeune femme.

Il y a quelques années, Claire DeWitt a eu un amant, Paul Casablancas, avec qui elle a vécu quelques mois. Pour autant, cette période reste un excellent souvenir, au point que Claire pense à Paul comme étant l’amour de sa vie. Ils se sont séparés et Paul est parti vivre à San Francisco où il a épousé Lydia Nunes, une guitariste. Paul étant lui-même l’un des guitaristes les plus doués de sa génération, ils se sont mariés et Claire a repris sa vie …

Quand Claire reçoit un coup de téléphone, c’est pour apprendre que Paul a été assassiné. Il a reçu plusieurs balles chez lui, et plusieurs de ses guitares ont disparues. La police pense à un cambriolage qui a mal tourné et Claire décide d’aller à San Francisco pour se faire sa propre idée. Même si elle est d’accord avec l’hypothèse de la police, il est tout de même étrange que la porte d’entrée ait été fermée. Comme si le cambrioleur était entré, avait tué Paul et était parti en refermant derrière lui.

C’est une affaire bien compliquée qui commence pour Claire. Comme celle de son adolescence, quand Chloé, Tracy et elle avaient décidé de devenir détectives. Elles étaient inséparables et formaient ce qu’elles croyaient être les meilleures détectives du pays. Quand un jour, Tracy disparait dans le New York des années 80, elles sont parties à sa recherche et ont découvert un pan de la vraie vie …

J’avais tant aimé sa précédente enquête, parce que c’est un portrait de femme qui, à lui seul, mérite le détour. Allez, pour être honnête, on ne peut que tomber sous le charme de Claire DeWitt. Je suis amoureux de Claire DeWitt. Parce qu’il y a dans cette écriture une honnêteté, une véracité qui en font un personnage vivant. C’est aussi un personnage moderne, qui baise quand elle en a envie, qui vit vite, usant de tous les expédients qu’elle a à sa disposition pour accélérer son rythme de vie, éviter de dormir, oublier …

Dans cette enquête, on en découvre plus sur le passé de Claire DeWitt, à travers la recherche de son amie Tracy. Il y a dans ces passages, faits de chapitres insérés dans l’intrigue principale, des portraits d’adolescentes qui découvrent la vraie vie, celle des adultes. Elles passent d’un jeu, celui de détective, à la découverte d’un paysage fait de violence, de sexe et de drogues. Ce n’est jamais démonstratif, juste montré avec beaucoup de justesse en même temps que Sara Gran nous montre la perte d’innocence, d’espoir et d’illusions de ces jeunes filles.

Et puis, même si l’enquête n’avance pas vite, voire est accessoire, la résolution du meurtre de Paul nous donne droit à des beaux passages, si simples, sur la perception qu’a Claire De Witt de la vie. Usant et abusant de cocaïne, on découvre toujours d’autres facettes de ce personnage si complexe. On la croyait forte, sans limites, résolue, tenace. On la découvre fragile, à la recherche de soutiens, que ce soit Constance qui l’a formée au métier de détective, à Silette, ce grand détective qui a écrit le B-A-BA du détective. Mais aussi ceux qui l’entourent et qui la soutiennent, ses amies qui la récupèrent en morceaux ou bien Claude, son assistant qui lui sert de repère dans un monde perdu.

C’est un roman fondant, attachant, moderne, qui nous montre à la fois le mal-être mais aussi la réalité que l’on ne veut pas voir. A travers le personnage de Claire DeWitt qui veut vivre vite et espérer, on voit la vraie vie qui, elle, est sans espoir. Car comme disait Pierre Desproges : « La vie est dramatique, elle se termine toujours mal ». Si La ville des brumes enfonce le clou du précédent, il est, à mon avis, un cran au dessus par tous ces aspects qui rendent ce roman indispensable, comme une sorte de témoin de notre société actuelle.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Racoon

Train d’enfer de Jérémy Bouquin (Wartberg)

Cela fait un certain temps que j’essaie de suivre les publications de Jérémy Bouquin. Je dis que j’essaie, car c’est un auteur prolifique. Pour autant, je n’ai jamais été déçu par ce qu’il écrit, et c’est encore le cas avec ce voyage dans un train d’enfer.

Abel Jackal est un détective privé ultra select. En fait, personne ne le connait, il n’est répertorié nulle part, et n’est jamais connecté à Internet. Il utilise de faux papier, des téléphones jetables, et prend en charge des enquêtes sensibles, grâce à un bouche-à-oreille sans faille et efficace. Il faut dire qu’Abel Jackal ne connait pas l’échec. Sa dernière affaire en date va pourtant lui donner du fil à retordre …

Abel Jackal vient de boucler une affaire et amène donc son salaire (en liquide) à un propriétaire de boite de nuit, vers Toulon, spécialiste de blanchiment en tous genre. Ils se connaissent et se font confiance. Quand le patron d’une start-up l’appelle, c’est pour lui demander de filer son responsable commercial et de démontrer qu’il vole des données de son entreprise. Il faut dire que cette start-up gère des transfert de données ultra-confidentielles, venant même de l’état lui-même.

Abel Jackal va donc suivre pendant plusieurs semaines Christophe Sellard, sans rien trouver. Il semblerait que ce dernier ne vive que pour sa boite, étant célibataire et ne sortant jamais. Il prend le TER entre Tours et Blois toujours tôt le matin et tard le soir. Alors que rien ne laissait présager un quelconque rebondissement, le train s’arrête en pleine campagne, victime d’une panne d’électricité. Abel Jackal n’est pas au bout de ses surprises !

Ce roman (j’allais dire ce Bouquin !) est l’illustration même du pourquoi j’adore cet auteur. Il n’est pas besoin de passer des pages et des pages pour présenter un personnage. Jérémy Bouquin nous démontre qu’avec une ou deux scènes, des phrases courtes qui percutent, quelques réactions qui remplacent de longues descriptions suffisent à brosser la psychologie d’un personnage.

Outre un premier chapitre dont on comprend difficilement l’intérêt, on entre tout de suite dans le vif du sujet. Le style est vif, acéré mais pour autant, l’auteur prend le temps d’installer son intrigue proprement dite, puisque celle-ci ne démarrera qu’une cinquantaine de pages plus loin. Par contre, les scènes sont génialement mises en valeur, et Abel Jackal un personnage incroyable. En fait, dans notre monde fliqué où nos moindres gestes sont suivis, lui passe au travers des mailles du filet en utilisant la technologie mise à sa disposition : Une belle résistance à ce système, en somme.

Et puis, à partir de ce voyage en TER, l’intrigue bascule. A partir de là, Jérémy Bouquin va nous surprendre avec de grands coups de théâtre. Et comme on est pris par Jackal, on marche à fond. Ça va toujours aussi vite, sauf que ça fait de plus en plus mal. Ce passage dans le TER, qui prend une moitié du livre est angoissant au possible, tout en étant parfaitement maitrisé. Puis, le ton change à nouveau, on a droit à quelques petites surprises avant la conclusion magistrale.

Clairement, avec ce livre, Jérémy Bouquin nous montre l’étendue de son talent, capable de nous angoisser dans un huis clos infernal et violent, à l’aise dans les dialogues intimistes de la suite, et il nous épate avec l’imagination dont il est capable pour nous offrir autant de rebondissements en aussi peu de pages. J’adore ce roman, j’adore cet auteur. Je souhaite que vous l’adoriez aussi.