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Sois belle et t’es toi de Jérémy Bouquin

Editeur : éditions Lajouanie

De roman en roman, Jérémy Bouquin nous invente des personnages hors normes qu’il plonge dans des intrigues qui sont à la fois simples et d’une logique implacable. C’est une façon comme une autre de prendre des gens normaux et de les plonger dans la violence inéluctable de notre société, quelque soit la façon dont on la regarde.

De roman en roman, son style percutant fait de telles merveilles, que je viens de le classer dans les auteurs à suivre à tout prix. Car à chaque fois, c’est l’assurance de passer un excellent moment de lecture. Et ce nouveau roman ne fait pas exception à la règle, à tel point que ce Sois belle et t’es toi, partant d’un sujet casse gueule s’avère un polar excellent, par l’épaisseur que Jérémy Bouquin apporte à son personnage principal.

Samuel est une jeune homme, mais à l’intérieur, il est une femme. Ses parents voulaient tellement une fille qu’ils avaient préparé des layettes roses, qu’ils le traitaient comme une fille. Si bien que, dans sa tête, il est une femme. Avant, il était policier, obligé de cacher sa vraie nature. Pas facile de gérer cela dans un monde d’homme. Alors il a démissionné et est devenu enquêteur pour une entreprise qui travaille pour des compagnies d’assurance. Cette fois-ci, il a décidé de prendre des hormones pour faire grossir ses seins et a un devis pour son opération de vaginoplastie.

Son responsable, Edouard, l’envoie en province, dans un trou perdu pour des dégradations qui sont survenues dans une petite auberge, en Corrèze. Le propriétaire est victime de plusieurs actes de vandalisme et la compagnie d’assurances a des doutes. Alors Sam, qui veut se faire appeler Samantha, part voir de quoi il retourne.

Ce qui l’attend, c’est une belle surprise, quand il rencontre Karl Clash, le propriétaire, agé de plus de 70 ans, qui tient la boutique tout seul. Cet hôtel-restaurant offre des repas et la pension pour une somme ridicule. Parfois, il est aidé par Doriane, une jeune femme qui habite une caravane garée sur le parking. Le soir, Doriane monnaye ses charmes auprès des routiers qui passent. Etrange paysage pour une étrange enquête !

Après un premier chapitre de baston, de tabassage qui sera expliqué à la fin, il faudra 20 pages à Jérémy Bouquin pour planter le décor et son personnage de femme-homme. Et cela est fait de telle façon, qu’il est impossible de ne pas y croire. La force de ce roman tient dans cette psychologie si fine de Sam, et le lecteur que je suis accepte de le suivre dans son enquête.

Car Jérémy Bouquin va utiliser son style direct pour ajouter des petits détails, de petites réactions des autres pour nous faire vivre de l’intérieur le drame de Sam : celui de se retrouver, de vivre sa propre vie, sa vraie vie, à travers le regard des autres. La première étape de sa transformation, de sa mue, va être d’avoir des seins. Et comme au début, il va mettre du scotch pour les cacher, son rêve va se transformer quand il va oser mettre une robe, jusqu’à ce que Doriane soit la première à voir en lui une femme.

Le ton a beau être dur, le personnage est attachant. On fond de plaisir à lire ses mésaventures. Et avec des personnages secondaires aussi bien faits, le roman en devient excellent car il nous fait basculer émotionnellement entre amour pour les personnages et doute sur leurs motivations. Jusqu’à la résolution de mystère des actes de vandalisme que l’on n’avait pas forcément pu prévoir puisque nous étions occupés à suivre les pensées et les malheurs de Sam.

C’est un polar moderne qui pour autant rend hommage aussi aux grands du genre, qui ont inventé des détectives affublés de psychologies hors norme. Jérémy Bouquin ne juge personne, il reste à sa place et montre un état de fait : la difficulté d’accepter les autres, différents mais pas inhumains, bien au contraire. J’ai adoré ce roman, j’espère que vous l’adorerez aussi car c’est un super polar.

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

Le cannibale de Crumlin Road de Sam Millar (Seuil)

Deuxième enquête de Karl Kane (Franchement, quel nom génial pour un détective privé, un nom qui claque comme deux coups de revolver !) après Les chiens de Belfast, Sam Millar continue son cycle dédié à son nouveau personnage.

Karl Kane, qui est détective privé à Belfast, a une relation avec sa secrétaire Naomi. Alors qu’ils s’apprêtent à sortir, une jeune femme demande à le voir. Elle s’appelle Geraldine Ferris, a 17 ans, et s’inquiète de la disparition de sa sœur Martina, qui n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs jours. Certes, Martina est une junkie, placée dans un centre d’accueil pour des gens sans domicile, elle est coutumière de fugues. Mais son absence de contacts est très inquiétante.

En cette période estivale, Karl est à la peine avec ses hémorroïdes. Sa visite au centre d’accueil ne donne rien, et sa visite au commissariat n’est pas plus engageante. Son beau-frère, par ailleurs à la tête de la police, lui signale deux meurtres de jeunes filles. Les corps retrouvés ne correspondent pas à Martina et heureusement pour Karl : des organes ont été enlevés des corps, comme l’aurait fait un boucher.

Alors que les corps de jeunes filles s’accumulent, martyrisés d’une façon toute aussi horrible, Karl va poursuivre l’enquête de son coté et être confronté à des événements qui vont le toucher de près, de trop près.

Si de prime abord, on peut penser que ce personnage n’est pas nouveau, je répondrai qu’en tant que lecteur, j’adore lire des enquêtes de détective privé, car ils sont à la fois dans le système par leur façon de résoudre les énigmes, mais aussi en dehors du système par le fait qu’ils ne sont pas obligés de respecter certaines règles auxquelles les policiers sont soumis. Et la démonstration est éloquente dans cet épisode.

On en apprend beaucoup plus sur la psychologie de Karl Kane dans cet épisode : Il est très attaché à sa fille et en veut énormément à sa femme depuis leur séparation. D’ailleurs, on va apprendre pourquoi. Et puis, il est attaché à Naomi comme un naufragé à sa bouée, même s’il garde ses secrets, sa petite vie, et qu’il ne lui dit pas tout. Pour mener ses investigations, il utilise beaucoup ses contacts à la police, s’en créé de nouveaux, mais sa principale source de progrès est surtout son intuition. Enfin, il respecte la police et la loi ; il suit le système judiciaire, jusqu’à un certain point, quand il juge que cela ne va pas assez vite. Pour autant, Sam Millar ne veut pas insérer de message dans son roman, mais il a posé les bornes de son personnage.

Il faut signaler que c’est un épisode violent, sans pour autant être démonstratif ou gratuit. Karl Kane est tout de même un personnage qui voyage dans une société de plus en plus violente, et il réagit par rapport à celle-ci. Ce qui démarque ce roman des autres du genre, ce sont ces dialogues fantastiques de naturel et ces scènes chocs inoubliables et j’en citerai trois sans pour autant vous donner le dénouement du livre : la visite dans le cinéma où Karl va, dans le noir, faire une visite des plus inquiétantes, le final éblouissant dans un lieu inimaginable et je peux vous dire que la tension est intenable, ou même la scène avec Ivana qui est plus intimiste, presqu’uniquement menée par des dialogues et fondante d’humanité.

La dernière chose que je voulais signaler est le titre français. Je trouve qu’il en dit peu et trop à la fois. Je le trouve surtout trop racoleur, alors qu’il n’y a dans le livre aucune scène gore. Le titre original The Dark Place (que l’on pourrait traduire par L’endroit sombre) est à mon avis bien meilleur et aurait mérité d’être utilisé. Bref, je conclurai par une affirmation : Je serai un lecteur assidu de la prochaine enquête de Karl Kane.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude et Unwalkers

Le double portrait de George Pelecanos (Calmann-Levy)

Le dernier Pelecanos en date, Le double portrait, remet en selle ce personnage bien étrange et particulier que nous avions eu l’occasion de rencontrer dans Une balade dans la nuit. C’est une nouvelle occasion de se rendre compte, au travers de plusieurs intrigues emmêlées comment Pelecanos joue avec les codes, tout en détaillant la psychologie de Spero Lucas, son nouveau personnage récurrent.

Spero Lucas, d’origine grecque, est un vétéran de la guerre d’Irak. Mais il a trouvé le moyen de vivre de ses qualités qui sont de s’adapter à son environnement et de savoir s’entourer d’amis, sans pour autant oublier la famille. L’un de ses travaux est de faire l’enquêteur pour un avocat pénaliste qui, dès le début du roman, lui demande de faire le jour dans l’affaire Calvin Bates. Ce dernier est en effet accusé d’avoir assassiné sa maitresse. Alors que cela devrait être un crime passionnel, la voiture est retrouvée incendiée et on ne trouve aucune douille sur les lieux du crime.

Sa deuxième activité est de retrouver des objets précieux. Il demande en retour 40% de la valeur du bien. Alors qu’il va manger dans un restaurant de luxe, la serveuse lui parle d’une amie à elle, Grace Kinkaid. A la suite d’une aventure amoureuse malheureuse, on lui a dérobé un tableau d’une grande valeur sentimentale et vénale. Spero accepte l’affaire.

Tout cela ne serait ue du classique si, lors d’une soirée dans un bar, Spero ne tombait pas sur une femme splendide. Il lui offre un verre, elle lui laisse son numéro de téléphone. Elle s’appelle Amanda. Ils vont se retrouver, faire l’amour et Spero va tomber amoureux. Ce qui, pour un homme qui veut tout contrôler, va lui occasionner quelques déboires.

Si Une balade dans la nuit était un roman simple, se contentant de présenter Spero et ses qualités, celui-ci est plus complexe dans ses intrigues et va détailler la psychologie de ce personnage hors du commun. C’est un personnage complexe, marqué par la guerre et les meurtres qu’il y a commis. C’est un spécialiste de la débrouille, mais pas un MacGiver bis.

C’est un homme qui ne croit en rien, sauf en lui-même et en ses amis, sur lesquels il peut compter. Il montre une certaine assurance mais cherche à avoir le contrôle de sa vie. Alors, quand il tombe amoureux, il perd ses moyens et change de profil. Alors qu’il est plutôt solitaire de nature, il agit plutôt par instinct. En fait, Spero me fait penser à un animal, à un félin qui est libre de ses mouvements mais pour autant qui sait où chercher sa nourriture ou ses envies du moment.

Les intrigues se révèlent une fois de plus simples. Nous savons assez rapidement ce qui s’est passé dans le cas Calvin Bates, et nous avons rapidement affaire à un groupe ultra violent pour le vol de Grace Kinkaid. Mais, on sent poindre, dans le propos, la violence de la société américaine, et Spero se retrouve confronté à la même violence que ce qu’il a connu pendant la guerre.

Si pour autant, Pelecanos ne dénonce rien, il se veut surtout témoin de sa ville, Washington, et nous livre là un bon polar, avec ce style inimitable fait de petites descriptions qui vous immergent immédiatement dans un décor. Et tout le roman nous emmène vers un final, qui comme il se doit est explosif, très visuel et très violent. De l’adrénaline en poudre ! Alors, Lucas Spero, je t’attends pour ta prochaine affaire. Tes aventures sont un vrai plaisir de lecture.

Un doigt de politique de Ben Orton (Les éditions létales)

Planquez vous ! Dari Valko, ancien légionnaire reconverti en garde du corps débarque dans les étals des librairies et pourrait bien investir vos sacs quand vous prenez les transports, fussent-ils en commun. On a affaire ici à de la littérature populaire, dont le seul but est de divertir. Pari gagné, c’est drôle, ça va vite et ça passe le temps. Et à moins de 5 euros l’aventure en question, il ne faut même pas hésiter.

4ème de couverture :

Je m’appelle Dari Valko, Russe par mon père, franchouillard par ma mère. Après une carrière bien remplie dans la Légion étrangère, je me suis installé garde du corps en free-lance, et je vais t’avouer un truc : le jour où je me suis lancé dans la protection rapprochée, j’aurais mieux fait d’ouvrir un kébab en banlieue ! Parce que pour tout te dire : depuis que je suis à mon compte, je passe mon temps à me friter, à rencontrer des gens bien pourris, et à patauger gaiement dans la merde et le sang mêlés ! J’en suis à regretter l’armée, tu juges un peu ?! Heureusement, qu’il y a mon oncle Piotr, l’ours de Sibérie, qui me file un coup de patte de temps à autre et surtout la toute belle Zoïa, ma pote commissaire, qui me tire du four quand ça devient trop chaud… Enfin bref, je vais pas te saouler avec mes histoires, surtout que si tu veux les connaître bien à fond, t’as qu’à lire mes bouquins ! Mais je te donne quand même un petit conseil : si t’es fragile du cœur ou que t’es du genre pantoufles et mots croisés, passe ton chemin ma louloute. Je t’aurai prévenu !

D.Valko

Mon avis :

Comme je le disais ci-dessus, ce roman est avant tout là pour nous distraire. Alors si l’intrigue est simple (le roman fait 150 pages), tout est tenu par le personnage de Dari. C’est lui qui parle, le langage n’est pas littéraire, on est face à cet ancien légionnaire qui nous raconte ses mésaventures. Evidemment, pour que cela tienne la route, il faut de l’humour et il y en a beaucoup, de petites remarques dans les dialogues aux phrases imparables telles que celle-ci : « Parfois, j’ai l’impression que le monde est sens dessus dessous et que je suis le seul dans le bon sens. Moi, je suis à l’endroit et l’envers c’est les autres ! »

L’intrigue est simple, certes, puisque l’on plonge dans les affres des prétendants à de hautes fonctions politiques, mais pour autant, on n’y relève pas d’incohérences même si Dari trouve toujours un ustensile pour se sortir de l’embarras. On pense à un MacGiver du genre sans pitié, qui ne fait pas dans la dentelle. Mais bon, c’est un ancien légionnaire donc il doit survivre avec les moyens du bord !

Pour un premier roman, c’est très bien fait, ça se lit vite, c’est agréable, on sourit souvent et le seul petit reproche que je ferai, ce sont les répétitions que Dari nous fait, du style : Que je te montre, que je t’explique … vous avouerez que c’est bien peu. Et puis, passer deux bonnes heures de lectures pour moins de cinq euros, c’est suffisamment rare pour être signalé. A noter qu’un deuxième épisode est sorti sous le titre Fais pas ta star ! Il se pourrait bien que l’on en parle bientôt ici même.

Chronique virtuelle : Chiennes fidèles de Williams Exbrayat (Storylab)

C’est un premier roman, donc ça m’intéresse. Voici donc le polar de William Exbrayat, au nom connu et dont il va falloir retenir le prénom à présent. Chiennes fidèles nous propose un pur divertissement au programme.

L’auteur :

Williams est né en 1975, dans le 26. Il passe une enfance tranquille dans le 07, puis fait des études en Histoire, dans le 38. Après un rapide séjour dans le 64, il s’installe dans le 31, où il officie comme dompteur de livres, en milieu scientifique. Outre un goût immodéré pour les numéros de département, il écrit aussi des histoires à usage récréatif.

Quatrième de couverture :

Ex-flic à la morale discutable et aux pratiques expéditives, Maddog est devenu détective privé. Il lui arrive même de s’offrir quelques à-côtés juteux à la limite de la légalité.

Sa principale faiblesse : son goût pour les femmes. Lorsque la vénéneuse Dora le plaque, il se rend compte que sa dernière combine était peut-être celle de trop…

Chiennes fidèles, polar efficace et à l’humour caustique, est le premier livre de Williams Exbrayat.

Mon avis :

Maddog tient une agence de détectives privés (Flair Investigations) avec son pote Danny. Il est amoureux d’une femme trop belle pour lui. Sauf qu’elle a disparu avec ses affaires mais aussi avec l’urne funéraire de sa chienne Sally. Ce ne serait pas grave s’il n’y avait à l’intérieur de ladite urne une carte électronique comportant des documents lui servant à faire un chantage auprès d’un personnage douteux et dangereux. Et voilà notre Maddog prêt à partir à la recherche de son urne.

Le fait que j’accroche ou non à un polar est surtout lié aux premières phrases et à la

Personnalité des personnages. Et dès que l’on commence Chiennes fidèles, le ton est vif, rapide et humoristique. On ne se prend pas au sérieux et comme le roman est court, cela va vite, très vite. C’est aussi le but de la maison d’édition Storylab qui propose des romans courts pouvant se lire en une heure maximum.

Alors ça va vite, très vite et l’humour y est pour beaucoup dans le plaisir que l’on ressent à la lecture. D’ailleurs, j’y ai retrouvé toute la joie que j’avais éprouvée avec les romans d’Olivier Gay. Ce roman est donc du pur divertissement, c’est bien écrit, bien fait, et on s’amuse beaucoup, de quoi passer un très bon moment. On se dit juste à la fin, que l’on attend quelque chose de plus long, de plus consistant mais on attend la suite avec impatience.

Vous trouverez les informations qu’il vous faut sur ce roman à 2,90€ ici

Du vide plein les yeux de Jeremie Guez (La Tengo)

Voici donc le dernier tome de la trilogie consacrée à Paris, signé Jeremie Guez, après le formidable Paris la nuit et l’excellent Balancé dans les cordes, fort justement récompensé par le prix Polar SNCF. Encore une fois, ce roman fait mouche.

Idir, jeune trentenaire kabyle, sort de prison, après y avoir passé six mois pour coups et blessures. Reconverti en détective privé, son quotidien est fait de filatures pour des maris jaloux ou des femmes en plein doute. Personnage central du roman, puisque c’est écrit à la première personne, c’est un impulsif, capable de périodes de calme et d’accès de fureur, mais il est aussi un tendre sous sa carapace : parfois, sans prévenir, il se met à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Mais il annonce que c’est une maladie, la maladie de la tendresse, de la solitude, du mal être, la maladie d’une vie de copains en essayant de tenir à distance sa famille, ses racines que son père lui rappelle sans cesse.

Idir est contacté par Oscar Crumley, le fils héritier de la richissime famille Crumley, pour retrouver son frère, Thibaut qui a disparu depuis quelques mois. Si personne ne s’inquiète de sa disparition, Idir retrouve des cassettes où Thibaut parle de sa vie, de son mal-être, de la difficulté à être accepté en tant qu’homosexuel. Juste après, Eric, le père de Thomas son meilleur ami lui demande de retrouver sa voiture, une AUDI R8 toutes options qui coute une fortune et qu’on lui a volé en braquant son chauffeur. Evidemment, les apprences sont trompeuses et les péripéties nombreuses pour ce détective amateur.

Changement de registre pour ce troisième roman, changement de ton, changement d’ambiance, et quelle réussite ! Là où les précédents romans mettaient au centre de l’intrigue la ville lumière, avec des massages d’un lyrisme flamboyant, Du vide plein les yeux se concentre sur son personnage, et Paris devient le décor noir de ce polar en forme d’hommage, hommage à tous les grands écrivains qui ont bâti ce genre que nous aimons tant.

D’une intrigue simple au départ, de rencontres en rencontres, Jérémie Guez complexifie son histoire avec un personnage complexe, solitaire qui est poussé par la curiosité. C’est aussi un personnage pas forcément doué, un travailleur de l’ombre dont la vie est faite de sorties avec les potes, de services donnés rendus, de réunions avec la famille qui se passent mal car il gâche ces moments par des accès de colère, peut-être pour montrer qu’il est un adulte, avec les responsabilités qui vont avec.

Ce roman, c’est aussi le roman de la maturité, à travers son personnage plus mature et qui veut construire sa vie, mais aussi dans le style, plus direct, plus franc, avec des dialogues formidables qui en disent long sur la psychologie des personnages. Clairement, Jérémie Guez a densifié son intrigue, pour donner plus de densité, plus d’importance aux personnages. Ce changement, s’il peut étonner certains habitués des précédents romans, va surtout leur démontrer que Jérémie Guez est un grand auteur, et qu’il est à l’aise dans tous les domaines. A son âge, on s’incline.

Une nouvelle fois, je suis époustouflé, une nouvelle fois je suis ébahi, une nouvelle fois je suis étonné du talent, de la facilité et de la simplicité que montre ce roman. Il démontre si ce n’était pas le cas encore que cet auteur est à lire, car il a la capacité à vous emmener où il veut, en alliant à la fois l’intrigue et le style, sans en avoir l’air. Bienvenue dans l’ère du roman noir moderne, brutal et lucide, dramatique et réaliste ! Bienvenue chez Jérémie Guez !

Avis d’obsèques de Michel Embareck (L’Archipel)

J’avais entendu parler de Michel Embareck, et c’est donc avec avidité que je me suis jeté sur le petit dernier, Avis d’obsèques paru aux éditions de l’Archipel. Et même si je savais à quoi m’attendre, j’ai quand même été surpris … en bien.

Alors que la petite ville de Saproville-sur-mer se réveille doucement, un petit événement va faire dérailler les rouages de cette petite ville de province sans histoire. Alors que les policiers font leur tournée d’habitude sans histoires, ils voient le corps d’un homme alongé devant les grilles du jardin Balzac. Imaginer un SDF que les gens pourraient découvrir dépasse l’entendement des deux flics. En s’approchant, c’est bien le corps d’un homme mort, abattu d’une balle dans la tête qu’ils découvrent.

Et comme un malheur n’arrive pas seul, c’est le corps du PDG de France-Ocean, le principal journal régional du coin qui git ainsi. Tout le monde le connait, Fabrice Kerbrian du Roscoät, le fils du père qui a repris les rênes du journal depuis que son père a pris sa retraite. D’ailleurs, il ne s’est pas gêné pour laisser libre cours à ses envies de luxe, mettant quasiment le journal sur la paille. Toute la smala de la ville, du département et même de la nation se penche sur la résolution de ce meurtre dans une ville qui a toutes les qualités pour montrer patte blanche aux touristes.

En parallèle, Victor Boudreaux se remet lentement d’un AVC qui a l’avantage de l’avoir guéri de ses migraines mais qui le handicape dans ses activités de tous les jours. A la fois détective privé et arnaqueur sans morale, il est ennuyé par des représentants d’une société d’assurances qui lui disent que sa nièce Joliette, qui habite à la Nouvelle Orléans serait impliquée dans un vol d’objets religieux. Et c’est son nom qui est utilisé pour les envois de France aux Etats Unis des fameux objets du culte.

Accrochez-vous, serrez-bien les ceintures de sécurité, car cette lecture va vous secouer les méninges et vous dérider les zygomatiques. Car même si on peut s’attendre à du cynisme à grande échelle en allant voir les avis des blogueurs sur les précédents romans de Michel Embareck, les salves de remarques acerbes et autres descriptions généreusement imagées m’ont forcé à sourire, rire, voire m’esclaffer devant tant d’immoralité. Il faut juste aimer cela … et j’adore !

Ici, on a droit à de l’humour fortement politiquement incorrect, mais c’est aussi et surtout parce que les personnages sont tous sans exceptions d’une bassesse sans nom. Tous ont des raisons pour se motiver à être des escrocs à la petite semaine, pour essayer d’obtenir un petit gain d’une situation, pour améliorer leur quotidien au détriment du voisin. Et personne n’échappe au massacre, du PDG du quotidien régional au commissaire de police, du procureur au syndicaliste, tous tirent leur couverture à eux, pour grappiller quelques grammes d’une poussière sur le dos d’un autre, tous sont alignés consciencieusement par Michel Embareck avec un aplomb et un cynisme fantastique.

Tous les personnages sont ignobles, détestables essayant de faire avancer leurs petites magouilles pour s’approcher de leurs petits objectifs et d’améliorer leur petite vie. Et Michel Embareck arrive à nous faire prendre suffisamment de recul pour que l’on arrive à regarder l’actualité sous un autre jour. Et pour le coup, ça fait du bien de rigoler, guidés que nous sommes par la plume virevoltante et acerbe de cet auteur au grand talent.

Alors ça flingue, toujours avec humour, c’est bête et méchant mais c’est redoutablement bien écrit. Le premier chapitre, qui décrit cette petite ville de province tranquille où il ne faut pas faire de vagues est tout simplement génial, et donne le ton pour tout le roman jusqu’à la dernière ligne. Et si l’on ajoute une intrigue menée au cordeau, ce roman fait indéniablement partie des très bons moments de lecture en cette rentrée littéraire.

Ne ratez pas les avis unanimes de l’ami Claude , de l’ami Paul et de l’ami Yan, ainsi que le mot de l’auteur sur Livresque du noir.