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Dégradation de Benjamin Myers

Editeur : Seuil

Traductrice : Isabelle Maillet

Les éditions Seuil, dans leur collection Cadre Noir, nous proposent un nouvel auteur, dont c’est le premier polar mais pas le premier roman. Si le sujet est connu, l’ensemble s’avère noir, glauque et rappelle les meilleures pages du Noir.

Ray Muncy est un homme qui a de l’argent, beaucoup par rapport aux autres gens de cette petite ville du Nord de l’Angleterre. Avec sa femme June, il est heureux de recevoir sa fille Mélanie, qui est parmi eux pour les fêtes de Noël. Mais Mélanie n’en peut plus de cette ville, de ses parents, des sourires faux, de l’hypocrisie ambiante. La seule excuse qu’elle trouve est d’aller promener le chien Mungo. Elle se couvre bien et sort dans ce paysage envahi de neige. Elle décide de monter sur la colline pour aller fumer un pétard. Le soir venu, Mélanie n’est toujours pas rentrée.

Steven Rutter est un solitaire qui habite une maison délabrée à la sortie de la ville. Il est parti chasser et se réjouit de cette occupation, son fusil à la main. Quand il aperçoit au loin une jeune fille, il s’approche. Le chien l’a senti, l’attaque, alors il le frappe et le tue. La jeune fille s’apprête à crier, il se jette dessus, la gifle, la tape, la frappe. Quand il s’aperçoit qu’il a du sang sur les mains, c’est trop tard.

James Brindle est un inspecteur de la « Chambre froide », service de la police dédié aux cas les plus difficiles. Il sort d’une enquête qui s’est terminée en fiasco et a du mal à faire face. Son travail, ce sont les enquêtes atroces. Son chef débarque avec un nom, un lieu, une disparition : Mélanie Muncy, Acre Dale. Brindle ne va pas être seul pour découvrir l’horreur de cette affaire, Roddy Mace, journaliste opiniâtre, débarque aussi en ville.

Il faudra quelques dizaines de pages pour vous habituer au style de l’auteur, fait de phrases sèches, avec des dialogues non marqués de tirets et sans virgules. De même, les personnages ne sont pas mis en place dès le début du roman, mais complétés au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Toutes ces remarques préliminaires sont données pour que vous ne soyez pas déçus. Car il est marqué sur le bandeau : « Âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir … ». Effectivement c’est le cas.

Car une fois que l’on a pénétré le paysage de l’auteur, sa façon de le peindre, on se retrouve avec un roman noir sans aucune lumière ni espoir. Certes, l’histoire a déjà été lue et relue, et c’est peut-être pour cela que j’ai eu du mal à démarrer cette lecture. Mais je dois reconnaître que l’univers de l’auteur est d’une noirceur sans commune mesure, nous décrivant une société de l’Angleterre du Nord faite de petits arrangements et d’utilisation des êtres humains pour servir les plus bas instincts.

On a effectivement déjà lu ce genre d’histoire, mais l’évocation des plaines vides et du temps désolants plonge le lecteur dans une sorte de torpeur fascinante, malgré quelques scènes particulièrement dures (et vous savez que je n’aime pas ça). Et puis, il y a le coupable désigné, dont on va suivre la vie par des chapitres insérés, qui donnent envie de l’excuser, ou du moins de le comprendre. Car on se rend compte que si c’est un être ignoble qui se laisse littéralement pourrir, les habitants de cette ville s’avèrent encore pires que lui.

Je ne suis pas sur que l’auteur ait voulu insérer un message dans ce roman, ou du moins il est soit évident soit confus. S’il a voulu montrer la « Dégradation » de la société et de ses valeurs morales, il aurait du être un peu plus explicite. Ce roman est donc pour moi une très belle découverte qui aurait pu devenir un coup de cœur pour sa force d’évocation, et que je ne peux que vous conseiller. D’autant que la fin est géniale ! Un nouvel auteur du Noir débarque !

Ne ratez pas les avis de Wollanup, Polarmaniaque et Jean-Marc

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La disparition d’Adèle Bedeau de Graeme MacRae Burnet

Editeur : Sonatine

Traductrice : Julie Sibony

Ayant raté son précédent roman L’accusé du Ross-Shire, qui est en fait son deuxième, je me rattrape avec La disparition d’Adèle Bedeau, qui vient de paraître et qui est son premier roman. Amateurs de romans psychologiques et d’ambiance, celui-ci est pour vous.

A Saint Louis, petit village proche de Mulhouse, le restaurant de la Cloche trône sur la place. Tous les midis, Manfred Bowman vient y manger, ainsi que le jeudi soir. Bowman est le directeur de la banque. C’est un personnage renfermé, mystérieux et discret. Il n’est pas marié, même pas en couple et on ne lui connait pas de liaison. Par contre, il aime regarder Adèle Bedeau, la serveuse, se déplacer se déplacer dans la salle, se pencher sur les tables pour les nettoyer. Il aime regarder son chemisier s’ouvrir légèrement pour apercevoir les bretelles de son soutien-gorge.

Un soir, Adèle a fini son service et Bowman sort juste après elle. Comme ils prennent la même direction, il la suit à quelques mètres de distance. Il s’imagine qu’elle va lui adresser la parole, qu’ils pourraient peut-être prendre un verre. Soudain, elle s’arrête à un coin de rue. Ils échangent quelques mots puis une moto débarque et un jeune homme l’embarque après lui avoir passé un casque. Le lendemain, Adèle ne vient pas au travail.

L’inspecteur Georges Gorski est en charge de cette enquête. D’un naturel plutôt débonnaire, il va interroger plusieurs personnes. En parallèle, des battues sont organisées pour retrouver la jeune femme. Quand il interroge Bowman, l’entrevue est cordiale et Bowman décide mentir quand on lui demande s’il a vu Adèle. Gorski fait montre d’une belle obsession, liée à une affaire qui date de 20 ans, où le corps d’une jeune femme a été retrouvé étranglé dans les bois autour de Saint Louis. La disparition d’Adèle remue de douloureux souvenirs et son incapacité à trouver le coupable.

Adeptes de romans d’action, passez votre chemin. Ce roman est un roman psychologique, qui va décrire dans le détail les réactions des deux personnages principaux, Bowman et Gorski. Pour chaque événement, somme toute banal, Bowman va s’inquiéter des interprétations des autres sur lui, de sa possible implication dans une disparition à propos de laquelle il n’y est pour rien. Gorski va lui se poser des questions sur ce qu’il est, sur ce qu’il fait et sur ce qu’il devrait faire, se dévalorisant tout le temps par rapport à ce que les autres attendent de lui.

Bowman est du genre à se glisser dans le trou d’une souris, du genre à ne pas vouloir faire de vague, du genre à vouloir qu’on l’oublie. Pour vivre heureux, vivons caché, serait sa maxime. Gorski porte sa croix depuis la condamnation d’un innocent lors d’une affaire qui date de 20 ans. Il ne se remet pas de cette affaire, et veut donc toutes les preuves avant d’avancer quoi que ce soit. Même sa femme, sa belle famille le considèrent comme un mauvais policier, alors que lui ne cherche pas la gloire mais juste redorer son blason, sa réputation, l’estime qu’il a de lui-même.

Le rythme est lent, lancinant comme la vie des petits villages, où il ne se passe pas grand’chose. L’auteur va nous montrer finalement la vie normale des gens normaux, y ajoutant les angoisses des protagonistes. C’est une des forces de ce roman. On arrive à s’imprégner de l’ambiance d’un petit village, de suivre le rythme nonchalant et de se passionner par les réactions de Bowman ou Gorski. C’est cette grande qualité qui le rapproche des romans d’Albert Simenon.

Et ce n’est pas une référence jetée au hasard. On peut aussi y ajouter Claude Chabrol, cité dans la préface, par l’auteur lui-même. D’ailleurs, dans cette préface, l’auteur imagine la biographie imaginaire de Raymond Brunet qui aurait écrit ce roman en 1982, roman qui aurait été porté à l’écran en 1989 par Claude Chabrol. Ce roman est un bel hommage envers ces auteurs qui ont su recréer la vie des villages, sans esbroufe.

 

Empire des chimères d’Antoine Chainas

Editeur : Gallimard – Série Noire

Ah ! Antoine, comme tu m’as manqué ! Comme tu nous as manqués ! Nous n’avions plus de nouvelles depuis 2013, à part des traductions d’auteurs américains. Te voilà en grande forme avec un roman grand format, très grand format !

1983. Les jeunes adolescents s’adonnent à des jeux de rôles. Le jeu qui fait fureur en ce moment se nomme Empire des chimères, et propose une aventure d’un groupe d’animaux dans un paysage d’apocalypse. Ce jeu a été créé par les studios hollywoodiens LIM qui, du fait de son succès, envisagent de créer un parc d’attractions sur ce thème. Son PDG Franck Forelong a d’ailleurs choisi l’Europe comme lieu d’implantation, et doit choisir entre la France et l’Espagne. Il fait appel à son ami d’enfance, Michaël Watkins, écrivain de romans de science fiction, pour l’aider dans cette tâche et donner une suite à Empire des chimères.

1983. A Lensil, il ne se passe jamais rien. La crise économique fait doucement agoniser ce petit village français. Alors les jeunes comme Julien préfèrent oublier leur quotidien et partir pour les contrées lointaines d’Empire des chimères. Alors qu’il fouille dans la chambre de son grand frère Jean pour trouver des exemplaires de Strange, il trouve une boite dont la décoration est un volatile mort, couché sur le dos. A l’intérieur de cette boite, il y trouve un doigt. Il préfère garder cette découverte pour lui et ne rien dire à personne.

1983. Le monde change mais le quotidien de Jérôme reste le même. Ancien de la guerre d’Algérie, il est maintenant garde-champêtre et, à ce titre, est le relais des gendarmes à Lensil. La jeune Edith a disparu à la sortie du lycée, après avoir quitté ses copines. S’il n’est pas officiellement chargé de cette enquête, la police et la gendarmerie comptent sur lui pour organiser les recherches et interroger les gens qu’il connait mieux que personne.

Si je devais qualifier ce roman par un adjectif, je dirai : ENORME. Enorme, autant par la taille que par le contenu, autant dans la forme que dans le fond. Le roman comporte plus de 650 pages, plus de 150 chapitres, et plus d’une dizaine de personnages. Pour autant, il ne faut pas être effrayé devant un tel pavé, mais plutôt prendre son ticket pour un voyage vers ailleurs, un monde à la fois microscopique et macroscopique, entre réalité et jeu, entre nature et humanité.

Ce roman est ce que j’appelle un roman de fou et un roman fou. Il brosse autant de paysages que de personnages, il brasse autant de thèmes que d’intrigues, il voyage autant dans le temps que dans l’espace. Car si ce roman est avant tout la vision d’un Auteur (avec un grand A) sur notre époque, il montre un recul suffisant pour se donner un aspect visionnaire même encore aujourd’hui, 30 ans après la période évoquée ici.

Les années 80 sont présentées comme une période charnière, qui va bouleverser tous les repères que le monde occidental a mis 40 ans à établir. Et chaque personnage de ce roman va être bousculé dans ses certitudes, de Jérôme qui a du mal à sortir du cauchemar de la guerre d’Algérie aux parents d’Edith qui cherchent à se raccrocher à une vérité, de Forelong qui court après le développement de l’industrie du divertissement aux adolescents fascinés par les jeux de rôles et qui sont confrontés à une réalité tout autant sordide.

Le roman va alterner les personnages, les points de vue et faire avancer les intrigues avec à chaque fois un seul objectif : mélanger les perspectives de vue du monde. Antoine Chainas déroule son roman comme un microscope, nous montrant des coléoptères cherchant à survivre puis en prenant du recul, nous donne une vision macroscopique de ce qui dirige le monde, à savoir, le fric, le fric et le fric. Entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, il y a l’Homme, et il n’œuvre pas que pour le Bien.

Avec une plume précise et moins extrémiste que dans certains de ses romans, Antoine Chainas nous emmène dans son monde, dans sa vision du monde. Et on ne peut qu’être emporté par sa vision, par son ambition, par sa passion. Il ne se retourne jamais en arrière pour voir si quelqu’un le suit, et poursuit son œuvre. Et Empire des chimères est, à mon avis, un de ses meilleurs romans, avec Versus. C’est indéniablement l’un des romans à ne pas rater en cette fin 2018. ENORME !

Ne ratez pas les avis unanimes de BazaartWollanup ; Marianne PeyronnetChristophe Laurent et Jean-Marc Laherrère :

Salut à toi, ô mon frère de Marin Ledun

Editeur : Gallimard – Série Noire

Après un séjour chez Ombres Noires Flammarion pour cinq romans fabuleux, Marin Ledun change de style et de maison d’édition pour un roman plus léger, ancré dans notre monde d’aujourd’hui. Une lecture distrayante et intelligente

La couverture présente le visage d’une jeune femme à l’envers, ayant les cheveux teints en rose. Elle s’appelle Rose et est l’aînée dans une famille nombreuse et originale et révoltée, voire rebelle.

« Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats ».

Voilà une famille « normale », la famille Mabille-Pons. Si ce n’est que la mère est infirmière, le père clerc de notaire. Ils ne sont pas mariés car Adélaïde ne veut pas se conformer aux règles de la société. A cela s’ajoute six enfants, trois naturels, trois adoptés de pays en difficulté, dont Gus, le petit dernier, qui est un petit colombien.

Un matin, toute la famille se réveille et se prépare pour aller au travail. Gus manque à l’appel. Son lit qui n’est pas défait montre qu’il a découché. Peu après, on apprend qu’il est recherché pour le braquage d’un bureau de tabac qu’il aurait réalisé avec deux complices. Et voilà Rose, coiffeuse de son état, lancée dans cette enquête mais aussi témoin d’un monde de fous.

Clairement, ce roman n’a rien à voir avec les romans noirs précédents de Marin Ledun. Le ton y est léger, humoristique et vivace. Au premier plan, on y trouve évidemment le portrait d’une famille un peu foutraque, en rupture de ban d’une société qui veut ranger les gens dans des cases étiquetées. Chacun des personnages ont leur propre vie, leur propre psychologie, et Rose va nous décrire cette vie, entre révolte et mal-être liés à son âge. Je mettrais une mention spéciale à Adélaïde, mère courage, toujours en opposition avec la société et ses règles figées, prête à défendre ses enfants envers et contre tous.

De cette histoire simple, Marin Ledun nous montre tout le ridicule de cette situation mais aussi tous les travers auxquels on ne fait plus attention. On y parle de la position des femmes que l’on néglige ou n’écoute pas (les flics ne veulent parler qu’au père), du racisme ordinaire (Gus est forcément coupable puisque sa couleur de peau est trop foncée pour être honnête) mais aussi du clivage jeune – vieux (plus que jamais, dès qu’il y a un problème, c’est de la faute des jeunes).

L’intrigue, comme cette famille, est anarchique et passe au second plan, puisque c’est bien la peinture de la société qui passe en premier et la façon dont Rose nous en parle. Si cette lecture peut paraître divertissante, et m’a fait penser aux premiers romans de Daniel Pennac ou même de Gilles Legardinier de Demain j’arrête, elle nous met quelques évidences devant les yeux quelques travers qui font de cette lecture un excellent moment de divertissement intelligent par sa lucidité. Un roman pour la fraternité et contre la morosité. Et comme il y aura une suite à ce roman, je serai sans aucun doute au rendez vous.

Le titre est tiré d’une chanson des Béruriers Noirs que j’avais vus en concert à l’époque et qui me manquent.

Ne ratez pas les avis de Livresàprofusion, Laulo, Nyctalopes , Yan , et Yvan

Espace jeunesse : Little monsters de Kara Thomas

Editeur : Castelmore

Traducteur : Sébastien Baert

Parfois il m’arrive de lire des romans destinés à la jeunesse, soit parce que je cherche des livres pour ma fille (dans ce cas-ci), soit parce qu’ils me les conseillent. Ce n’est pas le cas pour ce roman puisque c’est la quatrième de couverture qui a attiré mon attention. Quand on parle d’un roman psychologique d’une héritière de Gillian Flynn, il ne faut pas longtemps pour que je m’y intéresse.

Kacey est une jeune lycéenne âgée de 17 ans, qui vient d’arriver à Broken Falls, dans le Wisconsin, pour habiter avec sa belle famille. Elle a en effet du quitter sa mère à New York, après avoir fait une énième fugue. Elle débarque donc dans la famille de son père, qui comporte deux enfants : Andrew qui va bientôt partir à la fac et Lauren âgée de 13 ans. Elle se sent étrangère dans sa vie : sa belle-mère ne sera jamais sa mère et elle ne se sent pas acceptée dans le village, ni au lycée.

L’important pour les filles de leur âge, c’est de s’intégrer à un groupe. Ses deux meilleures copines sont Bailey et Jade. Elle a rencontré Bailey lors d’un cours d’histoire et elles devaient faire un exposé en couple. Bailey s’est retrouvée seule et a été obligée de choisir Kacey. Depuis, elles sont inséparables et se racontent tout. Enfin, presque tout car il faut bien garder une part de secrets …

Cette nuit-là, Bailey et Jade ont promis à Kacey d’aller faire une virée nocturne à Sparow Hill. C’est là-bas qu’a eu lieu le massacre de la famille Leeds : le père a tué ses enfants en mettant le feu à sa maison avant de se suicider. On n’a jamais retrouvé sa femme, Josephine Leeds. Depuis, des légendes courent sur celles qu’on appelle la dame en rouge. Elle hanterait la grange. Quand les deux filles arrivent, la petite Lauren se réveille et elles décident de l’emmener avec elles. Mais rien ne se passe comme prévu et le toit de la grange s’effondre sous le poids de la neige, manquant tuer Kacey et Lauren.

Le lendemain, Kacey assure le service chez sa belle-mère Ashley, gérante du Milk and Sugar. Jade passe en coup de vent, lui assurant qu’elle lui enverra un SMS quand Bailey et elle iront à la fête de Sully. Mais Kacey ne reçoit aucun SMS. Et Bailey qui a bien été présente à la fête a disparu et n’est jamais rentrée chez elle.

Si ce roman est vendu dans une collection qui est destinée aux « Young Adults », (Jeunes adultes pour les non anglophones), je suis sur que les « vieux adultes » vont y prendre un grand plaisir. Car ce roman est remarquablement bien fait, et que l’on se fait avoir dans les dernières pages, avec la révélation du coupable. Et pourtant, en prenant un peu de recul, comme il est difficile de passionner un lecteur autour de la vie très rythmée et balisée des lycéens. Défi réussi !

C’est donc un roman psychologique que Kara Thomas nous propose et sa lecture est donc destinée aux aficionados de ce genre littéraire. Kara Thomas nous plonge immédiatement dans le cœur de la vie de Kacey, sans aucune explication, ce qui permet de nous plonger dans son quotidien. Pour autant, on suit ses pensées et ses pérégrinations sans se poser de questions. C’est quelque chose que j’ai apprécié, cette faculté de nous immerger dans une vie qui n’est pas la nôtre.

Petit à petit, Kara Thomas va nous expliquer le contexte, la vie de Kacey, comment elle est devenue amie de Bailey et Jade. Et l’auteure arrive à insuffler une sorte d’urgence, de stress dans son style, pour mieux nous plonger dans la tête d’une adolescente, et nous décrire ses soucis et ses centres d’intérêt, ses petits secrets et les ragots. Mais quand une copine disparaît, les petits secrets peuvent se transformer en gros mensonges et les conséquences devenir dramatiques.

Entre deux chapitres, de temps en temps, Kara Thomas insère des extraits d’un journal intime, que l’on devine vite être celui de Bailey, la jeune femme qui a disparu. Si au début, cela n’apporte pas grand’chose à l’histoire, ces chapitres finissent par éclairer cette histoire différemment. Et malgré les 300 pages, et le petit monde qui tourne autour de Kacey, l’auteure arrive à un dénouement surprenant.

Si les recettes de ce roman s’avèrent classiques, c’est un roman très bien fait qui a eu le mérite de passionner l’amateur de romans psychologique que je suis, et qui peut aussi faire découvrir ce genre à des lecteurs plus jeunes. Je pense que cette lecture peut intéresser les jeunes à partir de 16 ans, voire un peu plus, mais ce n’est que mon avis. Et si la quatrième de couverture fait référence à Gillian Flynn, je pencherai plutôt du coté de Megan Abbott pour la thématique abordée, même si l’écriture de Megan Abbott est plus subtile et destinée à un public plus âgé. Little Monsters est donc une bien belle découverte.

Missing : Germany de Don Winslow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

On avait rencontré Fanck Decker dans sa première enquête Missing : New York, un polar musclé introduisant un personnage humain qui recherche des personnes disparues. Le voici de retour dans une deuxième enquête tout aussi musclée.

Franck Decker a connu Charlie Spraghe en Irak, où ils ont combattu ensemble. En tant que Marines, ils se sont promis de s’entraider toute leur vie. Quand Decker reçoit un coup de fil de Spraghe, disant : « Kim a disparu », il accourt à Miami. Charlie Spraghe a fait fortune dans l’immobilier, sa fortune se compte en milliards de dollars. Kim était partie au centre commercial de Merrick Park Village, et elle n’est pas revenue.

Decker et Spraghe se donnent rendez-vous là-bas. Ils trouvent la voiture de Kim mais il n’y a rien dedans, ni papiers, ni téléphone portable. Pas de trace de lutte à l’extérieur. Le centre commercial étant fermé, ils font le tour des bars mais personne ne se rappelle d’une superbe jeune femme blonde. Même sa meilleure amie Sloane ne sait pas où elle est. Une seule solution : contacter les flics. Ils tombent sur le sergent Dolores Delgado.

Decker déroule donc ses recettes : Vérifier les débits sur ses cartes de crédit, le contenu de son ordinateur, mais il fait chou blanc. Spraghe demande alors à Decker de la chercher. Il fouille la chambre de Kim mais ne trouve rien. Dans la salle de bain, il voit quelques traces de sang sur le carrelage. Après s’être assuré que Spraghe n’a pas frappé sa femme, Decker appelle Delgado. Direction le poste de police pour un interrogatoire en règle. Quelques heures plus tard, un corps est signalé.

Je ne peux que vous donner deux conseils qui n’en fait qu’un : courez chez votre libraire préféré pour acheter ce roman et surtout, surtout, ne lisez pas la quatrième de couverture ! Car je trouve qu’elle en dévoile beaucoup trop, et qu’elle dessert la qualité de narration de cette enquête. Car le mot d’ordre est clairement : Vitesse et action. Le maigre résumé que je viens de faire couvre à peine les cinquante premières pages. C’est vous dire si vous allez trouver de nombreux événements tout au long de ces 310 pages.

Vitesse disais-je. Les chapitres dépassent rarement 5 à 6 pages, le style est rapide fait de phrases courtes. Et tout se tient : chaque phrase en appelle une autre, les dialogues claquent. Nous sommes en présence d’un auteur qui clairement maîtrise son genre, et qui ne se prive pas de raconter une histoire contemporaine avec tous les ingrédients qui ont fait le succès des enquêtes de détective privé.

Et puis, on ne peut rester insensible devant Decker et ses cicatrices, ses souvenirs de la guerre, ses regrets d’avoir raté sa vie privée, et sa loyauté envers ses amis mais aussi envers ses propres promesses. On va y trouver ses scènes d’action, extraordinaires cela va sans dire, mais aussi des scènes plus poignantes. On y trouve aussi certaines remarques par moments telles que « les riches n’ont pas de problèmes aux Etats Unis » ainsi que d’autres sur les maltraitances des femmes dans les campagnes.

On peut voir Decker comme un justicier moderne, n’hésitant pas à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins. Avec cette enquête, c’est aussi un témoin lucide qui n’est pas étonnant de voir que tout se vend, même l’impensable. Alors, accrochez vous, le cru 2018 de Don Winslow est très bon, impossible à lâcher. Ce n’est pas au niveau de La griffe du chien ou Cartel, mais c’est un roman d’action que l’on peut placer sans rougir au dessus du panier.

Ne ratez pas les avis de Jean-Marc et Black Cat

 

Mort à Florence de Marco Vichi

Editeur : Editions Philippe Rey

Traductrice : Nathalie Bauer

Parmi les auteurs italiens traduits chez nous, mes deux préférés sont incontestablement Carlo Lucarelli et Massimo Carlotto. Mais il y en a trois que je suis depuis quelque temps : Antonio Manzini, Valerio Varesi et Marco Vichi. Après Le commissaire Bordelli et Une sale affaire, voici donc le troisième tome des enquêtes de ce commissaire cinquantenaire dans les années 60, débonnaire, nostalgique, nonchalant et rigoureux.

En cette fin de mois d’octobre 1966, le commissaire Bordelli et son ami Ennio Botta, truand de son état,  vont cueillir des champignons dans les bois environnants de Florence. Bordelli aimant la bonne cuisine, Botta lui propose d’aller chercher des cèpes. Cela lui changera les idées, car Bordelli est occupé par la disparition d’un collégien de 13 ans, Giacomo Pellissari, qui après être sorti de l’école, n’est jamais arrivé chez lui.

La police se fait incendier par la presse, incapable de trouver la moindre piste sur la disparition du jeune garçon. Alors qu’il arrive au commissariat et retrouve son collaborateur Piras, fils d’un de ses amis d’enfance, Bordelli est informé d’un couple mort dans une voiture. Un suicide vraisemblablement. Diotivede le légiste lui annonce que la femme est morte deux heures après l’homme. Mais ce qui obsède Bordelli, c’est bien la disparition du petit Giacomo et la cuisine de Toto ne va rien y changer.

Sa soirée se termine chez Rosa, ancienne prostituée qui accepte de le recevoir pour lui prodiguer des massages qui ont le don de le détendre. Ce jour là, elle lui réserve une surprise en la visite d’Amélia, une cartomancienne. Elle lui prédit de trouver l’amour mais cela ne durera pas longtemps et qu’il trouvera le corps du petit Giacomo le lendemain. Et dès le lendemain, on réveille Bordelli pour lui annoncer qu’on vient de trouver le corps du petit, enterré non loin de là où il était allé chercher des champignons avec Botta. Refusant la superstition, il fouille autour de la scène et trouve à la fois un chaton et une facture en papier appartenant à un boucher nommé Panerai. Cela décuple la motivation de Bordelli d’autant plus que Diotivede lui apprend que le petit a été violé puis étranglé.

Voilà un roman sur lequel j’ai plein de choses à dire parce qu’il parle de beaucoup d’aspects de l’Italie. Comme ses précédents romans, le style s’avère calme, lent et nonchalant. Marco Vichi y ajoute de l’humour fort bienvenu surtout dans les dialogues, ce qui soulage l’aspect dramatique de l’intrigue. Il faut aussi signaler qu’il n’est pas utile de lire les précédents, puisque les trente premières pages vont nous présenter l’entourage du commissaire Bordelli, ce qui est un véritable tour de force.

Le roman peut se séparer en deux parties, puisqu’à la moitié du roman, la ville de Florence se retrouve envahie par les eaux, suite aux pluies qui ont déferlé pendant plusieurs jours. Alors que le début du roman parle de l’impuissance du commissaire pour trouver la moindre piste concernant le meurtre du petit Giacomo, l’inondation va transformer la ville en paysage de boue, créant une allégorie sur la saleté des dessous de Florence et la suite de l’enquête va en être une belle illustration.

Car outre la psychologie de Bordelli qui est bien détaillée, montrant un personnage écrasé par sa solitude et à la recherche de l’Amour, Marco Vichi insiste sur son obsession, ses incessants souvenirs de la guerre. Il ne passe pas pour un héros, loin de là, mais revient sans arrêt sur des événements qui l’ont marqué, à chaque fois qu’il déambule dans les rues de Florence. Il en vient même à se raccrocher aux prédictions d’une cartomancienne, qui lui promet une rencontre qui débouchera sur une relation forte qui ne durera pas longtemps. C’est donc un Bordelli totalement perdu qui erre au travers de ces pages.

Ce roman va dépasser le cadre de l’enquête ou des atermoiements de notre commissaire. Car c’est bien l’image d’un pays, se rêvant plus grand qu’il n’est que nous avons devant les yeux. L’Italie présentée ici a élu El Duce en regard aux illusions perdues d’antan, et ce dernier a joué cette carte à fond pour faire croire au peuple que leur pays allait retrouver les ors perdus. Marco Vichi nous montre qu’une grande partie de la société est nostalgique des chemises noires de l’Italie fasciste, qu’elle ne rêve que d’un chef qui la ramènerait sur le piédestal perdu.

Ce n’est pas un roman que l’on va lire pour l’enquête, puisqu’elle passe au second plan, et avance grâce à des indices trouvés par des coïncidences ou de la chance. Ce roman est plutôt à aborder pour toutes les thématiques qu’il montre, et en cela, il devient un roman riche et fort intéressant, disséquant en détail ce que beaucoup d’Italiens (et d’autres habitants d’autres pays) pensaient alors dans les années 60 et pensent encore aujourd’hui. En cela, ce roman est important.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude