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En attendant Dogo de Jean-Bernard Pouy

Editeur : Gallimard – La Noire

On a du mal à suivre le rythme de parution de Jean-Bernard Pouy et pourtant je ne peux oublier qu’il fait partie des auteurs qui m’ont fait plonger dans le Noir. Dans les années 80, j’ai dû lire toutes ses parutions, au rythme de 2 à 3 par an, jusqu’à ce que je découvre les blogs et que je puisse lire de nouveaux auteurs, découvrir de nouveaux horizons.

Allez savoir pourquoi, en ce début d’année 2022 et aussi poussé par les articles publiés par mes collègues blogueurs, je me suis décidé à acheter ce nouvel opus,  m’attendant à être surpris, (évidemment venant du maître !) m’attendant à être secoué, m’attendant à passer un excellent moment de divertissement et de culture.

Ce roman raconte l’histoire de Simone, une jeune femme d’une trentaine d’années qui n’a jamais été proche de son frère Étienne, et qui pourtant en ressent l’absence après une disparition inexpliquée de 6 mois.  Elle souffre surtout de voir ses parents attendre le retour du fils, même s’il n’a jamais été particulièrement présent ou attentionné. Dans une France qui sort d’innombrables grèves et difficilement d’un virus contagieux, Simone décide de partir à sa recherche.

Etienne était un garçon détaché qui n’accordait aucune réponse à la routine, à la normalité, au temps qui passe. il vivait dans son petit appartement, tranquille, rêvait de devenir écrivain ; bref, vivre sa vie en marge de la société.  Simone aussi est du genre indépendante vit en colocation et d’un travail d’infirmière, qui mais lui permet, par ces innombrables répétitions de gestes de piqûres, d’oublier son quotidien.

Ses deux collègues infirmières lui accordent dix jours pour partir à l’aventure. Elle parvient à rentrer dans l’appartement de son frère et découvre d’innombrables feuilles tapées à la machine qui narrent des chapitres de début de roman. Étienne était comme ça, toujours commencer quelque chose et ne jamais rien finir.

A Lyon, loin de sa tranquillité au bord du Rhône et son soleil printanier, Guignol, Madelon et Gnafron en ont marre de faire les marionnettes pour les gamins gâtés pourris. Une bonne fois pour toute, il s’agit de montrer au monde que la société part à vau-l’eau et qu’il faut un petit peu réagir. Quittant leur théâtre d’histoires sans cesse répétées, ils déposent une bombe pour détruire le Castelet. Et les flammes qui en résultent font finalement un spectacle coloré et agréable.

Le personnage principal et féminin a beaucoup de points commun avec Pierre de Gondol, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un et se faisant aider de la Culture. J’avais beaucoup apprécié 1280 âmes, roman écrit en hommage à Jim Thompson.  En effet,  cette intrigue se veut autant une recherche d’un personnage disparu que la recherche de sa propre vie, la recherche d’une motivation pour continuer à vivre au milieu d’un quotidien envahissant et totalement inintéressant.

Simone va se débattre, va suivre son instinct, les petites pierres blanches posées ça et là parmi les premiers chapitres de son frère, se faire aider d’un détective privé, rencontrer d’innombrables personnes, entre sérieux et farce et nous proposer un itinéraire en forme de labyrinthe dont on a l’impression qu’on ne sortira jamais. Malgré cela, on lit, on se passionne, on rit autant par le côté décalé du style que par les références littéraires. Par ce message, ce qui donne tu une touche culturelle que l’on me trouve rarement dans les autres roman polar.

Et puis en alternance, on a ces trois personnages (Guignol Gnafron et Madelon) qui en ont marre de la société, des gens qui ne les écoutent pas. Ils vont faire leur chemin, partir en  croisade pour démolir tout ce que la société moderne a érigé comme monuments qui n’en sont pas, pour montrer aux gens qui croient que le football est plus important que la vie qu’ils se trompent.

Derrière son côté foutraque, son intrigue faussement improvisée, Jean-Bernard Pouy utilise tout son savoir-faire et son génie pour à la fois nous distraire mais aussi nous cultiver, en n’oubliant pas de nous demander d’ouvrir les yeux sur la situation, sur les gens, avec une belle lucidité. Mes collègues blogueurs ont dit que c’était un excellent cru, je ne peux qu’ajouter qu’il faut que vous lisiez ce roman typiquement Pouyien, et pourtant irrémédiablement juste lucide et original. Un excellent divertissement !

Et vive Raymond Roussel !

Les disparus des Argonnes de Julie Peyr

Editeur : Equateurs éditions

A propos du sujet, je dois dire que la disparition des soldats appelés de Mourmelon ne me tentait pas trop. Mais l’accroche du bandeau sur son précédent livre a attisé ma curiosité : « Julie Peyr maitrise diablement la construction, les dialogues, la présence charnelle et émotive de chacun des personnages. »Avouez que c’est tentant !

Hiver 1981. Jocelyne attend son fils Gilles qui doit passer le week-end en famille. Après plusieurs heures d’attente, elle doit se rendre à l’évidence qu’il ne viendra plus. Elle l’a pourtant bien élevé mais il a dû préférer faire la fête avec des copains. Quelques jours plus tard, des gendarmes sonnent à sa porte. Gilles ne s’est pas présenté à la caserne et est considéré comme déserteur. Pour Jocelyne qui a appris le respect à son fils, cela sonne comme une insulte et une impossibilité.

Elle va donc déclarer la disparition de son fils au poste de police. Mais comme il est considéré comme majeur, ces derniers ne peuvent rien pour elle. Ne se laissant pas abattre, elle va chercher à savoir ce qui est arrivé à Gilles. Elle contacte ses amis, la caserne, et apprend que sa voiture était en panne et qu’il avait dû partir en faisant du stop. Jocelyne décide alors qe coller des affiches dans les environs.

La petite amie la contacte et lui demande des nouvelles de Gilles. Les deux femmes sont consternées, désespérées de ne pas recevoir de nouvelles. Gilles ne serait jamais parti, les deux amoureux avaient prévu d’annoncer qu’ils attendaient un enfant. Mais elles font face à un déni de la police et de la justice. Alors qu’elle déballe les légumes achetés au marché, Jocelyne voit par hasard un article dans le papier journal, où il est fait mention d’un jeune militaire qui a lui aussi disparu.

Les plus anciens se souviendront de cette affaire qui a fait beaucoup de bruit à l’époque. Plusieurs appelés disparaissent après être rentrés chez eux lors d’une permission et avoir fait du stop. Plusieurs mois, plusieurs années ont passé sans que cette affaire ne connaisse une issue positive ni aucune solution, puisque le ou les coupables n’ont jamais été ni inquiétés, ni appréhendés.

On peut imaginer la détresse des familles devant une telle situation : pas de nouvelles de leur enfant, la gendarmerie qui considère une situation de désertion, la police qui refuse de lancer un avis de disparition puisque le jeune homme en question est majeur. L’auteure met de côté judicieusement l’aspect enquête pour se concentrer sur les actions de Jocelyne et sur ses difficultés à faire bouger un dinosaure administratif devant une situation inédite.

De ce point de vue-là, le roman atteint un sommet de narration, avec un excellent équilibre entre événements, personnalités des personnages et leurs réactions, narration et dialogues. J’ai trouvé ce roman passionnant dans sa première partie, et surprenant par le tournant qu’il prend quand Jocelyne découvre que la disparition de son fils n’est pas un cas isolé. On ressent dans ce moment-là toute la ténacité et la détermination d’une mère qui ne veut jamais abandonner, rien lâcher.

Par la suite, l’auteure pointe la nonchalance de la police, l’incapacité et l’incompétence du système judiciaire. Ce qui est encore plus surprenant, c’est la réaction du système qui justifie son inertie sans aucune émotion et qui après, va chercher un coupable, quel qu’il soit. Sans être un brûlot, l’écriture de Julie Peyr, si fluide et évocatrice, nous pose une problématique sur la base d’un exemple concret. Une sacrée découverte d’une auteure sur laquelle je vais me pencher.

Le carré des indigents de Hugues Pagan

Editeur : Rivages

On ne peut pas dire que j’ai lu beaucoup de romans de Hugues Pagan, si ce n’est quelques uns dans la collection de poche Rivages Noir, en particulier ses premiers parus. On retrouve ici un de ses personnages récurrents, l’inspecteur Schneider.

Novembre 1973. Le président Pompidou agonise, à l’image de son pays. Après avoir dix années en Algérie, L’inspecteur Claude Schneider aurait pu briguer un beau poste à Paris, mais il a décidé de revenir dans sa ville natale. Le voyage en train lui convient bien, ces paysages qui défilent sans dire un mot. Son ami, Monsieur Tom, dont on dit qu’il détient toute la ville l’accueille à son arrivée et le conduit à l’hôtel.

« La Ville dérivait lentement derrière les vitres, avec ses places, ses allées, les rangs de réverbères qui s’ouvraient comme de grandes jambes blanches et glacées … »

Le lendemain, sous une température glacée, Schneider se rend au Bunker, non sans avoir au préalable fumé une cigarette. Le Contrôleur Général Toussaint Mariani, Dieu en personne demande son dossier en aboyant, et le fait attendre. A force d’attendre, Schneider décide d’aller boire un coup à l’abreuvoir. Dieu débarque en rogne. Schneider ne porte pas sa légion d’honneur et ça énerve Dieu qui aimerait bien l’avoir. Schneider récupère le Groupe Criminel.

André Hoffmann, certificat d’études en poche est entré aux chemins de fer. Ne faisant pas de bruit, il a fondé une famille et ils ont eu une fille. Aujourd’hui, sa femme est morte et sa fille une adolescente de quinze ans, respectueuse de sa famille. Hoffmann arrive au Bunker pour signaler la disparition de sa fille Betty. Elle était allée à la bibliothèque et devait rentrer avant la tombée de la nuit. Schneider va prendre sa déposition, les autres fêtant la fin de la semaine au bar. Pour Schneider comme pour Hoffmann, il ne reste plus qu’à attendre pour confirmer une terrible nouvelle.

Dès qu’on ouvre ce roman, on se retrouve plongé dans une époque, dans un cadre et dans les déambulations d’un homme désabusé par son passé. Marquant ses distances avec les autres, taiseux au point de ne jamais dire plus d’une phrase, Schneider porte sa vie et son passé comme une pierre impossible à déplacer. Il regarde passer sa vie en plongeant dans le brouillard gris et les horreurs du quotidien. Et la disparition de la petite Betty, renversée par une voiture, va constituer un crime qu’il ne peut laisser passer, comme tous les autres.

Hugues Pagan prend le temps pour dérouler son intrigue, laissant son personnage le guider dans son enquête, qui ne comporte pas, comme beaucoup d’auteurs du Noir, d’événements retentissants. Hugues Pagan préfère montrer la vie des petites gens, ceux qui se confondent avec les ombres à force de ne pas les regarder. Il nous apporte un ton de véracité, nous décrit autant le décor désolant que les personnages vivant de peu, opposés aux dirigeants de la ville profitant de leur « palaces » ou aux chefs de la police à la poursuite de leur progression dans la hiérarchie.

Et puis, Hugues Pagan nous attrape, nous accroche par ses phrases justes, des phrases qui frappent, tantôt poétiques, tantôt violentes car surprenantes. On ne peut que rester ébahi, enchanté par ce style si vrai, plongeant dans un réalisme cru ; on se laisse emporter par ce pouvoir d’évocation, cette faculté de toucher à la vie qui forme notre quotidien. Ce roman policier noir est un vrai cadeau, offert par un maître du genre, où chaque page dévoile un pan de notre vie comme on ne l’avait pas vue. Un pur joyau magique, bien noir, tout simplement beau.

L’Ombre des Autres de CJ. Tudor

Editeur : Pygmalion

Traducteur : Thibaud Eliroff

J’avais découvert CJ.Tudor avec L’Homme-Craie, son premier roman, que j’avais adoré, au point de lui décerner un Coup de Cœur. Ces lectures de fin d’année 2021 m’ont permis de renouer avec cette auteure douée.

Bloqué dans les embouteillages en rentrant chez lui, Gabe Forman remarque tout d’abord les autocollants affichés sur la vitre arrière de la voiture qui le précède. Pour une fois qu’il était sorti tôt du boulot, il se retrouve coincé dans les travaux de l’autoroute M1. Alors qu’il s’apprête à changer de file, le visage de sa fille apparait derrière le pare-brise arrière de la voiture précédente. Elle semble prononcer « Papa ».

Impossible ! Elle devait être avec sa mère ! Alors que la circulation se fluidifie, la voiture accélère. Il essaie de la suivre mais la perd rapidement. Mettant cet événement sur le compte de la fatigue, il s’arrête dans une station-service déprimante. Il reçoit alors un coup de téléphone du capitaine Maddock, qui lui annonçant que sa femme Jenny et sa fille Izzy ont été tuées.

Trois ans plus tard, un homme maigre et désespéré est assis à une table de la station-service de Newton Green, buvant son café. Katie, la serveuse, le connait bien, il passe de temps en temps avec son affiche montrant le portrait d’une jeune fille et l’inscription « M’avez-vous vue ? ». Le rumeur disait qu’il arpentait la M1 à la recherche de sa fille disparue. Il reçoit un SMS d’un numéro inconnu : « G trouvé la voiture ».

A la station-service de Tibshelf, Fran fait une pause avec sa petite fille Alice. Elle observe les clients, car elle sait qu’ils ne lui laisseront aucun moment de répit. Alice demande à aller aux toilettes, et elle lui autorise d’y aller seule. Alice entre et évite les miroirs. Elle sait qu’ils peuvent lui faire du mal. Alors qu’elle se lave les mains, elle ne peut s’empêcher de lever le regard. Et elle aperçoit le visage d’une petite fille avec les yeux blancs. Alice s’évanouit.

Construit comme un puzzle, avec trois personnages principaux, l’histoire va petit à petit prendre forme et remonter dans le passé pour nous expliquer tout ce qu’il s’est passé. Grâce à des chapitres courts et l’art de nous surprendre par une simple phrase, on ne peut qu’être attiré par la suite, et ressentir une envie irrépressible de connaitre la fin. Voilà la définition même d’un page-turner.

Et cela marche. Le style de l’auteure s’avérant très agréable et fluide, nous allons suivre Gabe dans sa quête de réponses, Katie dans sa vie compliquée de serveuse, et Fran dans sa fuite éperdue face à une menace que l’on ressent sans réellement savoir de quoi elle est faite. La psychologie des personnages étant réellement attachante, il devient difficile de poser le bouquin.

Je dois dire que cette façon de dérouler le scénario est originale, que ce dernier est très travaillé pour ne nous en dévoiler qu’une petite partie à chaque fois, jusqu’à nous expliquer ce que sont les Autres. Etant fan de Stephen King, elle ajoute à son histoire une pincée de Fantastique qui, je dois le dire, n’apporte pas grand-chose à l’ensemble, sauf pour la scène de fin, ce que j’ai trouvé dommage. L’Ombre des Autres est donc un excellent divertissement.

L’eau rouge de Jurica Pavicic

Editeur : Agullo

Traducteur : Olivier Lannuzel

Bénéficiant d’avis unanimes chez les blogueurs ainsi que d’un bouche-à-oreille plus que positif, j’avais acheté ce roman et l’avais mis de côté pour ce mois de décembre. Si je devais trouver un qualificatif à cette lecture, il tiendrait en un mot : Magnifique !

Le roman nous présente une famille habitant Misto, à coté de Split. Dans ce petit village de pêcheurs, la vie y est paisible et imperméable aux remous de la fin des années 80. Jakob Vela, le père de famille occupe un poste de comptable et Vesna, sa femme travaille au collège en tant que professeur de géographie. Ils ont eu la chance d’avoir deux jumeaux hétérozygotes, Silva et Mate, adolescents de 17 ans.

En ce 23 septembre 1989, après le repas du soir, Silva monte dans sa chambre et en redescend habillée pour sortir. Elle leur annonce qu’elle va à la fête des pêcheurs. Ses derniers mots sont : « J’y vais… Allez salut. ». Le lendemain matin, la chambre ne montre aucun signe attestant qu’elle est rentrée. Toute la famille va donc signaler la disparition et rencontre Gorki, l’inspecteur qui sera en charge de l’enquête.

Après avoir interrogé les jeunes gens qui ont rencontré Silva à la fête, les policiers vont fouiller la maison et découvrent un paquet de drogue caché dans la gouttière. Toute la famille va se mettre à chercher Silva en arpentant la Yougoslavie, devant la lenteur de l’enquête. Bientôt, la mort de Tito, la chute du communisme et le conflit serbo-croate vont reléguer Silva aux oubliettes, mais pas pour Jakob, Mate et Vesna.

Autant le dire de suite, ce roman est une pure merveille, à tel point qu’il en devient vertigineux par moments. Si l’intrigue peut faire penser à celle d’un polar, l’auteur choisit de montrer l’impact de cette disparition, dans une spirale qui part de la famille pour s’étendre à l’échelle du pays. Cette histoire dramatique va s’étaler sur trente années pendant lesquelles la vie de chacun et de tous va connaitre des changements irrémédiables.

L’auteur va donc décrire la famille, et sa volonté de ne jamais baisser les bras. Jakob et Mate vont donc arpenter les routes de l’Europe à la recherche de la moindre trace, collant des affiches, interrogeant la moindre personne, utilisant Internet pour créer un site dédié à Silva. Puis, Jurica Pavicic va étendre son observation aux habitants du village, Gorki bien-sûr, marqué par cette affaire qui va résonner comme un terrible échec, mais aussi les jeunes qui vont la fréquenter lors de cette dernière soirée.

Après deux ans d’enquête, la Yougoslavie va entrer dans une terrible et meurtrière guerre qui va reléguer leur recherche au second plan. Pour autant, l’auteur va continuer à nous montrer l’itinéraire de chacun, tout en élargissant son scope au pays, plongé dans une guerre fratricide, qui va inaugurer des changements irrémédiables et mener la Croatie à se laisser séduire par les chants de la modernité : le tourisme, l’argent facile, les créations de lotissements en bord de mer, la perte de leur identité.

Jusqu’aux dernières pages, nous ne saurons pas comment va finir cette histoire. Mais tout au long de ces 360 pages, nous aurons vécu trente années de transformation d’un pays, en se positionnant au niveau des gens. Avec une forme de roman psychologique, l’auteur a su créer une spirale époustouflante qui va mêler et mélanger les petites histoires avec la Grande Histoire, sans jamais juger, mais en nous montrant clairement que l’on ne peut lutter contre un bulldozer, juste observer les conséquences. Magnifique !

Havanaise de Franck Membribe

Editeur : Editions du Horsain (Format Papier); Ska (Format électronique)

Je connais surtout Franck Membribe pour ses nouvelles, certaines étant éditées en lecture électronique chez Ska. Après Reflux, il nous propose un voyage à Cuba très réussi par son évocation et qui me rappelle tant de bons souvenirs.

En cette fin 2008, Vincent débarque à l’aéroport José Marti de la Havane. Au lieu du ciel bleu promis, il arrive sous un orage, ce qui est toujours mieux que le brouillard qu’i a quitté à Paris. Hervé son compagnon de voyage l’invite à manger. Les deux hommes sont venus pour auditer des musiciens et leur faire signer un contrat au profit de leur maison de disques. A la veille de la fête pour le cinquantenaire de la Révolution Cubaine, ils devraient trouver leur bonheur.

Arrivés à l’hôtel Trip Habana Libre, Hervé et Vincent font un point sur la situation de leur société de téléchargement de musique. Il leur faut trouver de nouveaux noms, surprendre le public s’ils veulent survivre. Puis Hervé reçoit un SMS lui apprenant que son audience pour son divorce est avancée au 4 janvier. Son ex-femme n’en finira donc pas de le faire chier. Il ne leur reste que quatre jours pour trouver la perle rare.

Après quelques heures de sieste, les voilà partis pour La Casa de la Musica, où ils vont écouter un trio de cubains. Puis, évitant les bars à touristes, ils arrivent à La Bodega Inomada où ils discutent d’un contrat et où Hervé leur fait une démonstration au piano. L’alcool coule à flot avant que Hervé fasse un scandale et parte de cette soirée de réveillon. Le lendemain, Vincent qui a rejoint son hôtel dans la nuit, se lève avec un mal de tête obsédant. Il n’a pas de nouvelles de son ami et s’aperçoit même qu’il a disparu. La convocation à la police va lui apprendre une nouvelle beaucoup plus dramatique.

L’auteur prend son temps pour présenter ses personnages et surtout pour nous glisser dans la peau de touristes. Et petit à petit, l’histoire va se dérouler et les événements nous montrer ce qu’est (ou ce que fut) la vie à Cuba, celle des touristes et celle des cubains. Alors, autant vous le dire, l’enquête de Vincent va avancer étape par étape et ceux qui cherchent de l’action sont priés de passer leur chemin. Car l’intérêt de ce roman là est ailleurs.

Sans en avoir l’air, de façon remarquablement subtile, Franck Membribe montre sans fioritures et sans excès la séparation qu’il y avait entre les touristes et la vie cubaine. Il valait mieux pour les étrangers ne pas sortir des zones balisées, surtout à La Havane. Et quand vous parliez à des gens, personne ne critiquait le régime en place, et tous sortaient le même discours de l’école et la médecine gratuite.

Pourquoi en parlé-je au passé ? Parce que ma femme et moi sommes allés là-bas, le siècle dernier. Parce que nous avons vu l’écart entre la vie citadine et la vie paysanne. Effectivement, nous avons arpenté les bars à touristes, nous sommes baladés dans les avenues à la Havane. Et puis, nous avons eu droit à une après-midi dans un petit village de pêcheurs. Là, nous étions libres de nous balader.

Une famille de Cubains nous a invités à prendre le café, à manger leurs biscuits. Ils étaient heureux de nous accueillir (et nous ne parlions pas espagnol !) ; ils étaient fiers de nous montrer leurs meubles, de formidables commodes ou armoires en bois brut, qui, chez nous, vaudraient une fortune. Ils nous ont raconté (en mimant) leur vie, sans critiquer le gouvernement, ni le louer, juste en montrant tant de bienveillance. Dans ces moments-là, nous ne pouvions faire qu’une chose : leur montrer notre respect.

Voilà tout ce que m’a apporté ce roman, une bouffée de nostalgie, un film retraçant un des meilleurs moments de vacances que j’ai connu. Franck Membribe nous présente des personnages vrais, des situations réalistes sans en rajouter. En un peu plus de 200 pages, il nous plonge dans le vrai Cuba et cela rend ce roman bigrement attachant. Avis aux lecteurs avides de voyages dépaysants.  

Secrets en sourdine de Muriel Mourgue

Editeur : Ex-Aequo éditions

Parmi les romans de Muriel Mourgue, on y trouve deux cycles différents. Angie Werther qui est une agent secret française dans un monde futuriste proche et Thelma Vermont qui est une détective privée new-yorkaise dans les années 60. Ce roman nous propose de revenir en automne 1960 avec Thelma Vermont.

En cette fin d’année 1960, tout le monde est en effervescence avec les élections présidentielles à venir, et le duel entre John Fitzgerald Kennedy et Richard Nixon. Surtout, JFK apporte avec lui un espoir que la société change dans le bon sens. Thelma Vermont inaugure ses nouveaux bureaux de Sullivan Street, dans Manhattan et les affaires sont florissantes, essentiellement pour démontrer qu’un homme ou une femme trompe sa femme ou son mari.

Thelma traine ses souvenirs, ne retenant que les drames qui ont parsemé son passé. De la guerre où elle fut secrétaire d’un gradé militaire, elle peine à surmonter la mort de ses parents et la perte de James, un pilote anglais qui fut l’amour de sa vie, et la mort de Leroy un pianiste de jazz abattu lors d’un règlement de comptes. Alors, elle se console en écoutant les chansons de Dana Raise.

Rien de tel que le travail pour oublier ses malheurs ! Barbara Ceder débarque dans son bureau pour engager Thelma. Son mari Curtis a disparu depuis plusieurs jours et la police ne prend pas au sérieux cette affaire. Ils supposent une affaire de couple en perdition. Barbara est infirmière à temps partiel, alors que Curtis travaille dans une entreprise de publicité, avec grand succès. Son engagement dans la campagne électorale de JFK lui laisse peu de temps, mais leur couple est solide. Thelma va donc commencer par l’environnement professionnel, puis familial avant que le FBI ne débarque et ne rebatte les cartes.

Si vous n’avez pas lu les autres enquêtes de Thelma Vermont, cela n’a aucune importance. Vous pouvez parfaitement commencer par celle-ci sans vous sentir perdu. Des deux personnages récurrents que Muriel Mourgue fait vivre sous sa plume, Thelma a mes faveurs tant le rythme jazzy de l’écriture, toute en douceur et l’ambiance années 60 sont subtilement rendus par petites touches.

L’œuvre de Muriel Mourgue comporte plus d’une dizaine de romans et nouvelles, et à chaque fois, j’apprécie son écriture fluide et sans esbroufe et sa façon de construire ses intrigues en respectant les codes du roman policier. Elle nous offre une trame pleine de fausses pistes tout en décrivant des sujets de société qui, malheureusement, n’ont pas changé. Cette enquête est une nouvelle fois une belle réussite et s’adresse à tous ceux qui sont à la recherche d’intrigues rigoureuses.

Le baiser des Crazy Mountains de Keith McCafferty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Marc Boulet

Après Meurtres sur la Madison, Les morts de Bear Creek et La Venus de Botticelli Creek, ce roman est la quatrième enquête de la série Sean Stranahan, détective en dilettante et professeur de pêche à la mouche, et Martha Ettinger, shérif du comté de Hyalite. En ce qui me concerne, je parlerai plutôt de découverte.

Max Gallagher, auteur de romans à succès, a connu des déconvenues lors de ses dernières parutions. Il loue donc un chalet perdu dans les montagnes du Montana pour se concentrer sur son prochain opus qui doit lui permettre de retrouver le devant de la scène. Suffisamment isolé de potentielles tentations, équipé de bouteilles de bourbon, tous les ingrédients sont réunis pour qu’il travaille sérieusement.

Alors que la température plonge, Max veut faire un feu dans la cheminée, et s’aperçoit que la fumée s’évacue mal. En sortant dehors, il voit des corbeaux et pense à un nid mal placé. Après avoir récupéré une échelle, il grimpe et éloigne les oiseaux noirs, mais ne voit pas de nid. En regardant attentivement, il aperçoit plus bas dans la conduit un corps dont la tête est tournée vers lui ; les yeux ont été dévorés par les corbeaux.

La shérif Martha Ettinger est appelée sur les lieux et la question qui se pose est : comment faire sortir le corps coincé dans le conduit. Après moult possibilités, le corps d’une jeune femme tombe dans les bras de son adjoint. Or la disparition de Cindy Huntington a été signalée six mois auparavant. Max connaissant Sean Stranahan, il le contacte et Martha Ettinger s’arrange pour que Stranahan soit engagé par la famille de Cindy Huntington. Ils pourront être deux à enquêter sur cette affaire.

Malgré le fait que je n’aie pas lu les précédentes enquêtes, je n’ai ressenti aucune gêne dans la compréhension des personnages et leurs relations. J’irai même plus loin : cela m’a donné envie de lire les autres romans. Car ce roman, qui est à classer dans le genre roman policier, est du pur plaisir de lecture. Et en premier lieu, on peut placer l’intrigue, qui avance selon deux aspects en parallèle, qui présente moult fausses pistes, rebondissements et revirements de situation.

Keith McCafferty nous présente le Montana et le décor est un personnage à part entière. Les tableaux sont d’une beauté passionnante et il nous fait découvrir des lieux que l’on n’aurait pas pu imaginer. De même, les psychologies des personnages bénéficient d’une vraie complexité, les relations familiales obscures et cela contribue à donner à ce roman et cette intrigue une vraie épaisseur.

Enfin, nos deux enquêteurs sont deux personnages bien particuliers et participent au plaisir de la lecture. Jouant au jeu du chat et de la souris, ils sont aussi opposés que le feu et la glace mais sont attirés l’un par l’autre comme des aimants. Et les dialogues ajoutent une sorte de légèreté et d’humour surtout grâce à des réparties décalées qui finissent par nous convaincre du haut niveau de divertissement. N’hésitez pas à ajouter Le baiser des Crazy Mountains dans vos bagages de vacances.

Nuit blanche aux sons des tam-tams de Patrick-Serge Boutsindi

Editeur : L’Harmattan

Je vous propose une curiosité pour changer, un roman décidément pas comme les autres. Dans ce roman, vous y trouverez deux thèmes principaux, un style fluide mais surtout une forme qui se rapproche d’une pièce de théâtre. A réserver aux curieux …

Jean-Marc Balagot est reconnu pour sa rigueur dans son travail, mais aussi sa capacité de travail, ce qui lui a occasionné des difficultés dans sa vie de couple. Alors qu’il est chargé d’une affaire de disparition de personne, son chef lui demande de s’occuper d’une autre enquête à cause de son passé dans la police d’immigration.

La première affaire concerne la disparition de Madame Papin, qui a été signalée par son mari seulement cinq jours après son absence. La famille Papin est propriétaire de deux pharmacies au Luxembourg, tout proche de Thionville et mène donc une vie aisée. Le couple était en instance de divorce et madame Papin avait déjà fait une « fugue », annonce le mari pour justifier son retard d’avoir prévenu les autorités.

Puis une jeune fille vient s’adresser au commissariat. Lisa Mayombé annonce être originaire de la République Démocratique du Congo et mineure. Dans ce cadre, elle peut bénéficier d’un foyer d’accueil. Le travail de Jean-Marc Balagot va donc consister dans un premier temps à confirmer que la jeune fille est mineure, et dans un deuxième temps de retrouver la personne qui l’a fait venir en France, dont il découvre rapidement le nom : Félix Lokito. Il soupçonne un trafic d’immigration clandestine puisque c’est la troisième personne que l’on trouve à Thionville dans le même cas.

D’origine africaine, plus exactement de Congo-Brazzaville, l’auteur apporte à cette histoire une sorte de nonchalance dans le déroulement de l’enquête. Nous avons deux enquêteurs de la paisible ville de Thionville, aux prises avec deux enquêtes à mener en parallèle, qui contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne vont pas se rejoindre. Car l’originalité de ce roman ne réside pas là …

En effet, ce livre est quasiment exclusivement composé de dialogues et d’aucune description. Ceci m’a donné l’impression de lire une pièce de théâtre dans la forme, car il n’est fait aucune mention des sentiments ou réactions des protagonistes. L’histoire (et donc les enquêtes) va donc avancer grâce aux nombreux interrogatoires qui va être bouleversée par la mort du passeur.

La forme prenant le pas sur le fond, la vie et les sentiments des policiers comme des suspects m’a semblé juste abordé, de même que les thèmes qui, pourtant, auraient demandé à être creusés. J’aurais en particulier aimé que l’auteur entre plus dans les détails sur les réseaux d’immigration clandestine, et même dans l’autre thème abordé en fin de roman dont je ne peux rien vous dire au risque de dévoiler l’aboutissement de l’intrigue.

Ce roman est donc à prendre comme un premier polar de l’auteur, et il montre un auteur conscient du monde qui l’entoure. Si je reste un peu sur ma faim, cette lecture restera ma première expérience de lecture en termes de théâtre policier, très loin de tout ce qu’on peut lire dans les romans policiers ou thrillers actuels. Si vous êtes curieux, lancez-vous dans cette lecture …

Les lumières de l’aube de Jax Miller

Editeur : Plon

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Comme j’ai adoré Candyland ! Forcément, je me devais de lire Les lumières de l’aube, le dernier roman en date de Jax Miller.

Le 30 décembre 1999, La ville de Welch dans l’Oklahoma est balayée par un vent glacial. La famille Freeman habite un mobil-home à l’extérieur de la ville, que l’on peut rejoindre en suivant un chemin rocailleux. Ashley Freeman fête son dix-septième anniversaire. Pour l’occasion, elle a invité son amie Lauria Bible à passer la nuit chez elle, ainsi que deux copains, avec l’accord de ses parents Danny et Kathy. Ces deux-là partiront en fin de soirée, laissant les deux filles allongées dans le canapé devant la télévision.

Le lendemain matin, une fumée dense s’élève de la colline. Le mobil-home est en feu et les pompiers mettront plusieurs heures pour circonscrire l’incendie. A l’intérieur, ils découvriront un cadavre, allongé sur le lit, écrasé par des briques qui avaient été entassées sur le toit et qui sont tombées à cause de la chaleur, quand tout n’est devenu que ruine. On ne retrouve aucune trace de Ashley et Lauria. Le corps étant féminin, tout le monde pense que Danny a enlevé les filles et est responsable de l’incendie.

Le shérif boucle rapidement le périmètre mais les habitants, regroupés autour du sinistre voient bien que l’affaire est gérée avec du laisser-aller. Le lendemain, Lorene Bible, la mère de Lauria est surprise de voir que les flics ont levé le camp. En fouillant aux alentours du mobile-home, ils découvrent un autre corps, celui de Danny, à moitié brûlé et tué d’une balle dans la tête. De toute évidence, la police a fait de nombreuses erreurs, volontaires ou non, mais une question demeure : où sont les filles ?

Il m’aura fallu une cinquantaine de pages pour comprendre où Jax Miller voulait en venir (je ne lis que rarement les quatrièmes de couverture). Pourtant, la mise en place du scénario se conforme aux règles du polar, avec des chapitres très descriptifs et centrés sur la psychologie des personnages. L’auteure passe alors en revue les filles, les parents et les voisins en y insérant des anecdotes qui amènent de l’épaisseur à l’intrigue.

Puis, les mystères s’épaississent avec les négligences de la police, les rumeurs de vengeance liées à de potentiels trafics de drogue et la mort du frère dont on n’a pas parlé au début. Malgré cela, le ton employé m’a laissé comme un goût de manque, a marqué une trop grande distance … jusqu’à ce que je comprenne le livre : Jax Miller a été obsédée par cette affaire et a mené elle-même l’enquête en se rendant sur place en 2015. D’ailleurs elle se met elle-même en scène en parlant de ses obsessions.

Et donc, ce roman n’est pas un polar au sens premier du terme mais plutôt le compte rendu minutieux de plus d’une dizaine d’années de recherche. Ce procédé fort prisé chez nos amis anglo-saxons est dénommé True crime. Chez nous, francophones, il semblerait que nous préférions des émissions du genre Investigations et autres. Je ne pense pas utile de vous préciser que j’abhorre ces émissions et préfère la lecture.

Donc, nous avons affaire à un True Crime, que l’on pourrait traduire par roman d’enquête criminelle. Car des meurtres, il va y en avoir alors que le début du roman ne nous le laissait pas présager. Jax Miller a organisé le roman pour appâter le lecteur de polar, une construction qui fait une large place sur la vie de campagnards américains avec ce qu’il faut de rumeurs, de mauvaises langues et de policiers qui ne veulent pas s’emmerder. Et elle arrive à faire passer à la fois sa passion et son obsession pour cette affaire. Franchement, les essais (ou documents) ne sont pas ma tasse de thé. Mais je dois reconnaitre que l’auteur sait vous attirer dans ses griffes, pour vous plonger dans un monde rural brutal sans autre loi que celle du plus fort. Et puis, on sent dans ces lignes la passion de l’auteure pour cette affaire, on y ressent comme une connexion directe avec ce qu’elle est, comme une communion autour d’une affaire bigre