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Une mort qui en vaut la peine de Donald Ray Pollock

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Bruno Boudard

Donald Ray Pollock avec un premier roman absolument éblouissant. C’était en 2012, ça s’appelait Le Diable, tout le temps, et ce fut une des lectures les plus marquantes de ces cinq dernières années, en ce qui me concerne. A tel point que je ne me pose plus la question quand arrive un nouveau roman signé de cet auteur. Et ce roman confirme, car il ne faut pas oublier que ce n’est que son deuxième roman, le talent incommensurable de cet auteur que je considère comme le nouveau petit génie de la littérature américaine.

« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’aout torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. Couchés chacun dans un coin des l’unique pièce qu’abritait la cabane, les trois jeunes hommes se levèrent sans un mot, puis enfilèrent leurs vêtements crasseux et encore humides de la sueur du labeur des jours précédents. »

Ainsi commence le roman. En deux phrases, tout y est posé, placé, décrit, construit. Les trois jeunes gens, ce sont Cane, Cob et Chimney. Depuis la mort de sa femme, Pearl Jewett mène sa ferme d’une main de fer. Cane, l’ainé de 23 ans, est le seul qui sache lire, et s’occupe de son frère Cob. Cob, a un esprit un peu lent, et est un gourmand insatiable. Enfin, Chimney est le bagarreur de la famille, n’en fait qu’à sa tête et est avide de liberté. Le soir, Cane lit à ses frères La vie et les Aventures de Bloody Bill Buckett de Charles Foster Winthrop III, un roman raté sur un gangster qui ne meurt jamais malgré les dizaines de balles qu’il traine dans le corps. Quand Pearl meurt en plein effort, les trois frères décident d’opter pour une carrière de bandits de grand chemin.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans l’Ohio, Ellsworth Fiddler, paysan lui aussi, est surpris quand il s’aperçoit que son fils Eddie a quitté la maison familiale. Depuis que sa femme Eula et lui se sont faits arnaquer toutes leurs économies, ils essaient de survivre dans une misère totale, leur ferme ne suffisant pas à les nourrir. Il faut dire qu’il n’a pas inventé l’eau chaude. Ellsworth est un homme gentil, honnête mais naïf, tandis qu’Eddie est devenu un alcoolique très jeune. En allant chercher du sel, Ellsworth entend parler d’un bureau d’engagement pour partir à la guerre. Alors qu’il n’a jamais entendu parler de l’Allemagne, il se persuade qu’Eddie est parti s’engager pour défendre sa patrie.

Avec un seul roman au compteur (Le diable tout le temps) et un recueil de nouvelles (Knockemstiff), Donald Ray Pollock s’affirme et confirme sa position d’écrivain bourré de talent. Il suffit d’ailleurs de lire la première page, ou même les deux premières phrases (que je vous ai recopiées) pour se rendre compte que l’on passe dans une autre dimension. Avant que je lise ce roman, on m’avait dit que ce roman était différent du précédent … Oui, c’est vrai pour le contexte. Oui, c’est vrai pour l’époque. Par contre, on retrouve un roman choral, cynique, sarcastique, brutal.

On va suivre le chemin de deux groupes de personnes, le gang des frères Jewett d’un coté, et Ellsworth qui va chercher son fils de l’autre. Cela donnera l’occasion de rencontrer bien d’autres personnages et l’auteur, avec son talent si particulier, nous les présentera avec un naturel et une facilité telle qu’on aura l’impression de les connaitre depuis toujours. Roman choral, c’est aussi un roman multiple qui nous montre le chemin des hommes dans les paysages parsemés de champs du fin fond des Etats Unis.

Et Donals Ray Pollock s’en donne à cœur joie à présenter des Américains, des bouseux, plus grossiers, plus dégueulasses, plus ignares, plus comiques les uns que les autres. Rares sont les auteurs qui savent se moquer d’eux-mêmes, et c’est une des grandes qualités de cet auteur. Cela lui donne aussi l’occasion de créer des scènes burlesques, ou bien de s’adonner à de la critique virulente, sur la politique, le sentiment prétentieux qui nourrit tous ces gens, sur la violence, sur l’idiotie des incultes, sur le racisme.

Malgré ses 560 pages, on ne voit pas le temps passer, et on se laisse mener par les tribulations de ce gang à la manque, jusqu’à ce que tout le monde se retrouve dans la même ville. Il n’y a aucune nostalgie dans cette intrigue, juste un histoire de truands au pays des ploucs, écrite dans un style tour à tour comique ou poétique, intime ou flamboyant, qui sonne toujours juste, où l’auteur arrive à vous montrer qu’il a placé les bons mots là où vous vouliez qu’ils soient. Bref, encore un grand roman de ce grand auteur … et ce n’est que son deuxième roman !

Ne ratez pas l’excellent billet de Irene TheCannibalLecteur

Le diable tout le temps de Donald Ray Pollock (Albin Michel)

Coup de cœur, ouh la la, et même plus que ça ! Il y a deux ans, il y eut Moi comme les chiens de Sophie Di Ricci ; l’année dernière, ce fut Bienvenue à Oakland de Eric Miles Williamson, et cette année ce sera Le diable tout le temps de Donald Ray Pollock. J’ai trouvé le roman qui va rester longtemps dans les limbes de mon cerveau. Ne me faites pas dire que les autres coups de cœur ne sont pas des romans inestimables à mes yeux. Mais celui-ci est tellement particulier, tellement marquant, tellement bien écrit, tellement bien construit, que je ne risque pas de l’oublier de sitôt.

Il est de ces romans qui vont laisser des traces, pas forcément propres, un étrange mélange de sang, de boue et de merde. Il est de ces romans qui font écarquiller les yeux, qui nous font détourner la tête, en se disant : « Non, il ne va pas oser ! ». Il est de ces romans qui vous laissent comme un goût amer dans la bouche, comme une odeur de pourriture dans les naseaux. Le diable tout le temps a remporté le Grand Prix de la littérature policière 2012 dans la catégorie Roman étranger, devant Au lieu-dit Noir étang de Thomas H.Cook, et il fallait que je voie ça, il fallait que je me fasse une idée …

Nom de dieu ! Ce roman est un gigantesque roman, et tous les éloges de la quatrième de couverture sont encore trop plats pour décrire les émotions que l’on ressent à sa lecture, trop mièvres pour évoquer l’ambition réussie de ce chef d’œuvre. Voilà ! le mot est lâché, je vais avoir de nombreux commentaires pour m’insulter ou affirmer cela, mais peu importe ! J’aime, j’adore, j’en redemande, je le dis, je le revendique et je souhaite que vous adoriez aussi !

Il est bien difficile de résumer ce roman, car faire un résumé des premières pages risque d’être réducteur sur la façon de mener l’intrigue serpentesque (je sais, le mot n’existe pas dans le dictionnaire, mais j’ai écrit un mot à l’académie française) de ce roman. Car le roman est un gigantesque filet de pêche, dans lequel se débattent une dizaine de personnages, qui vont se rencontrer, s’ignorer, se retrouver, se percuter … pour le meilleur et pour le pire.

Pour vous donner une petite idée, il y a par exemple Willard Russell, un ancien combattant de la guerre du Pacifique, pendant la seconde guerre mondiale, qui va épouser une brave femme, Charlotte et avoir un fils Arvin. Willard va protéger son fils mais assister à l’agonie de sa femme due à un cancer, et espérer que des sacrifices animaux puis humains puissent sauver son épouse.

Il y a des prédicateurs fous, arpentant les campagnes pour faire leur prêche dans les églises paumées de la Virginie. Roy et Theodore (qui est handicapé dans son fauteuil roulant) sont aussi horribles que leurs prêches sont convaincants. Roy va mettre enceinte une jeune femme, et Theodore va lui demander de lui prouver qu’il est la main de Dieu : par exemple, pourquoi ne tuerait-il pas la jeune mère pour la ressusciter ensuite ?

Il y a Carl et Sandy Henderson, un couple moderne qui arpente les routes du fin fond des Etats Unis. Leur passion, c’est la photographie : Sandy doit baiser avec les autostoppeurs qu’ils ramassent, et Carl les prend en photo avant, pendant et après leur mort prématurée. Il faut dire aussi que Sandy est la sœur de Lee Bodecker, le shérif de la ville et de la région de Ross County.

En fait, Donald Ray Pollock tisse son intrigue comme une araignée tisse sa toile. Les personnages sont vivants grâce à un style flamboyant, les décors sont incroyablement beaux, alors que les événements sont horriblement amoraux. Rarement, j’aurais été emporté par un auteur de cette façon, j’aurais bu les paroles d’un auteur sans jamais avoir eu l’impression de me lasser. Et tous ces personnages sont tellement gros que, dans les mains de Donald Ray Pollock, tout semble si vrai, si passionnant.

Au-delà de l’intrigue, que l’on peut lire au premier degré, il faut bien se rendre à l’évidence que le roman aborde le thème de la folie de la société. Tous les personnages sont de grands malades, et les seuls gens normaux vont subir une mort atroce. Et quand des personnages principaux se rencontrent, ça se termine mal, ce qui illustre que l’homme est un loup pour l’homme. Et le seul personnage à peu près normal de ce roman, le jeune Arvin que l’on va suivre pendant une vingtaine d’années, qui a été protégé pendant toute sa vie, lui aussi tombera dans la folie meurtrière. La conclusion de tout cela, Donald Ray Pollock nous l’assène en pleine face : ce monde est complètement fou, cela ne peut se terminer que dans la violence, et personne n’en réchappera.

Quelle conclusion pessimiste, quelle noirceur dans le propos, mais quel feu d’artifice dans le style ! C’est la marque de fabrique de cet auteur, qui avec ce premier roman, frappe un gigantesque coup de semonce et marque de son empreinte la littérature américaine et celle du roman noir. Ce roman est extraordinaire, laissez vous emporter par le fleuve noir de Donald Ray Pollock, il va vous emmener vers des contrées éblouissantes où vous n’aurez pas l’occasion d’aller tous les jours, cela va vous bouleverser et vous ne risquerez pas de l’oublier de sitôt. Coup de cœur, je vous dis !