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Le prix de la vengeance de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traductrice : Isabelle Maillet

Pour les fans de Don Winslow, on se demande toujours comment il va rebondir après avoir écrit un grand livre. Et à chaque fois, il arrive à nous surprendre, ce qui est encore le cas avec Le prix de la vengeance, un recueil de six novellas, d’une centaine de pages chacune. Le fait qu’il ait choisi un genre littéraire différent est une vraie surprise, passant du roman d’action au polar, du romantisme à la critique directe de l’administration Trump.

Ces six novellas ont un point commun : une facilité à mettre en place des personnages plus vrais que nature mis en place par un style enlevé, rythmé et bigrement imagé. Don Winslow, comme je l’ai déjà dit, a su inventer le polar moderne avec ses intrigues ancrées dans le quotidien, mettant en valeur la violence et l’inhumanité de la société en y joignant un style haché, qui va vite, à l’aide de dialogues décalés souvent drôles et bien équilibrés.

Presque toutes les novellas sont soit introduites par une citation, soit dédiées à de grands auteurs. Don Winslow a voulu rendre hommage à ses pères de lettre, mais aussi probablement envoyer un signe à ses fans en insérant dans quelques unes de ses histoires des personnages qu’il avait créé dans ses romans précédents. Don Winslow nous offre avec ces six histoires une vision de la société américaine trumpiste, en même temps qu’il nous remercie, nous lecteurs, de le lire.

Le prix de la vengeance :

« Le monde brise les individus, et, chez beaucoup, il se forme un cal à l’endroit de la fracture. » Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes.

Eva McNabb travaille comme opératrice d’urgence au centre 911 de la Nouvelle-Orléans. Elle reçoit l’appel concernant l’assassinat de son fils cadet Danny, policier, par les narcotrafiquants. N’écoutant que sa haine, elle demande à son fils aîné Jimmy de trouver les coupables et de venger cette mort injuste. Jimmy va faire jouer ses relations auprès de ses indics et remonter la piste du groupe de dealers.

Avec son style haché et rapide, Don Winslow va décrire les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans, et nous offrir un polar sur-vitaminé, plein d’action, de violence et de sang. Le rythme apporté à la narration, digne des meilleurs romans de l’auteur en fait une histoire fantastique à lire.

Crime 101 :

Histoire dédiée à Steve McQueen.

Au volant de sa Mustang noire, Davis roule sur la 101, et suit une Mercedes 500 SL conduite par Ben Haddad. Davis a vu Ben Haddad sortir de la boutique avec une mallette emplie de bijoux. Quand ils se garent sur le parking derrière la bijouterie, Davis le braque dans le dos, et sans violence, repart avec le butin. Un nouveau braquage sans violence à mettre au crédit de ce voleur insaisissable. Ronald « Lou » Lubesnick de la brigade des Cambriolages va être le premier à faire le lien entre différents braquages de même genre.

D’une facture plus classique, cette histoire formidablement bien construite va se dérouler comme un duel entre Lou et Davis. A la fois hommage à la classe de Steve McQueen mais aussi à Alfred Hitchcock pour La Main au collet, Crime 101 montre l’amour de Don Winslow pour les paysages américains et les artistes qui l’inspirent.

Le zoo de San Diego :

Histoire dédiée à Elmore Leonard.

Chris Shea est surpris par la nouvelle mission qu’on lui confie : un singe vient de s’évader du zoo, armé d’un revolver et il risque que blesser quelqu’un. Chris se rend sur place et décide, armé de son courage, de monter à l’arbre … mais maladroitement, il tombe et comble du ridicule, les passants le filment et publient son exploit sur les réseaux sociaux. Dans son malheur, il fait la rencontre de la soigneuse du zoo, Carolyn Voight. Et pour Chris, le problème reste entier : pourquoi le singe était-il armé ?

Je n’attendais pas Don Winslow dans le registre de la comédie romantique. C’est pourtant bien le cas ici, où l’on s’amuse beaucoup à la fois des situations et des dialogues percutants. On y retrouve aussi Lou Lubesnick pour un second rôle qui permet à cette histoire de se clore en Happy End.

Sunset :

Histoire dédiée à Raymond Chandler

Duke Kasmajian a fait fortune dans le recouvrement de dettes et dans le paiement de cautions pour des truands trainés en procès. Le changement de loi qui interdit de payer les cautions en liquide l’inquiète ; la fuite de Terry Maddux aussi. Ancien surfeur, ce dernier a plongé dans la drogue et s’est fait arrêté. Duke a payé, bien sur, mais Terry a disparu des radars. Duke va faire appel à Boone Daniels, surfeur et enquêteur pour des personnes disparues.

Sur une trame plus classique mais aussi plus dramatique, Don Winslow fait appel à un personnage qu’il avait créé pour La patrouille de l’aube et l’Heure des gentlemen. Cela lui donne l’occasion de montrer les ravages de la drogue sur un homme qui avait tout pour devenir une légende du surf.

Les aventures intermédiaires de Ben, Chon et O :

Ben, Chon et O (pour Ophélie) sont trois jeunes gens ayant fait fortune dans la fabrication et le commerce d’une drogue de haute volée. Ben s’occupe du business, Chon de l’aspect musclé et O profite de la vie. Ils ont décidé, enfin, Ben a décidé de diversifier leur entreprise à Hanalei, une plage d’Hawaï. Mais le cartel a déjà prévu de mettre la main sur ce coin de paradis.

Cette novella pourrait être dédiée à ses fans tant on y trouve nombre de personnages rencontrés dans ses romans précédents. Outre Ben, Chon et O qui furent les héros de Savages et Cool, on y croisera Bobby Z de façon surprenante ainsi que Frankie Machine à la toute fin. Etant fan de ces romans là, je ne peux que vous engager à lire cette histoire avant de vous pencher sur les trois romans sus cités. Du divertissement haut de gamme.

La dernière chevauchée :

Patrouilleur à la frontière américano-mexicaine, Calvin croit dans son travail de surveillant pour empêcher les immigrés illégaux de rentrer dans son pays. Quand il rencontre le regard d’une fillette arrêtée à la frontière, il se lance dans une croisade pour la ramener à sa mère. Bien qu’il ait voté pour Trump, il n’a pas voté pour que l’on enferme les êtres humains comme des animaux.

Ce récit conclut ce recueil comme un rappel de son combat d’auteur contre les injustices et l’inhumanité de la société américaine. En à peine une centaine de pages, il va montrer dans cette histoire noire comment on traite les gens comme des numéros et comment personne ne fait le moindre effort pour résoudre les problèmes. Allant au-delà de ses prérogatives et de la loi, Calvin va se lancer dans une aventure dramatique et nous éveiller à ces institutions gouvernementales qui font du chiffre et n’en ont rien à faire des gens.

Au nom du bien de Jake Hinkson

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Sophie Aslanides

Après L’enfer de Church Street, L’homme posthume et Sans lendemain, voici donc le quatrième roman de celui que l’on annonce comme l’héritier légitime de Jim Thompson. Et ce roman-là, croyez-moi, n’a jamais été aussi proche des œuvres du Maître du Noir.

L’action de ce roman se situe le samedi de Pâques 2016, en Arkansas. En tant que pasteur, Richard Weatherford s’attend à être bien occupé pour organiser les célébrations de la fête religieuse. Il est réveillé à 5 heures du matin par un coup de fil de Gary. Ce jeune homme avec qui il a fauté, le menace de tout révéler s’il ne lui amène pas 30 000 dollars dans la journée.

Brian Harten subit un réveil mouvementé quand l’alarme de sa voiture se déclenche. La mauvaise nouvelle vient du camion de la fourrière qui embarque son seul moyen de locomotion. Brian n’a plus d’argent depuis qu’il a investi tout ce qu’il avait dans l’ouverture d’une boutique d’alcool avec Ray. Le problème est que la commission doit bientôt voter sur la levée de la prohibition d’alcool et donc, son avenir reste très incertain.

Sarabeth Simmons est serveuse chez Pickett’s et comme tous les matins, elle arrive avec une bonne heure de retard. Ne s’entendant pas à merveille avec la gérante, elle se fait remonter les bretelles. Quand elle prise en faute en train d’envoyer des SMS à Gary, la sanction est immédiate : elle est virée. Elle espère vivement que Gary va récupérer cet argent qui leur permettra de refaire leur vie ailleurs.

Penny Weatherford est mariée avec Richard depuis plus d’une dizaine d’années. En tant qu’épouse du pasteur de l’église baptiste, elle se doit de participer à l’organisation des cérémonies. Avec l’éducation de ses 5 enfants, le programme de ses journées est bien chargé. Mais l’absence à répétition de son mari l’inquiète. Elle se doute qu’il se trame quelque chose. Peut-être la trompe-t-il ?

On connaissait Jake Hinkson pour ses attaques frontales contre la religion ou sa défense de la cause féminine, le voici sur le terrain politique, sans occulter pour autant ses autres chevaux de bataille. Et c’est avec un roman choral dans un espace limité que Jake Hinkson pose sa démonstration avec beaucoup d’application et de simplicité. Car l’intrigue tient en quelques lignes et que ce n’est pas ce que veut nous montrer l’auteur.

De l’éducation des enfants à la vie familiale, de la gestion de la ville à la politique, la religion est partout. Par son implication dans les différentes manifestations, le pasteur Richard Weatherford arrive à mener son troupeau vers le bien, mais aussi à le guider vers le bon chemin, le sien. Cela va jusqu’à influencer le vote pour la prohibition de l’alcool ou même pousser les gens à voter pour Donald Trump.

D’ailleurs, c’est bien l’un des sujets abordés dans ce roman : comment la religion arrive à s’immiscer dans la ie des gens et influencer le vote des gens. Avec une apparente simplicité, Jake Hinkson dégomme les travers de la société américaine faite d’apparences et d’illusions. Ce qui est important, c’est l’air que vous montrez, pas ce que vous êtes. Ce que nous montre Jake Hinkson, ce n’est rien d’autre que de la manipulation de masse la plus insidieuse possible, celle qui se glisse dans votre vie privée.

Et ce roman s’avère être une formidable dénonciation, à l’instar d’un Callisto de Torsten Krol à propos du gouvernement Bush. Si on attribue à Jake Hinkson une filiation évidente avec Jim Thompson, il va falloir rajouter dans ses pères spirituels les noms de Iain Levison et même Ron Rash (pour la forme). Avec ce roman-là, Jake Hinkson se place comme une des voix incontournables du roman noir américain, une valeur sure.