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Red room lounge de Megan Abbott (Editions du Masque)

Adieu Gloria, son précédent roman paru en France aux éditions du Masque, était un coup de cœur Black Novel. Ce roman, paru en 2005, est en fait le premier de cet auteur hors norme.

Elle s’appelle Lora King et vit avec son frère Bill. La vie ne les a pas épargné car ils ont perdu leurs parents très jeunes lors d’un incendie. Ils ont été bien élevés par leurs parrain et marraine mais ont surtout gardé des liens incassables, une relation que personne ne peut expliquer et qui peut traverser toutes les tempêtes. Leur petite vie va être bouleversée par l’arrivée d’une femme.

Un soir, Bill se rend sur les lieux d’un accident de voiture. Au volant, une superbe jeune femme, Alice est blessée. Bill l’emmène à l’hopital, et rapidement en tombe amoureux. Alice est costumière pour le cinéma. D’ailleurs, six mois plus tard, Bill et Alice se marient. Lora, qui est institutrice, va réussir à faire embaucher Alice dans son école.

Sauf que, avec ce mariage, Lora y perd beaucoup. Malgré la gentillesse de Alice, malgré sa volonté de se faire accepter dans les associations de quartier, malgré les dîners qu’elle organise avec les collègues de Bill, Lora voit Bill s’éloigner. Elle met en doute la sincérité de Alice, trouve que tout est bizarre, et en vient à enquêter sur sa belle sœur.

Le titre du roman original est Die a little, tiré de la célèbre chanson de Gerschwin, et il résume tellement bien ce roman. Car ce roman parle du doute, de la jalousie, de l’amour, et de la perte d’innocence. Lora était tellement bien installée dans sa petite vie, en plein confort, qu’elle va essayer de résister pour conserver ses relations avec son frère. Son monde était tellement beau, tellement propre, que quand elle gratte la surface huilée de sa belle sœur, elle va plonger dans un environnement qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.

Ce roman est fait de milliers de petites scènes, écrites par la narratrice, et ce procédé est redoutable pour raconter une histoire avec le manque d’objectivité suffisant pour faire planer le doute. Car Lora va occulter des faits, des gestes la concernant, et par contre, elle va décrire dans le détail son enquête. On sent bien que c’est une personne qui va perdre son innocence, ou du moins qui veut paraître innocente. La description de l’époque (les années 50) est parsemée de petits détails qui permettent de nous plonger dans la vie de tous les jours d’une femme comme toutes les autres.

Avec le rythme lent et minutieux, je me suis par moments demandé où Megan Abbott voulait m’emmener, mais j’ai tout le temps été attiré par cette intrigue sinueuse. Et finalement, ce roman est hypnotique, vénéneux comme il faut, terriblement addictif. Il n’y a aucune action, le style est froid comme de la glace et la psychologie est redoutablement juste. Pour un premier roman, c’est tout simplement impressionnant et Megan Abbott nous l’a démontré par la suite.

Une enquête philosophique de Philip Kerr (Editions du Masque)

Bien que je connaisse Philip Kerr pour sa trilogie berlinoise, que j’ai achetée et que je n’ai pas encore lue,  voici une réédition d’un de ses romans qu’il a écrit en 1992, et qui se passe en 2013. Et c’est impressionnant.

Nous sommes donc en 2013, en Grande Bretagne. Un programme appelé Lombroso, mis en place par une société privée, et appuyé par le ministère de l’intérieur, a permis de déterminer un facteur qui prédétermine les gens potentiellement violent, voire appelés à devenir des psychopathes. Sur la base du volontariat, celui-ci permet de tenir un listing de ceux que l’on appelle les NVM-négatifs.

L’inspecteur principal « Jake » Jacowicz est en charge d’une enquête sur le tueur au rouge à lèvre. Alors qu’elle est plutôt cantonnée sur des affaires dont les victimes sont des femmes, elle va être choisie par le ministre pour s’occuper d’un meurtrier qui élimine les NVM-négatifs. Celui-ci les abat de six balles dans la tête, tirées avec un pistolet à gaz.

Jake est une femme qui déteste les hommes. Elle n’est pas non plus lesbienne, mais les trouve trop linéaires, pas assez logiques, comme s’ils étaient revenus des bêtes. Avec sa sensibilité et son opiniâtreté,  elle va rechercher celui qui se fait appeler Wittgenstein, un tueur érudit, qui va justifier ses actes au nom de la philosophie et de son rôle dans la société.

Hallucinant ! C’est le premier terme qui me vient à l’esprit en refermant la dernière page de ce roman. Car, bien qu’il ait été écrit il y a vingt ans, le sujet est d’une actualité confondante. Pas de véhicules volants ici, Philip Kerr nous décrit un monde qui est finalement le nôtre aujourd’hui, et on ne peut que penser qu’il est doué d’une qualité de visionnaire, tant on a l’impression que ce roman pourrait être écrit aujourd’hui.

Et que dire du personnage de Jake, cette femme désagréable mais douée, qui déteste les hommes parce que … (je ne peux pas vous le dire, désolé !), mais qui pour autant est parfaitement consciente de ses faiblesses. Philip Kerr sait éviter les poncifs qui auraient fait de ce portrait une démonstration balourde. Tout se justifie par ses pensées mais aussi par son dialogue avec le meurtrier, par chapitres interposés.

Car la construction est alternée entre Jake et le meurtrier, ce qui donne des allers retours entre l’enquête et les pensées les plus intimes du tueur. Cela permet d’aborder de nombreuses pensées philosophiques (d’où le titre) qui vont de la vie à la mort, de la culpabilité à Dieu, mais surtout la faculté d’une société à fabriquer ses propres monstres au travers de ce dispositif permettant de prédéterminer les individus potentiellement dangereux.

Ne venez pas y chercher un roman d’action, mais un roman qui va vous faire réfléchir, au travers de sujets contemporains. Même si certains passages sont un peu longs, ils sont toujours justifiés, l’ensemble est tout bonnement hallucinant, car je n’ai jamais rien lu qui s’en rapproche. Et cela m’a démontré que la philosophie est un domaine passionnant. Peut-être faut-il faire lire ce roman à tous les étudiants qui préparent le BAC ?

Je m’aperçois que je ne l’ai jamais dit : Un grand merci à Anne Blondat pour toutes ces découvertes !

Savages de Don Winslow (Editions du Masque)

Voici le dernier Don Winslow, que l’on ne présente plus. Il reprend des thèmes déjà vus dans ses précédents livres et c’est une vraie bombe.

Ils sont trois, trois amis, trois amants, vivant en Californie. Il y a Ben, l’humaniste, non violent, qui créé des organisations humanitaires pour sauver des victimes de torture, des femmes violées, des persécutés dans des pays étrangers. Il y a Chon, la bras armé, celui qui flingue à tout va, car il n’y a pas d’autres solutions parfois. Et puis il y a Ophélie, dit O, une jeune femme intelligente et jouisseuse de la vie. Tous trois ont une petite « entreprise » de trafic de drogue.

Chon a fait la guerre en Irak et en Afghanistan. Outre son désir de survivre, il a ramené de là bas des graines de pavot. Avec Ben, qui a fait des études de botanique, ils inventent une nouvelle graine qui donne lieu à la meilleure drogue que l’on connaisse : l’Hydro. Chon se débarrasse des concurrents dans le domaine et leur petit boulot marche du tonnerre.

Jusqu’au jour où le Cartel de Baja décide de mettre la main sur leur business. Ils leur envoient une lettre de sommation dans laquelle les conditions sont claires :

1-    Vous ne vendrez pas votre hydro au détail

2-    Nous vendrons votre hydro au détail

3-    Vous nous vendrez toute votre hydro, au prix de gros

4-    Sinon …

Suit une cassette vidéo avec des horreurs qui font réfléchir. La bataille va s’avérer bien difficile face à un cartel prêt à toutes les horreurs.

290 chapitres. C’est ce que compte ce roman hors norme. Ces chapitres sont presque des paragraphes, écrits avec justesse et rapidité. Ça va à cent à l’heure mais cela ne suffirait pas à faire un bon roman, un grand roman, un gigantesque roman. Pour cela il en faut un peu plus. Eh bien, ce roman a tout et va intéresser et passionner tout le monde.

Tout d’abord il y a les personnages, dessinés par quelques chapitres, mais tellement vivants. Ce sont de vrais salauds et pourtant on a de l’affection pour eux. On dirait des chiens lancés dans un jeu de quilles, de gentils nounours au milieu d’une meute de loups. Avec Ben, droit dans ses bottes, pacifiste jusqu’au bout des ongles, non violent et bienfaiteur du monde entier, c’est le gentil extrême. Avec Chon, l’ancien militaire ayant connu toutes les horreurs du monde contemporain, c’est un beau portrait de réaliste. Avec O, on o un des plus beaux portraits de femme fatale, amoureuse, sexuelle, le standard de la femme parfaite.

Et puis il y a le style. Outre les chapitres courts, le style va vite. Les lieux, les actions, les caractères sont décrits avec le juste nécessaire. La priorité est à l’action avec toujours cet humour très noir, très blanc, très drôle, ces petites phrases, ces expressions, ces faux proverbes qui ajoutent le grain de sel et qui ajoutent à notre énorme plaisir de lecture. Et on sourit, on rie tout le temps, même quand il se passe des horreurs, même si le rire se transforme petit à petit en sourire, même si à la fin, le contexte prend le dessus sur l’humour pour nous rappeler la cruauté de l’intrigue, et celle du monde.

Car au travers d’un polar speedé, il y a aussi la démonstration du trafic de drogue, de la responsabilité des Etats-Unis dans ce marché parallèle, qui est devenu part intégrante de la société actuelle par des erreurs répétées des différents gouvernements. Don Winslow nous assène ces vérités à nouveau comme il l’avait génialement fait dans La Griffe du Chien. C’est le petit plus qui en fait un grand roman, qu’on ne peut lâcher tant c’est bien fait, bien écrit, passionnant, du grand art !

Adieu Gloria de Megan Abbott (Editions du Masque)

Attention, coup de coeur ! Megan Abbott, j’en ai entendu parler qu’en des termes élogieux. Que ce soient mes amis lecteurs, mes amis blogueurs, ou même les auteurs eux-mêmes de Ken Bruen à Reed Farell Coleman. Voici Adieu Gloria, le dernier roman traduit en français en date, qui a reçu le prix Edgar Award.

La narratrice dont nous n’aurons pas le loisir de connaître le nom, a une formation de comptable, avec une petite vie rangée. Elle est très vite repérée par la grande Gloria Denton, d’une vingtaine d’années son aînée, qui la prend sous son aile. Elle a décidé de tout lui montrer, tout lui apprendre sur son travail. L’attrait est réciproque puisque les premiers mots de ce roman sont de la narratrice : « Je veux ces jambes ».

Gloria Denton évolue dans un monde d’hommes. Elle est en contact avec les gros pontes de la pègre, et se charge à la fois de petites arnaques, mais surtout de blanchiment d’argent et de se charger des transfert de fonds des casinos, des champs de course, des bars. Enfin, elle se charge aussi d’apporter les enveloppes servant à corrompre à la fois les policiers et les politiques pour que les affaires de ses patrons tournent sans encombres.

En toute circonstance, Gloria Denton est capable de garder sa stature, son attitude hautaine, donnant l’impression de maîtriser tout ce qui lui arrive. Elle est toujours bien habillée, et froide comme la glace, comme un homme transformé en femme. La narratrice va répondre aux attentes de Gloria au-delà de ses attentes, jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne se loger dans ce rouage si bien huilé.

Notre narratrice va rencontrer Vic Riordan, un joueur invétéré qui croit tout gagner mais qui perd toujours. Elle en tombe amoureuse et va tout faire pour sauver son amant, d’autant plus qu’il doit une importante somme d’argent à Mackey, le nouveau caïd local. Pour elle, se vie va très vite se compliquer.

Je ne sais comment vous dire qu’il vous faut lire ce livre. Car c’est une histoire noire,  bien noire, dans la plus pure tradition du roman noir américain, avec l’ambiance, les personnages, les situations dramatiques et la psychologie parfaite qui va avec. Mais quels portraits de femmes Megan Abbott nous décrit là, avec un sens de la narration parfaitement maîtrisé et assumé : décrire cette histoire par la narration de la jeune femme et par la psychologie du personnage.

Au-delà de ça, c’est aussi une histoire d’héritage, d’éducation de mère à fille, de mentor à élève, de maître à esclave qui nous est conté. J’ai adoré cette évolution du personnage, qui commence par vouer un culte à Gloria, avant de s’émanciper, de se révolter pour finalement remettre en cause son éducation même. Sans vous dire la fin, il n’en restera qu’une, car au bout du compte, que ce soit du coté de Gloria ou de la narratrice, cela ne pouvait que se terminer par une trahison.

Pour finir, il faut que je vous parle du style de Megan Abbott. C’est si pur, si fluide, que c’en est un vrai plaisir de lecture. Sans en dire trop, ni sur le temps, ni sur les lieux, on est plongé dans cette histoire qui pourrait se dérouler à n’importe quelle époque, et dont la dramatique est finalement hors du temps. Mon avis pourrait se résumer en un mot : Magnifique ! Et après avoir écrit cet article, il me tarde de lire Absente, son précédent roman sorti chez nous, qui attend sur une étagère, sagement.

Le jardin du diable de Ace Atkins (Editions du Masque)

Ne connaissant pas Ace Atkins, c’est surtout le sujet de ce roman qui m’a attiré. Le personnage de Fatty est un sujet extraordinaire de roman, un homme à l’étrange destin, qui est passé d’idole à ennemi public en peu de temps.

Nous sommes en 1921, à San Francisco. Roscoe Arbuckle, dit Fatty est devenu en peu de temps l’idole des foules. Il est adulé par tous pour ses films comiques muets. Avec son allure de gros nounours, sa gueule d’ange et ses yeux de couleur bleu azur, il obtient tout ce qu’il veut. Ce roman va raconter sa descente aux enfers.

En pleine période de prohibition, il organise des soirées arrosées de gin et de whisky. Lors de l’une d’elles, les 3 chambres qu’il a réservées dans un hotel sont remplies d’amis et de jolies filles fort peu vêtues. Alors que tout le monde est ivre, le corps de Virginia Rappe est retrouvé écrasé sur le lit d’une des chambres. Les témoignages sur les événements sont on peut plus confus, mais tout le monde s’accorde pour dire que fatty a écrasé Virginia et l’a tué.

Samuel (plus tard Dashiell, quand il commencera à écrire) Hammett est un  enquêteur pour l’agence de détectives privés Pinkerton. Il est chargé par l’avocat de Fatty d’interroger deux danseuses qui ont assisté à l’orgie. Samuel nage dans le flou le plus complet, les informations étant, pour la plupart, erronées ou déformées. Il devient vite évident que cette affaire sent le coup fourré et que l’on a tendu un piège à Fatty.

Ce roman part d’une affaire célèbre (le procès pour meurtre de Fatty) et nous donne à lire un roman d’enquête, mâtiné d’hommage au roman noir. Je ne suis pas assez lettré pour savoir si Samuel Hammett a réellement travaillé sur cette affaire, mais il fait partie des personnages principaux, au même titre que Fatty et quelques autres, d’ailleurs présentés au début de ce roman.

La première chose que je voulais vous dire, c’est que ça se lit bien, super bien, super vite, essentiellement parce qu’il y e peu d’action et beaucoup de dialogues. Et si le suspense de ce livre ne réside pas dans le guet-apens tendu à Fatty (on le sait dès les premières pages), il tient surtout dans le pourquoi. En effet, on se demande bien pourquoi on veut faire condamner cet acteur réalisateur, alors qu’il est adulé par les foules. Et je ne vous le dirai pas, bien sur.

Ensuite, Ace Atkins nous montre les travers de la société américaine, la manipulation de la police, de la justice, la super puissance des journaux qui publient tous les ragots. Et au milieu de tout cela, on a la vie des années 20, avec tous ces gens qui rêvaient de rencontrer des stars, qui rêvaient de faire partie de ce monde plein d’argent, plein d’alcool, plein de drogues. Finalement, les gens ont peu évolué aujourd’hui.

Une petite réserve toutefois, totalement personnelle. Alors que les derniers chapitres sont extraordinaires de sensibilité et d’émotion, je regrette finalement le parti pris de l’auteur d’avoir écrit tout son roman avec autant de distance et de retenue. Du coup, cela me donne envie de ressortir Moi, Fatty de Jerry Stahl pour avoir un autre éclairage sur cette affaire édifiante.

Serena de Ron Rash (Editions du Masque)

Après le formidable Un pied au paradis, il m’était difficile de ne pas lire son dernier roman en date. Serena s’avère une histoire ambitieuse, décrivant l’Amérique des campagnes en pleine crise économique des années 30.

Nous sommes dans les années 30, juste après la grande crise économique. Pemberton est un riche et puissant exploitant forestier, à la tête de plusieurs bûcherons qui abattent des arbres pour les chemins de fer. Il n’est pas particulièrement attaché à cette région, car quand ils auront fini ces forêts, il s’en ira ailleurs abattre une autre forêt. La crise économique est un avantage pour lui : elle lui permet de payer ses ouvriers au minimum et de les virer comme bon lui semble.

Il vient de se marier avec Serena, une jeune femme extrêmement belle. Elle s’avère aussi très mystérieuse car personne ne connaît son passé, on ne sait d’elle que ce qu’elle veut bien raconter et les quelques légendes qui circulent sur son nom. Elle est très autoritaire, et démontre de grandes compétences dans plusieurs domaines comme les arbres, les animaux; c’est ainsi qu’elle acquiert le respect des hommes de Pemberton, malgré son attitude dure et implacable.

Avant de se marier avec Serena, Pemberton a vécu brièvement avec Rachel Harmon, une jeune femme de 17 ans qui est la fille d’un de ses ouvriers. Rachel est enceinte de Pemberton, mais il la renie allant même jusqu’à tuer Harmon. Rachel va mettre au monde et élever Jacob, avant de revenir travailler au camp à la cantine. Mais Pemberton ne sera plus jamais attiré par une autre femme que Serena.

L’exploitation de Pemberton est en difficulté depuis que l’état a décidé de créer un parc national. L’état décide donc d’exproprier les propriétaires terriens ou de leur racheter à bas prix leurs terres. Mis Pemberton ne vendra pas à moins qu’il ne fasse un substantiel bénéfice. Pemberton va employer tous les moyens qu’il a à sa disposition pour éviter la perte de ses forêts.

Serena est un roman impressionnant par son sujet et son traitement. Ron Rash s’affirme comme l’auteur des campagnes américaines, en créant des personnages incroyablement forts. J’avoue avoir eu un peu de mal au début, car il nous plonge dans les années 30, sans introduction, sans description particulière des lieux, des gens. Une fois dépassé les 50 premières pages, on a placé les personnages, l’action est là et on se délecte de cette histoire d’hommes.

Histoire d’hommes car même les femmes sont dures comme le roc. Serena est une femme mystérieuse, belle, intelligente et sans pitié, animée d’une haine farouche quand il s’agit de s’en prendre au petit Jacob et à sa mère. Il y a Pemberton, un homme implacable comme devaient l’être les propriétaires de l’époque, cherchant tous les moyens possibles pour s’enrichir, mais c’est aussi un homme tiraillé par l’amour paternel qu’il porte envers son fils naturel. Et puis, il y a Rachel, la seule présence féminine et humaine de ce livre, sans famille depuis l’assassinat de son père par Pemberton, obligée de travailler de longues journées pour élever son enfant, qu’elle aurait tant aimé détester, mais c’est impossible pour une mère.

C’est donc à un grand voyage dans le temps auquel Ron Rash nous convie, avec toutes les qualités qu’il nous avait montré dans Un pied au paradis, ces descriptions au plus juste, ces dialogues avec le parlé des pauvres gens, avec une distance dans la narration pour ne pas prendre parti.Et ne venez pas y chercher des chapitres courts avec des phrases hachées.C’est primitif comme les motivations ancestrales de l’homme, sauvage comme la nature sans pitié, violent comme les pires tréfonds de l’âme humaine, brutal comme la vie, comme la mort. Serena est un sacré roman.

Rupture de Simon Lelic (Editions du Masque)

Voici donc ma première lecture dans le cadre de la sélection automnale de Polar SNCF. Cette année, je peux dire que les sélections auront été d’un très bon niveau. J’ai commencé par Rupture de Simon Lelic sur l’insistance de Cynic dont vous pouvez lire l’avis ici. Un livre à ne rater sous aucun prétexte.

Dans un collège britannique très coté, une réunion où sont conviés les élèves et les professeurs a lieu dans le gymnase. Un des professeurs, Samuel Szajkowski, sort un pistolet et ouvre le feu. Trois enfants et un professeur, Veronica, sont touchés et meurent sur le coup. Puis, Samuel retourne l’arme contre lui et se suicide.

Lucia May est l’enquêtrice chargée de cette affaire. Au-delà des faits, dont elle connaît le coupable, elle va cherche à trouver les responsables. Car Samuel était certes un individu terne, hésitant à donner franchement son avis, ayant des difficultés à lier des relations. Il était passionné de peinture et accordait tant d’importance au fait d’inculquer l’histoire. C’était sa fierté de faire ce beau métier.

Mais aux yeux des autres, Samuel était différent donc bizarre. Le directeur se dit persuadé que c’était un cinglé, et qu’il en avait eu la sensation dès son embauche. TJ le professeur de sport l’avait tout de suite pris en grippe, croyant que Samuel n’était qu’un intellectuel de plus qui dénigrait le sport. Maggie, la professeur de musique est probablement celle qui l’a le mieux connu, le fréquentant en dehors des cours. Mais, même elle, qui est devenue son amante, le trouvait taciturne, distant et mystérieux.

Lucia May va donc démêler les fils, pour comprendre que coupable ne veut pas dire responsable. Elle va se heurter à son supérieur qui veut rapidement classer l’affaire. Pour lui, ce n’est rien qu’un fait divers tragique, dont le coupable est connu et puni. Il lui donne trois jours, avant de lui demander de passer à autre chose. Petit à petit, Lucia va mettre à jour les humiliations et les petites mesquineries qui ont conduit Samuel à commettre un tel acte, quitte à mettre en danger sa carrière.

Ce roman est une franche réussite. Le personnage de Lucia May est extrêmement bien décrit. Cette jeune personne d’une trentaine d’année, qui sort d’une rupture amoureuse, laisse parler son cœur plutôt que son instinct professionnel. Devant les faits froids, marquants et dramatiques, elle y voit l’occasion de se remettre en cause, et par là même de remettre en cause le système, autant judiciaire que scolaire. Car toute la question du livre qui nous tient en haleine est simple : nous connaissons le coupable, mais qui est responsable ?

La structure et le style aident beaucoup à dévorer ce roman, tant tout est fait pour jouer sur les sentiments. Outre ceux de Lucia, Simon Lelic incorpore dans son récit les témoignages des gens interrogés, du directeur aux collègues de Samuel, des enfants à la sœur de Samuel. Ces chapitres sont très bien faits, sans qu’il y ait les questions de l’inspectrice, ce qui ne gène en rien la compréhension, mais rajoute une note dans la véracité du passage.

Il y a les personnages secondaires, très bien faits, bien vivants, qui ont tous une part importante dans le déroulement de l’intrigue, en particulier Walter le collègue de Lucia qui la harcèle sexuellement au bureau et qui la place dans la même situation que Samuel ou son ami avocat Philip qui lui rappelle de ne pas mettre d’émotion dans son travail, de se contenter d’analyser et reporter les faits.

Et puis, c’est une charge en règle contre l’éducation britannique (seulement ?) qui considère qu’un professeur a forcément l’autorité nécessaire face à ses élèves, et donc qu’il n’a pas besoin d’être conforté dans cette position;  il y a les discours affligeants (c’est mon avis) du directeur qui avoue qu’il ne sert à rien de chercher à comprendre un élève perturbateur, qu’il faut lui laisser terminer sa scolarité et qu’ensuite il ira toucher ses indemnités de chômage; Il y a tous ces professeurs censés donner l’exemple, être ouverts, accueillants envers les autres, qui rejettent et martyrisent l’un des leurs parce qu’il est étranger, différent, froid, renfermé, solitaire, introverti, ces professeurs qui sont plus puérils et gamins que leurs propres élèves, jusqu’à en être des monstres responsables; il y a ce système que tout le monde est prêt à laisser mourir, au nom de l’opportunisme personnel.

Et derrière tout cela, il y a un homme et un drame. Cet homme dont on ne connaît ses émotions que par la façon dont les autres le voient, que par l’image dont Lucia s’en fait. Jamais il n’intervient autrement que par le discours d’un autre, mais on arrive à se brosser un portrait de cet homme tellement fier d’inculquer l’histoire à des élèves, qui avait le défaut de ne pas rentrer dans le format standard d’un professeur britannique.

Rupture est le premier roman de Simon Lelic. Cela en devient d’autant plus impressionnant. Vous l’aurez compris, Rupture de Simon Lelic est un livretout en finesse et en subtilitéà lire. Urgemment.

La patrouille de l’aube de Don Winslow (Editions du Masque)

L’année dernière, je m’étais fait deux Winslow (La griffe du chien et L’Hiver de Frankie Machine), une façon pour moi de ma faire pardonner de l’avoir laissé de côté. Le premier était excellent, le deuxième très bon. Alors, cette année, pas question de passer au travers du dernier en date.

La patrouille de l’aube, c’est un groupe de surfers de la côte pacifique, et un groupe d’amis. Il y a quatre garçons et une fille : Boone Daniells, Hang Twelve, Dave le dieu de l’amour, High Tide, et Sunny Day. Boone est un ancien flic qui a démissionné suite à une affaire de pédophile. Il est détective privé, mais pas par passion, uniquement pour lui permettre de pratiquer sa passion : le surf. Petra Hall débarque dans son bureau. Elle travaille pour une compagnie d’assurance et lui demande de trouver Tammy Roddick qui doit témoigner à un procès dans quelques jours. Cela n’arrange pas Boone, car on annonce la plus grosse vague de ces dernières années. En parallèle, une jeune femme est retrouvée morte dans un motel. Quelqu’un l’a jeté du cinquième étage. Si au début, la police croit que c’est Tammy, Boone sait qu’il s’agit de la meilleure amie de Tammy, Angela Hart. Petit à petit, la simple enquête de routine va montrer à Boone un monde qu’il ne connaissait pas.

La grosse qualité de Winslow, c’est évidemment sa facilité à dérouler une intrigue de façon extrêmement fluide. Donc, on a droit à une histoire très bien maitrisée, qui va vite et d’une grande limpidité. Les personnages sont nombreux (une petite dizaine) et ils sont suffisamment bien croqués pour que l’on suive avec grand intérêt leurs aventures. Le livre est fait de chapitres courts avec de très bons dialogues, teintés d’humour, ce qui donne une sorte de nonchalance, qui illustre bien la vie des surfers.

D’ailleurs, Don Winslow nous fait la visite de la cote pacifique, n’hésitant pas à nous faire l’historique de cette région, comme pour mieux nous imprégner de ce monde. Tout cela est redoutablement bien fait et très agréable. Et cette visite ne nous épargne rien : il commence par ce qui est beau, bleu, c’est-à-dire le paradis des surfers pour nous plonger dans un monde plus noir, plus ignoble qui est d’ailleurs le vrai sujet du livre.

Et malgré toutes ces qualités, il y a quelques choses qui m’ont gêné : tout d’abord, et cela est très personnel, toute l’histoire est conjuguée au présent et je n’aime pas ça. Ensuite, j’ai trouvé qu’il avait laissé certains personnages de côté, et qu’il les ressortait quand il le jugeait bon, et cela m’a parfois donné la sensation qu’il utilisait des pantins, des marionnettes. Et par moments, j’ai ressenti comme un manque d’émotion dans leurs réactions.

Par contre, tout au long de livre, on a l’impression de suivre une vague histoire d’enquête pour une société d’assurance, et je dois dire que toute la fin du bouquin et donc l’intrigue globale est extrêmement bien menée. Le sujet se révèle très noir, nous décrivant un paradis qui ne l’est qu’en surface. Ce dernier Winslow en date se révèle être un très bon livre, très agréable à lire, très au dessus de la moyenne, mais j’en attendais mieux.

Les avis de Jean Marc, Bibliofractale, et Cynic

Un pied au paradis de Ron Rash (Editions du Masque)

Ce roman est le premier de cette rentrée 2009, que l’on m’a prêté, et autant vous dire tout de suite qu’il faut vous jeter dessus. Mon coup de cœur de septembre.

A Jocassee, au fin fond des Appalaches, Holland Winchester, qui revient de la guerre en Corée, disparait. Le sheriff Alexander est chargé de l’enquête ; il est le seul dans ce village des Etats Unis à avoir fait des études à l’université. La mère de Holland est sure que son fils est mort, car elle a entendu un coup de feu chez le voisin Billy. Mais on ne retrouve aucun corps. Mais, détrompez vous, ce n’est pas une enquête que l’on suit mais cinq voix qui racontent tour à tour leur version de ce drame et leur vie.

Le point fort de ce roman noir, poignant et sensible est sa narration et son écriture. Jamais il fait une démonstration de ce que fut la vie des champs dans les années cinquante. Cela se fait par petites touches, par les actions des protagonistes, par leurs remarques, leurs réactions. Il montre aussi comment les fermiers sont laminés par le progrès, leurs terres étant réquisitionnées pour créer un lac artificiel.

Mais ce n’est pas le sujet principal du livre. Ron Rash fait la part belle à ses personnages, avec une bonté et une humanité que je n’avais pas lues depuis longtemps. Il ne les juge jamais et creuse leur psychologie par petites touches, aidé en cela par son choix de la narration. Et là encore, il fait fort ; il choisit d’adapter son écriture et son style au personnage, avec une poésie simple, qui vient de la terre :

Le sheriff qui est le seul à avoir fait des études et donc qui a le respect de ses citoyens, précis, analytique, obstiné, persévérant mais avec des a priori

La femme du voisin qui est romantique, torturée par son envie de devenir mère, courageuse, toute en retenue, superstitieuse

Le voisin qui est un vrai fermier honnête, travailleur, foncièrement bon et croyant, et défenseur de son foyer

Le fils du voisin qui voit son éducation remise en cause

L’adjoint du sheriff qui clôt magistralement cette fresque du sud des Etats Unis.

Ce roman, qui aurait eu sa place dans le rayon Littérature est une grande découverte d’un auteur qu’il faudra suivre. Son amour pour ses personnages transparait dans chacune de ses phrases. On est loin des histoires contemporaines, violentes et sanglantes. Ici, tout se passe au rythme de la nature, du lever au coucher du soleil car l’électricité n’existe pas encore dans le sud des Appalaches. « Jocassee, c’était pas un coin pour les gens qui avaient un foyer. Ici, c’était un coin pour les disparus ». Il faut absolument que vous lisiez ce voyage dans un passé si proche mais qui vous paraitra si lointain. Mon coup de cœur du mois de septembre 2009.