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La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…

¡Viva la muerte! De Frederic Bertin-Denis (Editions Kyklos)

Le petit dernier de chez Kyklos est un petit bijou de roman, mélangeant les genres pour mieux amener le lecteur vers le vrai sujet du roman, à savoir la dictature franquiste. Un petit bijou d’intelligence pure.

Cordoue, 2008. Manolo est un flic très compétent à tendance anarchiste. A cela, il faut ajouter son refus de l’autorité, un caractère de grande gueule, et une volonté de travailler seul pour ne pas se faire emmerder. Il vit avec sa femme, qu’il aime profondément (il dit souvent : « elle est trop belle pour moi ») et qui est sa raison de vivre. Elle est médecin légiste, ce qui est bien pratique quand on a affaire au type de meurtre qui va le réveiller ce matin là.

Ce matin là, on appelle Manolo pour un nouveau meurtre : une personne âgée retrouvée dans un état qui dépasse l’entendement. La victime s’appelle Monseigneur Andrès Guttierez Perez. C’est une sommité dans la région, puisqu’il a fait sa carrière dans l’église, étant nommé cardinal par Jean Paul II, étant chargé de la bibliothèque du Vatican des lectures interdites, c’est-à-dire celles qui peuvent porter atteinte à l’église.

L’autopsie va montrer qu’il a été harnaché à des boites contenant des rats et que ceux-ci lui ont dévoré le visage et les parties intimes vivant, une torture datant de l’inquisition. L’enquête sur Mgr Perez va montrer un personnage totalement différent de l’image publique, mettant à jour un ignoble personnage adepte de pédophilie et adorateur de la souffrance et la torture. Alors que Manolo pense à une vengeance d’une des victimes de Mgr Perez, d’autres cadavres de vieillards font leur apparition, avec des supplices eux aussi inspirés de l’Inquisition.

Fichtre ! Je tiens à rassurer les futurs lecteurs de ce roman que les scènes de descriptions des cadavres sont légères et pas sanguinolentes. Heureusement, car sinon, j’aurais arrêté rapidement la lecture ou j’aurais passé les pages correspondantes. Le but de Frederic Bertin-Denis n’est pas de faire un livre gore, mais un vrai roman policier à thème.

Quand je dis roman policier, ce n’est pas tout à fait vrai, tant l’auteur flirte avec différents genres, ce qui d’une part va plaire à beaucoup, et ce qui relance sans cesse l’intérêt. Cela commence comme un roman policier classique, avec une enquête logique et bien menée, et passe au thriller après des passages autobiographiques des victimes pour mieux étayer son propos. Et comme les personnages de Manolo et Remedio sont d’emblée attachants, on lit l’ensemble comme du petit lait.

Mais au fait, quel est donc le thème de ce roman ? Le thème est l’histoire de la dictature espagnole des années 30 aux années 70. Et on n’assiste pas à un cours magistral, mais plutôt à des témoignages, qui surviennent au cours de l’enquête. Et je dois dire que c’est redoutablement bien fait, et incroyablement efficace. La galerie de psychologies est complexe, car il y en a autant que de témoins, des victimes repliées sur elles-mêmes aux victimes qui ont oublié et qui sont nostalgiques de ce temps passé, des bourreaux dégueulasses aux profiteurs de tous poils, des assassins amnistiés aux profiteurs qui savent tourner leur veste dans le sens du vent. Tout le monde étant impliqué dans les massacres de cette époque là, toutes les strates de la société en prend pour son grade. Mettre tout cela dans un seul roman, sans que l’on s’y ennuie est un véritable tour de force. Chapeau bas !

Et l’enquête policière, me direz vous ? Elle est décrite avec beaucoup de détails, et d’une logique qui fait que jamais le lecteur ne pense qu’il y a la moindre ineptie ou l’indice qui tombe du ciel. Manolo, malgré sa fidélité à sa croyance, va parfois être pris d’un doute, car ces vieillards salauds méritent bien la mort qu’ils subissent, mais la solution s’avèrera bien plus complexe, bien plus proche de lui, bien plus douloureuse que tout ce qu’il avait imaginé.

Bien sur, tout n’est pas parfait, on peut toujours trouver quelques détails tels les descriptions des repas que je n’ai pas trouvés utiles, ou quelques répétitions dans la forme de l’intrigue. Mais je vous le dis tout de go : Si ce roman était sorti dans une grande maison d’édition, toute la presse aurait crié au chef d’œuvre, à la découverte d’un nouveau talent. D’un abord facile, cette lecture devrait plaire à tous ceux qui cherchent un excellent roman policier avec une trame de fond historique. Et bravo aux éditions Kyklos d’avoir déniché un auteur qui devrait devenir un futur grand, s’il continue comme cela.

Lisez donc le mot de l’auteur qui vous explique ce qu’il a voulu faire sur l’excellent site Livresque du noir ici.

ZIPPO de Mathieu Blais et Joël Casséus (Editions Kyklos)

Deux auteurs québécois font leur entrée en force avec ce roman, aux odeurs de soufre et de brûlot. Son titre, ZIPPO, rappelle aussi le briquet tempête bien connu. Effectivement, ça brûle !

Dans un futur proche, dans la ville de Villanueva, aux Etats-Unis. Cette petite ville est à l’image du monde, alimentée par un canal et traversée par le boulevard Mac Carthy. La ville est en ébullition car elle accueille le sommet du ZIPPO, qui regroupe les neuf plus grandes puissances économiques mondiales. Le peuple, en révolte, attend des décisions. Dans le même temps, un météore menace de tomber sur la Terre, et de s’écraser sue Villanueva.

La ville est partagée entre les frasques, largement médiatisées et le quartier des Pornoputes où l’on a entassé les pauvres et les indésirables. Depuis peu, les prostituées disparaissent, et personne ne s’en soucie. La résistance essaie de faire parler d’elle, mais elle est violemment maitrisée par les forces de l’ordre, les Macoutes.

Kahid est un journaliste, et son patron va lui confier la mission de couvrir le sommet du ZIPPO, alors que cela ne le motive pas plus que cela. Il a perdu la belle A***, et il se perd dans l’alcool à longueur de journée, confondant les désordres de la rue avec les ruines de sa vie. De nombreux personnages vont se croiser, s’entrecroiser dans ce paysage chaotique.

Roman social, roman apocalyptique, roman de fin du monde. La vision désespérante mais pas désespérée d’un monde qui s’éteint donne une impression hallucinante et hallucinée de ce vers quoi pourrait basculer nos sociétés industrielles. Entre mauvais rêve, cauchemar et réalité, le tableau est poisseux, noir, sale, et empli de fureur, de celle que l’on éteint quand on lance la charge des forces de sécurité.

Il y a un tel écart dans le roman entre les belles présentations du ZIPPO et la réalité du terrain, entre ceux qui y croient et ceux qui meurent de faim. Que peut-on attendre d’un monde qui nourrit le peuple avec des cigarettes que l’on appelle des crache poumons, ou de l’alcool appelé jus de cervelle ? Que dire des camions poubelles chargés de ramasser les corps des morts qui jonchent les rues ?

Le style est à l’image de ce monde, anarchique, oubliant les phrases pour lancer des rafales de mots, noyant les dialogues dans la narration. Effet de style sans concession, sans pitié qui parfois m’a laissé pantois, parfois m’a laissé sur le bord de la route. Certains passages m’ont paru difficilement compréhensibles, comme si les auteurs voulaient asséner leurs coups de mots dans la tête du lecteur qui a déjà la tête sous l’eau ou dans le sang.

C’est un roman d’anticipation, heureusement, et n’y cherchez pas l’auteur des meurtres des pornoputes car l’intrigue a peu d’importance. Lisez le tableau, buvez les images, retenez le style, c’est un livre fait pour secouer et pour faire réfléchir. Mission réussie.

Viandes et légumes de Guillaume Gonzalès (Editions Kyklos)

Ah la la ! Quel plaisir la vie en province par rapport à la vie parisienne ! Pas de problèmes de bouchons sur les routes, pas de problèmes de grève dans les transports en commun, les gens y sont détendus, sympathiques. Et puis, il y a cette nature … rien à voir avec ces barres en béton !

Prenez Galaad. Ce jeune homme va quitter la grande ville pour rejoindre la province et la petite de Brou. Mais au fait, où est-ce que ça se situe, Brou ? Voici ce que j’ai trouvé sur Internet : Située entre Beauce et Perche, Brou est une ville de quelque 3800 habitants. Commune à dimension humaine, Brou offre un cadre de vie paisible avec tous les services. A 1H30 de Paris et 40 Km de Chartres, la ville de Brou offre un cadre champêtre propice aux ballades et randonnées.

Que disais-je ? Ah oui, Galaad. Il va donc venir s’installer à Brou pour reprendre le bar de son frère Arthur. En effet, Arthur est mort dans une fusillade et une de ses employées est dans le coma. J’ai oublié de vous dire ? Arthur était le propriétaire de Viandes et Légumes, le célèbre bar à putes. Bref, par loyauté familiale, il va donc reprendre son bar.

Le souci, c’est qu’un mafieux accessoirement légèrement caïd local, a débauché ses employées accessoirement effeuilleuses et attraction principale de bar. Ce mafieux, Demetrius, associé à son sbire chien fidèle, n’hésite pas à utiliser des arguments frappants contre lesquels il est bien difficile de se dresser. Si on ajoute une mystérieuse mallette recherchée par un dénommé Moulin et qu’Arthur aurait eu en sa possession, un tableau de Fragonard, et des amis de Galaad peu recommandables de Paris, cela donne une jolie peinture de la vie provinciale tranquille et paisible.

Vous l’aurez compris ! Rien n’est sérieux là dedans. La narration à la première personne apporte le décalage suffisant, les phrases humoristiques, les situations délirantes. Un exemple, le sbire de Demetrius donne des notes aux blagues de son chef. Tout est trop, les personnages, les réactions, les dialogues. Ça part dans tous les sens, c’est animé, relevé, et je dois dire que si je n’ai pas trouvé cela génial, ce roman est très divertissant.

On est loin des romans noirs avec des détectives privés alcooliques. On est loin des flics aux prises avec des serials killers. On est loin des psychologues qui viennent en soutien des forces de police. On a affaire à un pauvre type, qui est ballotté comme une balle de flipper entre des frappés, des fous et des dingues et qui cherche à s’en sortir. Et quant à la fin, elle vous promettra cinquante dernières pages de dégoût à tous points de vue.

Ah ! C’est le pied, la vie en province, je vous le dis ! Et encore plus quand c’est raconté avec autant d’allant et de plaisir. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que l’on s’amuse autant dans ce roman : L’auteur a du s’amuser à l’écrire, il a bien du s’éclater, et il fait passer sa folie dans son écriture. Guillaume Gonzalès est un écrivain que je vais suivre à l’avenir.

Un grand merci en tous cas à Holden de Unwalkers, qui a rédigé la quatrième de couverture et qui m’a permis de lire ce livre. A signaler que l’auteur s’excuse auprès des habitants de Brou pour les avoir maltraités, belle marque de politesse.