Archives du mot-clé Elena Piacentini

Double Noir Saison 3

Claude Mesplède, le pape du polar, nous a quitté fin 2018 après s’être lancé dans une dernière aventure. L’association Nèfle Noire propose des nouvelles noires sous un format original (Format A6, c’est-à-dire tout petit, ça tient dans une poche de pantalon) à un prix tout aussi original (2€ !). Le contenu est aussi original, puisqu’il regroupe dans chaque volume 2 nouvelles, l’une écrite par un auteur classique, l’autre par un auteur contemporain. Ce qui veut dire que pour 2 euros, vous avez droit à une heure de lecture (car la fonte de l’écriture est riquiqui, mais essayez de proposer 2 nouvelles en 20 pages !)

Chaque année, nous avons donc droit à une série de nouvelles. La saison 1 se compose de 4 volumes (ou épisodes si on se réfère aux séries télévisées), La saison 2 en compte 5, comme la saison 3.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire : les frais d’envoi à partir de 4 livres sont de 4 euros ! C’est donné ! Franchement, parfois, je me demande pourquoi vous hésitez encore !

Ah oui, j’ai une question d’une petite dame au fond de la salle. Comment ? Où peut-on se procurer ces petits volumes au contenu aussi étonnant que formidable ? C’est simple : vous allez sur le site www.doublenoir.fr/, vous téléchargez le bon de commande, un petit chèque et hop ! L’affaire est conclue.

Ah oui ! une autre question de la petite dame du fond : De quoi parlent la première saison ? Jetez donc un coup d’œil sur mon billet ici. Et pour la saison 2 ? Eh bien, c’est dans mon billet ici. Donc, voici un petit aperçu des 10 nouvelles de la saison 3 :

Saison 3 – Episode 1

Guillaume Apollinaire – 3 nouvelles

En 1910, Guillaume Apollinaire publie un recueil nommé L’Hérésiarque et compagnie, qui comporte 23 nouvelles et contes. Nous avons droit ici à trois d’entre eux, dans des genres variés.

La disparition d’Honoré Subrac : Le narrateur raconte comment Honoré Subrac découvrit son don de se fondre dans le décor, comme un caméléon. Frisant avec le genre fantastique, comme Edgar Allan Poe, cette nouvelle fait monter la tension en 6 pages.

Le matelot d’Amsterdam : D’un navire hollandais en provenance de Java, Hendrijk Wersteeg débarque avec un perroquet et un singe dans l’espoir de les vendre à bon prix. Pour son plus grand malheur, il entre dans une boutique sombre. Et à partir de cette idée, l’auteur nous concocte une formidable nouvelle noire.

Un beau film : Un jeune cinéaste rêve de filmer un crime. Avec ses amis, il va mettre en scène l’assassinat d’un couple. Avec ce scénario, nous avons entre les mains une pépite noire amorale comme il faut.

François Guerif : Cinéma permanent

Une ouvreuse de cinéma voit chaque jour arriver une vieille dame pour regarder les films de 10 à une heure du matin. Cette fidélité attire la curiosité de la ja jeune femme et elle va essayer d’en savoir plus. Elle va la suivre.

Empreinte de nostalgie (avec les salles de cinéma de quartier) et de tendresse, cette nouvelle est étonnamment douce même si elle penche vers le domaine policier car psychologiquement juste quant à la psychologie de l’ouvreuse.

Saison 3 – Episode 2

O.Henry – 2 nouvelles

Le loup tondu : Deux hommes vont passer des vacances dans un village perdu et rencontrent un commerçant future victime d’une arnaque. Outre le style un peu daté, je dois dire que cette illustration de l’arroseur arrosé est agréable et drôle à lire.

20 ans après : Un policier modèle aperçoit un homme sous un porche. Celui-ci lui annonce qu’il a donné rendez-vous à son meilleur ami 20 ans auparavant. Et cela donne une nouvelle croustillante autant que cruelle avec une chute exemplaire.

Michel Lebrun : Roulette russe

Mic et Stef sont deux adolescents inséparables. Stef est beau, Mic est moche. Mais quand l’amour passe par là, la vengeance sera terrible. Cette nouvelle est extrêmement bien construite et écrite et ce n’en est que plus jouissif quand la chute tombe, même si on s’en doute un peu.

Saison 3 – Episode 3

Harry Hay Junior : La capture

Vinal est caché dans une chambre, depuis 12 heures, sans faire de bruit. Dans l’appartement d’à coté, Pole et Dowell se planquent après avoir tué le vieux Sothoron et sa femme sur l’ordre du colonel. Vinal va prendre toutes les précautions pour les attraper vivants.

Avec une précision chirurgicale et une minutie rare, l’auteur va nous décrire le moindre geste, la moindre pensée, le moindre contrôle de son corps pour ne faire aucun bruit. Je n’ai jamais lu une nouvelle pareille, si détaillée et surtout aussi passionnante. D’autant plus que la chute, totalement inattendue, est géniale !

Eléna Piacentini : Histoire d’eau

Par une journée pluvieuse, voire de déluge, Adra a préparé des lasagnes surgelées pour Titi, son compagnon au chômage, avant d’aller faire l’inventaire du magasin. Elle n’aurait peut-être pas dû y aller …

Voilà un portrait d’une femme poussée à bout, et qui trouve les ressources pour se sortir d’une situation horrible et inextricable. Au bout du bout, elle y trouvera une nouvelle passion, les égouts de la ville. Avec son habituelle précision, Elena Piacentini nous concocte une nouvelle bien noire, non sans une lumière d’optimisme.

Saison 3 – Episode 4

Jules Renard : Crime de Village

Le père Collard veut acheter la vache du père Rollet, mais certainement pas au prix qu’il en veut. Alors Collard et Rollet partent boire un coup au bar du village, laissant à la maison leurs femmes.

A partir d’une anecdote commune, Jules Renard nous écrit une nouvelle aussi noire que féroce, montrant tout le mal qu’il pense de ses contemporains, prêts à n’importe quoi pour un peu plus d’argent.

Hervé le Corre : Tenir

Jessica dormait encore quand Christophe est parti à 5 heures sur le chantier de la Réole. Leur fils Tony est adolescent, et ne se passionne pas pour ses cours. Jessica doit gérer tous ce quotidien sous pression.

Hervé Le Corre n’est jamais aussi fort que quand il décrit le quotidien, et la psychologie des personnages. Cette nouvelle est d’une cruauté et d’une noirceur rare, nous plongeant dans cette maison triste ce qui donne une lecture âpre, très dure.

Saison 3 – Episode 5 (Hors Série)

Manuel Vásquez Montalbán : l’affaire de l’espion postmoderne

Le célébrissime Pépé Carvalho va être confronté aux espions modernes dans une nouvelle trop courte à mon gout.

Daniel Vásquez Salles : Epuration

Amanda amène Jean-Luc, français professeur d’espagnol, à une soirée chez des amis à elle. Ils sont adeptes de bio en termes de nourriture, Jean-Luc pas du tout. En plus, il ne mange pas de légumes, alors qu’il n’y a que ça à manger. Ça commence bien !

Tout est fait pour que la mayonnaise monte. C’est écrit de façon si fine, contrairement à Jean-Luc, que l’on se délecte de cette nouvelle d’un auteur encore absent du coté de chez nous, ce qui semble totalement injuste. Et le repas tourne à une bataille entre bio extrémiste et carnivore extrême.

Vaste comme la nuit d’Elena Piacentini

Editeur : Fleuve noir

Je savais, après avoir lu Comme de longs échos, qu’il allait y avoir une suite à ce roman, pour creuser la vie et le passé de Mathilde Sénéchal, la capitaine de la Police Judiciaire de Lille. Elena Piacentini me l’avait dit. Et ce roman est une complète surprise.

La capitaine Mathilde Sénéchal est en vacances à Goulier en Ariège chez son amant Pierre Orsalhièr. Elle est toujours obsédée par son amnésie et l’accident de vélo qu’elle a eu à l’âge de 9 ans, ainsi que son allergie envers la menthe qui en a suivi. Adèle, la jeune adolescente rencontrée précédemment, pense à rejoindre ses amis Pierre et Mathilde depuis que son nouveau beau-père avec ses gestes équivoques a emménagé chez eux.

Mathilde doit rejoindre Lille en urgence. Le voilier du commandant Lazaret, son mentor, est remorqué dans le port d’Etaples avec aucun pilote à bord. Elle sait que Lazaret a contracté un cancer, à 6 mois de la retraite mais ne s’attendait pas à une fin si brutale, si rapide pour les autres. C’est Lazaret qui a insisté pour qu’elle aille se reposer chez Pierre, en Ariège, loin de lui. Un beau suicide organisé.

Quand elle décide d’aller fouiller la maison de Lazaret, Il a même nettoyé sa maison de fond en comble avant de prendre la mer. Le voisin lui apporte une lettre, qui porte les fragrances de tabac de son auteur. Il lui annonce sa décision et sa dernière demande : il lui a réservé un train pour Dieppe, afin qu’elle lève le voile d’ombre qui pèse sur son passé. Au même moment, Pierre reçoit une lettre de Lazaret lui intimant de lui fournir toute l’aide possible, surtout si elle dit le contraire. Mathilde, Pierre et Adèle vont partir en croisade contre le passé de la capitaine.

Ceux qui ont adoré la précédente enquête du capitaine Sénéchal vont être surpris par ce roman, tant il est différent. Alors que nous avions droit à un scénario d’enfer et une enquête rythmée, nous avons ici un roman introspectif, psychologique où les sentiments des personnages occupent toute la scène, entre passé et présent pour démêler les fils de secrets profondément enfouis dans ce petit village de Normandie, au lieu-dit d’Arcourt.

Construit autour de chapitres très courts, alternant entre les différents personnages, voyageant entre passé et présent, Elena Piacentini n’utilise qu’un seul lieu mais nous balade dans la tête de tous les protagonistes de ces trois familles qui peuplent ce hameau. Comme beaucoup de villages, certains secrets passent de génération en génération sans que personne ne veuille en parler mais que tout le monde garde en soi, comme une crevasse au fond de la quelle dort et gémit le pire des maux.

De ce voyage, Mathilde respecte avant tout les désirs de son mentor, parce que la vie est trop courte pour être gâchée. Mais elle va aussi découvrir des vérités qu’elle aurait probablement préféré ne pas connaitre, et qui vont bien vous surprendre. Et par moments, nous allons avoir des extraits de dialogues entre Mathilde et Lazaret qui sont fondants de vérité et particulièrement émouvants.

Avec une atmosphère toujours brumeuse et mystérieuse, Elena Piacentini va nous mener dans cette histoire glauque à son rythme, selon sa bonne volonté, creusant les motivations de chacun ainsi que les faits irrémédiables. La plume de l’auteure n’a jamais été aussi précise, aussi subtile, aussi éthérée, et la psychologie de ses personnages jamais aussi fouillée, détaillée, disséquée. Si vous êtes adeptes de romans psychologiques, vous allez avoir un coup de cœur pour ce roman.

Comme de longs échos d’Elena Piacentini

Editeur : Fleuve Noir

Elena Piacentini démarre une nouvelle aventure dans une nouvelle maison d’édition avec un nouveau personnage. Un personnage ? Que nenni ! C’est tout un commissariat qui va vivre dans les pages de ce roman, dans une intrigue totalement dingue. En fin de billet, vous aurez droit à une petite interview qui va compléter celle de l’ami Yvan.

Vincent Dussart vient voir sa femme Chloé et son fils Quentin. Elle a décidé de prendre du recul, de faire un break et de déménager dans une petite maison. Il n’a rien dit, a juste fait un simple geste, une caresse amoureuse en l’apprenant. Quand il arrive, des billets pour un week-end à Londres en poche, le chat vient le surprendre. Ce week-end, c’est sa chance de reprendre leur vie commune. Puis c’est une scène horrible qui l’attend … Sa femme a été assassinée d’une balle dans la tête et son fils a disparu.

Mathilde Sénéchal a accepté une mutation dans le groupe du commandant Albert Lazaret de la police judiciaire de Lille. L’accueil a été froid, en particulier de la part de Sylvie Muller. Toutes les équipes de police envahissent la cité Franchomme. Il faut retrouver le petit, seulement âgé de trois mois, et le temps presse. Vincent Dussart, lui, est en état de choc traumatique. La course contre le temps commence, chaque seconde compte. Le commandant Lazaret demande une perquisition chez Vincent Dussart.

C’est le lieutenant Damien Delage qui s’en occupe. Il fait tous les prélèvements possibles, récupère les papiers, les pièces d’identité, interroge les voisins, la gardienne. A 51 ans, il sait que la situation est critique. Lui qui se retrouve seul après le départ de sa femme, il plaint les jeunes comme son collègue Sqalli, car ils ne savent pas ce qui les attend. Après sa perquisition, Delage ne sait quoi penser de Dussart.

C’est un roman de course poursuite que nous offre Elena Piacentini avec ce nouveau roman, et du rythme, il va y en avoir. D’ailleurs, le nouveau style de cette auteure convient bien à des intrigues au rythme élevé, puisque depuis son passage chez la maison Au-delà du raisonnable, son écriture est devenue plus efficace, plus sèche aussi. Avec ses chapitres ultra-courts n’excédant que rarement 6 pages, cela donne une forme du roman qui convient parfaitement à son sujet.

Tout va donc très vite dans ce roman, et l’intrigue va rapidement se centrer sur le personnage de Vincent Dussart, qui a semble-t-il des choses à cacher. Comme chaque seconde compte et comme le coupable le plus probable dans ce genre d’affaires se situe dans l’entourage proche des victimes, la Police Judiciaire va donc concentrer ses efforts sur lui. Le trouble autour de ce personnage va être remarquablement fait, créant un certain malaise chez le lecteur, qui tantôt va vouloir ressentir de la sympathie pour lui, tantôt le détester pour ce qu’il pourrait avoir fait, sans en connaitre ses mobiles.

Le rythme des chapitres ne va pas oublier la psychologie des personnages. Sur le devant de la scène, on trouve évidemment Mathilde Sénéchal, formidable inspectrice dont on ne connaitra pas les cicatrices. Mais il y a aussi tous les autres, Sqalli, Sylvie Muller ou même Lazaret qui vont prendre la vedette dans certains chapitres, qui vont être aussi présents dans l’esprit du lecteur. C’est incroyable comment Elena Piacentini arrive à faire vivre autant de personnages en même temps, comment elle arrive à créer tout un commissariat, avec des policiers plus vrais que nature. Il ne faut pas oublier Pierre Orsalhièr, un flic à la retraite qui va aider à faire avancer cette enquête et même fournir les pistes pour résoudre cette affaire. Après avoir lu ce roman, on n’a plus qu’une seule envie : les retrouver tous pour découvrir ce qui n’a pas été dévoilé ici, quant à leur passé.

Si ces policiers sont tous plongés au cœur de cette affaire hallucinante, la note de l’auteure en fin de roman est aussi remarquable que le livre lui-même. Partant d’un fait divers réel, Elena Piacentini a construit son intrigue en allant plus loin, juste par le pouvoir de l’imagination. Il n’en reste pas moins que le fait divers réel est proprement incroyable, et qu’on retrouve là une constante dans l’œuvre de cette auteure : le monde devient fou, les limites entre le bien et le mal deviennent floues et on ne peut qu’être inquiet face à un avenir de plus en plus noir.

Ce deuxième cycle, en parallèle des enquêtes du commandant Leoni, démarre en fanfare avec les mêmes qualités, aussi bien dans les intrigues, les psychologies des personnages ou le style efficace. Des romans comme ça, j’en redemande tous les jours. En ce qui me concerne, c’est un des romans à ne pas rater en cette rentrée littéraire 2017.

Il est à noter que la première enquête du commandant Pierre-Arsène Leoni vient de ressortir aux éditions Au-delà du raisonnable après avoir été remaniée par l’auteure, avec la même intrigue, mais en resserrant le style et en enlevant les longueurs superflues. Tous les adjectifs que je viens de citer sur Comme de longs échos s’appliquent à ce roman.

Enfin, car je suis un peu long, je vous encourage à nouveau à lire l’interview de l’ami Yvan. Et comme je suis verni, j’ai la chance d’avoir pu poser quelques questions supplémentaires à Elena Piacentini dont je vous livre ici les réponses :

Black Novel : Bonjour Elena et merci de te prêter à ce petit jeu des Questions / Réponses.Cette histoire aurait pu convenir à Leoni. Pourquoi avoir créé un nouveau personnage ?

Elena : Le défi était précisément dans le fait de créer un nouveau personnage, une femme qui plus est. Et de faire naître, dans le sillage de Mathilde Sénéchal, une atmosphère et une galerie de caractères différents. Il nous arrive ce qui nous ressemble… C’est l’enquête menée par le capitaine Mathilde Sénéchal, avec ses spécificités propres, que je voulais écrire. Un roman olfactif et rempli de correspondances.

Black Novel : J’ai cru comprendre que tu resterais fidèle à Au delà du raisonnable avec Leoni. Est-ce à dire qu’il y aura 2 cycles en parallèle ?

Elena : Oui ! Leoni continuera d’exister dans une dimension Au-delà du raisonnable et nous avons toujours le projet, avec Véronique de l’emmener plus loin. Quant à Mathilde Sénéchal, elle reviendra pour éclaircir son mystère personnel. Pour la suite, nous verrons. L’idée d’une collaboration en parallèle, c’est d’aller explorer d’autres pistes littéraires et de bénéficier d’une visibilité élargie. Tout reste ouvert.

Black Novel : J’ai été très impressionné par tes personnages. Mais au delà de cela, tu arrives à les rendre tous crédibles. Est-ce une volonté de les mettre tous sur un pied d’égalité ?

Elena : Ils ne sont pas tous sur un pied d’égalité sur le plan de la narration. Il y a les héros et ceux qui gravitent autour d’eux. Ceci étant, quand mes personnages viennent à la vie, ils sont égaux en termes de consistance. Pour qu’ils puissent exister dans mon imaginaire et y jouer leur partition sans fausse note, j’ai besoin qu’ils soient crédibles et animés. Tu as donc raison, j’accorde le même soin à la construction psychologique de mes personnages qu’ils soient « grands » ou « petits ». Tous les personnages naissent libres et égaux… On en rêve dans la vraie vie.

Black Novel : Le personnage de Mathilde Sénéchal est attiré par des figures paternelles. Comment t’est venue cette idée qui sert de fondation à sa psychologie ?

Elena : J’ai adoré tisser la relation entre Mathilde et Albert. Un vieux flic usé et en bout de course, une femme sèche et dure au mal qui veut conserver la maîtrise. L’amour que Mathilde porte à Lazaret est teinté de respect et d’admiration, mais il est plus un mentor qu’un père. Celui de Lazaret a le goût d’un rendez-vous manqué. Sous leurs dehors austères, ils prennent soin l’un de l’autre avec beaucoup de générosité et de tendresse réciproques car tous les deux ont peur d’aimer.

Black Novel : Ton roman est très découpé en courtes scènes ce qui donne un rythme élevé à l’intrigue. En quoi l’écriture de scénario (pour la télévision) a influencé ton écriture ?

Elena :En réalité, Comme de longs échos a préexisté à l’écriture de Tensions sur le Cap Corse. Mais le roman n’était pas finalisé et je souhaitais le retravailler en profondeur. J’en profite pour souligner ici la qualité de l’accompagnement éditorial dont j’ai bénéficié de la part de Valérie Miguel-Kraak. Comme de longs échos, c’est aussi le résultat d’une étroite collaboration avec une amoureuse des textes. Le magazine Transfuge, en décernant à ce roman le prix du meilleur polar français, a reconnu ce travail comme l’exigence qui nous a guidées et j’en suis très heureuse. Ceci étant, c’est vrai que, dans la phase de finalisation, ce que j’ai appris de l’écriture scénaristique a enrichi mon regard. Ah ! Les correspondances…

Merci de t’être prêtée à ce petit jeu et continue à nous écrire des polars comme ça !

Aux vents mauvais d’Elena Piacentini

Editeur : Au-delà du raisonnable

Afin de clore en beauté ce week-end Elena Piacentini, voici donc le petit dernier en date, Aux vents mauvais, septième enquête du commissaire Pierre-Arsène Léoni. Les précédentes, qui sont toutes chroniquées ici, sont dans l’ordre :

Un corse à Lille

Art brut

Vendetta chez les Ch’tis

Carrières noires

Le cimetière des chimères

Des forêts et des âmes

Aux alentours de Roubaix. Sur une chantier de démolition, Pierre-Arsène Leoni débarque sur le lieu du crime. Alors que les officiers de police délimitent l’endroit, le commandant se dirige vers deux hommes qui en viennent aux mains. Parmi eux, il y a le lieutenant Thierry Muissen, le cadet de son équipe. Il veut en découdre avec M.Renaud, le directeur des opérations du chantier. Ce dernier ne voit pas l’intérêt d’arrêter le chantier pour une pute ou une camée, et ces mots ont suffi pour faire exploser Thierry Muissen. Alors que Pierre-Arsène Leoni s’interpose, Muissen s’enfuit en moto.

Le lieutenant Grégoire Parsky interroge l’homme qui a découvert le corps, un dénommé Boudraa. Après quelques questions, il admet venir tôt sur les chantiers pour voir s’il ne peut pas récupérer quelque chose avant la démolition, surtout des métaux qui se revendent bien. Sur place, Eliane Ducatel, médecin légiste, est déjà au travail. Elle accueille Pierre-Arsène devant le corps d’une jeune femme d’origine africaine, scalpée.

Colette Chabroux est une ancienne professeur de mathématiques. Sa vie est gérée comme les maths, sans imprévus, puisque tout peut se mettre en équations. Elle élève son petit fils Rémy, qui zone avec d’autres jeunes. Elle observe qu’un de ses voisins a une attitude étrange.

1966, La Réunion. Jean Toussaint est un jeune orphelin. Bientôt, il aura l’occasion de venir en France, découvrir ce beau pays qu’on lui a vendu. Il pourra aussi acheter plein de cadeaux pour sa chérie.

Comme à son habitude, Elena Piacentini va nous inviter à vivre avec beaucoup de personnages dans ce roman. Et c’est avec cette belle subtilité, et avec grand talent qu’elle réussit à ne pas nous perdre en route. Au travers de ces personnages, Elena Piacentini nous montre la vie dans le Nord de la France, cette région ravagée par le chômage et la montée des idées fascistes, et surtout le fait que plus personne ne se cache, plus personne n’a honte d’afficher ses opinions nauséabondes.

Elle aborde aussi la déportation des  Réunionnais en Creuse avec le personnage de Jean Toussaint. On peut penser que cela fait beaucoup pour un seul livre. Pas du tout ! C’est là la magie de cette conteuse sans pareille. Avec quelques ingrédients, elle nous sort encore une fois un grand roman policier, droit, honnête, direct, et surtout d’une lucidité rare sur les gens et leur façon de vivre au jour le jour. On pourrait presque dire qu’Elena Piacentini est le témoin de notre époque. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je dis presque.

Pour avoir lu tous les autres romans de cette auteure, j’ajouterai qu’on y voit dans ce roman une nouvelle efficacité. Les chapitres sont courts, resserrés sur eux-mêmes, les phrases tranchent, font mal souvent. On a l’impression qu’elle n’a pas voulu prendre de gants, elle y va franco, comme dans un match de boxe avec le lecteur. J’y ai trouvé aussi un ton noir, pas pessimiste, mais lucide devant tant de problèmes et bien peu de solutions en face. Cela en fait un roman qui nous parle, qui nous remet en question aussi.

Enfin, comme à son habitude, Elena Piacentini termine par sa Note aux lecteurs. C’est probablement une façon pour elle de continuer le lien imperceptible et indicible qui se créée entre elle et ceux qui lisent ses livres. Ce sont surtout quelques pages qui sont aussi importantes que le roman lui-même car elles montrent le travail de l’auteure, et les thèmes abordés, et on a l’impression de l’avoir en face de nous, nous expliquant les tenants et les aboutissants de ce que l’on vient de lire.

Vous l’aurez compris, Elena Piacentini a encore une fois écrit un grand roman policier. Si vous ne connaissez pas l’auteure, jetez vous sur ses livres. Quant à moi, j’espère que seront réédités ses trois premiers romans …

Ne ratez pas l’avis de Garoupe

Week-end Piacentini : Pourquoi j’aime ses romans …

Si je dois cette découverte, c’est parce que j’ai rencontré Claude Mesplède aux Quais du Polar à Lyon et qu’il m’a dit que, s’il y avait un livre à lire, c’était Le cimetière des chimères. Venant du Pape du Polar, je ne pouvais qu’acheter le livre et découvrir une nouvelle auteure, que je ne connaissais pas. Et c’est après avoir lu et adoré Des forêts et des âmes que j’ai décidé d’acheter et de lire tous ses livres. Ce fut un peu difficile, car les trois premières enquêtes ont été éditées par Ravet-Anceau et étaient épuisées. Mais grâce à quelques amis rencontrés sur FB et un peu de ténacité, je les ai eu enfin tous en main.

Un corse à Lille

Maintenant que je les ai tous lus, j’ai l’impression qu’il y a des cycles dans ce qu’écrit Elena, une sorte de progression à la fois dans les personnages, c’est bien normal, mais aussi dans les thématiques abordées. Dans les trois premiers romans, que sont Un Corse à Lille, Art Brut et Vendetta chez les Ch’tis, nous avons affaire à des enquêtes policières que je qualifierai de classique.

Art brut

Dans Un Corse à Lille, ce sont deux meurtres qui vont occuper l’équipe du commissaire Pierre Arsène Leoni. Dans Art brut, une série de meurtres mis en scène comme des œuvres d’art va donner du fil à retordre à la police criminelle. Dans Vendetta chez les Ch’tis c’est bien un serial killer qui va œuvrer. Si avec le premier roman, on a d’habitude la présentation de l’équipe au complet, ce n’est pas le cas de cette auteure. Elle fait comme si on les connaissait tous et ajoute subtilement quelques traits de caractère pour que nous fassions petit à petit connaissance avec eux. Mais dans ces trois premiers romans, j’ai eu l’impression de lire un cycle, une trilogie, que j’appellerai la trilogie Marie.

Vendetta chez les chtis

Pour ceux qui ont lu ces trois premiers romans, je pense qu’ils ont eu la même impression que cela n’irait pas plus loin, qu’Elena Piacentini allait repartir avec d’autres personnages. Avec Carrières Noires, on repart donc avec la même équipe, mais c’est bien un autre cycle, un nouvel éditeur et aussi une nouvelle façon de construire les intrigues et une nouvelle façon d’écrire … en mieux.

carrieres-noires-1

A partir de Carrières Noires, les personnages secondaires se placent sur le devant de la scène, on a souvent droit à plusieurs affaires en parallèle et surtout le paysage se construit, le regard sur notre société se fait plus précis, plus lucide. A partir de Carrières noires, Elena Piacentini parle de sujets graves, qu’elle les place au premier ou au second plan. Mais la volonté de montrer, de dénoncer sont bien là. Et comme l’équipe de la police criminelle nous est devenue coutumière, le ou les messages portent d’autant mieux. Ce sont pêle-mêle les ripoux de la politique, les arnaques à la taxe carbone, les scandales des abus de médicaments que l’on donne aux adolescents dès qu’ils ont une attitude différente ou bien les Réunionnais déportés de la Creuse et le racisme ambiant et devenu « normal ».

Cimetière des chimères

Je voudrais ajouter que lire un roman d’Elena Piacentini, c’est aussi lire de la littérature, de la belle littérature, car sa plume est … belle, simple et efficace. Certes, je trouve quelques longueurs dans les premiers romans, mais ses quatre derniers romans gagnent en efficacité jusqu’à ne dire que l’essentiel pour que le lecteur s’imprègne de la psychologie des personnages. Car et c’est encore un compliment que je me dois de faire, TOUS les personnages sont plus vrais que nature, psychologique vivants.

Des forêts et des ames

Pour ceux qui ont peur de prendre le train en route, sachez que vous pouvez lire ses romans dans l’ordre que vous voulez. Certes les membres de l’équipe Leoni évoluent au fur et à mesure des romans, et il serait dommage de ne pas respecter l’ordre. Mais on n’est jamais perdu et les romans sont tellement bien construits que l’auteure n’en dit jamais trop sur les épisodes précédents.

aux-vents-mauvais

Un dernier mot, tout de même sur Pierre-Arsène Leoni. Si les romans reposent sur ses épaules, c’est parce que c’est un homme fort, dont on connait peu le passé, s’i ce n’est qu’il a été muté de Marseille pour avoir voulu s’attaquer à une personne de pouvoir. C’est un homme droit, juste, humain. Ce sont ses qualités d’écoute qui le rendent sympathique. C’est aussi sa vie de famille qui fait qu’il devient un personnage que l’on a l’impression d’avoir toujours connu. Autour de lui, gravitent de vrais beaux personnages, et chacun mériterait d’être à la tête d’un roman. Mais ils ont tous leur place, et ne servent jamais de faire valoir.

carrieres-noires-2

Un petit mot de Mémé Angèle, la grand-mère de Pierre-Arsène Leoni. Elle représente à la fois les racines du Corse, mais aussi celle sur qui il peut se reposer à tout moment. Tout le monde rêverait d’avoir une grand-mère comme elle, nous gâtant de plats corses et n’hésitant pas à nous ramener les pieds sur Terre si besoin. Je pourrais passer tous les autres en revue mais je préfère m’arrêter là. J’espère juste que je vous aurais donné envie de lire cette auteure, et dès demain, je vous présenterai son dernier roman en date, Aux vents mauvais.

cimetiere-des-chimeres-2

Elena Piacentini a aussi été interviewée 3 fois par mon ami Le Concierge Masqué, et je vous joins les liens correspondants ici,  ici et ici.

Enfin, si ces éditions spéciales Week-End vous ont plu, n’hésitez pas à me laisser un petit message d’encouragement. Cela pourrait me motiver à recommencer !

des-forets-et-des-ames-2

Et n’oubliez pas le principal, lisez !

 

Week-end Piacentini : Carrières noires d’Elena Piacentini

Editeur : Au-delà du raisonnable ; Pocket (Format poche)

Ça y est, je suis à jour à propos des enquêtes de Pierre Arsène Leoni ! Vous les trouverez donc toutes chroniquées et je vous les rappelle dans l’ordre :

Un corse à Lille

Art brut

Vendetta chez les Ch’tis

Carrières Noires

Le cimetière des chimères

Des forêts et des âmes – Coup de cœur Black Novel

Aux vents mauvais (Paru le 5 janvier 2017)

Joséphine Flament, que tout le monde appelle Josy, est une soixantenaire bonne enfant. Elle n’est pas le genre à se prendre la tête, ni avec le quotidien, ni avec des hommes. C’est pour cela qu’elle vit avec ses amies d’enfance Chantal et Marie-Claude, dans sa petite maison. Alors qu’elle faisait le ménage chez la sénatrice Justine Maes, Josy découvre une forte somme d’argent qu’elle rend à sa propriétaire.

Mais elle a l’occasion de découvrir où se situe le coffre fort. Elle imagine alors un plan, qui consisterait à vider le coffre pour offrir à ses amies une maison à La Panne. Comme elle connait Angelo, un petit braqueur, elle lui demande de l’aide. Celui-ci lui apprend comment ouvrir le coffre et Josy arrive à mettre la main sur son contenu : de l’argent, des bijoux et des documents.

Pierre-Arsène Leoni s’est mis en disponibilité de la police suite à la mort de Marie, sa femme et mère de sa fille. Il envisage de retourner dans son île natale, la Corse, avec sa grand-mère Mémé Angèle. Alors qu’il attend le début d’un concert avec Eliane Ducatel, son amie médecin légiste, la sénatrice qui doit faire un discours se fait attendre. Quand ils se rendent chez elle, juste à coté, ils s’aperçoivent qu’elle est morte. Et quand le téléphone sonne, Eliane prend le combiné et tombe sur un maître chanteur qui demande de l’argent contre les documents. Il semblerait bien que ce soit un meurtre …

carrieres-noires-2

Je trouve qu’avec ce roman, Elena Piacentini a franchi un cap. Elle garde ce talent de peindre des personnages à la psychologie si fouillée, mais je trouve qu’elle a acquis une sorte d’efficacité qui fait que ce roman policier est impossible à laisser tomber. Car si l’intrigue peut sembler simple au premier abord, il nous réserve bien des surprises tout au long de ces pages si bien écrites.

La première partie est consacrée à Josy et à la sénatrice Justine Maes. On y plonge dans le monde des petites gens d’une part, puis dans le monde des magouilles politiques d’autre part. Et ce n’est qu’après un peu moins de 100 pages que Pierre-Arsène Leoni fait son entrée avec une Eliane plus dégourdie et craquante que jamais. Et c’est tout l’art des dialogues d’Elena Piacentini qui apparait, car Eliane et Pierre-Arsène forment un couple à la fois excitant et drôle ! La dernière partie va se dérouler dans les carrières de craie de Lezennes, qui forment un véritable labyrinthe, dans lequel les policiers vont chercher des enfants disparus. Mais c’est aussi un endroit montré sombre et stressant par l’auteure, et ces pages m’ont crispé au livre !

Ce roman tient à la fois sur l’intrigue et sur la façon dont Pierre-Arsène et Eliane vont démêler la pelote, mais aussi sur ces formidables personnages dont on est toujours triste de quitter à la fin. Avec ce roman, Elena Piacentini nous démontre de belle façon qu’elle est une grande du roman policier et qu’avec ce roman, elle semble entamer un deuxième cycle, chez un nouvel éditeur (Au-delà du raisonnable) après avoir sorti trois tomes chez Ravet-Anceau.

Vendetta chez les chtis de Elena Piacentini (Ravet-Anceau)

Ce roman est le troisième d’Elena Piacentini après Un corse à Lille et Art brut. On retrouve donc le commandant Pierre-Arsène Leoni, d’origine corse, à la tête de la Police Judiciaire de Lille.

En cet octobre 2003, on ne peut pas dire que Pierre-Arsène Leoni, commissaire corse à la tête de la Police judiciaire de Lille soit serein. Outre le fait que sa grand-mère Mémé Angèle soit retournée sur son île natale, l’accouchement de Marie, sa concubine est pour bientôt et le stress monte irrémédiablement chez le commissaire. Ce matin là, Baudouin l’appelle pour l’informer que l’on vient de découvrir le corps d’une jeune femme.

Dans un champ qui borde la route qui mène à Lesquin, le corps de Christelle Gallois, membre du personnel de l’aéroport, a été retrouvé mutilé, à un point que toute l’équipe de police a vomi son petit déjeuner. A part des traces de 4×4, il y a peu d’indices à se mettre sous la dent. En plus, Eliane Ducatel, la légiste habituelle qui a eu une aventure avec Leoni, a décidé de prendre une année sabbatique, et est remplacée par un personnage étrange, André Duval, avec lequel le courant passe mal.

On découvre des traces sur le corps de la morte. Ces marques font penser au Dieu du mal, Moloch. Ce meurtre serait-il un meurtre rituel ? Ou bien un nouveau tueur en série viendrait-il sévir dans le Nord ? Une autre piste apparait quand on apprend à Leoni qu’un tueur à gages se fait appeler Moloch. Dès ce moment, l’affaire se complique sérieusement alors que les corps s’amoncellent.

On dit souvent que le deuxième roman est celui de la confirmation, et que le troisième celui de l’affirmation. C’est exactement ce que j’ai éprouvé à la lecture de cette troisième enquête de Pierre-Arsène Leoni. On retrouve donc tout le talent de cette auteure, que décidément j’adore, pour peindre des psychologies, sans en dire trop, mais en révélant l’état de chacun par des dialogues essentiellement. L’enquête va alterner entre Leoni et Eliane, car même si elle n’est pas présente, elle va bien s’occuper de cette affaire à distance.

J’admire cette façon, l’air de rien, de partir d’un meurtre, et de multiplier les pistes, les hypothèses, les causes possibles, d’une façon tout à fait logique. Dans cet opus là, c’est mieux fait que les autres, plus maitrisé. Alors, certes, le processus est classique, mais quand c’est bien fait, c’est du pur plaisir.

Puis l’intrigue va petit à petit se rapprocher de Leoni, et on va effleurer son passé. C’est à partir de ce moment que le roman prend du rythme, se transforme en roman d’action au lieu de roman policier. Et si j’avais un bémol à mettre, c’est que ces chapitres d’une demi-page m’ont désarçonné, et j’ai même été perdu parfois, ne sachant plus où  se déroulait l’action. Par contre, attendez-vous à avoir un bon gros choc noir à la fin, du genre gros coup sur la tête, qui m’a fait réagir en tant que lecteur : Si j’aime le noir, j’aime ces fins désespérantes. Mais avec un personnage comme Leoni, que l’on finit par aimer pour son humanité, j’ai été traversé par un sentiment d’injustice. C’est avec ce roman, je pense, que l’on devient accro à l’univers d’Elena Piacentini.

Les enquêtes du commissaire Pierre-Arsène Leoni sont, à ce jour, au nombre de 6 :

Un Corse à Lille

Art Brut

Vendetta chez les Chtis

Carrières Noires

Le cimetière des chimères

Des forêts et des âmes – Coup de cœur Black Novel0808

Art brut de Elena Piacentini (Ravet Anceau)

Ce roman là, vous aurez du mal à le trouver, car, sauf erreur de ma part, il est épuisé et ne sera pas réédité … pour le moment. Voici donc la deuxième enquête du commandant Pierre-Arsène Leoni, flic d’origine corse en poste à Lille.

D’ailleurs, Ce roman commence avec un Pierre-Arsène en demi-teinte. Il vit avec Marie, rencontrée dans le précédent roman, Un Corse à Lille, et donc, Mémé Angèle, sa grand-mère qui l’a élevé, a décidé de faire ses bagages pour retourner dans son île natale. Ensuite, Marie a décidé de laisser libre cours à son esprit humaniste et s’est envolée pour le Sri Lanka, où elle a ouvert un orphelinat. Heureusement, le travail est là pour occuper son esprit chafouin.

Une statue est déposée devant le Musée des Beaux Arts de Lille. Cette œuvre en trois dimensions est la reproduction du tableau de Francis Bacon, Le pape qui hurle. Sauf, qu’en y regardant de plus près, on s’aperçoit que cette sculpture est faite à partir d’un corps. Voilà une énigme bien étrange, et une étrange façon de montrer un cadavre.

Les pistes sont nombreuses : Est-ce un collectif d’artistes en mal de reconnaissance ? A-t-on voulu faire pression sur le directeur du musée Denis Hennaut, dont le père s’est suicidé après une vente de tableaux de maîtres ? Ou bien la personne visée était-elle tout simplement le corps retrouvé, celui d’une SDF nommé Félix Renan, qui avait des antécédents de pédophile ? Voilà une enquête bien complexe à résoudre.

Pour cette deuxième enquête de Pierre-Arsène Leoni, la part belle est faite à l’intrigue. D’un simple meurtre, l’auteure complique les choses en multipliant les pistes et les personnages de façon à embrouiller le lecteur. Il est à noter que les membres de l’équipe de Leoni prennent de l’importance, leur personnalité prend de l’ampleur. On a vraiment l’impression de vivre au milieu de ce commissariat avec leurs soucis, leurs problèmes et surtout, on a l’impression de les avoir côtoyés depuis toujours.

Si l’enquête parait étrange, le meurtre bizarre, on se dit que la partition qui parait simple est en fait bien compliquée. Le sujet avance surtout grâce à des dialogues très bien faits, qui servent aussi à positionner les psychologies des personnages, et c’est très bien fait ; je dirai même que cette justesse dans la peinture des psychologies humaines est la marque de fabrique de Elena Piacentini.

Et puis, il y a cette incursion dans le monde des arts. Personnellement, je suis une bille en peinture ou en sculpture, mais certains passages décrivant des œuvres d’art sont d’une beauté époustouflante. De même que le personnage de Leoni est d’une humanité attachante. Avec ce deuxième roman, Elena Piacentini signe une enquête policière empreinte d’humanité et de beautés qui lance cette série sur de bons rails.

Un Corse à Lille de Elena Piacentini (Ravet-Anceau)

Je l’annonce haut et fort, Elena Piacentini aura été l’auteure que j’aurais le plus lue cette année, avec l’inévitable Nadine Monfils. Les deux romans précédents, Le cimetière des chimères et Des forêts et des âmes, m’auront finalement décidé à remonter dans le temps, à acquérir puis lire les enquêtes du commissaire Leoni. Sauf que, cette fois-ci, je reprends tout depuis le début. Voici donc la première enquête du commissaire Leoni, nommé sobrement Un Corse à Lille, roman qui est paru chez Ravet-Anceau en 2008, et qui, sauf erreur de ma part, est malheureusement épuisé. J’en profite pour lancer un appel : rééditez le premier roman d’Elena Piacentini, s’il vous plait.

Le commissaire Leoni débarque à Lille après une mutation de Marseille. En même temps que lui, arrive sa grand-mère qui l’a élevé, Mémé Angèle. Entre eux, c’est l’amour filial que personne ne peut altérer. D’ailleurs, il est amusant de voir qu’ils se parlent en Corse quand ils se disent des mots d’amour. Pierre-Arsène Leoni débarque donc à Lille et est directement accueilli par des gens parlant ch’ti.

Il va faire connaissance avec son équipe, son adjoint cinquantenaire et bon vivant Baudoin Vangerghe, le lieutenant Casanova et bourreau des cœurs Thierry Muissen, le capitaine François de Saint-Venant qui est un prêtre défroqué marié et père de famille nombreuse, et le lieutenant et futur retraité Grégoire Parsky qui est un transfuge de l’armée. A cette équipe va venir s’ajouter une stagiaire Eleanore Martens, belle comme un cœur et fille de bonne famille.

Ils ne vont pas avoir l’occasion de faire connaissance bien longtemps, puisque deux affaires vont largement les occuper : Une belle jeune femme a été retrouvée assassinée dans un canal près des abattoirs. C’est probablement une prostituée mais malgré cela, Pierre-Arsène Leoni considère que cette affaire est aussi importante que les autres. Enfin, un chef d’entreprise retrouvé poignardé dans son bureau. Son corps comportait des inscriptions tracées sur le torse, et il avait été tué vraisemblablement ailleurs, étant donné le peu de traces de sang autour du corps. L’équipe de Leoni va être bien occupée.

Pour un premier roman, je dois dire qu’il m’a impressionné. Car c’est un roman policier dans la plus pure tradition, avec deux affaires principales, qui au-delà d’une intrigue fort bien menée, vient aborder des thèmes plus graves. Elena Piacentini aborde en effet le sujet de la prostitution de jeunes femmes, obligées de faire cela pour survivre, mais évoque aussi les enlèvements de ces jeunes femmes, peut-être pour pouvoir réaliser des snuff movies. Elle montre dans la deuxième enquête le monde des consultants en management, chargés d’éduquer les dirigeants inhumains et insensibles de certaines sociétés. A chaque fois, l’auteure ne prend pas partie, n’écrit pas un roman pour dénoncer, mais pour parler de sujets graves, ce que j’avais apprécié dans mes précédentes lectures.

Evidemment, le style est fluide, mais à ce point là, je dois dire que j’ai rarement eu l’occasion de lire un roman avec cette façon simple d’écrire une histoire et de la dérouler aussi facilement. Et ce qui fait la différence, c’est bien la façon d’aborder les personnages. L’auteure ne choisit pas forcément des noms faciles à retenir, mais elle met l’accent (avec subtilité) sur les personnalités, sur leur caractère. On a vraiment l’impression de vivre au milieu d’eux, et au bout d’un seul roman, de les connaitre depuis longtemps.

J’ai ainsi pu lire le premier roman de cette série, dont j’ai maintenant tous les volumes (merci Jean Michel Isebe), qui m’aura passionné puisque j’aurais mis à peine trois jours pour avaler ce polar de 450 pages environ. Tout juste pourrait-on reprocher que certains passages sont bavards, que l’auteure passe bien vite sur l’intégration d’un Corse parmi les gens du Nord, mais j’ai pour ma part été convaincu par ce roman, et il me tarde de lire la deuxième enquête de Pierre-Arsène Leoni, Art brut.

Des forêts et des âmes de Elena Piacentini (Au-delà du raisonnable)

Attention, Coup de cœur !

Je me demande bien comment j’ai pu ne pas décerner de coup de cœur au précédent roman d’Elena Piacentini, Le cimetière des chimères. Peut-être avais-je besoin d’une confirmation ? ou peut-être étais-je timoré ? ou peut-être étais-je prudent ? Pour cette nouvelle enquête du commissaire Leoni, je n’hésite pas : Coup de cœur ! Cela fait deux romans que je lis de cette auteure, et me voilà sous le charme. A tel point que j’envisage de lire ses autres romans … dans l’ordre. Car Des forêts et des âmes est en fait la sixième enquête de cet inspecteur corse expatrié à Lille.

Le roman s’ouvre sur trois chapitres présentant chacun le portrait de trois adolescents :

Mathieu, jeune adolescent effacé, est devant le cercueil de son père. Il se rappelle comment celui-ci a abusé de lui étant jeune. Refusant de s’alimenter, sa mère l’envoya dans un centre adapté pour jeunes adolescents en difficulté

Juliette était une jeune fille princesse qui, pour se faire de l’argent, accepta une proposition d’une de ses amies de se prostituer auprès de vieux hommes argentés. Quand elle arrive dans une somptueuse propriété, en pleine partouze, elle reconnait son père allongé près de la piscine avec une autre gamine.

Lucas fut toujours un jeune homme délicat. Ses parents refusaient de voir en lui un homosexuel, considérant cela comme une tare. Quand ils apprirent l’existence d’un centre pour adolescents, ils pensèrent que sa maladie pourrait être traitée par des médicaments.

Fée, qui s’appelle en réalité Aglaé Cimonard, est la spécialiste informatique de la brigade criminelle de Lille. Pendant son footing, elle est renversée par une voiture, qui prend aussitôt la fuite. Alors qu’elle est dans le coma, Pierre Arsène Leoni va mener l’enquête et s’apercevoir que Fée a changé de nom après la mort de sa mère et qu’elle venait de passer des vacances à Wissemberg dans les Hautes-Vosges où elle a rencontré Sophie Delaunay. Leoni et son amante Eliane Ducatel vont aller sur place pendant que Mémé Angèle va tenir compagnie à Fée.

Géniaux ! Les trois premiers chapitres sont des petits concentrés de pure littérature, parfaits dans leur description de la psychologie de trois adolescents et des aprioris de leurs parents. Le roman démarre très fort, très vite et suscite l’intérêt et l’envie d’en savoir plus.

Formidables ! Les personnages de ce roman le sont à plus d’un titre. On commence à connaitre les policiers de la brigade criminelle, leur psychologie, leurs habitudes, leurs hésitations, leurs qualités, leurs défauts et c’est avec un immense plaisir qu’on les retrouve ici. Mais que dire alors des personnages secondaires, tous formidablement décrits, tous formidablement vivants, tous formidablement inoubliables.

Extraordinaire ! L’intrigue est menée de main de maître, car même si les pièces du puzzle se mettent en place petit à petit, tout est remarquablement fait, avec plusieurs pistes, plusieurs personnages, plusieurs mystères. Et tout survient avec une logique qui ne heurte jamais le lecteur mais qui force le respect par un savoir faire rare.

Dénonciateur ! ce roman ne se contente pas d’être un formidable roman policier. Il montre aussi tout ce que l’industrie pharmaceutique est capable de faire, en terme de d’actions de lobby ou même de tests illégaux ou de financements de centres soi disant adaptés pour améliorer leur chiffre d’affaire et leur marge. D’ailleurs, Elena Piacentini nous explique dans un dernier chapitre le fond de l’histoire qui fait froid dans le dos, et comment la santé des gens devient un commerce.

Impressionnant ! Le roman l’est de A jusqu’à Z. Car ce roman, d’une subtilité rare, avec un style d’une finesse et d’une évidence éblouissantes démontre qu’Elena Piacentini se situe sur le dessus de la pile des auteurs de romans policiers. Cette auteure est d’ailleurs une de mes plus impressionnantes découvertes depuis Thomas H.Cook ou Megan Abbott. Elle est capable, au travers d’une intrigue policière minutieuse, d’aborder des sujets de société graves, tout en nous faisant partager le quotidien de personnages simples et formidables. Je ne peux pas faire autrement que de lui décerner un coup de cœur Black Novel !