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Kisanga d’Emmanuel Grand

Editeur : Liana Levi

Après Terminus Belz et Les salauds devront payer, Emmanuel Grand nous propose, avec son troisième roman, de quitter la France pour l’Afrique. Tout impressionne dans ce roman, si bien qu’on est tenté de le comparer aux plus grands auteurs. EXTRAORDINAIRE !

Olivier Martel est un jeune ingénieur géologue qui travaille chez Carmin, cette grosse entreprise française spécialisée dans la vente de matières premières. Ce matin, il assiste à l’enterrement de Michel Kessler à Montrouge, son mentor dans ce métier, presqu’une légende. Michel Kessler avait toujours refusé les postes de direction pour parcourir le monde à la recherche de nouvelles mines, dans tous les pays dangereux où personne ne veut aller. Malheureusement, il a été victime de rebelles au Soudan.

Raphael Da Costa est un journaliste d’investigation. 15 ans auparavant, il a enquêté sur une affaire sulfureuse concernant la CMA qui a failli voir le jour, et qu’il considère comme l’échec de sa carrière. Depuis il est journaliste indépendant mais ne retrouve pas la hargne qui l’auréolait à ses débuts. Il a rendez-vous avec Philippe Dorget, son ami et directeur du Matin. Le journal va mal depuis Internet, les abonnements diminuent et Dorget ne peut plus se permettre de payer un journaliste indépendant. Dorget l’envoie à une conférence de presse annonçant la création d’une Joint Venture entre Carmin et Shanxi Mining, une société chinoise. Son nom : Kisanga.

Da Costa reconnait le beau monde qui se presse dans les salons du Trocadéro. Outre Alain Butard le PDG de Carmin, on y voit Li Gao Yang l’ambassadeur de Chine, François-Xavier de Meyrieux le ministre des Affaires étrangères et Wao Jun le PDG de Shanxi, un redoutable stratège. Toute la presse économique est conviée, nationale et internationale. La création de cette JV est présentée comme une énorme chance de développement pour la République Démocratique du Congo. En sortant, Raphaël a la sensation d’être suivi. C’est décidé, il suivra cette affaire Kisanga.

Dès le lendemain, Alain Butard convoque dans son bureau trois jeunes cadres qui vont former son commando personnel. Ils auront en charge de démarrer les nouvelles mines en trois mois, sous la direction de Nicolas Speck, ancien soldat et actuellement son bras droit. Olivier Martel en sera mais pour ce faire, il doit faire une croix sur sa vie de famille pendant trois voire six mois, avec une belle promotion à la clé.

Cette histoire est une pure fiction. Il est vrai que des entreprises qui annoncent des contrats mirobolants, ça n’existe pas. Des contrats visant à exploiter les ressources de l’Afrique, ça n’existe pas. Des hommes politiques impliqués dans des contrats privés, ça n’existe pas. Une guerre économique à mort entre pays (France et Chine par exemple), ça n’existe pas. Des mercenaires et autres barbouzes qui font des opérations clandestines, ça n’existe pas. Les pourris de tous bords, ça n’existe pas. Bref, tout ce qui est dans ce roman n’existe pas, mais est le fait de l’imagination débordante de l’auteur.

Mais quand même … Quand on regarde les informations, les contrats faussés, les gouvernements renversés dans les pays africains, les entreprises, quelque soient leur nationalité qui mettent au pouvoir un homme qui va dans leur sens, les journalistes qui effleurent les sujets, les PDG qui s’en foutent des conséquences de leurs décisions … La force de ce roman est bien de sonner juste et et de proposer une vision bigrement lucide. Et encore n’a-t-on dans ce roman qu’une petite partie de la réalité, rythmée par les personnages.

On va passer de l’un à l’autre, sans aucun problème. Et l’une des forces de ce roman, c’est bien de faire vivre cette histoire à travers une multitude de personnages qui sont formidablement construits pour que l’on ait un immense plaisir à les suivre. Ils vont nous emmener dans cette aventure aux multiples rebondissements, nous montrant la jungle et la pauvreté des villes, le luxe des bureaux du siège de Carmin à ceux du ministre. Chacun va avoir des intérêts dans cette affaire, et agir pour en tirer parti au maximum.

Ce roman est fantastique à tel point qu’il m’a évoqué les plus grands romans du genre. Il se place fièrement à coté de La constance du jardinier de John Le Carré, avec ce rythme plus rapide, ce style plus moderne sans en faire trop. C’est un polar politique et d’’aventures, avec des barbouzes, des politiques, une entreprise française qui veut faire des profits, une entreprise chinoise qui veut mettre un pied en Afrique. Et en guise de victimes, on trouve le peuple congolais qu’on exploite, en guise de contexte. Car là encore, Emmanuel Grand n’en rajoute pas, il laisse le lecteur en avoir conscience en prenant un peu d’altitude. C’est très très fort. Et ce n’est que le troisième polar de cet auteur ! Décidément, Emmanuel est grand ! (Un grand merci à Boris, Facteur pour l’association 813, qui m’a soufflé cette dernière phrase)

Ne ratez pas les avis de Michelio, de Psycho-Pat ; de Coline ; et Joyeux Drille ;

 

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Le chouchou du mois de janvier 2016

Allez, on redémarre 2016 avec le même principe. En fin de mois, je fais un bilan de mes chroniques et j’élis le chouchou du mois, qui est un titre totalement honorifique.

Janvier lance habituellement la rentrée littéraire mais cette année, ce fut plutôt calme du coté des sorties. C’est donc l’occasion de fouiller dans mes bibliothèques et de ressortir quelques romans que l’on a tendance à oublier ou bien de publier des avis sur les dernières sorties de l’année dernière.

Honneur à un grand auteur, Harry Crews, dont les éditions Sonatine ont sorti un inédit : Les portes de l’enfer. Je dois avouer que je ne connais pas assez l’univers de cet auteur, même si son écriture est toujours aussi fantastique.

Honneur aussi aux éditions Points qui ressortent le deuxième roman de Antonin Varenne, Le gâteau mexicain. A mon avis, c’est à réserver aux fans de l’auteur car ceux qui ne le connaissent pas risquent d’être surpris par le coté fantasque et presque burlesque de l’intrigue qui part un peu dans tous les sens.

Avec Le baiser de Caïn de John Connoly (Pocket), j’ai continué le cycle de Charlie Parker. Et cette quatrième enquête est aussi réjouissante que les autres, aussi stressante. J’y ai particulièrement apprécié l’intrigue, fournie et très bien construite, tant et si bien que c’est à ce jour mon roman préféré.

Avec Eté rouge De Daniel Quiros (Editions de l’aube), j’aurais découvert un nouvel auteur. Si on y trouve quelques défauts dus au fait que ce soit un premier roman, le sujet est remarquablement bien traité. Et comme il est édité en poche, il serait dommage de passer au travers.

Deux autres lectures datant de 2015 viennent compléter cette liste, et ce sont deux formidables romans français, très réussis par leur façon de traiter de sujets difficiles. Travailler tue ! De Yvan Robin (Lajouanie) traite avec beaucoup de cynisme du burn-out au travail. Méfaits d’hiver de Philippe Georget (Jigal) se veut plus intimiste et fouille les psychologies des maris cocus.

Je pourrais aussi classer Les ombres innocentes de Guillaume Audru (Editions du Caïman) dans les lectures de 2015. Mais comme il est sorti en toute fin d’année, il servira de transition. Ce très bon roman policier nous dévoile un pan de l’histoire française contemporaine dont bien peu ont la connaissance. A ne pas rater, assurément.

Passons donc à 2016. Avec Ubac de Elisa Vix (Rouergue), l’auteure part d’une situation classique, l’irruption de la sœur du mari dans un couple et va nous stresser tout au long des 180 pages que compte ce court roman. C’est un roman qui m’a impressionné.

Le loup peint de Jacques Saussey (Toucan), dernier opus en date de cet auteur prolifique est un roman à l’intrigue complexe qui réserve son lot de surprises. On y retrouve le talent et l’écriture si explicite de Jacques Saussey que j’adore.

Viens avec moi de Castle Freeman Jr (Sonatine) enfin est un court roman basé essentiellement sur les dialogues et qui nous décrit une course poursuite dans le fin fond des Etats Unis. On y trouve des cinglés, ça va vite et c’est du pur plaisir.

Le titre de chouchou du mois revient donc à Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi) pour sa peinture d’une région massacrée par le chômage. Tous les personnages sont formidables et le constat sans être démonstratif est extraordinaire. Cela m’a fait penser à Martyn Waites et sa peinture de l’Angleterre post Thatcher. C’est l’une des excellentes surprises de ce début d’année.

Je vous donne donc rendez vous la mois prochain. D’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi)

Terminus Belz, le premier roman d’Emmanuel Grand, fut une belle découverte. Outre le fait que cela soit remarquablement écrit, il y avait un souci de montrer la vie des pêcheurs et leurs difficultés, voire même d’approcher le sujet de l’immigration clandestine. Si ce roman est bien différent, car il change de région, je trouve, pour ma part que c’est un roman très mature qui vaut plus que le détour.

Wollaing est une petite ville des environs de Valenciennes. Comme beaucoup de villes du Nord, elle est ravagée par le chômage. Il y eut par le passé une usine de plomb et de zinc qui, faute d’investissements, a connu de plus en plus d’accidents de travail. Si l’on ajoute à cela la vétusté de l’outil industriel et les grèves à répétition, l’issue devint inéluctable et l’usine ferma en 1983.

On retrouve de nos jours, une génération plus tard, toute une galerie de personnages ayant subi cette situation. Les anciens se rappellent les 10000 personnes que faisait vivre l’usine, les jeunes n’ont connu que le chômage et les fins de mois difficiles. D’autres ont profité de cette femreture pour ouvrir leur commerce, mais à part un bar, bien peu d’entre eux ont survécu.

En l’absence d’aide de l’état ou des banques, si on veut s’en sortir, il faut emprunter de l’argent auprès d’organismes douteux ayant pignon sur Internet. Et quand on oublie une mensualité, la société en question fait appel à des gros bras pour se faire payer par la force. C’est le cas de Pauline Leroy, une jeune femme douée d’une force de caractère peu commune. Depuis qu’elle est tombée amoureuse de Serge Maes, elle décide d’emprunter 50000 euros pour partir loin de la France. Quand Pauline est retrouvée morte dans un terrain vague, l’enquête fait place à peu de doute. Mais le commandant Buchmeyer et la lieutenante Saliha Bouazem vont avoir à faire avec une intrigue redoutablement retorse.

Habituellement, je fais un résumé des 100 premières pages pour donner un ordre d’idées du contenu d’un roman. Pour celui-ci, il m’aura fallu aller plus loin dans la lecture, non pas parce que le roman a un rythme lent, mais parce que l’auteur installe tranquillement le contexte avant que nous nous trouvions en présence du corps de Pauline. Jugez en plutôt : Les 50 premières pages m’ont plongé dans l’horreur de la guerre d’Indochine, puis d’Algérie, en compagnie de 4 soldats, livrés à eux-mêmes. Puis, nous faisons un saut dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, et nous rencontrons une galerie de personnages habitant tous Wollaing, pour nous présenter le contexte.

Ne croyez pas que ce roman est long à lire, c’est tout le contraire : il est passionnant, vivant, véridique, écrit dans un style hypnotique. Il fait partie de ces romans qui vous plongent dans une ambiance et que l’on stoppe avec regret, en étant pressés d’y revenir. J’ai adoré tous les personnages, la minutie que l’auteur a mise à décrire leur quotidien, la subtilité qu’il a employée pour nous décrire la situation passée, pour nous montrer les conséquences sur la vie d’aujourd’hui.

On y trouve de tout : ceux qui ont réussi en ouvrant qui un bar, qui une salle de musculation ; ceux qui survivent en réalisant de petits boulots ; ceux qui ont échoué. Et a coté de cela, il y a ces jeunes, nés dans le chômage et n’ayant qu’un seul espoir : partir le plus loin d’ici. Ce roman montre aussi comment une région ravagée et sans avenir se tourne vers le trafic de drogue ou la prostitution car pour eux, c’est un moyen comme un autre de gagner de l’argent.

Ce roman est passionnant car tout sonne vrai, et malgré le nombre de personnages, on s’y retrouve aisément. Il faut dire qu’Emmanuel Grand a eu une sacrée idée d’associer deux flics à l’esprit totalement opposé : Buchmeyer étant plus bordélique et faisant confiance à son intuition, Saliha étant extrêmement factuelle. Et si on ne lira pas forcément ce livre pour son intrigue, le contexte et les personnages prenant toute la page, celle-ci (l’intrigue) est tout de même fort bien trouvée et sa résolution absolument pas tirée par les cheveux.

S’il faut comparer ce roman avec quelques références, Claude Le Nocher, dans une réponse à son billet, parle de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu. J’ajouterai pour ma part qu’il y a du Martyn Waites dans sa façon de faire une autopsie d’une société qui va dans le mur, consciencieusement, en laissant à l’abandon des régions entières, des gens honnêtes qui ne demandent finalement pas grand-chose d’autre que de pouvoir vivre décemment.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Terminus Belz de Emmanuel Grand (Liana Levi)

Premier roman d’Emmanuel Grand, Terminus Belz nous propose de faire un tour sur une île bretonne, dans le monde difficile et apre des pêcheurs, sous fond de polar. Outre que c’est un roman remarquablement écrit, plusieurs des thèmes abordés font de ce roman une curiosité à coté de laquelle il serait dommage de passer.

Ils sont quatre Ukrainiens, trois hommes et une femme. Si Marko Voronine est le personnage central de ce roman, ses trois compagnons d’infortune que sont Anatoli Litovchenko, Vasili Buryak et Iryna Belanov vont assouvir leur rêve, passer en France de façon illégale. Ils s’adressent à des Roumains dont l’une des activités est l’immigration clandestine. En plein voyage, Iryna se fait violer par les passeurs et les Ukrainiens arrivent à tuer leurs agresseurs sur une aire d’autoroute. Ils récupèrent leur argent (25 000 euros) dans la boite à gants et décident de rejoindre la France en se séparant.

Marko décide d’aller le plus loin possible et se dirige donc vers la Bretagne, à Lorient puis sur l’île de Belz où il trouve dans un journal local un offre d’emploi de pêcheur. Après un coup de fil, il est embauché et atterrit dans le seul bar de l’île, où l’accueil est froid pour un étranger qui débarque dans un endroit miné par le chômage. Après une altercation avec les clients du bar, c’est Caradec qui le sort de cette mauvaise passe, ce qui tombe bien puisque c’est lui qui l’a embauché.

Mais Marko va être tenaillé entre l’agressivité des gens du cru, la peur d’être pris en situation irrégulière par la police, la mafia roumaine en la personne de Dragos qui fait la chasse aux Ukrainiens, et sa sœur et sa mère avec qui il arrive à communiquer par mail et qui veulent aussi rejoindre la France. Quand un corps est retrouvé décapité, la situation déjà peu brillante devient pour Marko carrément inextricable.

La première chose que je retiendrai de ce roman, c’est son style, que je qualifierai de littéraire. C’est extrêmement bien écrit, sans être bavard, l’auteur trouvant toujours les bonnes expressions pour nous faire ressentir l’ambiance de cette ile, balayée par le vent, qui rend la vie de ses habitants aussi difficile. Emmanuel Grand en profite aussi pour rendre un hommage prononcé aux pêcheurs, dont le labeur est réellement synonyme de pénibilité, avec au bout du compte, l’obligation de vendre le résultat de leur pêche au supermarché du coin.

Si le roman ne veut pas ouvertement dénoncer cette situation, il se veut en tous cas, un excellent documentaire sur la vie quotidienne de ces gens-là. De même, le fait qu’un étranger débarque et trouve rapidement un travail dans un endroit miné par le chômage va déclencher des bagarres, des engueulades et des remarques qui sont bien l’image de ce que l’on peut entendre dans certains bars. Tout cela est extrêmement bien fait. Et comme c’est très bien écrit, c’est un roman très vivant, où tous les gens se connaissent et se parlent, savent tout sur tout.

Et l’intrigue me direz vous ? Si le début m’a vraiment emballé, parce qu’il m’a semblé très maitrisé, petit à petit l’intrigue passe au second plan. Le meurtre mystérieux va aussi déclencher chez les habitants le retour de leurs peurs ancestrales, et le monstre mystérieux que l’on appelle là-bas l’Ankou, et le roman oscille entre roman social, roman policier avec l’intervention d’un commissaire qui vient d’être muté de la région parisienne, et roman fantastique avec les légendes diaboliques qui assombrissent le moral des gens. Et j’ai eu l’impression que l’auteur oubliait un peu le stress constant que devait ressentir Marko.

Ceci dit, c’est un premier roman très bien écrit, de ceux que je classe dans les polars littéraires, qui prend le temps de regarder les gens, de leur parler, de montrer le quotidien de leur vie, car elle est si éloignée de tout ce que l’on peut imaginer. Tout au long de ces 360 pages, on ne s’ennuie pas, suivant le rythme lancinant et incessant des vagues venant s’abimer sur les falaises, et on passe un sacré moment en compagnie de ces pêcheurs. C’est un roman à découvrir, à savourer, pour le plaisir du beau verbe.