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Dans l’ombre du viaduc d’Alain Delmas

Editeur : Editions Intervalles

Vous connaissez mon gout pour les premiers romans. Je fais donc en sorte d’en insérer de temps en temps dans ma liste de lectures, me basant essentiellement sur les sujets proposés et leur genre. Celui-ci m’a attiré par son contexte.

Espagne, 1957. Arnaud Madrier est un jeune ingénieur d’une trentaine d’années. Alors que la ville de Valence est sujette à de fréquentes inondations, il est dépêché sur place pour construire un barrage qui détournera le lit du fleuve. Pendant ses travaux, il fait la connaissance de Paco. Ce dernier lui propose de venir voir la feria dans sa ville natale Teruel, à quelques 200 kilomètres de Valence.

Après un trajet en tortillard pittoresque, Arnaud débarque chez Paco. Paco le logera dans sa chambre et dormira avec Rafael, son frère. Mais quand le soir arrive, le père rentre et exige de Paco que son ami s’en aille. Mais Paco ne dit rien à Arnaud. Paco raconte à Arnaud que son père, capitaine de régiment républicain, a perdu sa jambe pendant la guerre. Il a en effet été en prison, s’est blessé à la jambe qui a été gangrenée faute de soins. Arnaud lui dit alors qu’il est à la recherche de son père, disparu 20 ans plus tôt dans la région, alors qu’il était venu soutenir les socialistes.

La ville est calme quand ils la visitent. Les festivités ne commenceront que plus tard dans la journée. La ville a gardé tous ses charmes d’antan, surplombée par un viaduc impressionnant. Quand ils s’arrêtent dans un bar, Arnaud aperçoit Inès. Les deux jeunes gens se dévisagent et Arnaud fera tout pour la revoir lors de la feria, car elle lui plait beaucoup. Mais cela risque d’avoir des conséquences dramatiques.

A la lecture du premier chapitre, on est immédiatement pris par la qualité de l’écriture. Il est rare que l’on soit non pas emporté mais bercé, charmé par une telle fluidité et une telle évidence dans un premier roman. Sans en faire des tonnes, l’auteur déroule son intrigue avec une belle maîtrise, trouvant un excellent équilibre entre l’ambiance, les décors, les descriptions et les dialogues. Impressionnant !

Si la narration est à la troisième personne du singulier, c’est pour suivre les deux amis qui, par la force des événements vont suivre des itinéraires séparés. Arnaud va être subjugué par Inès alors que Paco va subir l’influence de son père, vieil homme taiseux, capable de colères violentes envers sa famille. Cela permet aussi de décrire la vie de cette ville en liesse, dont la scène d’ouverture de la feria (qui doit durer 6 jours) et une corrida impressionnante de vérité (alors que je ne suis pas du tout adepte de ce spectacle).

Petit à petit, ce qui devait être un voyage d’agrément devient un séjour mystérieux. L’ambiance lourde de secrets devient plombante, les gens ne disent rien, et les ressentiments finissent par apparaître. Outre le personnage du père, les habitants regardent le nouveau venu de loin, et la ville qui devrait être accueillante se fait menaçante. Plus que du stress ou du suspense, l’auteur joue sur cette ambiance lourde, ajoutant ça et là des personnages qui vont ajouter une aura de mystère au décor.

C’est décidément une belle surprise et une formidable réussite que ce premier roman, qui comme je l’ai dit, montre une rare maîtrise, et nous permet de nous plonger dans un autre espace et un autre temps. Si le thème abordé, les rancœurs, les secrets du passé est un thème souvent abordé dans le polar, le fait d’avoir choisi l’Espagne et de l’avoir si bien décrite rend ce roman passionnant.

L’hiver des enfants volés de Maurice Gouiran (Jigal)

Voici le dernier roman en date de Maurice Gouiran, et avez-vous vu le bandeau ? Je suis fier, oui, mais aussi heureux qu les éditions Jigal mettent en avant les blogs de passionnés de polar. Alors, un grand merc monsieur Gallier pour cette couverture et un grand merci Monsieur Gouiran pour ce roman

Clovis est un journaliste free-lance à la retraite. Quand il voit arriver Samia, il sait qu’il ne pourra rien lui refuser. Il l’a rencontrée il y a plus de trente ans. A l’époque, il était jeune, et avait François pour ami. Clovis et François se sont rencontrés pendant les massacres de Sabra et Chatilla. C’est là-bas qu’ils ont recueilli Samia, dont la famille a été exterminée. Elle venait de subir plusieurs viols. Entre pitié, compassion et amour, les deux hommes l’ont aidée à se reconstruire. Evidemment, ils étaient tous les deux amoureux d’elle, et elle a choisi François. Aujourd’hui, ils vivent près de Niort.

Quand Samia frappe à sa porte, Clovis sait que quelque chose est arrivé. François est parti enquêter sur la disparition de deux personnes qui, de près ou de loin, se renseignaient sur la béatification d’une religieuse, Sœur Encarnation. Clovis va donc s’embarquer pour Barcelone, avec les notes de François, que celui-ci a stocké sur un site internet. Il débarque donc à Barcelone et commence par des gens qui ont découvert sur le tard qu’ils ont été adoptés.

Et voilà Maurice Gouiran qui nous présente le scandale des bébés vendus du franquisme. Il faut savoir que l’église espagnole a commencé par vendre des orphelins aux Franquistes avant d’organiser un véritable commerce de nouveaux nés, et ce jusque dans les années 80, soit bien après la mort de Franco. Sur internet, on parle de 300 000 bébés volés et revendus pour des sommes indécentes. Cette affaire, bien qu’elle soit peu connue de ce coté ci des Pyrénées, rappelle aussi ce que firent les nazis avec les lebensborn.

Rien que pour ça, le roman de Maurice Gouiran vaut sa lecture, car cet auteur a à cœur de remuer des seaux de merde, où il ne fait pas bon mettre le nez. Chacun de ses romans vaut de l’or à une époque où on veut oublier et faire oublier, où on veut éviter que les gens pensent, où on veut que les gens fassent là où on leur dit de faire, où on nous met sur les têtes de linéaire les livres que l’on doit lire. Mais je m’égare …

Je vais vous dire pourquoi j’aime Maurice Gouiran : Il ne se formalise pas de détails, ses romans vont droit au but (c’est normal, il est de Marseille), ça va vite, on n’a pas le temps de s’apitoyer. Par contre, les intrigues sont toujours tirées au cordeau, les personnages sont formidables, et les sujets toujours aussi dérangeants. Les romans de Maurice Gouiran sont là pour nous rappeler des événements que l’on veut faire oublier.

Et ce roman va encore un peu plus loin. Car à faire des allers-retours entre l’enquête de Clovis, le journal écrit par François ou les anecdotes du passé de nos trois protagonistes, l’ensemble donne une impression d’improvisation. En fait, tout est fait pour que l’on s’attache à eux, pour qu’on les comprenne, qu’on adopte leur position. Et c’est quand on a tranquillement tourné les pages, que Maurice Gouiran nous assène sa dernière page. Nom de Dieu ! Les trois dernières lignes font mal !