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Hommage : Transparences de Ayerdhal (Livre de poche)

La disparition de Ayerdhal m’a touché parce que c’est un auteur que j’ai lu trop tard, que j’ai adoré trop tard, que j’ai croisé (seulement ! Quel con je peux être !) à Lyon et qui est parti bien trop tôt. J’ai donc voulu parler de ses livres, du pouvoir de son imagination. Transparences en est un excellent exemple.

L’auteur :

Yal Ayerdhal (né Marc Soulier le 26 janvier 1959 à Lyon dans le quartier de La Croix-Rousse, et mort le 27 octobre 2015 à Bruxelles) est un écrivain français qui a commencé par écrire de la science-fiction avant de se lancer dans le thriller. En 25 ans, il a entre autres obtenu deux grand prix de l’Imaginaire, deux prix Ozone, un prix Tour Eiffel de science-fiction, un prix Michel-Lebrun, un prix Bob-Morane, un prix Rosny aîné et un prix Cyrano pour l’ensemble de son œuvre et de ses actions en faveur des auteurs.

Ayerdhal grandit dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Il « tombe » très jeune dans le domaine de la science-fiction puisque son père, Jacky Soulier, détient l’une des plus grandes collections d’ouvrages du genre en Europe, avec par exemple l’intégrale de la collection « Anticipations » de Fleuve noir. À 13 ans, il décide de changer de prénom d’usage, lassé d’avoir de nombreux homonymes en classe, et adopte celui d’Ayerdhal.

Sans diplôme (y compris le bac), il exerce de nombreux métiers (et petits jobs, tels que vendre des brioches en porte à porte) en parallèle de l’écriture, dont moniteur de ski, footballeur professionnel, éducateur, commercial et chef d’entreprise1. Il a 28 ans lorsqu’il envoie son premier manuscrit, celui de La Bohème et l’Ivraie, à un éditeur, en l’occurrence Fleuve Noir. Il vit à l’époque dans une ferme à Écully, dans la région lyonnaise. Dans les années 1990, ses ouvrages participent largement au renouveau de la science-fiction française, alors dominée par les auteurs américains : 40 000 exemplaires de Balade choreïale, L’Histrion et Sexomorphoses trouvent leur public3.

Selon Ayerdhal, « la SF est un puissant outil pédagogique, un véhicule idéologique non négligeable et la plus riche expression de l’imagination créatrice… ». Les couvertures de ses premiers romans sont illustrées par le dessinateur Gilles Francescano. Dessins qui, aux dires de l’auteur, lui auraient inspiré le personnage de l’Histrion. Son œuvre Transparences, publiée en 2004, marque son entrée dans le domaine du thriller, suivie en 2010 par une suite non prévue, Résurgences, puis par Rainbow Warriors en 2013 et Bastards en 2014. Il a été primé pour ses romans Demain, une oasis, Parleur ou les chroniques d’un rêve enclavé, Rainbow Warriors, RCW, Étoiles mourantes et Transparences.

Diagnostiqué atteint d’un cancer en 2015, il informe régulièrement ses lecteurs de l’évolution de son état. Il meurt le 27 octobre 2015 à Bruxelles, des suites de ce cancer.

Source : Wikipedia

Quatrième de couverture :

1985, Berlin (RFA), Ann X, 12 ans, assassine ses parents, diplomates américains, et un couple de leurs amis avec un sabre japonais. L’enquête établit que l’adolescente, quasi analphabète, a agi en état de démence après plusieurs années de sévices sexuels. Soignée plusieurs mois dans une clinique psychiatrique, Ann est ensuite placée dans un établissement spécialisé qui prend en charge l’éducation d’enfants inadaptés.

1988, Fribourg (CH), Ann X, 15 ans, égorge un éducateur et en blesse grièvement trois autres avec un sabre qu’elle a fabriqué dans l’atelier de l’internat. En fuite durant huit semaines, elle est finalement arrêtée par les carabiniers à la frontière italienne, alors que, toujours avec son sabre de fortune, elle vient de sectionner une main du routier qui l’a prise en stop. L’enquête établit que l’éducateur égorgé la poursuivait de ses assiduités et que les trois autres (à son sens coupables d’avoir fermé les yeux sur les agissements de leur collègue) ont été blessés tandis qu’ils tentaient de la maîtriser. De son côté, le routier affirme ne lui avoir fait que des avances orales, ce qu’elle ne nie pas (mais elle refuse de s’exprimer). Jugée irresponsable et dangereuse, Ann est internée près de Lugano dans une maison pénitentiaire à vocation psychiatrique.

1998, Lyon (F) : Stephen Bellanger, qui vient de boucler à Toronto une thèse en psychologie criminelle, intègre Interpol. Dans le cadre d’une enquête sur des meurtres en série touchant l’Europe et plusieurs états américains, on lui confie la tâche de compulser toutes les affaires d’assassinats multiples des vingt dernières années. Ses recherches le conduisent à s’intéresser plus spécialement au cas d’Ann.

Autour de cette métaphore de la transparence, transparence d’une criminelle toujours d’abord victime, dont la violence est elle-même manipulée et utilisée par ses bourreaux, Ayerdhal construit magistralement un thriller contemporain palpitant et explore les rouages furtifs qui régissent notre monde.

Source : Babelio

Mon avis :

Mes amis, amateurs de thrillers, fans de polars complotistes, notez ce titre d’un auteur qui fut probablement l’un des meilleurs raconteurs d’histoires, ou en tous cas le plus inventif. Cette histoire nous conte quatre années de la vie de Stephen, psychologue canadien qui s’est engagé à Interpol. Sa première (et seule enquête) concernera la chasse après une tueuse qui a la faculté de disparaitre : Ceux qui la rencontrent ne se rappellent pas d’elle, les caméras de surveillance enregistrent des films où son visage est flouté. A 12 ans, elle a tué ses parents et un couple de leurs amis. Depuis, on ne peut dénombrer leur nombre (un millier ?). Tout ce que Stephen arrive à déterminer, c’est qu’elle tue quand elle se sent menacée.

De ce début, Ayerdhal va nous montrer les guerres entre services (Interpol, Europol, CIA, FBI, NSA, KGB …) et surtout nous plonger dans le doute. Car on se pose les questions suivantes : Qui travaille pour qui ? Qui manipule qui ? C’est un roman sur les illusions, sur les apparences et le seul moyen d’en sortir, c’est d’opter pour la transparence. C’est aussi un roman qui montre des marginaux (Anne X, Stephen ou bien Michel, un SDF) qui essaient de s’en sortir avant d’être repris par le système. Dans ce monde que l’on veut sur, Big Brother (car c’est bien à George Orwell que l’on pense) ne veut pas d’individus indépendants, hors du système qu’ils ont créés.

Non seulement les rebondissements sont nombreux, mais en plus, les scènes sont hallucinantes. Ayerdhal avait le don de peindre des scènes d’une beauté fulgurante, un art de décrire l’action pure. Celles où Anne X tue 4 hommes qui la suivent, en début de roman, fait partie de celles là. On la voit bouger à la vitesse de l’éclair, mais on a une sensation de flou autour d’elle. C’est, en ce qui me concerne, toujours la même chose : j’ai l’impression de voir un film en lisant Ayerdhal, un film que l’on peut s’empêcher de regarder jusqu’au bout. Lisez Ayerdhal, vous ne le regretterez pas !

Les temps sauvages de Ian Manook (Albin Michel)

Après le gigantesque succès de Yeruldelgger, le premier tome de cette série, que je n’ai pas lu parce que je n’ai pas trouvé le temps, je passe directement au deuxième, qui s’appelle Les temps sauvages. Avec un certain clin d’œil, l’auteur aurait pu appeler son roman Les temps modernes.

Le roman commence en Mongolie. Là-bas, les hivers sont de plus en plus longs, les étés de plus en plus courts, signe des temps. Les terres n’ont plus le temps de se réchauffer, de plus en plus de gens meurent de froid. Le roman débute sur une scène de crime insolite : l’inspecteur Oyun découvre le cadavre d’un cavalier écrasé sous un yack. Afin de sortir les corps, ils vont installer une yourte et chauffer les environs.

Ailleurs, Yeruldelgger est appelé par un professeur, spécialiste des oiseaux. Lors de ses recherches, il a trouvé un bout d’os humain, dans le nid de gypaètes. La curiosité étant un vilain défaut, il découvre alors au bout de ses jumelles le corps d’un homme suspendu dans une crevasse. Quand Yeruldelgger se fait arrêter pour le meurtre de Colette, une de ses anciennes indics et prostituée, il décide de se lancer dans cette enquête personnelle et laisse les deux autres cadavres à son équipe.

Une video d’un hôtel incrimine Yeruldelgger mais il semble bien que cela ne soit qu’un coup monté. Dans tous les cas, on s’est donné bien du mal pour éliminer le commissaire. En plus de tous ces événements, Yerulgelgger découvre que Gantulga, un jeune garçon qu’il a envoyé chez les moines Shaolin a disparu. Ces affaires vont emmener nos enquêteurs aux quatre coins du monde.

Pour commencer mon avis, je dois dire que je n’ai pas lu le premier roman de Ian Manook, et que c’est bien dommage. Car, à cause de cela, j’ai eu bien du mal à entrer dans l’histoire. Car l’auteur ne cherche pas à expliquer le passé de ses personnages et je dois dire que j’ai un peu « ramé » pour m’attacher à eux et comprendre ce qui les motive. Ajouté à cela que les chapitres s’enchainent avec un rythme infernal, cela donne un roman où il faut s’accrocher. Donc, je vous donne un conseil en or : lisez le premier volume des enquêtes de Yerulgelgger afin de mieux apprécier celui-ci.

Je me suis accroché … et je dois dire que c’est un roman d’action remarquablement écrit que Ian Mannok nous livre. Passé les 100 pages, j’ai digéré ce début difficile (pour moi), et bien apprécié ces aventures de notre super héros mongole. Mais ce roman n’est pas que cela et Ian Manook creuse certains thèmes qui lui sont chers. Le dérèglement climatique fait partie de ceux là, quand il nous montre que les hivers sont de plus en plus longs et les températures en chute libre. Et puis, il nous montre la situation géopolitique de la Mongolie, coincée entre les deux géants que sont la Chine et la Russie, un peu comme Sebastian Rotella avec Triple Crossing. Enfin, il dénonce les trafics dans ce qu’ils peuvent avoir de plus odieux, et cela va nous permettre de voyager à travers le monde.

Quant aux personnages, c’est toujours un plaisir de se retrouver avec des personnages exotiques. L’auteur, d’ailleurs, nous détaille bien la vie privée des Mongoles ce qui aide au dépaysement. J’ai aussi trouvé dans Yeruldelgger un peu de Harry Hole, avec cette même habitude de se faire tabasser, prendre des coups sur la tête ou bien une balle dans le pied. Et les autres personnages sont du même acabit, de vrais héros capables de se sortir de situations inextricables, avec quelques cicatrices. Le trait est parfois un peu gros, mais cela participe à la légende des romans d’action.

Bref, avec son style très agréable, ses chapitres courts, son action sans temps morts, ce roman est indéniablement un roman fort bien fait qui va répondre aux attentes des fans du premier tome. Par contre, je ne peux que vous répéter ce conseil : lisez le premier tome, sinon vous risquez de rester sur le bord du chemin et d’arrêter votre lecture au bout de 100 pages, ce qui a bien failli m’arriver.

 Je tiens à remercier Babelio et Albin Michel pour cette lecture en partenariat.

Un mensonge explosif de Christophe Reydi-Gramond (Liana Levi)

Sorti chez Liana Levi, ce presque premier roman, puisque l’auteur a écrit deux romans pour la jeunesse auparavant, nous ramène en septembre 2001 et évoque l’explosion de l’usine AZF.

21 Septembre 2001. Le jeune Hugo est passionné par les oiseaux, alors il va souvent faite des tours sur la petite colline pour les observer. Alors qu’il cherche une grue, un grandement s’élève et l’endroit où se trouvait l’usine est remplacé par un gigantesque cratère. Un accident industriel à 99%.

13 février 2002, Brésil. Juan Mügler, sa femme Clara et son fils Esteban vivent à l’Hôtel. En fait, ils vivent de faux noms, de faux papiers et changent de pays tous les mois. Ils fuient pour rester en vie un peu plus. Quelques heures plus tard, les corps tombent dans le vide, la tête la première. Un suicide ? C’est ce que cherche le commissaire Raul Marotta.

Clovis Lenoir est agent à la DST. Il est contacté par la police brésilienne car un couple vient de se suicider dans un hôtel. Ils voyageaient avec de faux papiers mais étaient français. Il va devoir faire avec sa hiérarchie, la presse et la belle sœur de Stephane Dexieu, journaliste, pour démêler cette intrigue.

Et si l’accident AZF n’était pas un accident industriel ? Je me rappelle l’état de catastrophe, l’hébétude que nous avons ressenties dix jours après l’attentat du World Trade Center. Cet accident a tout de même fait 31 morts et 2500 blessés. Ce roman fait donc partie de ces livres qui partent d’une hypothèse et construisent une intrigue pour essayer de trouver une explication à ce drame.

Dès le début, cela va vite, très vite. Les personnages fleurissent et l’auteur décide de nous faire plonger dans les arcanes du pouvoir. On passe d’un personnage à l’autre très facilement, de la DST à la police, d’un pays à l’autre, avec une facilité qui force le respect. Cela va vite et on se laisse mener par le bout du nez par la narration de Christophe Reydi-Gramond. Il est assez étonnant de rencontrer un premier roman aussi bien fait, aussi bien construit. L’intrigue est redoutablement montée, le style est très visuel.

Les seuls petits reproches que je ferai à ce roman est que j’ai l’impression que l’auteur a voulu mettre trop de choses dans son roman, ce qui entraine par moments des passages longs, mais les amateurs de romans de complots y trouveront leur compte, sans aucun doute. Et puis, ce que l’on demande à ce genre de roman, c’est bien de rendre crédible une hypothèse farfelue, et la rigueur de l’intrigue et les deux personnages principaux sont pour beaucoup dans l’intérêt que l’on porte à ce roman.

Assurément, Christophe Reydi-Gramont démontre avec ce roman beaucoup de qualités, et suscite beaucoup d’envies pour son prochain roman. Il se pourrait bien qu’on le retrouve dans la petite liste des écrivains de romans d’espionnage qui comptent.

Dernier verre à Manhattan de Don Winslow (Seuil Policier)

Voici une curiosité, une œuvre inédite de Don Winslow qui date de 1995, qui se situe dans l’œuvre de cet auteur vers la fin du cycle Neal Carey, dont nous parlerons bientôt dans le cadre de la rubrique Oldies.

1958, en pleine guerre froide. Walter Withers est recruteur pour la CIA, et travaille à Stockholm. Ses qualités d’analyse de la nature humaine font qu’il est indispensable pour l’embauche de futurs espions. Pour autant, il n’est pas sur le terrain et vit une vie normale avec sa compagne, Anne Blanchard, chanteuse de jazz. Quand il demande à retourner à New York, la CIA ne peut pas lui proposer de poste puisque la sécurité intérieure est gérée par le FBI. Il est donc embauché par une entreprise de détective privé, qui fait des enquêtes sur la vie des gens en vue d’une embauche.

Une de ses prochaines missions consiste à protéger la femme du sénateur Joe Kenneally, Madeleine. Le sénateur est un personnage important puisqu’il envisage de se présenter aux élections présidentielles. Rapidement, il se rend compte que le sénateur a une aventure avec une superbe jeune actrice suédoise, Marta Marlund, ce qui fait tache d’huile dans le CV d’un futur président. Mais le décor se trouble quand il s’agit de savoir qui est qui et qui joue pour qui ?

Avant d’écrire son chef d’œuvre La griffe du chien, Don Winslow écrivait des polars, de très bons polars. Si celui-ci peut sembler classique, une œuvre de jeunesse je dirai, on y retrouve tout de même toute ses qualités d’écrivain, menant une intrigue en prenant le temps de décrire la vie des gens et leur psychologie. Don Winslow ne prend pas pour personnage principal un super héros, mais un homme standard, avec une vie de couple qui est loin d’un James Bond qui échappe à toutes les balles perdues.

Des descriptions des lieux et de la vie en 1958 en pleine guerre froide, les petits clubs new-yorkais où pullulent les écrivains et les musiciens de jazz, on voit déjà la lucidité de Don Winslow pour décrire la vie des américains, comment ils se font mener par le bout du nez par leurs politiciens, les magouilles des différents services secrets et leurs manigances pour le pouvoir. Il ne se gène pas aussi pour montrer ce que va devenir la vie des gens dont le but est d’aller vivre en banlieue avec leur petit jardin, pour avoir l’illusion de liberté.

On retrouve donc dans ce roman, fort agréable à lire, l’analyse de la société qui fait le petit plus des romans de Don Winslow, sa qualité d’écriture et ses dialogues formidables, ce qui nous donne à nous lecteurs, quelques heures supplémentaires de plaisir. Ce roman se révèle être à la fois une curiosité pour ceux qui ne connaissent pas cet auteur mais aussi une lecture indispensable pour ses fans.

Vert-de-gris de Philip Kerr (Editions du Masque)

Chaque nouveau roman de Philip Kerr est un événement et l’une des grosses ventes de livres. Il faut dire que cet auteur sait allier les intrigues solides avec un contexte historique rigoureux et même impressionnant. Le cycle de Bernie Gunther en est le parfait exemple, à un tel point que l’on a l’impression de lire une biographie, écoutant sans se lasser l’histoire de ce personnage hors du commun.

Alors que Philip Kerr nous donnait l’impression de choisir une date correspondant à un fait historique connu et de construire son intrigue autour, ce nouveau roman passerait plutôt pour être la suite du précédent, Hôtel Adlon, qui sort d’ailleurs au Livre de poche. L’histoire de ce roman débute donc à Cuba, en 1954, et Bernie Gunther, qui  a un passeport argentin doit amener Chica à Haïti.

Bernie se retrouve donc à amener Chica, une jeune prostituée travaillant dans une maison close de Cuba à Haïti pour qu’elle échappe à la police. Tout se passe bien, transport en bateau compris jusqu’à que la police maritime américaine les arrête en pleine mer. Lors de cet accostage, Chica, qui transportait un pistolet, descend un policier. Tout l’équipage se fait arrêter.

Bernie est donc ramené à Cuba, puis à la suite d’un interrogatoire, est emmené à New York. Les questions tournent autour de ses activités pendant la deuxième guerre mondiale. Finalement, Bernie est envoyé en Allemagne, dans le camp de Landsberg à Berlin. Les agents (FBI ou CIA ?) vont s’intéresser à ses relations avec Erich Mielke, le chef de la Stasi. Cela donne l’occasion à Bernie de revenir sur certaines zones d’ombre.

Comme tous les romans de Philip Kerr, la qualité de l’écriture est telle que cela se laisse lire très facilement. La différence avec les autres épisodes de cette saga, c’est que, comme c’est un interrogatoire, il y a plus de dialogues. Et donc, par voie de conséquence, il y a moins de descriptions de lieux, et moins d’imprégnation dans cette époque trouble. C’est plus un témoignage sur certaines dates sensibles qu’une enquête.

Ceux qui connaissent Bernie Gunther (et je ne saurais que vous conseiller de lire la trilogie berlinoise) vont se jeter sur ce nouvel opus, car il faut bien convenir que Philip Kerr a construit une véritable saga sur un personnage qui, au fur et à mesure de ses enquêtes s’avère moins drôle, amusant, et plus humain voire inhumain. La personne de Bernie Gunther après la lecture de Vert-de-gris n’est pas plus claire pour moi, Philip Kerr de contente de lever quelques passages de son personnage.

Je regrette tout de même qu’il se soit contenté de ne parler que des relations de Bernie avec Mielke, qui fut ministre en République Démocratique d’Allemagne. S’il remet au gout du jour un beau scandale (un nazi reconnu qui s’en sort et arrive à devenir ministre d’un pays), le roman m’a parfois fait penser à une accumulation de passages, comme on construit un best of, tout ça pour dire que les scènes prises une par une sont très bien mais il m’a manqué une cohérence de l’ensemble.

Et puis, j’aurais aimé que Bernie, ce personnage si sombre et mystérieux se livre. Alors, évidemment, on se demande tout au long du bouquin s’il dit la vérité ou s’il dit ce que les Américains veulent entendre. Il y a bien quelques passages ou quelques phrases qui laissent entendre que Bernie est opposé au massacre de masse mais pas quand il s’agit des Russes par exemple. Il y a bien quelques vérités bigrement modernes sur le monde tel qu’il est devenu. Mais il m’a manqué ce souffle, cette imprégnation que j’ai trouvé dans les autres volumes.

Ce roman n’est pas mon préféré, mais pour qui a lu la trilogie berlinoise, c’est un roman obligé, que l’on pourrait comparer à du ciment dans un mur savamment bati par Philip Kerr. Il est en train de construire une œuvre qui ressemble à une biographie sur une période noire de l’histoire contemporaine, vue de l’intérieur. Je ne conseillerai donc pas de démarrer par ce Vert-de-gris mais plutôt par la première trilogie. Pour les fans, il est inutile d’en dire plus, ils auront déjà lu ce livre au moment où ils liront ces quelques lignes.

Philby, portrait de l’espion en jeune homme de Robert Litell (Points Seuil)

Si je ne suis pas forcément un fan des romans d’espionnage, je dois bien avouer que ceux que j’ai lus m’ont marqué, sans doute parce que j’ai lus les meilleurs du genre. Que ce soient avec John Le Carré (La Taupe, s’il vous plait) Ian Fleming (dans le genre aventures) ou plus récemment Olen Steinhauer (L’issue), ce qui m’intéressait et m’intéresse toujours, ce sont la psychologie des hommes qui sont derrière, leur motivation poussée par leur croyance en un idéal.

Quand j’ai attaqué Philby, portrait de l’espion en jeune homme, un roman sélectionné pour le prix du Meilleurpolar.com de Points, je savais à quoi m’attendre. Lire une biographie d’un des personnages les plus emblématiques de l’espionnage du siècle dernier, les plus mystérieux aussi, c’était bigrement tentant. C’était une occasion d’essayer de comprendre une personne difficilement compréhensible, d’avoir une ébauche de quelqu’un difficilement cernable, d’avoir un portrait un peu moins flou dans un contexte brouillardeux.

Car Philby est doté d’une aura que personne n’aura réellement réussi à percer. C’est l’un de ces personnages, dont on peut dire tout et n’importe quoi, sans jamais toucher à la vérité. Il fut à la fois agent secret communiste, mais aussi britannique, et peut-être américain. Agent double, triple, quadruple ? Dans le petit monde des espions, c’est la paranoïa qui y règne. Et personne n’est capable de dire ou savoir la réalité.

C’est un peu le principe de ce roman, ou plutôt devrais-je dire cette biographie romancée. Au travers de plus d’une dizaine de chapitres représentant des témoignages écrits à la première personne, nous allons essayer d’approcher la personnalité, voire la psychologie de ce personnage hors norme. Et quand on croit avoir à peu près compris son rôle dans l’histoire de la deuxième guerre mondiale, le dernier chapitre remet toutes nos certitudes en jeu.

Le roman va couvrir la période allant de 1933 à 1945. Harold Russell Philby, surnommé Kim, va s’engager dans la lutte contre les nazis, et trouver dans le communisme une organisation et une idéologie qui soit sans équivoque à ce propos. Rapidement, il est approché par les « rouges », et se retrouve en Autriche, juste avant l’Anschluss. Il y rencontre Litzi, une jeune juive communiste qui va devenir sa femme. Ils vont fuir vers l’Angleterre et plusieurs missions vont lui être proposées en tant qu’ancien de Cambridge.

La qualité de ce roman n’est plus à démontrer. Tous les témoignages sont faciles à lire, et tellement bien écrits que l’on s’y croirait. Et, on s’amuse tout au long du livre, à essayer de cerner Philby. Si certains indices sont parsemés par ci, par là, on referme le livre avec la même question qu’au début : Mais qui donc était Philby ?

Les anneaux de la honte de François Thomazeau (L’Archipel)

C’est une nouvelle collection qui démarre aux éditions L’Archipel, qui s’appelle Cœur noir, dirigée par Noël Simsolo. Le principe est de créer une intrigue de roman noir autour d’une date historique. Voici le premier de la série, les anneaux de la honte de François Thomazeau.

1936. Les jeux olympiques vont s’ouvrir dans 15 jours à Berlin. En protestation au déroulement de ces jeux en pays fasciste, sont organisés les Olympiades Populaires à Barcelone. C’est à ce moment là que se déclenche la guerre civile d’Espagne. Le pays, qui regorge de journalistes, assiste à des scènes qui vont ensanglanter les rues de la capitale catalane. Tous les pays (Italie, Russie, Allemagne, Angleterre, France…) sont, en sous main, impliqués, cherchant à avoir une influence sur l’issue des combats.

Albert Grosjean, ancien héros de la première guerre mondiale, est journaliste sportif pour un hebdomadaire français proche du parti communiste. Suite aux violences et à l’annulation des jeux populaires, Albert rentre à Paris avec une mission : Un de ses amis journalistes Ernst Sorman lui a confié une bague qu’il doit remettre en main propre à Anna Meyer, une athlète juive qui va concourir pour l’Allemagne à Berlin.

Le seul problème, c’est que son patron n’a pas du tout l’intention de l’envoyer à Berlin pour faire de la publicité à des jeux fascistes. Finalement, c’est un ex-préfet du nom de Jean Moulin qui va le débaucher et l’envoyer en Allemagne sous un faux nom. Sa mission : mieux comprendre le rôle des nazis dans le conflit espagnol, et ramener des informations sur les politiques des autres pays.

De ce roman, je garderai le souvenir d’un gigantesque bordel, excusez le mot ! Chaque pays place ses pions, dans le noir, en cherchant à savoir où sont les pions des autres pays. Il n’y a pas de pays ami, ou de pays ennemi. On n’a pas l’impression de voir des pays liés par une alliance, tous se battent, s’espionnent pour leur propre compte, quitte parfois à faire du chantage envers une nation voisine. Il faut savoir que les espions de cette époque étaient surtout des journalistes car ils avaient accès à tous les lieux où les grandes décisions se prennent.

C’est aussi la puissance de l’évocation des jeux de Berlin, la force des mots, où, en quelques mots, l’image est créée, l’évocation évidente derrière les yeux du lecteur (lisez donc l’entrée des athlètes dans l’arène de Berlin, ou le concours de saut de Anna). Cela renforce le dégout qui m’est venu envers certains personnages, sachant ce qui allait se passer quelques années plus tard, et lisant des dialogues où tout le monde savait, je dis bien savait et non pas se doutait.

Alors devant une documentation impressionnante mais jamais rébarbative, portée essentiellement par des personnages hauts en couleurs et véridiques, je ne peux que vous conseiller cette lecture. Je précise tout de même que le début du roman regorge de personnages, et que le lexique en fin de roman est bien utile pour les situer. C’est un roman noir en forme de course poursuite pour sauver sa peau dans un monde lancé à cent à l’heure et dont on a oublié où se trouvait le frein.