Archives du mot-clé ETA

Vous les femmes …

J’ai de plus en plus envie de regrouper (quand cela est possible) mes avis par thèmes. J’hésitais pour le titre de ce billet, entre faire honneur aux femmes, héroïnes de ces deux romans, et Les conseils de la Petite Souris, puisque ces deux romans là m’ont été chaudement recommandés par mon frère de pages du Sud. Si ces deux romans sont dans des genres différents, écrits différemment, ils mettent en avant des personnages formidables, vrais, vivants. Honneur aux femmes, donc …

Oyana d’Eric Plamondon

Editeur : Quidam éditeur

8 mai 2018, Canada. Elle s’appelle Oyona et écrit une lettre à son compagnon Xavier. Leur vie s’est construite sur tant de mensonges. Pour la première fois, elle va dire la vérité, tout dévoiler. Elle a pris cette décision, quand elle a appris la dissolution de l’E.T.A. le 2 mai 2018. Elle est née le 20 décembre 1973 au pays basque, le même jour que l’attentat à l’explosif qui a fait un mort, Lluis Carrero Blanco, premier ministre et n°2 du pays espagnol derrière Franco. Puis elle s’est exilée pour le Mexique avant d’arriver au Canada.

Voilà un formidable roman, un formidable portrait de femme, tout en nuances, tout en subtilité d’une femme en fuite. Petit à petit, comme si elle improvisait, jetait ses idées sur le papier au fur et à mesure qu’elles lui venaient, elle va fouiller, analyser et détailler son parcours, mais aussi celui d’un pays déchiré par une lutte intestine ayant fait plusieurs milliers de morts.

Il n’est pas question pour Eric Plamondon de faire le procès d’une organisation terroriste ou des exactions d’un gouvernement dictatorial, mais bien de montrer une jeune femme déracinée, perdue dans des pays qui ne sont pas les siens, éloignée de sa famille et de ses liens du sang avec ceux qu’elle aime. Et à travers le drame de chaque instant de cette femme, derrière chaque souffrance, il y a celle d’un pays qui agonise sous les coups d’un gouvernement qui impose la violence comme seule loi.

Alors, oui, ce roman est court. Mais chaque phrase est un coup de fouet, un ouragan qui vous balaie par sa simplicité et sa justesse. De chaque mot, il y a des larmes qui coulent, de la souffrance à fleur de peau, et petit à petit, l’histoire d’Oyana se dessine, dramatiquement réaliste avec ses liens passés jusqu’à son dénouement présent. Eric Plamondon sonne juste, tout le temps, et écrit là un formidable roman, qui me donne furieusement envie de lire son précédent roman Taqawan que j’ai malencontreusement raté. Ne ratez pas ce roman, vous pourriez passer à coté d’un des grands romans de 2019 !

Les mafieuses de Pascale Dietrich

Editeur : Liana Levi

Grenoble de nos jours. Leone Acampora est un vieux parrain de la mafia qui vient de plonger dans le coma. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il y a peu d’espoir pour lui. Michèle, sa femme, n’a pas toujours été fidèle mais elle a été une épouse et une mère irréprochable. Ses deux filles Dina et Alessia ont réussi leur vie. La première travaille pour des ONG tandis que la deuxième tient une pharmacie, ce qui lui permet d’couler en douce de la drogue. Tout est chamboulé quand Michèle apprend que Leone a lancé un contrat contre elle pour qu’elle l’accompagne dans l’au-delà, afin d’être réunis pour l’éternité.

Ce sont donc trois femmes qui vont tenir le devant de la scène, dans un scénario de dingue où on ne s’ennuie pas une seconde, trois femmes de tête, qui malgré leur position théoriquement effacée dans la mafia, s’avèrent tenir les rênes. Michèle fait montre d’un sang froid, grâce à son expérience. Alessia est déjà prête à reprendre le flambeau de son père et à faire face aux mafias africaines qui débarquent sur Grenoble. Quant à Dina, elle préfère mener sa vie honnêtement et donner sa vie aux démunis.

Alors que les chapitres alternent entre chacune d’entre elles, le rythme est soutenu par les nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement que l’on ne voit pas venir et qui est comme le reste du livre : humoristiquement sarcastique. Car au travers de l’itinéraires de nos trois égéries, l’auteure se permet de faire des remarques acerbes sur la vie de tous les jours, venant de personnes qui voient le monde d’en haut, ou juste à coté, en marge de la légalité.

Pascale Dietrich joue donc avec les codes de romans de mafieux, en mettant les femmes au premier plan. Elle ajoute donc des scènes liées à leur position de mères de famille, mais ne croyez pas qu’elles sont moins cruelles que leurs homologues masculins. Et puis, il y a une assurance, une maîtrise dans la narration qui fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde, et que l’on n’a pas envie de lâcher le livre avant la fin. Cela n’aurait pu être qu’un simple divertissement, c’est un excellent roman noir.

L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun (Ombres noires)

Séance de rattrapage pour ce roman dont tout le monde a vanté ses qualités à sa sortie. Et la seule question que je me pose est celle-ci : Comment ai-je pu attendre une année avant de l’ouvrir ? Vous avez compris, il vous faut impérativement lire ce roman, c’est une fantastique réussite.

Marin Ledun a décidé d’évoquer la situation du pays basque, et plus particulièrement celle des indépendantistes. L’action se situe au début du mois de janvier 2009. Jokin Sasco est un jeune homme qui s’arrête pour faire le plein dans une station-service. Cinq hommes cagoulés s’approchent et le kidnappent. Ils l’enferment dans un endroit sombre, une cave peut-être, et les séances de torture commencent. Au bout de quelques jours, Jokin craque, son corps ne suit plus, il ne dira pas que le coffre de sa voiture est plein de billets de banque, il meurt après d’atroces souffrances.

Fin janvier 2009. La sœur de Jokin, Eztia, et sa famille organisent une conférence de presse pour demander à ce qu’on le retrouve, ou au moins, que la police se mette à sa recherche. Un journaliste est dépêché sur place, il s’appelle Iban Urtiz, il n’est pas basque, ou si peu, seulement par son père. Il va prendre cette enquête à bras le corps, comme une croisade, la quête impossible de la vérité.

Iban Urtiz doit plus ou moins faire équipe avec un photographe, un gars du cru, Marko Elizabe. En réalité, Marko va vite expliquer à Iban qu’ils vont chacun faire leur chemin de leur coté. Marko ne travaille pas avec les erdaldun, les étrangers au Pays Basque. Et puis, il va falloir qu’il choisisse son camp. Mais quel camp ? Iban et Marko, chacun de son coté, n’ont aucune idée de l’engrenage dans lequel ils viennent de se fourrer.

Si Marin Ledun s’est emparé de l’affaire Jon Anza (je vous rassure, je ne suis pas du tout un expert des affaires basques ; ce serait plutôt le contraire ; j’ai pris cette information sur le blog de Petite Souris qui parle très bien de ce roman), il en a surtout pris le sujet central pour en faire un roman dopé aux amphétamines. Car, dès les premières lignes, le roman file, court, galope, comme s’il courait dans un labyrinthe. La seule différence, c’est que le lecteur y court les yeux fermés … enfin … juste un peu ouvert pour pouvoir lire, quand même.

Ce roman est certes un roman rapide, mais c’est aussi un roman écrit d’une plume maitrisée, qui nous offre d’innombrables scènes, dont aucune n’est inutile. Tout au long des 460 pages que comporte ce roman, j’ai été littéralement happé par l’histoire, et c’est uniquement quand je faisais une pause, que je me rendais compte de la magie du style de Marin Ledun. En cela, ce roman est un formidable divertissement … mais il offre plus que cela.

Car, derrière sa forme de roman à suspense, le sujet de fond est bien la cause basque, ou du moins, le questionnement sur les attitudes des terroristes ou des forces de police. Les personnages sont nombreux, et on ne sait plus à qui se raccrocher, mais il est une chose qui est inéluctable : Marin Ledun nous décrit un état de siège, un pays en guerre. Il n’y a pas de gentils ou de méchants mais des actes violents, très violents que leurs auteurs justifient par une obéissance au chef. Fichtre ! On finit par s’apercevoir qu’entre l’Eta, la police française ou espagnole, les forces anti-terrorisme françaises ou espagnoles, on a affaire avec les mêmes pourris. Et que quand ces gens là sont du bon coté de la loi, ils se permettent tout, voire même deviennent pires que ceux qu’ils chassent. Quand l’homme devient plus con que l’animal, l’horreur n’est jamais bien loin.

En cela, parce qu’il allie la forme et le fond, Marin Ledun nous construit un roman impressionnant, qu’il faut faut absolument lire, et nous donne envie d’en savoir plus sur ce conflit, sans en faire forcément un roman contestataire. D’ailleurs, de tous ceux que j’ai lus de cet auteur, L’homme qui a vu l’homme est incontestablement le meilleur de son auteur … jusqu’au prochain.