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Les jardins d’hiver de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Les romans de Michel Moatti se suivent et ne se ressemblent pas ; à croire que cela devient une habitude. En effet, nous avons l’occasion de lire des romans orphelins tels Alice change d’adresse ou Les retournants, pour ne citer qu’eux. Pour celui-ci, il nous rappelle les années de dictature de la junte militaire en Argentine.

Alors qu’il vit en Argentine et travaille à l’institut français, Mathieu Ermine rentre dans son appartement de la rue Sans-Remords quand il aperçoit une ombre au bord de la route. Il décide de prendre l’autostoppeur et s’aperçoit, quand il est dans la voiture, qu’il est couvert de sang. N’écoutant que son esprit humain, il le ramène chez lui pour le soigner. L’inconnu se présente comme Jorge Neuman, l’auteur du Traité des heures silencieuses.

Les deux hommes discutent et Neuman raconte que les militaires arrêtent arbitrairement des gens, les enferment dans des cellules, les torturent puis les tuent. Il lui donne l’exemple de cette psychologue allemande battue puis assassinée. La nationalité française ne sauvera pas Mathieu, dit-il. Neuman annonce qu’il a été enfermé dans un de ces centres et qu’il a été libéré. Neuman veut partir, il lui donne rendez-vous dans deux jours au café Malvinas.

Les deux hommes se retrouvent dans un coin du café, deux jours plus tard. Neuman lui raconte comment les militaires ont enlevé puis tué sa petite fille lors de la nuit des crayons uniquement parce qu’elles protestaient contre l’augmentation du prix de bus scolaire. Il raconte comment sa femme a été enlevée, comment il a été torturé, les cauchemars de sa vie qui portent un nom : le capitaine Rafael Vidal. Neuman a décidé de consacrer sa vie à tuer l’homme qui a décimé sa famille.

Ils doivent se rencontrer deux jours plus tard, au même endroit. Mais cette histoire pèse trop lourd pour les jeunes épaules de Mathieu. Il décide de fuir, revenir en lieu sûr, en France. Au moment de partir, le concierge de l’Institut français lui remet un pli : des pages entières de Neuman pour une suite à son roman qu’il est en train d’écrire. Arrivé à Paris, Mathieu fera sa thèse sur Jorge Neuman, le disparu de Buenos Aires.

Alors qu’il nous a habitués à des romans policiers ou des thrillers, c’est un vrai roman que nous tenons entre nos mains, qui ne se contente pas de visiter des moments horribles de l’histoire argentine, mais fouille aussi plusieurs thèmes, liés à l’héritage et à l’art. Pour ce faire, Michel Moatti adopte un style littéraire, presque détaché, factuel comme le ferait un étudiant pour sa thèse.

Pour ne pas avoir lu la quatrième de couverture, la surprise de me retrouver en terrain inconnu a ralenti ma lecture, puisque je me demandais où l’auteur voulait en venir. Puis on entre dans la vie de Mathieu Ermine, empli de remords d’avoir été aussi lâche, délaissant derrière lui un homme voué à la mort. Sa culpabilité va augmenter avec la réussite de sa thèse puis avec la publication de la biographie qu’il consacre à Neuman, argumentée par des extraits des feuillets dont il est l’héritier.

Et tout au long de ce roman, plane les ombres de Neuman, dont plus personne n’a de nouvelles, de Rafael Vidal, meurtrier qui sera accusé puis relâché, de Mathieu aussi qui va vivre avec ce poids sur les épaules. Avec une documentation édifiante sur ces événements, ce roman vaudrait déjà largement le détour, mais il serait injuste d’oublier cette fin, ce dernier chapitre probablement encore plus dur que tout ce qui a été écrit avant.

Avec ce roman, Michel Moatti a écrit un livre sur un sujet qui vraisemblablement lui tient à cœur. D’une rencontre sur un bord de route, il en tire un roman de fantômes, de crimes, de faiblesse humaine, de mystères, de personnages forts et de thèmes universels. Un nouveau roman marquant à mettre au crédit de ce grand auteur.

Ne ratez pas l’avis de Jean le Belge

Oldies : Cirque à Piccadilly de Don Winslow

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Quand j’ai créé cette rubrique, j’avais aussi dans l’idée de lire les premiers romans de mes auteurs favoris. C’est une façon de voir le chemin parcouru et pour moi, la possibilité de me rassurer sur mes goûts. Place donc au premier roman de Don Winslow, qui date de 1991, et qui est le premier d’une série mettant en scène Neal Carey, un jeune étudiant barbouze.

L’auteur :

Don Winslow, né le 31 octobre 1953 à New York, est un écrivain américain spécialisé dans le roman policier.

Né en 1953 à New York, Don Winslow a été comédien, metteur en scène, détective privé et guide de safari. Il est l’auteur de nombreux romans traduits en seize langues, dont plusieurs ont été adaptés par Hollywood. Après avoir vécu dans le Nebraska et à Londres, Don Winslow s’est établi à San Diego, paradis du surf et théâtre de certains de ses romans.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Les choses auraient été trop simples si Neal avait pu rester à New York avec Diane et passer son examen sur Tobias Smollett. Mais la sonnerie du téléphone laissait présager une mauvaise nouvelle. Cette fois, P’pa l’envoie courir la campagne anglaise aux trousses de la fille d’un sénateur qui s’est fait la belle. D’après la photo, la fugueuse vaut bien le détour mais on n’a quand même pas idée de faire avaler des scones à la crème à un enfant de Broadway !

Mon avis :

Neal Carey a du s’en sortir seul : sa mère était une junkie, son père parti sous d’autres cieux. Alors il est devenu voleur à la courre (entendez, il pique un portefeuille et court vite). Sauf qu’il est tombé sur Graham, qui l’a pris sur le fait. Dès lors, Graham l’a formé à devenir espion-barbouze-détective privé-étudiant. Graham travaille pour Levine qui lui-même travaille pour les Amis de la Famille. Est-ce la mafia ou des banques surpuissantes ?

La fille d’un sénateur a fait une fugue. En tant que tel, ce n’est pas une information de première primeur. Mais quand celui-ci doit briguer l’investiture pour les élections présidentielles, il vaut mieux que toute la famille soit derrière lui. Pour les Amis de la Famille, il y a aussi beaucoup d’argent à se faire. Neal Carey va donc être chargé de retrouver puis de ramener la gamine, que l’on a identifiée à Londres avec un groupe de drogués.

Avant d’écrire son chef d’œuvre, La griffe du chien, Don Winslow a commencé comme auteur de polars standards. Entendez par là un personnage atypique, de l’action, de l’humour et une intrigue bien faite. Un tiers du livre est consacrée à l’éducation de Neal Carey, un tiers à son passage à Londres et le dernier tiers à la conclusion finale. C’est fait de façon très académique, très appliquée et agréable à lire.

Si on est loin du style que cet auteur adoptera par la suite, on retrouve tout de même une grande qualité dans les dialogues, et cet humour froid et cinglant qui relève la lecture. Ce roman ne restera donc pas dans mes annales, si ce n’est que je ne suis pas du tout déçu de sa lecture en tant qu’objet de curiosité et qu’il m’a fait passer un bon moment de divertissement. Un bon polar, en somme.

La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…

Tu ne manqueras à personne d’Alexis Aubenque

Editeur : J’ai lu

Depuis quelques romans, Alexis Aubenque a trouvé un rythme, une façon d’aborder ses intrigues qui ont fait monter ses romans d’un cran. Du moins, c’est mon avis. Après Ne crains pas la faucheuse, voici le deuxième épisode du cycle de Pacific View.

Nous retrouvons donc Greg Davis et ses deux enfants Raphael et Penny dans la petite balnéaire de Pacific View d’un coté et Faye Sheridan, la journaliste spécialisée dans les rubriques culinaires de l’autre. C’est la rentrée des classes, du moins pour Raphael qui va devoir se faire de nouveaux copains et copines depuis leur déménagement dans la superbe villa de leur grand-oncle.

La première journée commence sur de mauvais auspices : Le cadavre d’une jeune fille, Lucy Torper est découverte dans les toilettes, décapitée avec sa tête sur les genoux, et le sourire du Joker grimé sur son visage. Gregory Davis est immédiatement envoyé sur les lieux. Ils e fait accompagner du sergent Veronica Bloom, ce qui n’est pas, professionnellement parlant, pour lui déplaire.

L’information circule vite dans les media et Faye Sheridan veut suivre cette affaire. Elle devra le faire avec le journaliste dédié aux faits divers, Angelo Guadardo, avec lequel elle ne s’entend pas si bien que ça. L’affaire prend une autre tournure quand une vidéo de la mise à mort de Lucy circule sur le Net.

Depuis quelques romans, Alexis Aubenque a trouvé son rythme, et celui de ses romans. Il semble que le couple Gregory Davis / Faye Sheridan l’inspire, aussi pour la narration que pour la construction de ses romans. Car cela lui permet de faire progresser en parallèle deux enquêtes qui vont aboutir à une conclusion à la fois surprenante et fort bien amenée. Il a acquis une facilité qui fait de ce roman un vrai plaisir de lecture, et un style simple et imagé auquel il ajoute des dialogues évidents et remarquables.

On peut remarquer plusieurs choses avec ce roman : Faye Sheridan va retrouver l’homme dont elle est amoureuse, Ryan, qui est un tueur à gages chargé de tuer les coupables. On apprend ainsi qu’il fait partie d’une organisation chargée de faire leur propre justice. On va retrouver aussi Jessica Hurley, la profileuse que l’on a rencontrée à River Falls et qui va participer activement à l’enquête. Enfin, Alexis Aubenque, sans en avoir l’air, pose des questions sur la justice, sur les media et sur les méfaits des réseaux sociaux qui élèvent le propos au-delà d’une simple enquête policière.

L’auteur ne lèvera toujours pas le secret de Gregory Davis, donc nous ne saurons pas s’il a tué sa femme pour son héritage ou pas. Quant à la fin, sans la dévoiler, elle ouvre des perspectives intéressantes et laissent augurer des suspenses à venir que j’attends avec impatience. Avec ce roman, Alexis Aubenque s’installe dans les très bons auteurs de romans populaires, capables de nous emmener dans des contrées lointaines pour suivre des enquêtes passionnantes. Ce roman est encore une fois une formidable réussite, une excellente lecture pour l’été, voire plus.

Ne ratez pas l’avis élogieux de l’Oncle Paul

Une putain d’histoire de Bernard Minier (XO éditions)

J’ai découvert Bernard Minier avec Le cercle et ce fut un excellent moment. Avec N’éteins pas la lumière, il ajoutait à ses intrigues fort bien construites un sujet d’actualité, le harcèlement envers les femmes. Depuis, j’ai lu Glacé son premier roman, et c’est avec beaucoup d’envie que j’ai entamé la lecture de son dernier opus. Encore une fois, cet auteur a su me surprendre, et encore, ce n’est même pas le terme que je devrais utiliser. Bernard Minier m’a époustouflé.

Car depuis Glacé, que de chemin parcouru et que de progrès effectués. Bernard Minier a décidé d’abandonner son flic fétiche et personnage récurrent pour se lancer dans une aventure au long cours, mais aussi à une histoire casse-gueule. Combien d’auteurs seraient tombés dans l’ennui, ou même auraient abandonné leur manuscrit, perdus sur cette île issue de je ne sais où, en plein Pacifique Nord, à proximité des Etats Unis ? J’ai l’impression que Bernard Minier s’est lancé un défi, et qu’il a décidé de faire un marathon, tout en sachant parfaitement où il allait, et en écrivant avant tout pour lui, pour son plaisir.

La postface nous éclaire un peu à ce sujet et ce que je viens de dire est une extrapolation de ce qu’il y écrit. Il voit son roman comme un hommage aux grands auteurs américains, capables de nous faire vivre de formidables personnages au milieu d’une nature sauvage. En cela, Bernard Minier a pleinement réussi son pari, ses jeunes gens sont pleins de vie, d’interrogations, hésitants entre leurs décisions, leurs conséquences et leurs doutes. On pense évidemment à Stephen King, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup pensé au Maitre des Illusions de Donna Tartt. L’auteur m’a impressionné dans sa peinture des campus américains, dans celle de la nature de cette île totalement inventée, dans tous ces petits détails qui font la différence entre une scène vraie et un tableau ennuyeux.

Car c’est bien d’un roman psychologique à suspense dont il s’agit, et je connais bien Bernard Minier pour savoir manier et jouer avec les codes, mélangeant souvent tous les ingrédients d’un polar. Cette putain d’histoire est racontée par Henry Dean Walker, jeune adolescent de 16 ans, qui habite sur Glass Island, une île au large de Seattle. Il a déménagé là avec ses deux mères, France et Liv. Comme ils sont isolés du monde, les jeunes se sont regroupés et forment un groupe d’amis. Il y a Johnny, Charlie, Kayla et Naomi.

Henry a été accepté dans leur groupe via un rituel simple : plonger dans la mer glacée tout nu, ce qu’il a fait. Henry est passionné par les films d’horreur. Et Henry est tombé amoureux de Naomi. Ce soir là, ils rentrent du lycée par le ferry et Henry et Naomi se disputent. Naomi lui dit, sur le pont du ferry, en pleine tempête, qu’elle sait exactement qui est Henry. Quand ils débarquent, Naomi est introuvable.

Le lendemain, au lycée, Naomi n’est pas là. Le groupe de jeunes s’inquiète jusqu’à ce que, le soir, ils apprennent qu’un corps de jeune fille a été retrouvé sur la plage, pris dans un filet de pêche. Bien entendu, à cause de leur dispute, Henry est un suspect tout désigné. Alors, ils vont enquêter et essayer de savoir ce qui s’est passé … sous la surveillance d’un personnage mystérieux qui s’appelle Grant Augustine.

Je ne vous en dis pas plus, car l’auteur a construit son intrigue de telle façon que je pourrais vous en dire des tonnes, vous ne devineriez pas la fin. Je me suis demandé, après avoir tourné la dernière page, comment l’auteur avait construit son intrigue. Et je pense qu’il n’y a rien d’improvisé dans ce roman, tout est parfaitement construit, agencé, millimétré pour ajouter de petits détails qui vont nous faire vivre quelques dizaines de jours en plein mystère, perdu en pleine tempête. Et quand je me suis amusé à reprendre des passages, je me suis aperçu que tous les indices sont là, à portée de main, mais cachés par un voile. C’est formidablement fait, ça ne se voit pas, et cela fait référence aux meilleurs polars américains.

Et le vrai sujet du roman n’est pas là, et Bernard Minier aborde un sujet difficile et bigrement passionnant. J’ai évoqué dans mon résumé Grant Augustine. Cet homme immensément riche est à la tête d’une entreprise qui travaille pour la NSA. Dans ce cadre, il a accès à tous les moyens nécessaire à l’espionnage de tout le monde. Et cela dépasse même les pires cauchemars paranoïaques que l’on peut imaginer. Si Bernard Minier évoque ce sujet, et se permet de créer une deuxième trame dans son intrigue, il est explicite quand il affirme : « La révolution numérique était en train de bâtir brique par brique le rêve millénaire de toutes les dictatures – des citoyens sans vie privée, qui renonçaient d’eux-mêmes à leur liberté… ». Et je discutais récemment avec un autre auteur de polar Ben Orton, le créateur de Dari Valko, de cette suppression des libertés sous couvert de sécurité. A un moment donné, il m’a rappelé cette citation de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité, ne mérite ni l’un ni l’autre et finit par perdre les deux. ».

Non seulement Bernard Minier a concocté un polar psychologique impeccable, non seulement il a bâti un hommage au polar américain, non seulement il a construit une intrigue diabolique, mais il a aussi écrit un livre important qui porte à réfléchir. Clairement, Bernard Minier nous donne à lire son meilleur roman à ce jour. Mais où s’arrêtera-t-il ?

Ne ratez pas l’avis de la Belette ici

L’arbre au poison de Erin Kelly (Livre de poche)

Ce roman est épatant, un premier roman totalement bluffant, de ces premiers romans porteurs d’espoir pour le futur, donnant un résultat à la hauteur des meilleurs auteurs de romans. N’hésitez plus, lisez L’arbre au poison.

2007. Karen roule en voiture avec son mari Rex et sa fille Alice. Rex vient de sortir de prison. Dans un virage, elle s’aperçoit que Alice n’est pas attachée et lui dit : « Attache toi, Biba ! ». Karen se rappelle alors ce que lui évoque ce prénom venu d’outre-tombe.

Dix ans plus tôt, Karen est une étudiante en langues ; elle a toujours été douée pour les langues ; elle retient facilement les mots et en connaissait 5 dès son plus jeune âge. Elle a quitté ses parents pour poursuivre ses études à Londres au Queen Charlotte’s College, et vit en colocation avec trois jeunes filles. Lors de son aménagement, Simon, son petit ami lui annonce qu’il veut prendre du recul par rapport à leur relation, ce qui ne la gène pas : une nouvelle vie commence pour elle.

Le hasard lui fait rencontrer une jeune fille qui veut devenir actrice et qui placarde une petite annonce sur le campus : elle cherche quelqu’un qui pourrait l’aider à parler Allemand car elle doit jouer le rôle d’une femme de ménage allemande dans une pièce de théâtre. Elle s’appelle Biba et invite Karen pour une soirée dans sa maison, qu’elle partage avec d’autres jeunes gens et son frère Rex. Pour Karen, une nouvelle vie commence.

Ce roman est totalement bluffant. Souvent, un auteur débarque chez nous avec son premier roman, et on sent dans ce roman toute la passion qu’a voulu mettre dans son récit, toute l’honnêteté à travers une histoire qui lui tient à cœur. Dès les premières pages, on se met à la place de Karen, on est imprégné de sa psychologie, on revient quelques années en arrière, quand on était étudiant, on se remémore ceux qui étaient sérieux dans les études et ceux qui étaient plus volubiles, plus irresponsables.

Karen est une jeune fille sérieuse, et douée pour ses études. Sa rencontre avec Biba et Rex va changer sa vie, elle va se trouver une nouvelle famille. Karen s’est éloignée de ses parents et elle va s’immerger dans la vie de deux jeunes gens, dont la passé est bien lourd. Il y a Biba qui est totalement irresponsable, totalement incontrôlable, usant et abusant de drogues et de sexe, changeant d’avis comme de chemise. Son frère Rex, de six ans son ainé, est plus effacé, il semble porter les malheurs du monde sur ses épaules, et veille sur sa sœur comme un père. Car ils sont orphelins et vivent dans une maison trop grande pour eux deux.

Erin Kelly prend son temps pour nous imprégner de cette atmosphère lourde et menaçante, contrecarrée par la virevoltante Biba, toujours par monts et par vaux, imprévisible. Mais derrière chaque scène, dans chaque phrase, on sent le malheur du passé, la menace du présent, le drame à venir. Tout au long du livre, on attend sans trop se presser la scène finale, le dénouement dramatique annoncé dès le début du livre, avec ces allers-retours incessants entre passé et présent.

Il y a du Thomas H. Cook dans la construction de l’intrigue, du Megan Abbott dans la subtilité des mots utilisés, du Stephen King (d’ailleurs il signe un formidable hommage) dans la manière d’entretenir la tension, le suspense, mais ce roman m’a surtout fait penser au Maitre des illusions de Donna Tartt. C’est vous dire le niveau de ce roman. Il s’avère être un formidable roman sur l’émancipation, le passage à l’âge adulte, les relations parents-enfants, l’apprentissage de la liberté et la prise de conscience des responsabilités.

Et si vous vous imaginez connaitre la fin, en lisant les cent premières pages, parce que vous avez un peu d’imagination, sachez que la fin est bien plus terrible que tout ce que vous pourrez imaginer. Pas sanglante, non, mais bien terrible pour une Karen qui voulait s’émanciper de sa famille et qui s’en ai trouvé une autre avec l’obligation de porter elle aussi le poids des années passées. Je vous le dis, c’est un premier roman totalement bluffant, passionnant de bout en bout d’un auteur à suivre mais surtout à ne pas rater.