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Après les chiens de Michèle Pedinielli

Editeur : Editions de l’Aube

Après Boccanera, son premier roman, il me fallait absolument lire la suite, et retrouver Diou, cette formidable détective privée, faite en béton armé. Si Bocannera était très bon, celui-ci m’a paru encore meilleur.

Ghjulia « Diou » Boccanera est toujours détective privée à Nice, et elle a décidé de prendre un peu plus soin de sa santé. Fini l’alcool, bonjour le sport … enfin, un petit footing le matin. Elle a accepté de garder le chien de ses amies Dagmar et Klara qui sont parties pour des vacances en famille en Suède. Et Scorsese la réveille tous les matins à 6 heures pour la promenade matinale ! Après un café expéditif, direction le mont Boron pour une escapade forestière au calme.

Sauf que ce n’est pas le calme que Diou va trouver mais un cadavre au détour d’un chemin. A première vue, il s’agit de toute évidence d’un étranger, un SDF, qui a été méchamment tabassé à tel point que son visage ne ressemble plus à rien. Malgré sa première tentation, elle appelle son ami et ex-amant le commandant Jo Santucci. Santucci ne se fait pas trop d’illusions, Diou va vouloir mettre son grain de sel dans cette affaire.

Pourtant, Diou va être occupée par une autre affaire : Colette, la patronne du restaurant Aux Travailleurs lui annonce que quelqu’un a besoin de ses services. La fille de Marina, qui tient le salon de thé rue de la Boucherie a disparue depuis quatre jours. La police ne peut rien faire, la disparition de Mélodie Feuillant n’est pas prioritaire puisqu’elle est majeure. Les affaires reprennent pour Diou.

Même si Après les chiens constitue la deuxième enquête de Diou, on peut lire cette enquête indépendamment de la précédente. Jamais je n’ai ressenti le besoin de me rappeler ce qui s’était passé précédemment. Par contre, dès les premières pages, on est emporté par le rythme et la vivacité du personnage principal, Diou, qui tient cette intrigue à bout de bras. Cette femme forte, blindée, mène ses enquêtes et sa vie à un rythme d’enfer et ne s’en laisse pas conter. Et ce n’est pas parce qu’elle est d’apparence forte qu’elle n’a pas aussi ses faiblesses, ses cicatrices qu’elle trimbale comme un sac poubelle derrière elle.

Ce roman, s’il comporte tous les ingrédients d’un polar, va lorgner du coté des migrants et de ceux qui ont font la chasse, sous le prétexte de conserver un pays propre. Entre nazillons et racistes de tous poils, Michèle Pedinielli va aborder ce thème social fort sans être lourdingue, en positionnant ce thème en tant que contexte. C’est d’une remarquable intelligence. D’autant plus qu’elle fait un parallèle avec l’exode de juifs pendant la deuxième guerre mondiale, pour montrer que ces gens ne veulent rien d’autre qu’essayer de vivre un peu plus longtemps. Et qui est assez inhumains pour leur refuser ça ?

Mais il y aura aussi d’autres sujets qui vont parcourir ce roman comme ceux qui font les trafics d’animaux et leur maltraitance, comme des pistes qui peuvent sembler fausses mais qui vont chacune ajouter une pièce au puzzle d’ensemble. Et ce roman va devenir un roman foisonnant où on accepte de suivre Diou dans ses affaires pour son énergie inépuisable, mais aussi parce qu’on a l’impression de suivre une intrigue improvisée, de la même façon que Diou mène sa vie.

Encore une fois, on va se balader dans les quartiers de Nice, en évitant les quartiers touristiques pour s’attarder dans ces rues au charme du Sud. Encore une fois, on va avoir droit à des portraits de personnages secondaires formidables. Encore une fois, l’émotion va nous serrer la gorge alors que le style est plutôt « Rentre-Dedans ». Encore une fois, c’est une très grande réussite, et comme je l’ai déjà dit : Je suis prêt à suivre Diou au bout du monde !

Ne ratez pas l’avis de Psycho-Pat

Pur de Antoine Chainas (Gallimard Série Noire)

On peut dire que je l’aurais attendu, ce nouveau roman de Antoine Chainas. J’ai lu tous ses romans, depuis Aime moi Casanova jusqu’à Une histoire d’amour radioactive, en passant par ses deux participations aux enquêtes du Poulpe et de Mona Cabriole. Car je considère qu’il est l’un des auteurs les plus doués que nous ayons à l’heure actuelle, que ses romans dépassent le cadre de l’intrigue qu’elles mettent en place, et parce que son style, parfois jusqu’au-boutiste est un pur enchantement pour tout amateur de littérature.

Le roman commence par une scène où une jeune femme est en train de mourir. Petit à petit, nous allons comprendre qu’elle est dans sa voiture, attachée à sa ceinture de sécurité, qu’un objet métallique lui entre dans le ventre et qu’elle est victime d’un accident de voiture. Ce premier chapitre est dans la veine de ce que Chainas nous offre de meilleur, avec ces descriptions de corps humain, ces séances de stress psychologique, car on vit ce passage torturé avec Sophia. Chainas a toujours voulu séparer le physique du psychologique, mais dans cette introduction, il les relie de façon extraordinairement vivante et douloureuse.

Sophia, c’est son nom, ou plutôt c’était son nom. Son mari Patrick était avec elle, mais a été éjecté de la voiture. Il a erré, perdu à cause du choc, mais a fini par appeler les secours, avant de sortir le corps et de l’étendre à coté de la voiture. Interrogé par la police, il va parler de deux arabes en Mercedes qui leur ont tiré dessus, causant la sortie de route de la voiture. Mais les déclarations de Patrick sont trop floues pour l’inspecteur Durental.

Ce qui commence par un roman noir, voire policier s’avère en fait bien plus complexe que cela, bien plus profond. Car Patrick est consultant, chargé de réaliser des questionnaires permettant aux toutes nouvelles résidences ultra-sécurisées de trier parmi les riches volontaires, afin de n’y accepter que des hommes ou femmes riches, catholiques et blancs. A cela s’ajoute qu’un sniper fou tire sur les voitures et que la police n’arrive pas à mettre la main dessus. A cela s’ajoute des groupuscules d’extrème droite se préparant pour les élections municipales, prêts à déclencher l’épuration. A cela s’ajoute une société coupée en deux, entre les riches enfermés entre eux derrière des barbelés, à l’abri de mercenaires armés, et des quartiers pauvres laissés à l’abandon. A cela s’ajoute une société politiquement correcte, faisant attention à ce qu’elle dit pour ne pas choquer le peuple, mais minée par la paranoia et la volonté de se regrouper entre gens de même race, de purifier. PUR.

Comparé à ses autres romans, le style est plus accessible, mais on sent que l’auteur a voulu se mettre au service de son sujet, au travers une histoire simple. Pour autant, il passe d’un personnage à l’autre, passant en revue une bonne dizaine de personnages avec une facilité déconcertante, nous détaillant sans jamais alourdir le propos, les motivations et les stratégies de chacun. Et ce roman s’avère au premier degré un très bon roman noir, et au second degré un extraordinaire thermomètre de notre société, un roman incroyablement intelligent et important à lire.

Il semblerait que cela soit un sujet d’actualité, car cette année j’aurais lu des romans au sujet analogue, que ce soit Philippe Nicholson avec Serenitas, ou Utopia de Ahmed Khaled Towfik. PUR de Antoine Chainas enfonce le clou, nous oblige à ouvrir les yeux, à travers un roman jamais militantiste, sans jamais prendre position, comme un témoin de notre époque, comme un livre d’histoire ne relatant que les faits pour laisser au lecteur le choix de se faire son opinion … et de réagir. Lisez ce livre !

Le Bloc de Jerome Leroy (Gallimard série noire)

Voici ma dernière lecture sélectionnée pour le trophée 813, et il s’agit de Le bloc de Jérome Leroy, une sorte de document sous forme de roman noir sur le Front National. Ce fut une lecture en demi teinte.

La quatrième de couverture est explicite sur le contenu de ce roman : Sur fond d’émeutes de plus en plus incontrôlables dans les banlieues, le Bloc Patriotique, un parti d’extrême droite, s’apprête à entrer au gouvernement. La nuit où tout se négocie, deux hommes, Antoine et Stanko, se souviennent. Antoine est le mari d’Agnès Dorgelles, la présidente du Bloc. Stanko est le chef du service d’ordre du parti. Le premier attend dans le salon d’un appartement luxueux, le second dans la chambre d’un hôtel minable. Pendant un quart de siècle, ils ont été comme des frères. Pendant un quart de siècle, ils ont participé à toutes les manips qui ont amené le Bloc Patriotique aux portes du pouvoir. Pendant un quart de siècle, ils n’ont reculé devant rien. Ensemble, ils ont connu la violence, traversé des tragédies, vécu dans le secret et la haine. Le pire, c’est qu’ils ont aimé cela et qu’ils ne regrettent rien. Ils sont maudits et ils le savent. Au matin, l’un des deux devra mourir, au nom de l’intérêt supérieur du Bloc. Mais qu’importe : à leur manière, ils auront écrit l’Histoire. Plus qu’un simple roman noir, Le Bloc est un roman politique qui cherche à répondre à une question de plus en plus cruciale : comment expliquer et surtout comprendre l’affirmation de l’extrême droite dans les 30 dernières années ? En plongeant le lecteur dans la tête des deux protagonistes centraux, dans une posture empathique et compréhensive à mille lieux de la critique antifasciste traditionnelle, Jérôme Leroy prend des risques. La critique, bien présente, est ici en creux, elle se dessine dans l’esprit même du lecteur sans que l’auteur ait besoin de la formuler. En décrivant le parcours de ces deux hommes, il peint un tableau général de la déliquescence politique française contemporaine : disparition progressive du PC, abandon de la classe ouvrière par une gauche socialiste « boboisé » qui se réfère plus à l’idéologie libéralo-libertaire de Mai 68 qu’à la lutte des classes, droite de plus en plus arrogante, tournée vers le business et les profits transnationaux. Leroy décrit une société française à l’agonie, une poudrière qui éclate soudainement lors d’émeutes dont tout le monde parlait mais que personne en réalité n’a vu venir. Son constat fait mouche et oblige son lecteur à reconsidérer l’espace politique qui l’entoure.

C’est donc à une plongée au cœur du Front National, au travers deux personnages : Antoine, le mari de Agnès et auteur des discours de sa femme et Starko le responsable de service d’ordre. Chacun a droit en alternance à un chapitre : ceux d’Antoine sont écrits à la deuxième personne du singulier comme si on discutait avec lui ; ceux de Starko sont à la première personne du singulier. Si cela peut paraitre un effet de style, cela créé aussi un effet de rapprochement et de malaise.

Et le malaise est bel et bien présent à la lecture, car hormis la documentation qui est impressionnante, les faits sont éloquents et la psychologie des protagonistes fait clairement froid dans le dos. Se dire que ce parti possède sa propre milice armée, prête à suivre aveuglément les ordres, montre à quel point, même avec une volonté de paraitre lisse et engageant, ce parti représente avant tout un danger pour la démocratie et pour tous les habitants de ce pays.

Ceci dit, même si je ne renie pas ni les messages, ni les qualités littéraires aussi bien dans la forme que dans le fond, je dois avouer n’avoir pas été convaincu par ce roman. Certes il y a des scènes de bataille extraordinaires, des dialogues ahurissants, mais le parti pris de l’auteur de rester au second plan, de ne pas prendre du recul pour uniquement montrer l’avis des membres du parti, a fini par me laisser au bord du chemin. Je pense qu’il y a des gens qui vont adorer ce livre, d’autres qui vont être sceptiques, il n’en reste pas moins que ce roman est à lire, ne serait ce que pour sa description d’un parti politique, prêt à tout moment à prendre le pouvoir, et s’il le faut, par la force.