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Glaise de Franck Bouysse

Editeur : Manufacture de livres

Franck Bouysse est unique dans le paysage littéraire français. Il inscrit ses histoires dans la campagne française, et possède une plume faite de violence, de poésie et de couleur noire, comme la terre qu’il dessine si bien. Glaise est une nouvelle fois un excellent roman.

Aout 1914. A Chantegril, petite bourgade proche de Salers, la guerre vient s’imposer dans le quotidien des fermiers brutalement. Chez les Landry, la ferme est tenue par la grand-mère Marie puisque son mari a été foudroyé huit ans auparavant. Mathilde et son mari y habitent avec leur fils Joseph, âgé de 15 ans. Le père s’apprête à partir à la guerre, confiant la famille au dernier homme de la famille. Heureusement, Joseph pourra compter sur le vieux Leonard, qui habite à coté et qui vit avec sa femme Lucie.

Un peu plus loin, on trouve la ferme de Valette dont tout le monde a peur, tant c’est un violent de nature. Son physique aide aussi à ce qu’on le déteste avec une main réduite en bouillie. Sa femme Irène le supporte, subit ses colères, encaisse ses coups, surtout depuis que leur fils Eugène est parti à la guerre. L’équilibre de la petite bourgade va basculer quand la belle-sœur de Valette débarque avec sa fille Anna. Et l’histoire devenir un drame dont personne ne sortira indemne.

La plume de Franck Bouysse est magique. Les premiers chapitres décrivent le départ du père de Joseph pour la guerre et dès les premières pages, je peux vous dire qu’on en a la gorge serrée. Il ressort de ces mots une puissance émotionnelle qui s’avère universelle et plonge immédiatement le lecteur dans le contexte et dans ces décors campagnards. Ces pages sont tout simplement impressionnantes.

Dans cette histoire aux allures intemporelles, Franck Bouysse se place loin de front de la guerre et la vie continue son chemin en ayant bien peu d’informations sur ce qui se passe réellement. L’auteur va donc décrire un village, comme un huis-clos, et placer en pleine nature des familles avec leur histoire, leur rancune, leurs activités quotidiennes et leurs préoccupations minées par la menace d’un conflit qui leur parait empreint de mystère.

Franck Bouysse va dérouler une intrigue qui se situe entre drame familial, ressentiments passés, amours impossibles et émancipation d’un adolescent. Le personnage central va petit à petit découvrir les liens entre les différents fermiers et découvrir l’amour charnel avec Anna, entraînant des événements dramatiques en chaîne.

Même si le rythme est lent et suit celui des éleveurs de bêtes, c’est bien la force d’évocation de l’auteur qui en fait un roman fascinant et passionnant à suivre. Franck Bouysse arrive à insuffler dans sa prose des phrases d’une poésie envoûtante, des images incroyablement fortes, et il possède une capacité d’évocation des paysages qui font de ce roman exceptionnel en ce qu’il a su créer son propre univers avec son propre style. Franck Bouysse est énorme aussi bien dans le fond que dans la forme et il est unique. Glaise en est une nouvelle fois une excellente démonstration.

Ne ratez pas les avis de mon ami Bruno, de la Belette et de Bob tous unanimes.

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Islanova de Camut & Hug

Editeur : Fleuve Noir

Je ne vous parlerais pas de ce roman s’il n’en valait pas la peine. Comprenons nous bien : Dans mon esprit, le duo français du Thriller œuvre dans des eaux sanglantes, ce qui fait que je n’en avais jamais lu auparavant. Mais c’est bien la quatrième de couverture qui a fait pencher la balance dans le bon sens. Et la taille de ce pavé ne m’a pas rebuté, loin de là. J’ai commencé cette lecture avec un esprit de curiosité mais je me suis fait prendre au jeu, tant cette lecture s’est avérée passionnante. Avouez qu’avec une quatrième de couverture comme cela, on ne peut qu’être attiré :

Rien n’avait préparé Julian Stark à une telle vision ce matin-là.

Alors qu’il rentre chez lui pour évacuer sa maison menacée par un incendie de forêt, il trouve Charlie, sa fille de seize ans, au lit avec son beau-fils Leny.

Certaine que son père va les séparer, Charlie persuade Leny de fuguer, direction le Sud-Ouest. Son idée : rallier la ZAD (zone à défendre) de l’Atlantique, située sur l’île d’Oléron. Là-bas, ils seront en sécurité le temps que Julian se calme. Là-bas, surtout, se trouve Vertigo, un homme charismatique dont elle écoute la voix sur les ondes depuis des mois. Vertigo, le leader de l’Armée du 12 Octobre, groupe d’écologistes radicaux.

Ce que la jeune fille ignore, c’est que la ZAD abrite des activistes prêts à tous les sacrifices pour défendre leur cause, et qu’en s’y réfugiant, elle précipite sa famille dans une tragédie qui les dépasse tous.

Dès l’entame, c’est bien le rythme qui prend à la gorge. Les chapitres sont courts, le style à l’avenant, brossant à la va-vite le décor pour privilégier le rythme. Et petit à petit, les personnages vont prendre de l’épaisseur. Dans un futur proche, en cette fin du mois de juin, la canicule engendre des feux de forêt, en particulier dans le massif des Vosges. La famille que l’on nous présente est une famille recomposée. Julian Stark s’est mis en couple avec vanda Macare. Julian a une fille Charlie et Vanda un fils, Leny. Vanda est absente quand l’incendie menace leur maison, mais Julian entre en trombe cherche ses enfants. Il les découvre au lit et cela ajoute à son stress, tant et si bien qu’il est furieux. Il les éloigne de la zone dangereuse et décide de retourner sauver leur chien mais il arrivera trop tard.

Charlie est choquée de la réaction de son père. Elle persuade Leny de la suivre rejoindre l’île d’Oléron, où s’est déployée l’armée du 12 octobre, menée par leur leader Vertigo. En effet, le sud de l’île s’érode sous l’action du vent et un conglomérat chinois a investi dans le renflouement des plages tout en installant une base de loisirs de luxe, avec l’assentiment du gouvernement français. Les armées du 12 octobre, groupuscule écologiste, ont donc envahi le sud de l’île, revendiquant l’indépendance de leur bout de pays, qu’ils ont nommé Islanova. Leur revendication  est simple : permettre aux pays africains d’avoir accès à l’eau potable. Tant que leur demande ne sera pas exaucée, Islanova vivra comme un caillou dans une chaussure.

Construit avec des chapitres ultra-courts, le rythme de lecture est très élevé, grâce à de nombreux rebondissements. Camut et Hug nous font vivre de multiples personnages, dont chacun a une psychologie propre, des raisons personnelles d’être où ils sont, de faire ce qu’ils font. Sans que cela ne soit lourdingue, ce roman de ce point de vue est à la fois moderne et remarquablement fait. Le roman m’a fait penser à une série, passant d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, alternant les scènes d’action et les scènes plus calmes. Ce roman s’inscrit donc dans la grande tradition du roman populaire, avec toutes les émotions que cela implique.

Car le sujet part bien d’une famille avec toutes les composantes que cela implique. Et même si c’est une famille recomposée, Julian aime ses deux enfants comme si c’étaient les siens. Il en est de même pour Vanda. Avoir pris une famille commune qui aime ses enfants est d’autant plus important pour la suite, puisqu’il fait appel à nos valeurs les plus importantes pour tout un chacun. Cela permet aussi de faire un parallèle entre la famille qui implose et la société qui explose. Le manque de communication entre eux est le même qu’entre les revendicateurs et les dirigeants de tous les états.

Dans ce contexte, Camut et Hug attaquent de front le sujet principal, et là aussi, ce roman est si touffu qu’il aborde en réalité plusieurs thèmes. Le premier est bien évidemment l’accès à l’eau des populations les plus pauvres du monde, et le fait que les pays riches ne sont pas prêts à lâcher quoi que ce soit de leur confort, même quand il s’agit d’éviter la mort de plusieurs centaines de personnes. Avec ce sujet vertueux, humaniste, ils parlent aussi d’extrémisme et de mercenarisme, et de la façon dont on juge les gens en fonction de leur situation. Si la violence et le terrorisme ne résolvent rien, ils disent clairement que dans un monde où on n’écoute personne, certains préfèrent frapper fort pour qu’on les entende. Il y est fait aussi mention de la naïveté des gens embringués dans cette mécanique et qui ne savent pas la réalité des choses (ou ne veulent pas savoir). Par contre, l’état est bizarrement presque laissé de coté, n’apparaissant que pendant quelques réunions de négociation, de même que le rôle des médias m’a paru aussi très sous-estimé.

La force de ce roman fleuve se situe clairement au niveau de la narration. A aucun moment, je n’ai senti que Camut et Hug ne prenaient position, et qu’ils laissaient le lecteur se faire sa propre opinion. Car chacun dans cette histoire est un personnage humain qui a ses propres motivations qui sont compréhensibles à défaut d’être défendables. Et c’est un sacré coup de force de nous mettre en face de nos responsabilités. Car tous autant que nous sommes, nous sommes un peu responsables de la situation dans laquelle nous sommes.

Candyland de Jax Miller

Editeur : Ombres Noires

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Attention coup de cœur !

Après Les infâmes, le premier roman de Jax Miller que j’avais bien aimé, je ne m’attendais pas à un tel choc dès son roman suivant. Car, pour vous donner une petite idée sur l’effet qu’il m’a fait, j’ai mis deux jours à m’en remettre sans avoir ne serait-ce que l’envie d’en ouvrir un autre. Le personnage principal de ce roman n’est rien moins que la petite ville de Cane.

Cane est une petite ville minière (imaginaire) de Pennsylvanie qui a connu son heure de gloire dans les années 60 grâce à son parc d’attraction dédié aux sucreries nommé Candyland. Cane était même surnommée Le Cœur Sucré de l’Amérique. Avec la fermeture des mines, la ville a petit à petit dépéri et Le cœur sucré de l’Amérique est devenu le Cœur drogué de l’Amérique. La fermeture de Candyland dans les années 80 a sonné le glas de cette petite ville, le parc étant squatté par les fabricants d’alcool de contrebande et de méthamphétamine.

Cane est une ville entourée de forêts, juste en bordure du comté de Vinegar. Au milieu des bois, se dresse une colline, au sommet de laquelle s’est implantée une communauté Amish. Sadie Gingerich en est issue, et est partie pour tenir une boutique de confiseries. Grace à son don de créer des bonbons originaux, elle connait encore aujourd’hui un grand succès. Elle attend son fils Thomas pour le repas de Thanksgiving, qui est bizarrement en retard. En fait, ils ne se voient que pour cette occasion-là.

L’inspecteur Braxton en a encore pour quelques jours avant de prétendre à une retraite bien méritée. Cela ne le rassure pas, car il va être obligé de subir sa femme Deb. Quand on l’appelle, c’est pour lui signaler un corps dans une grotte à la sortie de Cane. Il se déplace donc avec son remplaçant, l’inspecteur Rose qui ne veut pas s’embêter et veut faire passer cette mort pour une attaque d’ours. Mais quand Braxton retourne le corps, il reconnait en lui Thomas, le fils de Sadie et des souvenirs viennent le hanter.

Braxton tient à aller lui annoncer lui-même la mort de son fils. Le poids du passé les empêche de ne dire que quelques mots, mais il lui promet de trouver le coupable. Le corps a en effet été poignardé à 17 reprises. Lors de l’autopsie, on retrouve un morceau de lame qui s’est cassé entre deux cotes. Dessus, on trouve les empreintes de sa nièce Allison Kendricks, que Braxton a élevée quand son père Danny est parti en prison. Le temps de lever tous les secrets est arrivé …

Dès son deuxième roman, Jax Miller frappe fort, et même plus que fort. J’avais bien aimé Les infâmes, mais j’étais loin d’imaginer que son deuxième roman allait être aussi fort. C’est bien simple, je n’y ai trouvé aucun défaut, sauf peut-être un chapitre en trop (le chapitre 81, qui n’amène rien à l’intrigue). Mais c’est vraiment pinailler car le plaisir de se balader à Cane est immense.

J’ai trouvé hallucinant la facilité avec laquelle Jax Miller arrive à créer une ville complète, sans en faire trop (contrairement à moi dans le résumé que je vous ai fait). En fait elle positionne ses descriptions au fur et à mesure, faisant avant tout la part belle à ses personnages. Surtout, elle montre comment dans cette petite ville comme dans toute petite ville, comment tout le monde se connait, comment tout le monde sait tout et ne dit rien, ou ne sait rien mais dit tout. Surtout, elle nous montre comment tout un chacun garde pour lui ses secrets qui peuvent sembler insignifiants mais qui petit à petit vont s’avérer énormes, dramatiques, catastrophiques.

Sans surprise, Jax Miller va passer d’un personnage à l’autre, évitant d’en faire parler à la première personne du singulier, leur laissant la place sans prendre parti. Et quels personnages, avec Sadie, mère éplorée à cause d’un fils qui la délaisse, ou Braxton, flic vieillissant obligé de s’impliquer dans cette affaire, ou Allison adolescente malheureuse, droguée, qui refuse le bonheur, ou Thomas, fils idéal en apparence, ou Danny ancien taulard qui veut réparer ses erreurs. Même les personnages secondaires sont aussi importants comme Rose qui ne veut pas être emmerdée.

C’est aussi et surtout ce style envoûtant, qui vous prend doucement par la main, qui vous emmène ailleurs, dans une petite ville que l’on pourrait croire tranquille. Puis, plus on avance dans le roman, plus on change d’avis. Mais le plaisir et l’envie d’y retourner est toujours là. Je parle souvent de plume hypnotique, mais je dirai qu’ici elle est magique, elle vous ensorcelle pour laisser dans votre cerveau une envie irrépressible d’y revenir. Comme une drogue …

Il y a aussi cette construction implacable, faite tout en douceur. On voyage d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre et c’en est un réel plaisir. Tout cela se fait en douceur, pour mieux nous emmener dans un final dramatique époustouflant. Il y a aussi des retournements de situation qui vous renversent, vous prenant à revers dans toutes vos certitudes. Il y a aussi ce souffle romanesque, insufflé par le destin de personnages simples mais hors du commun. Il y a cette description de petites gens, qui m’ont fait penser, dans leur minutie au grand Stephen King.

Énorme, je vous dis que ce roman est énorme. Un vrai grand beau coup de cœur !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Comme de longs échos d’Elena Piacentini

Editeur : Fleuve Noir

Elena Piacentini démarre une nouvelle aventure dans une nouvelle maison d’édition avec un nouveau personnage. Un personnage ? Que nenni ! C’est tout un commissariat qui va vivre dans les pages de ce roman, dans une intrigue totalement dingue. En fin de billet, vous aurez droit à une petite interview qui va compléter celle de l’ami Yvan.

Vincent Dussart vient voir sa femme Chloé et son fils Quentin. Elle a décidé de prendre du recul, de faire un break et de déménager dans une petite maison. Il n’a rien dit, a juste fait un simple geste, une caresse amoureuse en l’apprenant. Quand il arrive, des billets pour un week-end à Londres en poche, le chat vient le surprendre. Ce week-end, c’est sa chance de reprendre leur vie commune. Puis c’est une scène horrible qui l’attend … Sa femme a été assassinée d’une balle dans la tête et son fils a disparu.

Mathilde Sénéchal a accepté une mutation dans le groupe du commandant Albert Lazaret de la police judiciaire de Lille. L’accueil a été froid, en particulier de la part de Sylvie Muller. Toutes les équipes de police envahissent la cité Franchomme. Il faut retrouver le petit, seulement âgé de trois mois, et le temps presse. Vincent Dussart, lui, est en état de choc traumatique. La course contre le temps commence, chaque seconde compte. Le commandant Lazaret demande une perquisition chez Vincent Dussart.

C’est le lieutenant Damien Delage qui s’en occupe. Il fait tous les prélèvements possibles, récupère les papiers, les pièces d’identité, interroge les voisins, la gardienne. A 51 ans, il sait que la situation est critique. Lui qui se retrouve seul après le départ de sa femme, il plaint les jeunes comme son collègue Sqalli, car ils ne savent pas ce qui les attend. Après sa perquisition, Delage ne sait quoi penser de Dussart.

C’est un roman de course poursuite que nous offre Elena Piacentini avec ce nouveau roman, et du rythme, il va y en avoir. D’ailleurs, le nouveau style de cette auteure convient bien à des intrigues au rythme élevé, puisque depuis son passage chez la maison Au-delà du raisonnable, son écriture est devenue plus efficace, plus sèche aussi. Avec ses chapitres ultra-courts n’excédant que rarement 6 pages, cela donne une forme du roman qui convient parfaitement à son sujet.

Tout va donc très vite dans ce roman, et l’intrigue va rapidement se centrer sur le personnage de Vincent Dussart, qui a semble-t-il des choses à cacher. Comme chaque seconde compte et comme le coupable le plus probable dans ce genre d’affaires se situe dans l’entourage proche des victimes, la Police Judiciaire va donc concentrer ses efforts sur lui. Le trouble autour de ce personnage va être remarquablement fait, créant un certain malaise chez le lecteur, qui tantôt va vouloir ressentir de la sympathie pour lui, tantôt le détester pour ce qu’il pourrait avoir fait, sans en connaitre ses mobiles.

Le rythme des chapitres ne va pas oublier la psychologie des personnages. Sur le devant de la scène, on trouve évidemment Mathilde Sénéchal, formidable inspectrice dont on ne connaitra pas les cicatrices. Mais il y a aussi tous les autres, Sqalli, Sylvie Muller ou même Lazaret qui vont prendre la vedette dans certains chapitres, qui vont être aussi présents dans l’esprit du lecteur. C’est incroyable comment Elena Piacentini arrive à faire vivre autant de personnages en même temps, comment elle arrive à créer tout un commissariat, avec des policiers plus vrais que nature. Il ne faut pas oublier Pierre Orsalhièr, un flic à la retraite qui va aider à faire avancer cette enquête et même fournir les pistes pour résoudre cette affaire. Après avoir lu ce roman, on n’a plus qu’une seule envie : les retrouver tous pour découvrir ce qui n’a pas été dévoilé ici, quant à leur passé.

Si ces policiers sont tous plongés au cœur de cette affaire hallucinante, la note de l’auteure en fin de roman est aussi remarquable que le livre lui-même. Partant d’un fait divers réel, Elena Piacentini a construit son intrigue en allant plus loin, juste par le pouvoir de l’imagination. Il n’en reste pas moins que le fait divers réel est proprement incroyable, et qu’on retrouve là une constante dans l’œuvre de cette auteure : le monde devient fou, les limites entre le bien et le mal deviennent floues et on ne peut qu’être inquiet face à un avenir de plus en plus noir.

Ce deuxième cycle, en parallèle des enquêtes du commandant Leoni, démarre en fanfare avec les mêmes qualités, aussi bien dans les intrigues, les psychologies des personnages ou le style efficace. Des romans comme ça, j’en redemande tous les jours. En ce qui me concerne, c’est un des romans à ne pas rater en cette rentrée littéraire 2017.

Il est à noter que la première enquête du commandant Pierre-Arsène Leoni vient de ressortir aux éditions Au-delà du raisonnable après avoir été remaniée par l’auteure, avec la même intrigue, mais en resserrant le style et en enlevant les longueurs superflues. Tous les adjectifs que je viens de citer sur Comme de longs échos s’appliquent à ce roman.

Enfin, car je suis un peu long, je vous encourage à nouveau à lire l’interview de l’ami Yvan. Et comme je suis verni, j’ai la chance d’avoir pu poser quelques questions supplémentaires à Elena Piacentini dont je vous livre ici les réponses :

Black Novel : Bonjour Elena et merci de te prêter à ce petit jeu des Questions / Réponses.Cette histoire aurait pu convenir à Leoni. Pourquoi avoir créé un nouveau personnage ?

Elena : Le défi était précisément dans le fait de créer un nouveau personnage, une femme qui plus est. Et de faire naître, dans le sillage de Mathilde Sénéchal, une atmosphère et une galerie de caractères différents. Il nous arrive ce qui nous ressemble… C’est l’enquête menée par le capitaine Mathilde Sénéchal, avec ses spécificités propres, que je voulais écrire. Un roman olfactif et rempli de correspondances.

Black Novel : J’ai cru comprendre que tu resterais fidèle à Au delà du raisonnable avec Leoni. Est-ce à dire qu’il y aura 2 cycles en parallèle ?

Elena : Oui ! Leoni continuera d’exister dans une dimension Au-delà du raisonnable et nous avons toujours le projet, avec Véronique de l’emmener plus loin. Quant à Mathilde Sénéchal, elle reviendra pour éclaircir son mystère personnel. Pour la suite, nous verrons. L’idée d’une collaboration en parallèle, c’est d’aller explorer d’autres pistes littéraires et de bénéficier d’une visibilité élargie. Tout reste ouvert.

Black Novel : J’ai été très impressionné par tes personnages. Mais au delà de cela, tu arrives à les rendre tous crédibles. Est-ce une volonté de les mettre tous sur un pied d’égalité ?

Elena : Ils ne sont pas tous sur un pied d’égalité sur le plan de la narration. Il y a les héros et ceux qui gravitent autour d’eux. Ceci étant, quand mes personnages viennent à la vie, ils sont égaux en termes de consistance. Pour qu’ils puissent exister dans mon imaginaire et y jouer leur partition sans fausse note, j’ai besoin qu’ils soient crédibles et animés. Tu as donc raison, j’accorde le même soin à la construction psychologique de mes personnages qu’ils soient « grands » ou « petits ». Tous les personnages naissent libres et égaux… On en rêve dans la vraie vie.

Black Novel : Le personnage de Mathilde Sénéchal est attiré par des figures paternelles. Comment t’est venue cette idée qui sert de fondation à sa psychologie ?

Elena : J’ai adoré tisser la relation entre Mathilde et Albert. Un vieux flic usé et en bout de course, une femme sèche et dure au mal qui veut conserver la maîtrise. L’amour que Mathilde porte à Lazaret est teinté de respect et d’admiration, mais il est plus un mentor qu’un père. Celui de Lazaret a le goût d’un rendez-vous manqué. Sous leurs dehors austères, ils prennent soin l’un de l’autre avec beaucoup de générosité et de tendresse réciproques car tous les deux ont peur d’aimer.

Black Novel : Ton roman est très découpé en courtes scènes ce qui donne un rythme élevé à l’intrigue. En quoi l’écriture de scénario (pour la télévision) a influencé ton écriture ?

Elena :En réalité, Comme de longs échos a préexisté à l’écriture de Tensions sur le Cap Corse. Mais le roman n’était pas finalisé et je souhaitais le retravailler en profondeur. J’en profite pour souligner ici la qualité de l’accompagnement éditorial dont j’ai bénéficié de la part de Valérie Miguel-Kraak. Comme de longs échos, c’est aussi le résultat d’une étroite collaboration avec une amoureuse des textes. Le magazine Transfuge, en décernant à ce roman le prix du meilleur polar français, a reconnu ce travail comme l’exigence qui nous a guidées et j’en suis très heureuse. Ceci étant, c’est vrai que, dans la phase de finalisation, ce que j’ai appris de l’écriture scénaristique a enrichi mon regard. Ah ! Les correspondances…

Merci de t’être prêtée à ce petit jeu et continue à nous écrire des polars comme ça !

L’innocence pervertie de Thomas H.Cook

Editeur : Points

Traducteur : Hubert Tezenas

Il faut être clair : la mention INEDIT affichée sur la quatrième de couverture est un mensonge. Ce roman, qui est le cinquième de l’auteur (Voir Wikipedia ici : https://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_H._Cook) a été écrit en 1988, et publié dans la Série Noire sous le titre Qu’est-ce que tu t’imagines? en 1989 et traduit à l’époque par Daniel Lemoine. Nous voici donc avec une réédition dans une nouvelle traduction avec un roman de jeunesse, à l’époque où Thomas H. Cook écrivait des polars.

Frank Clemons est en train de se remplir la panse à grosses doses de bourbon, pour oublier le suicide de sa fille de 16 ans, parvenu 3 ans plus tôt. Alors que le barman l’aide à se remettre debout, il est pris à partie par quelques gars, qui le tabassent. Son frère Alvin, policier comme lui, est réveillé en pleine nuit par l’hôpital : Il doit venir chercher Frank. Alvin essaie bien de lui faire la morale, de trouver les arguments pour le remettre en selle. Mais Alvin ne peut rien contre un home qui veut rester au fond du trou.

C’est alors que les deux frangins reçoivent un appel : un corps vient d’être retrouvé près de Glenwood. En effet, ils arrivent près du lac après la cavalerie et voient le corps d’une adolescente. Sur le lieu du crime, aucune trace d’empreintes, ni de sang. Elle semble être venue d’elle-même pour mourir là.

Grace à l’emblème du lycée cousu sur le vêtement, les flics obtiennent une identification. La jeune fille s’appelle Angelica Devereaux. Elle est très riche depuis qu’elle a eu l’âge de toucher à l’héritage de ses parents. Sa sœur, Karen, qui a 10 ans de plus qu’elle l’a élevée quand elles sont devenues orphelines. Angelica était une jeune fille secrète sans aucuns problèmes. Frank va être chargé de l’enquête avec Caleb Stone, Le vétéran du service.

C’est un polar classique aussi bien dans le fond que dans la forme auquel nous avons droit ici. On peut même dire qu’il est un peu daté par sa façon d’aborder l’intrigue, mais au moins, il évite le coté glauque que l’on peut trouver dans les romans contemporains. Il n’en reste pas moins que chaque chapitre comporte une scène, dont le décor nous est présenté avant d’avoir une discussion, ce qui rappelle la façon dont les grands anciens du noir construisaient leurs romans.

Le sujet, s’il peut paraitre déjà lu, nous montre une jeune fille bien sous tous rapports, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas aussi pure que tout le monde le pense. La fçon d’amener la chose se fait en douceur, et avec beaucoup de finesse. C’est sans doute là le plaisir que l’on a à lire les romans de Thomas H.Cook : Cette façon d’amener les secrets petit à petit par petites remarques. On sent d’ailleurs par certaines phrases toute la sensibilité et la subtilité dont il fera preuve par la suite.

Nous avons aussi droit aux scènes d’amour, aux scènes de bagarres, aux femmes fatales (ou pas, je ne vais pas tout vous dire). Il m’a manqué un petit quelque chose pour ressentir que Frank était au bout du rouleau. Par contre la fin m’a surpris par son retournement et sa violence qui change du ton gentillet du reste du roman. Il faut donc lire ce roman comme un roman de jeunesse, intéressant pour les fans de ce grand auteur !

Sisters de Michelle Adams

Editeur : Bragelonne

Traducteur : Nicolas Jaillet

Je vous propose un premier roman anglais, pour changer. Sisters est un pur roman psychologique sous haute tension, laissant planer le doute du début à la fin. Voilà donc une excellente lecture estivale.

Elle s’appelle Irène, mais tout le monde l’appelle Rini. Ce matin-là, allongée à coté d’Antonio, son compagnon, elle est réveillée par son téléphone. Elle aurait préféré ne pas décrocher quand elle entend la voix qui lui parle. C’est sa sœur Eléonore, dit El. Cela fait plusieurs années qu’elle cherche à lui échapper, à s’éloigner d’elle. El lui annonce que leur mère est morte.

Irène vit à Londres. Elle est docteur anesthésiste dans un hôpital. Elle a été abandonnée à l’âge de trois ans par ses parents, qui l’ont confiée à leur tante Jemami. Il est peut-être temps de découvrir, à 33 ans, la raison de cet abandon. Elle réserve un billet pour Edimbourg, alors qu’Antonio, toujours prévenant, lui conseille d’aller à l’enterrement, ne serait-ce que pour saluer une dernière fois sa mère.

A l’aéroport, El l’attend. Elle est toujours aussi belle, comparée à elle qui est boulotte et qui boite, la faute à cette grave blessure qui a imprimé deux grandes cicatrices sur l’aine. Alors qu’Irène veut aller à l’hôtel, El lui annonce qu’elle dormira dans leur propriété à Horton. El est joyeuse, volubile, alors que leur père ne lui adresse pas un mot. Dans cette grande demeure, l’ambiance est glaciale. Irène va tout faire pour reconstituer son passé.

Pour un premier roman, c’est une formidable réussite. On entre tout de suite dans le vif du sujet, puisque cela démarre par le coup de fil d’Eleonore et dès le deuxième chapitre, cela m’a accroché avec une simple phrase de Rini : « Je suis sûre que c’est El qui l’a tuée ». On pourrait penser que l’auteure prendrait son temps pour installer la psychologie des personnages. Il n’en est rien : elle décide de rentrer dans le sujet et cette célérité va rapidement nous mettre mal à l’aise.

Car on a vite compris que Rini a été confiée à sa tante pour éviter la folie violente de sa sœur. Pourtant, Rini attend qu’El pète les plombs, et c’est avec une grande appréhension qu’elle va passer quelques jours avec elle. Et en fait, elles vont faire un peu la fête jusqu’à l’enterrement voire après. Et Rini va insister pour découvrir pourquoi elle a été abandonnée. Quant au lecteur, il va se rendre compte que rien n’est aussi simple qu’il n’y parait. Car Rini s’avère aussi un personnage plus trouble qu’on ne peut le laisser paraitre, moins lisse que ce qu’elle montre.

Avoir choisi la première personne du singulier pour raconter cette histoire est une excellente idée, puisqu’elle avait besoin de subjectivité pour cette intrigue, en ne montrant qu’un seul point de vue. En ajoutant quelques souvenirs, sous forme de flash-back, cela ajoute de l’épaisseur à la psychologie des personnages. Michelle Adams a bien intégré les codes du genre jusqu’à une solution que nous n’aurions pas pu deviner. Et il y a ce style, d’une simplicité apparente, fait de courtes phrases, qui ajoute une sorte de tension dans la lecture qui ne mollira tout au long du roman. Ce roman s’avère une belle découverte, qui attise ma curiosité quant à son deuxième roman. A suivre !

Une disparition inquiétante de Dror Mishani

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : Laurence Sendrowicz

Je dois rendre un hommage appuyé à mon ami Jean le Belge qui a écrit un superbe avis sur son blog, et qui a insisté pour que je lise ce roman. Et je suis d’accord avec lui, tout tient dans l’originalité de l’approche d’un roman policier. C’est aussi le premier polar israélien que je lis, et je dois dire que Dror Mishani a une façon très didactique de nous présenter son pays. Il le confirme d’ailleurs dans une interview qu’il a donnée au Nouvel Obs.

A Holon, petite banlieue de Tel-Aviv, on ne connait pas de délinquance. Tout se déroule en toute tranquillité. C’est pour cela qu’Avraham Avraham, commandant de police s’ennuie dans son bureau. Pour un passionné comme lui de romans policiers étrangers, d’un esprit redoutablement logique et d’un aspect débonnaire, la vie est très frustrante. Alors, quand débarque dans son bureau Hannah Sharabi, pour lui annoncer la disparition de son fils Ofer, sa réaction ne peut être que tranchée : Pourquoi on n’écrit pas de romans policiers chez nous ?

« Parce que chez nous on ne commet pas de tels crimes. Chez nous, il n’y a pas de tueurs en série, pas d’enlèvements et quasiment pas de violeurs qui agressent les femmes dans la rue. Chez nous, Si quelqu’un est assassiné, c’est en général le fait du voisin, de l’oncle ou du grand-père, pas besoin d’une enquête compliquée pour découvrir le coupable et dissiper le mystère. Oui chez nous il n’y a pas de vraies énigmes et la solution est toujours très simple. »

Il lui conseille donc de laisser passer quelques jours, car il est sur que son adolescent de fils a fait une fugue et qu’il réapparaitra rapidement. Mais le lendemain et le surlendemain, Ofer est toujours absent. Avraham Avraham est bien obligé d’ouvrir une enquête pour Disparition inquiétante et rend visite à la famille Sharabi, dont le père est en voyage pour son travail. Il apprend que Hannah élève sa fille, atteinte d’une légère déficience mentale. Dans l’escalier de l’immeuble, il croise Zeev Avni, un professeur d’Anglais qui a donné des cours particuliers à Ofer et qui a des choses à lui dire.

Ce roman policier est remarquable en tous points. Et pour le premier roman mettant en scène un personnage récurrent, je dois dire que je suis ébahi par la maîtrise de son auteur. Il faut dire que Dror Mishani est universitaire israélien spécialisé dans l’histoire du roman policier, critique littéraire et éditeur de polars. Ce roman s’adresse donc à tous les fans de romans policiers et est une réflexion intéressante sur les notions de culpabilité et d’innocence et sur les doutes d’un enquêteur.

En effet, ce roman se veut la pierre fondatrice de la psychologie de Avraham Avraham, car c’est une enquête qui va le marquer toute sa vie. Le commandant est quelqu’un de débonnaire, calme et timide, ce qui est un comble pour un enquêteur. Il rappelle en cela ses illustres prédécesseurs d’Hercule Poirot à Maigret, en passant par Erlendur. C’est aussi quelqu’un qui est très respectueux d’autrui, et qui est très renfermé dans ses réflexions, très introverti, jusqu’à ce qu’il ait suffisamment de convictions pour porter ses accusations.

L’enquête policière est donc classique, l’auteur parsemant des indices que seul Avraham Avraham arrivera à assembler pour avoir un tableau final satisfaisant. Dans sa démarche de considérer tout le monde innocent (à l’inverse de ses illustres prédécesseurs), il est donc constamment proie au doute. Il faut donc s’attendre à un rythme lent, donnant une large part à la psychologie et à la déduction.

Avec tous ces arguments, vous allez en conclure que c’est un roman policier classique, parmi les centaines qui sortent chaque année. Que nenni ! La fin du roman est remarquable et illustre toute l’intelligence de cette intrigue, redoutablement retorse. Alors qu’Avraham Avraham a trouvé le coupable, une de ses collègues lui propose une autre alternative, laissant entendre qu’il pourrait avoir tort. Et c’est là où le roman atteint des sommets en termes de réflexion sur le roman policier en général et sur la psychologie du commandant d’autre part. Une disparition inquiétante est définitivement un roman à ne pas rater.