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Qui voit son sang d’Elisa Vix

Editeur : Editions du Rouergue

Elisa Vix nous donne à lire des romans noirs depuis quelques années déjà, et son style direct qui peut sembler froid ajouté à des scenarii toujours formidables sont les raisons pour lesquelles j’adore ses romans. Celui-ci est à nouveau une grande réussite, juste magnifique.

2019. Lancelot habite l’Anse à l’Âne en Martinique avec Rose. Vivant l’amour fou, Lancelot a toujours essayé de prévoir le pire. En se levant ce matin-là, il sait qu’il ira à l’hôpital, rendre visite à Rose qui en termine avec sa chimiothérapie. Lancelot aurait pu tout prévoir sauf cette leucémie. Maintenant, pour se remettre totalement, Rose a besoin d’une greffe de moelle osseuse, donc d’un parent donateur.

Alors que sa mère Firmine a une peau café au lait, Lancelot arbore une belle peau noire, qu’il a eue en héritage d’une aventure d’un soir de sa mère. Il a vite appris à lire, a choisi comme livre de chevet Les Trois Mousquetaires et a fait des études en métropole à la Sorbonne. Une fois son diplôme de journaliste en poche, il était revenu en Martinique et rencontré Rose à la Maison de la Canne où elle faisait la guide.

Rose n’a vécu que sur la mer, David et Christine, ses parents, vivant sur le bateau Le Nautilus sans jamais mettre pied à terre. Dans une anse de la Martinique, à treize ans, Rose avait dit stop. Elle avait alors intégré un pensionnat et y avait fini ses études, sans plus jamais prendre la mer. Et puis, David et Christine étaient partis, reprenant leur vie au gré des flots.

Lancelot sait que David vit sur un bateau, que Christine est morte lors d’une bourrasque et que le seul et unique but de sa vie est de retrouver ce beau-père absent, qui peut avoir encore une utilité. Il le trouve à La Havane et arrive à le décider à aider sa fille. Mais quand les résultats de test sanguins arrivent, il s’avère que David n’est pas le père de Rose. Entretemps, David est parti, refusant d’affronter sa fille. Il a juste laissé au couple une carte où une croix indique l’île d’Ouessant avec cette notre : « C’est ici que tout a commencé ».

Si on trouve de nombreux romans dont l’intrigue raconte la recherche de ses racines, celui-ci a ceci de remarquable qu’il a un scénario terrible, et qu’il évite des scènes faciles tout en abordant de nombreux thèmes actuels et brulants. Quatre parties vont composer ce roman, appelé des livres, car chacun va raconter un personnage féminin qui va venir s’imbriquer dans l’histoire générale.

Le roman va aussi revenir dans le passé, à l’année de naissance de Rose mais aussi bien avant pour nous dévoiler des secrets terribles dans lesquelles baigne plusieurs familles. Ainsi nous allons avoir Le livre de Rose, Le livre de Christine, Le livre d’Hannah (une professeure d’histoire géographie) et le Livre de Gwenola.

Outre le style d’Elisa Vix que j’adore, et cette construction de l’intrigue quelque peu complexe, l’auteure va aborder des thèmes tels que le racisme et l’extrême droite, le dévouement des professeurs et l’abandon des parents, l’irresponsabilité de certains adolescents et la vengeance, sans oublier l’impunité des riches ou les violences faites aux femmes. Mais elle met aussi en opposition les paysages grandioses, immenses, infinis aux personnages renfermés, reclus sur eux-mêmes.

Chacun des personnages montre ses forces et ses faiblesses, ses cicatrices et le poids de son éducation et de ses parents. Chacun se retrouve enfermé dans un carcan qu’il n’a pas demandé, en opposition à la force de l’océan qui se montre grandiose, parfois sans pitié. On se laisse porter par la narration, en admirant chaque phrase qui veut nous en dire tant, qui veut nous montrer l’air du large.

Et puis, il y a cette fin, cette dernière phrase, qui tue, qui nous laisse imaginer la suite, qui peut être heureuse ou dramatique, selon chaque lecteur. Il y a cette dernière phrase, cruelle, qui, alors que l’on était heureux d’avoir fait ce voyage de 200 pages, nous laisse dans l’incertitude, nous abandonne à la sortie d’un aéroport. Comme tant d’enfants ont été abandonnés dans cette formidable histoire.

Le titre de ce roman est tiré de l’expression : Qui voit Ouessant, voit son sang, pour illustrer les difficultés de la navigation dans la mer d’Iroise.

Les disparus des Argonnes de Julie Peyr

Editeur : Equateurs éditions

A propos du sujet, je dois dire que la disparition des soldats appelés de Mourmelon ne me tentait pas trop. Mais l’accroche du bandeau sur son précédent livre a attisé ma curiosité : « Julie Peyr maitrise diablement la construction, les dialogues, la présence charnelle et émotive de chacun des personnages. »Avouez que c’est tentant !

Hiver 1981. Jocelyne attend son fils Gilles qui doit passer le week-end en famille. Après plusieurs heures d’attente, elle doit se rendre à l’évidence qu’il ne viendra plus. Elle l’a pourtant bien élevé mais il a dû préférer faire la fête avec des copains. Quelques jours plus tard, des gendarmes sonnent à sa porte. Gilles ne s’est pas présenté à la caserne et est considéré comme déserteur. Pour Jocelyne qui a appris le respect à son fils, cela sonne comme une insulte et une impossibilité.

Elle va donc déclarer la disparition de son fils au poste de police. Mais comme il est considéré comme majeur, ces derniers ne peuvent rien pour elle. Ne se laissant pas abattre, elle va chercher à savoir ce qui est arrivé à Gilles. Elle contacte ses amis, la caserne, et apprend que sa voiture était en panne et qu’il avait dû partir en faisant du stop. Jocelyne décide alors qe coller des affiches dans les environs.

La petite amie la contacte et lui demande des nouvelles de Gilles. Les deux femmes sont consternées, désespérées de ne pas recevoir de nouvelles. Gilles ne serait jamais parti, les deux amoureux avaient prévu d’annoncer qu’ils attendaient un enfant. Mais elles font face à un déni de la police et de la justice. Alors qu’elle déballe les légumes achetés au marché, Jocelyne voit par hasard un article dans le papier journal, où il est fait mention d’un jeune militaire qui a lui aussi disparu.

Les plus anciens se souviendront de cette affaire qui a fait beaucoup de bruit à l’époque. Plusieurs appelés disparaissent après être rentrés chez eux lors d’une permission et avoir fait du stop. Plusieurs mois, plusieurs années ont passé sans que cette affaire ne connaisse une issue positive ni aucune solution, puisque le ou les coupables n’ont jamais été ni inquiétés, ni appréhendés.

On peut imaginer la détresse des familles devant une telle situation : pas de nouvelles de leur enfant, la gendarmerie qui considère une situation de désertion, la police qui refuse de lancer un avis de disparition puisque le jeune homme en question est majeur. L’auteure met de côté judicieusement l’aspect enquête pour se concentrer sur les actions de Jocelyne et sur ses difficultés à faire bouger un dinosaure administratif devant une situation inédite.

De ce point de vue-là, le roman atteint un sommet de narration, avec un excellent équilibre entre événements, personnalités des personnages et leurs réactions, narration et dialogues. J’ai trouvé ce roman passionnant dans sa première partie, et surprenant par le tournant qu’il prend quand Jocelyne découvre que la disparition de son fils n’est pas un cas isolé. On ressent dans ce moment-là toute la ténacité et la détermination d’une mère qui ne veut jamais abandonner, rien lâcher.

Par la suite, l’auteure pointe la nonchalance de la police, l’incapacité et l’incompétence du système judiciaire. Ce qui est encore plus surprenant, c’est la réaction du système qui justifie son inertie sans aucune émotion et qui après, va chercher un coupable, quel qu’il soit. Sans être un brûlot, l’écriture de Julie Peyr, si fluide et évocatrice, nous pose une problématique sur la base d’un exemple concret. Une sacrée découverte d’une auteure sur laquelle je vais me pencher.

Les silences d’Ogliano d’Elena Piacentini

Editeur : Actes Sud

Moi qui adore les romans policiers et l’écriture d’Elena Piacentini, que j’avais découverte grâce aux deux Claude regrettés (Mesplède et Le Nocher), je ne pouvais laisser passer son entrée en littérature blanche. Et même si le clivage, l’étiquetage des livres m’horripile, je dois avouer qu’Elena nous offre ici une tragédie de haute volée, un roman époustouflant.

Ogliano, petit village engoncé au pied du massif de l’Argentu, abrite des familles de chevriers. Argentina Solimane a élevé seule son fils Libero Solimane. Pour lui, l’Argentu représente sa vie, son univers, son futur aussi. Quand il avait 18 ans, il avait été invité à une fête au Palazzo Delezio, la demeure du Baron, que tout le monde nommait la Villa Rose. Ces fêtes étaient annonciatrices de l’été.

Libero se rappelle l’enterrement de Bartolomeo Lenzani, un homme violent autant envers les animaux que sa famille. Libero se rappelle avoir sauvé un de ses chiens, tabassé à mort, et l’avoir appelé Lazare. Libero se rappelle que Bartolomeo avait enlevé à sa sœur Fiorella son fils Gianni, alors âgé de 14 ans pour l’envoyer travailler ; Gianni son presque frère puisque lui aussi n’avait pas de père ; Gianni si frêle et devenu un costaud aux mains de géant.

Quand un cri déchire l’assistance, un cri que Libero reconnait entre mille. La magnifique rousse, Tessa Delezio vient de se faire piquer par une guêpe. Libero est amoureux de cette jeune femme de 25 ans, délaissée par son vieux mari. Il décide même d’aller voir Nina, une prostituée brune pour qu’elle lui apprenne les mystères de l’amour. Libero se rappelle aussi ses baignades avec Raffaello, le fils lettré des Delezio. Mais un drame se cache parmi ces montagnes aux cimes intouchables.

Le décor ressemble à s’y méprendre au Sud, à la Corse ou bien à l’Italie, et pourtant il est inventé. Le village ressemble à s’y méprendre à un village de pierre perdu dans les montagnes, et pourtant il est inventé. Les histoires de famille ressemblent à s’y méprendre à celles que l’on connait, et pourtant elles sont inventées.

Elena Piacentini créé une peinture avec un personnage central sensible et innocent pour mieux nous plonger dans une histoire aux accents de tragédie digne des plus grands, qu’ils soient grecs ou français. Elle fait même intervenir en plein milieu des événements les personnages de cette histoire, comme on le faisait en laissant parler le chœur. Pour autant, elle y apporte une touche de modernité par les sujets évoqués et surtout elle y apporte une construction proche du polar.

Elena Piacentini commence en effet son roman par poser le cadre, et les personnages, et propose des anecdotes, sortes de souvenirs que Libero nous partage pour mieux nous imprégner et nous présenter ce village. Dans ces passages, la nature est décrite de façon majestueuse, le paysage est pesant, menaçant comme certains membres de ces familles dont on sent bien l’influence d’une mafia.

Puis elle nous plonge dans l’événement qui va bouleverser la vie de Libero, aussi bien dans sa sphère personnelle que dans son environnement. Le rythme va se faire plus élevé et l’auteure va faire monter la tension, à mesure que Libero découvre des secrets et les mensonges des adultes. Cela débouche sur une fin aussi dramatique que magnifique et démontre que ce roman, porté par une écriture majestueuse, se révèle bien différent de ce que l’on peut lire habituellement.

Histoires de villages, histoire d’éducation, d’émancipation, de secrets et de mensonges, Elena Piacentini nous démontre une autre facette de son talent, cette faculté de nous plonger ailleurs et de nous délivrer un message de liberté. On ressort de ce roman ébloui, épanoui et ébouriffé, et surtout heureux d’avoir arpenté les sentiers de l’Argentu en compagnie de jeune homme devenu grand, comme le roman.

Appartement 816 d’Olivier Bordaçarre

Editeur : L’Atalante.

Collection : Fusion

Olivier Bordaçarre est un auteur décidément à part dans la paysage littéraire français. Il a l’art et le talent de prendre une intrigue plongée dans notre quotidien et de faire dévier la trajectoire vers des zones que le lecteur ne peut envisager. C’est encore le cas ici et c’est encore une fois une grande réussite.

Dans un futur proche, la France ne s’en sort pas du virus, et alterne entre IGT (Isolement Général Total), IGP (Isolement Général Partiel) et IGSP (Isolement Général Semi-Partiel). Les habitants sont confinés chez eux avec des interdictions d’ouvrir les fenêtres. Les ravitaillements sont assurés par des drones et le télétravail est obligatoire. Les contrevenants sont condamnés à des peines allant d’une simple amende à une peine de prison.

Certains ont des difficultés à s’y faire. Ce n’est pas le cas de Didier Martin. Son travail de comptable lui permet de rester en télétravail et les jours passent tranquillement avec sa femme Karine et son fils adolescent Jeremy. Ce jour-là, il a bien rempli sa FJP (Fiche Journalière de Présence) et le résultat de son test hebdomadaire : Négatif. Heureusement que l’Etat est là pour assurer la sécurité des citoyens !

Didier Martin ne remet pas en cause les décisions de l’Etat, il les accepte et les trouve même normales. Il prend cette privation des libertés, ces obligations comme une nécessité pour combattre le virus. En manque de communication à force de ne côtoyer que des sites Internet, il commence à écrire des morceaux de vie, une sorte de journal, sur les murs de son appartement.

Fidèle à ses derniers romans, Olivier Bordaçarre prend une situation que nous connaissons tous (malheureusement) et grossit le trait, pour construire une intrigue terrible et mieux montrer voire dénoncer certaines situations. Pousser le thème du confinement à son extrême, présenter un personnage servile, et imaginer ce que serait notre vie sans droit de sortir, de parler, de vivre, voilà le programme de ce roman et vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Le roman ne nous laisse pas de répit, nous plongeant dans un contexte auquel on adhère tout de suite, grâce aux abréviations que j’ai présentées plus haut mais aussi aux explications simples qui nous décrivent comment doit se dérouler la nouvelle vie. Et cela tient beaucoup au personnage de Didier Martin, le narrateur, qui se présente comme un bon père de famille, entouré de sa femme qui le brime et son fils sans cesse plongé dans son portable.

A lire les écritures de cet homme qui applique à la lettre ce que le Gouvernement lui demande, qui écoute servilement les informations et acquiesce à toutes les décisions, l’auteur nous montre une société de moutons, incapables de se révolter et encore plus de réfléchir au-delà de ce qu’on lui impose. Olivier Bordaçarre nous présente l’adaptation de l’Homme à son extrême, acceptant son destin sans rechigner. Didier Martin représente aussi la figure d’un homme qui se recroqueville, qui s’enferme dans sa taverne, devenant une bête dès qu’on vient le déranger.

On ne peut qu’être époustouflé par le style employé par l’auteur, se fondant totalement dans son personnage, sans jamais être explicite, laissant le lecteur en tirer ses propres déductions. Et petit à petit, Didier Martin, personnage que l’on comprend sans pour autant le défendre, va laisser planer des zones de doutes, créer un malaise avant de nous dévoiler une réalité terrible, fortement dérangeante.

Il ne faut pas prendre ce roman pour un journal du confinement ; on y trouve une vraie psychologie, une vraie histoire et surtout une formidable réflexion sur la façon dont le peuple est dirigé et sa capacité d’acceptation d’une situation qui nous semblerait impossible il y a seulement quelques années. Il y a une phrase que j’aime bien : Réfléchir, c’est déjà se révolter. J’ai envie d’ajouter : et inversement. Et ce roman en est une excellentissime illustration. Il vous faut lire ce roman pour ne pas devenir un mouton de plus.

Le baiser des Crazy Mountains de Keith McCafferty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Marc Boulet

Après Meurtres sur la Madison, Les morts de Bear Creek et La Venus de Botticelli Creek, ce roman est la quatrième enquête de la série Sean Stranahan, détective en dilettante et professeur de pêche à la mouche, et Martha Ettinger, shérif du comté de Hyalite. En ce qui me concerne, je parlerai plutôt de découverte.

Max Gallagher, auteur de romans à succès, a connu des déconvenues lors de ses dernières parutions. Il loue donc un chalet perdu dans les montagnes du Montana pour se concentrer sur son prochain opus qui doit lui permettre de retrouver le devant de la scène. Suffisamment isolé de potentielles tentations, équipé de bouteilles de bourbon, tous les ingrédients sont réunis pour qu’il travaille sérieusement.

Alors que la température plonge, Max veut faire un feu dans la cheminée, et s’aperçoit que la fumée s’évacue mal. En sortant dehors, il voit des corbeaux et pense à un nid mal placé. Après avoir récupéré une échelle, il grimpe et éloigne les oiseaux noirs, mais ne voit pas de nid. En regardant attentivement, il aperçoit plus bas dans la conduit un corps dont la tête est tournée vers lui ; les yeux ont été dévorés par les corbeaux.

La shérif Martha Ettinger est appelée sur les lieux et la question qui se pose est : comment faire sortir le corps coincé dans le conduit. Après moult possibilités, le corps d’une jeune femme tombe dans les bras de son adjoint. Or la disparition de Cindy Huntington a été signalée six mois auparavant. Max connaissant Sean Stranahan, il le contacte et Martha Ettinger s’arrange pour que Stranahan soit engagé par la famille de Cindy Huntington. Ils pourront être deux à enquêter sur cette affaire.

Malgré le fait que je n’aie pas lu les précédentes enquêtes, je n’ai ressenti aucune gêne dans la compréhension des personnages et leurs relations. J’irai même plus loin : cela m’a donné envie de lire les autres romans. Car ce roman, qui est à classer dans le genre roman policier, est du pur plaisir de lecture. Et en premier lieu, on peut placer l’intrigue, qui avance selon deux aspects en parallèle, qui présente moult fausses pistes, rebondissements et revirements de situation.

Keith McCafferty nous présente le Montana et le décor est un personnage à part entière. Les tableaux sont d’une beauté passionnante et il nous fait découvrir des lieux que l’on n’aurait pas pu imaginer. De même, les psychologies des personnages bénéficient d’une vraie complexité, les relations familiales obscures et cela contribue à donner à ce roman et cette intrigue une vraie épaisseur.

Enfin, nos deux enquêteurs sont deux personnages bien particuliers et participent au plaisir de la lecture. Jouant au jeu du chat et de la souris, ils sont aussi opposés que le feu et la glace mais sont attirés l’un par l’autre comme des aimants. Et les dialogues ajoutent une sorte de légèreté et d’humour surtout grâce à des réparties décalées qui finissent par nous convaincre du haut niveau de divertissement. N’hésitez pas à ajouter Le baiser des Crazy Mountains dans vos bagages de vacances.

La patience de l’immortelle de Michèle Pedinielli

Editeur : Editions de l’Aube

Après Boccanera et Après les chiens, Ghjulia fait son retour pour une enquête plus personnelle, donc plus touchante, et marque aussi un retour dans sa région natale, la Corse du Sud, sauvage, taiseuse, ancrée dans ses traditions. Impressionnant !

Dan, son compagnon, réveille Ghjulia Boccanera dit Diou pour lui annoncer que le commandant Joseph Santucci dit Jo l’attend dans le salon. Dans une autre vie, Jo et Diou ont vécu ensemble. Jo vient l’informer de la mort de Letizia. Son corps a été retrouvé dans le coffre de sa voiture à laquelle on a mis le feu. Pour parfaire l’horreur, l’assassin lui avait tiré une balle dans la gorge.

Letizia est la nièce de JO, la fille de sa sœur Antoinette. Elle était journaliste présentatrice sur France 3 Corse, était tout le temps dynamique et enjouée. Diou a connu Letizia depuis sa naissance, se rappelant ses premiers instants, où l’air a la teneur du coton, où l(atmosphère sent le bébé, les couches de bébé, les lotions de bébé, sa petite tête venue se lover dans le creux de son bras.

Jo a besoin de Diou pour le soutenir lors de l’enterrement, mais aussi d’enquêter en parallèle de la gendarmerie pour connaitre le nom de l’ignoble coupable. Rien ne laissait penser que cette jeune femme, journaliste devenue présentatrice, mariée à Jean Noël Paoli, journaliste aussi, finirait carbonisée dans un coffre de voiture, laissant derrière elle sa petite Maria Stella. Diou doit revenir sur sa terre natale, abandonner Nice et son environnement urbain pour la campagne aride de la Corse du Sud, l’Alta Rocca.

Bien que La patience de l’immortelle soit la troisième enquête de Diou, ce roman peut se lire indépendamment des deux autres. Tout est présenté dès le premier chapitre dans un contexte plombant, parsemé de quelques souvenirs qui mesurent la grandeur du drame. Car même si Diou est du genre rentre-dedans, la disparition de Letizia sonne comme un coup de semonce, la touchant dans ce qu’elle a de plus cher, la famille, le clan.

Michèle Pedinielli, malgré son style sec et son humour cynique, ne peut laisser échapper des mots justes pour faire ressortir le chagrin et les larmes envers cette jeune femme, abattue comme un vulgaire animal. Derrière des décors fantastiques de terre sèche, parsemés d’oliviers pour certains centenaires, se cachent des secrets que personne ne veut dévoiler, car les problèmes se règlent avant tout à l’intérieur du clan.

D’ailleurs, quand on rencontre quelqu’un, on ne vous demande pas d’où vous venez, mais de quelle famille vous êtes issus. Comme le sujet aurait pu être délicat à traiter, comme il aurait pu verser dans le ridicule quand il touche au plus proche de nos racines, et comme les scènes deviennent irrésistibles de tristesse quand c’est bien écrit. Le chapitre trois, qui montre l’enterrement de Letizia est à ce propos terriblement émouvant, car d’une justesse incroyable.

Diou va donc louvoyer entre famille et habitants, essayant d’arracher quelques mots, une explication auprès de gens taiseux, méfiants, qu’elle finira par nous rendre attachants. En découvrant que Letizia tenait un blog pour publier ses enquêtes refusées par France 3, elle va découvrir des trafics, comme autant de mobiles pour ce meurtre … jusqu’au dénouement final, inattendu, brutal, horrible que l’auteure a la grande intelligence de nous placer en face des yeux en nous plaçant en juge. Mais comment peut-on prendre position face à un tel dilemme ?

Mort à vie de Cédric Cham

Editeur : Jigal

Après deux romans emballants, Le fruit de mes entrailles et Broyé, ce troisième livre surprend quant à la maitrise montrée dans le déroulement de l’histoire. J’ai longuement hésité à l’ouvrir, les histoires de prison n’étant pas ma tasse de thé (surtout après avoir lu Aucune bête aussi féroce d’Edward Bunker). Avec ce roman, Cédric Cham s’en sort avec les honneurs.

Alors que Lukas Rakataho allait manger avec ses collègues au restaurant à midi, la police vient l’emmener. Enfermé dans un bureau pour un interrogatoire, il confirme être le propriétaire d’une C4. Quand on lui annonce que la voiture a renversé un gamin, qu’il y a eu délit de fuite, Lukas pense de suite à son frère Eddy qui lui a emprunté sa voiture, son frère qui a toujours privilégié la fête avec les copains plutôt que le boulot, son frère qui fait tout le temps des conneries. Lukas avoue tout.

Car chez les Maorais, la famille compte plus que tout. Et Lukas veut protéger son petit frère, espérer que son sacrifice lui mettra du plomb dans la cervelle, le conduira vers le bon chemin. Eddy avait bien fait la fête chez son pote de toujours Kader. Plein de drogue et d’alcool, il n’a pas vu l’ombre qui est passée devant la voiture, a été incapable de s’arrêter après le choc. Et même si le capitaine Franck Calhoun, le brigadier Frédéric Bianchi et la lieutenante Clara Verhagen ne croient pas Lukas, ses aveux le conduisent directement en prison.

Lukas doit subir l’entrée terrible en prison, déshabillage, fouille. On lui donne un numéro, 52641, il s’appellera comme ça maintenant, et devra partager une cellule de neuf mètres carrés avec Rudy et Assane, apprendre à vivre et survivre dans un autre monde. Il devra surtout essayer d’oublier le petit Arthur, sa famille Benjamin et Marie, et espérer que son frère revienne du bon côté de la barrière.

Si j’ai mis du temps à ouvrir ce roman, c’est bien parce qu’il est difficile de rivaliser avec les monuments du genre. Et pourtant, dès les premières pages, on est pris par ce scénario terrible, par cette mécanique implacable qui va conduire tous ces personnages dans des directions dramatiques. La maitrise de cette histoire est tout simplement impressionnante tant tout s’enchaine vers une fin pas forcément prévisible.

Si une bonne moitié du roman nous raconte la vie en prison, le long déroulement des journées, les rencontres avec les autres détenus, et l’enfermement aussi bien physique que psychique, Cédric Cham alterne les passages avec les autres personnages et fait preuve d’une belle maitrise stylistique en privilégiant les phrases courtes et les paragraphes qui claquent. Surtout, il évite les répétitions et nous met à la place de Lukas, qui est innocent, marié à Camille, père de la petite Léana qu’il ne reverra peut-être pas.

Parce que cette lecture va vite, parce que les dialogues sont bien faits, parce que les scènes s’enchainent avec inéluctabilité, il est bien difficile de s’arrêter à tourner les pages. Le destin de Lukas, sa loyauté familiale au prix de sa vie de famille sont ancrés dans ses gênes et rien ne le détournera de son chemin. Cette éducation ancestrale, présente du début à la fin, est si bien faite qu’elle tient toute cette histoire, sorte de pilier de ce scénario. Avec ce roman, Cédric Cham a écrit son meilleur roman à ce jour, et nous en promet bien d’autres aussi forts.

Rosine une criminelle ordinaire de Sandrine Cohen

Editeur : Editions du Caïman

Ce roman a commencé pour moi par une rencontre virtuelle. Sandrine Cohen m’a envoyé un message avec son premier roman en pièce jointe, pour que je lui donne mon avis. Après 50 pages, je lui ai répondu que j’allais l’acheter quand il sortirait. Car ce roman m’a fait rencontrer Clelia et c’est le genre de rencontre qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Le 6 juin 2018 aurait dû être un jour comme les autres. Comme tous les soirs, Rosine donne le bain à ses deux filles, Manon et Chloé, pendant le journal de 20 heures, avant de les coucher. Divorcée, elle vient de rencontrer Nicolas, de dix ans son cadet. Elle lui a proposé de vivre avec elle, lui ne sait pas trop, hésite, lui a juste dit : « J’ai besoin de réfléchir ». Le regard de Rosine se fait noir quand elle pose les yeux sur ses filles. Elle plonge la tête de Manon sous l’eau, longtemps, trop longtemps. Puis c’est le tour de Chloé. Quand Nicolas, inquiet du silence, monte les voir, il trouve Rosine en train de bercer ses deux petits corps.

Enquêtrice de personnalité, Clélia vient rendre visite à Damien Préjean, un prisonnier de Fleury-Mérogis, mais Didier Coste ne veut pas la laisser entrer sans autorisation. Clélia se fout des règles, des normes, elle doit voir Damien, lui expliquer qu’elle a compris qu’il est une victime. Quand elle court dans les couloirs, elle sait qu’il est trop tard, Damien vient de se pendre en nouant ses draps.

Son patron Isaac la convoque. Pour une énième engueulade. Elle doit suivre les règles, car c’est comme cela qu’elle fera un bon travail. Isaac sait que Clélia a raison, mais son attitude joue contre elle. Il a trouvé un nouveau cas, typiquement pour elle, celui de Rosine. Clélia accepte, veut comprendre pourquoi une mère aimante en arrive à noyer ses deux filles dans leur bain.

Partant d’un fait divers glauque (rassurez-vous, il n’occupe que quatre pages), Sandrine Cohen nous présente un sacré personnage. Clélia, une de ces femmes littéraires qu’on n’oublie pas, ne s’encombre pas de règles, de lois, elle sait faire preuve d’empathie, provoquer, être à l’écoute, tout ça pour comprendre le Pourquoi d’un crime. Speedée et vivant toujours sur un fil tendu prêt à se rompre, elle excelle dans son métier par sa faculté à sentir, (se) poser les bonnes questions et secouer le monde figé et lent d’une bureaucratie noyée sous une paperasserie d’un autre temps.

Le monde en question, ce sont les membres de la famille de Rosine, son entourage, ses amis, mais aussi Rosine aussi. Sandrine Cohen aurait pu noyer son intrigue sous d’incessants dialogues à n’en plus finir, elle a préféré privilégier les phrases courtes, les réflexions, les actions, comme pour mieux entrer dans la psychologie de Clélia. L’auteure joue son jeu à fond, sur un sujet bien difficile ; elle appuie sur l’accélérateur dès le début et ne ralentit pas une seconde et surtout pas dans les virages, jusqu’à la toute fin, les réquisitoires des avocats.

Car on ne se pose pas la question sur la culpabilité de Rosine, on veut juste savoir qui est responsable de ce drame. Et pendant cette course infernale que sont les 250 pages, on ressent de véritables poussées d’adrénaline, et par voie de conséquence, une addiction à la lecture. Ce roman est FAN-TAS-TI-QUE, pas comme les autres et dense. Les scènes s’enchainent sans chapitre avec la célérité d’un roman d’action, alors que c’est un roman d’enquête psychologique. C’en est totalement bluffant.

Le seul petit défaut que j’y ai trouvé, qui est lié à mon goût de lecteur, ce sont des paragraphes un peu trop longs. A part cela, j’ai tout adoré, de l’intrigue à la rigueur apportée aux personnages, le rythme et le personnage de Clélia, et la conclusion ni trop noire ni trop blanche. D’ailleurs, je ne souhaite qu’une chose, celle de rencontrer à nouveau Clélia dans une future enquête, car elle en vaut le coup. Imaginez : ce n’est que son premier roman ! Ne ratez pas le train Clelia !

Les Abattus de Noëlle Renaude

Editeur : Rivages

Premier roman remarqué en 2020, surtout chez mes copains blogueurs, il fallait que je me fasse mon avis sur ce livre au ton si singulier. Surprenant autant que passionnant, il vaut largement le détour.

De 1960 à 2018, le narrateur dont nous ne connaitrons pas le nom va raconter sa vie miséreuse entre son père alcoolique et violent et sa mère baissant la tête, harcelé et malmené par ses deux grands frères. Malgré une vie de pauvreux, car seul le père travaille, il va regarder et analyser son environnement pour avancer dans sa vie.

Un jour, le père part retrouver une plus jeune, une plus belle et la famille se retrouve encore plus dans grise. Il faudra quelque temps à la mère pour trouver un remplaçant, Max, qui fait la loi parce qu’il ramène de l’argent au foyer. Puis vient la naissance de la demi-sœur, Ola, et Max se retrouve ébloui devant la perle de ses jours.

La mère, elle, sombre dans un désespoir sans fond, minée par sa vie sans lumière et par les faits-divers du voisinage tels ces voisins retrouvés égorgés. Un jour, elle sort, comme absente, ailleurs, et trouve le courage, les dernières forces pour se jeter sous un train. La mort de la mère va être le premier bouleversement de sa vie.

A l’ouverture de ce roman, le langage parlé du narrateur, sans dialogues, fait d’expressions communes et populaires nous plonge dans le quotidien d’une famille sans le sou, dans une campagne anonyme. Sans en avoir l’air, l’auteure nous convie dans son monde de petites gens, vu par un témoin privilégié.

Le narrateur va trouver des comparaisons simples, presque poétiques pour décrire son environnement et montrer leur vie, comment les petits événements s’enchainent, comment les petits actes s’emboitent pour créer une petite vie. Une fois que l’on est entré dans cet univers, il est bien difficile à en ressortir.

Car le ton n’est pas désespérant, plutôt gris, et le narrateur, malgré toutes les morts qui vont s’amonceler, va avancer avec ce ton unique d’observateur détaché. Car on y trouve aussi une vraie intrigue, d’innombrables personnages formidablement décrits et nombre de mystères qui ne seront levés (pour certains) qu’au tout dernier chapitre.

Indéniablement, ce premier roman est plus qu’emballant, par son ton unique et sa façon originale d’aborder la vie des petites gens sans esbroufe. On est plongé dans cette vie, immergé dans ce quotidien faits de rencontres, réussies ou ratées. Cela donne une impression de véracité que l’on croise rarement.

Micmac à Bucarest de Sylvain Audet-Gainar

Editeur : Ex-Aequo éditions

Faisant suite à Du rififi à Bucarest, ce deuxième roman de Sylvain Audet-Gainar, traducteur entre autres des polars de Georges Arion, reprend les mêmes personnages dans une intrigue située deux ans après, en 2018.

De bon matin, M.Ion Ionescu va faire son tour et prend l’ascenseur afin de rejoindre le rez-de-chaussée. On ne peut pas dire que la journée s’annonce bien, qu’il va s’envoyer en l’air, puisque, dès qu’il appuie sur le bouton sensé l’emmener en bas, le câble de la cabine se casse et ce brave retraité se retrouve éclaté comme une pastèque, mort sur le coup.

Arthur Weber essaie de trouver où est la tête dans l’image qu’on lui présente. A la limite de tomber dans les pommes, il observe l’échographie de sa compagne Iulia, et doit se persuader de sa future situation de père. Une nouvelle n’arrivant pas seule, le gynécologue lui annonce qu’il sera doublement père, puisque Iulia attend des jumeaux. C’en est trop pour sa petite nature et il s’évanouit, s’ouvrant le front sur le coin de la table d’examen.

A peine sorti de l’hôpital, le chemin est bloqué par des véhicules de police. L’inspecteur Radulescu l’aperçoit et demande à ce que l’on arrête Arthur, car sa scie à métaux a servi à couper le câble de l’ascenseur, tuant son voisin. Heureusement que son alibi tient la route : il ne pouvait être aux urgences et couper en même temps le câble !

Les événements se succèdent, quand il part, peu de temps après à Paris pour œuvrer en tant qu’interprète dans un colloque. Dans sa chambre, on vient tout juste d’y poignarder un homme, qu’il ne connait pas. L’arme utilisée est son couteau de cuisine. Là encore, il est innocenté et renvoyé illico presto en Roumanie. Vraisemblablement, quelqu’un lui en veut et veut lui faire porter le chapeau.

Quand on a lu le premier roman de Sylvain Audet-Gainar, l’effet de surprise n’est plus au rendez-vous. Et on retrouve le plaisir de parcourir cette intrigue en compagnie d’Arthur Weber, jeune homme à la bonne humeur communicative, qui a l’art de s’attirer les pires problèmes de la création. Et même quand ce sont de petits problèmes, ils lui paraissent insurmontables. Plus que l’envie de lui coller quelques baffes, c’est plutôt le sourire qui s’accroche à nos lèvres de lecteur.

Par rapport au précédent roman, le rythme y est moins soutenu, mais les situations toujours imaginatives, drôles et décalées. La plume se fait toujours fluide et le ton léger. Il n’est pas question ici de faire autre chose que du divertissement, du bon divertissement. Pour autant, nous allons retrouver le fond de l’intrigue précédente avec une intrigue mouvementée, parsemée de morts sans rapport les uns avec les autres.

Pour certains chapitres, je me demande où l’auteur va les chercher. L’exemple du chapitre 12 est éloquent : il nous créé un groupe d’enquêteurs octogénaires qui vont creuser cette affaire par loyauté envers son beau-père et les dialogues sont truculents. Au passage, il nous montre aussi comment l’ancien régime dictatorial avait la main mise sur ses citoyens, allant jusqu’à influer (pour le pire) sur leur vie privée. Micmac à Bucarest s’avère être un roman à la fois instructif et distrayant.