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Je crois que j’ai tué ma femme de Frasse Mikardsson

Editeur : Editions de l’Aube

J’avais beaucoup aimé Autopsie pastorale, le premier roman de Frasse Mikardsson, pour son coté humoristique et l’originalité du sujet, traité par un médecin légiste. Ce deuxième roman traite d’un sujet bien plus grave.

En février 2017, une femme a été tuée de multiples coups de couteau par son mari. Présenté comme cela, cela ressemble à un fait divers tristement actuel (et j’y reviendrai plus tard). Cette affaire a été mise en avant de façon involontaire, dans un discours de Donald Trump d’une part, qui va évoquer un attentat terroriste en Suède, puis dans un questionnement dans la société suédoise sur l’immigration.

Au-delà de cela, il faut savoir que six mois plus tôt, Fatiha avait porté plainte contre son mari Orhan pour violences conjugales, avait porté plainte, avait demandé le divorce, et obtenu l’incarcération de son mari pour un mois et une injonction d’éloignement. Malgré un harcèlement par SMS, personne n’a réagi et cette affaire se termine dramatiquement par le meurtre d’une femme.

Orhan et Fatiha se sont mariés en Turquie, un mariage arrangé selon la tradition kurde, avant qu’ils ne s’établissent en Suède. On se retrouve donc face à une affaire qui, si elle parait simple de prime abord, se heurte en réalité à un choc de cultures différentes et à un courant raciste en Suède qui trouve un écho terrible dans l’actualité récente lors des dernières élections suédoises.

Je ne suis pas adepte de True Crime books, que l’on peut traduire de romans fortement basés sur des histoires vraies, et donc j’en lis pas ou peu. Pourtant, j’ai apprécié celui-ci par les thèmes abordés et la passion qu’anime l’auteur envers la violence faite aux femmes, l’acceptation des différentes cultures et l’égalité des sexes. Par de nombreux côtés, ce polar s’avère bien passionnant.

En tant que True Crime, le roman repose sur de nombreux documents, tels que des extraits d’interrogatoires, des compte-rendu officiels ou des SMS envoyés par les différents protagonistes. L’auteur ayant participé à cette affaire, il bénéficie d’une source d’information de première main, même s’il nous assure ne nous partager que des extraits de textes disponibles auprès du public.

Il aborde un sujet difficile, les violences faites aux femmes, qui me tient à cœur et qui touche tous les pays. Imaginez qu’en France, plus de deux femmes meurent sous les coups de leur conjoint par semaine ; je ne comprends toujours pas comment on peut laisser cette situation alors que tout le monde le sait. Mais l’auteur y ajoute un aspect peu connu, l’aspect culturel, ce qui n’excuse absolument pas ces actes odieux et criminels. Le parallèle avec les discours officiels des grands dirigeants mondiaux montre bien la tendance populiste qui se généralise et qui devient inquiétant.

Frasse Mikardsson aborde aussi avec un certain humour l’égalité homme femme, en particulier quand ses personnages discutent de la position des corps dans les réfrigérateurs de la morgue : doivent-ils être séparés par sexe ou doit-on respecter l’égalité ? Au-delà de cette scène, il montre la difficulté de faire évoluer les mentalités et la nécessité de mettre des priorités devant cette injustice.

S’il n’y a pas de doute quant à la culpabilité d’Orhan, la question à résoudre devient : sommes-nous en présence d’un crime d’honneur ? Orhan était-il en pleine possession de ses moyens ? Frasse Mikardsson nous apprend beaucoup de choses sur ce sujet, en même temps qu’il nous montre une inspectrice très impliquée dans cette enquête, cherchant à trouver les arguments pour qu’Orhan ait une peine lourde, surtout dans un pays qui connait très peu d’actes violents. S’il est totalement différent du premier roman, Je crois que j’ai tué ma femme démontre que Frasse Mikardsson a beaucoup de choses à nous dire et à nous apprendre.

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La douleur de Manfred de Robert McLiam Wilson

Editeur : Christian Bourgois (Grand format) ; 10/18 (Format Poche)

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Quand j’ai entamé cet hommage envers les éditions 10/18, j’avais mis de coté deux romans pour les mois de novembre et de décembre, deux auteurs que j’adore.

L’auteur :

Robert McLiam Wilson, né le 24 février 1964 à Belfast, est un écrivain nord-irlandais.

Robert Wilson est né dans un quartier ouvrier et catholique de l’ouest de Belfast. Il adopte le nom de plume McLiam Wilson pour ne pas être confondu avec les « dix mille Robert Wilson dans le monde entier » (McLiam est le mot gaélique pour Wilson).

Après avoir vécu à Londres et étudié durant quelques années la littérature anglaise à St Catharine’s College (université de Cambridge), il est revenu en Irlande du Nord pour donner des cours à l’université d’Ulster.

Dès son premier roman, Ripley Bogle (1988), il remporte plusieurs prix littéraires en Grande-Bretagne ou en Irlande, le prix Rooney de littérature irlandaise (1989), le prix Ted Hughes de poésie (1989), le prix Betty Trask (1990) et le Irish Book Awards (1990). C’est la biographie romancée, à portée autobiographique pour l’auteur, d’un SDF londonien, tout à la fois génial, mais aussi hautain et nonchalant, qui a érigé le mensonge en règle de vie.

Son œuvre la plus connue, celle qui l’a fait connaître, est Eureka Street. C’est un roman foisonnant avec comme personnage central la ville de Belfast et la période dite des «Troubles » entre catholiques et protestants d’Irlande du Nord.

Robert McLiam Wilson est contributeur à Charlie Hebdo depuis fin janvier 2016. Son premier article a été publié le 20 février 2016.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans son deuxième roman, l’auteur d’Eureka Street décrit avec une concision clinique les derniers jours d’un vieil homme, Manfred, qui souffre d’un certain nombre de douleurs : physiques – qu’il refuse de confier aux médecins et dont McLiam Wilson évoque les effets avec une minutie extraordinaire -, morales, liées au souvenir de la Seconde Guerre mondiale et a son mariage avec Emma, une rescapée des camps de la mort. C’est dans les rapports entre Emma et Manfred que se noue le roman: pourquoi un mari bat-il sa femme bien-aimée?

Le sait-il seulement? Pourquoi, vingt ans après leur séparation, les deux époux (ils n’ont pas divorcé) continuent-ils de se voir chaque mois sur un banc de Hyde Park, à Londres?

Pourquoi Manfred n’a-t-il pas le droit de regarder le visage de sa femme ?

McLiam Wilson nous fait partager les tourments, les joies et les indignations d’une fin de partie parfois beckettienne, où le tragique et le burlesque s’entremêlent en un savant dosage. Et personne, sinon Dickens, ne décrit avec autant d’amour un Londres fuligineux, détrempé ou mouillé de bruine, ses soleils brouillés, son pavé luisant de pluie, les fastes de certains crépuscules et l’ennui gris de l’aube.

Mon avis :

Eh bien, voilà ! ce roman qui m’avait été conseillé lors de la publication de mon billet sur Eureka Street a réussi à me choquer. Avec son style clinique, Robert McLiam Wilson ouvre son roman sur Manfred, un vieil homme qui se découvre une nouvelle douleur. Lassé par la vie, il est prêt à baisser les bras et laisser la maladie le ronger petit à petit, laisser le fil de vie quitter son corps fatigué.

On entre donc dans ce roman avec une grosse dose de sympathie et de pitié envers cet homme qui a décidé d’en finir. Petit à petit, de petits indices nous laissent entrevoir que la situation n’est pas aussi simple que l’on peut le croire. Jusqu’à la fin de la deuxième partie qui a complètement changé ma vision de Manfred, dans une bouffée soudaine de pure haine. Et pourtant, Robert McLiam Wilson n’est pas démonstratif à l’excès, et c’est probablement ce style froid qui s’avère frappant, choquant.

La construction et le déroulement de l’intrigue sont juste remarquables, la psychologie de Manfred éminemment complexe et la réaction de son entourage bien plus explicite que ce qu’il a dans sa tête. Robert McLiam Wilson ne justifie rien, aligne les actes, les situations et nous laisse conclure pour ce qui est un roman d’une extraordinaire justesse et d’un essor dramatique sans fond. Mon Dieu ! je n’imagine même pas comment l’auteur a pu finir un tel roman sans en ressentir un malaise abyssal.

La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic

Editeur : Agullo

Traducteur : Olivier Lannuzel

Auréolé de nombreux prix pour son précédent roman, L’eau rouge, Jurica Pavicic est attendu au tournant avec la parution chez nous d’un deuxième roman totalement différent, mais pas tout à fait, tout en restant fascinant par son autopsie de la société croate.

Bruna se lève comme tous les jours à cinq heures du matin. Elle sort de sa cellule pour aller préparer le petit déjeuner pour le personnel et les prisonnières de la prison de Pozega. Elle a déjà passé nombre d’années derrière les barreaux et espère alléger sa peine grâce à son poste de cuisinière et a une conduite irréprochable. Elle essaie de se rappeler comment tout cela a commencé, même si elle ne nie pas son accusation de meurtre avec préméditation.

En français, on dit qu’avec des si, on mettrait Paris en bouteille. Et si, quinze ans auparavant, Bruna n’avait pas suivi son amie Suzana, si elle n’avait pas assisté à la fête d’anniversaire de Zorana, s’ils n’avaient pas passé quatre fois de suite le slow « Killing me softly », elle n’aurait pas rencontré Frane, ils ne se seraient pas aimé, elle ne l’aurait pas épousé, elle n’aurait pas été obligée de subir Anka, sa belle-mère.

Sauf que dans la vraie vie, dans sa vie, elle est tombée amoureuse de Frane, si beau, si gentil, si attentionné. Ils se sont mariés et il a dû quitter le domicile familial, quitter sa mère, pour habiter avec lui et sa mère, dans une maison à deux étages à moitié terminée. Frane s’est montré si différent, sous la coupe de sa mère et de sa sœur, obligé de partir plusieurs mois sur un bateau pour ramener de l’argent. A ce moment, son calvaire a commencé.

Avec L’Eau rouge, Jurica Pavicic montrait l’impact de la disparition d’une jeune fille sur sa famille, pendant plusieurs décennies et étendait son intrigue au niveau de son pays. De la même façon, avec La femme du deuxième étage part d’une intrigue simple, qui ne comporte aucune surprise, puisqu’on sait dès le départ le meurtre commis par Bruna, aucun suspense, aucune action, aucun rebondissement, et nous en dit énormément sur les femmes.

Car malgré un scénario simple, l’auteur nous tient en haleine, ou plutôt nous passionne par la façon d’enchainer les scènes, par sa façon de détailler la psychologie de Bruna et par le contexte, qui peut sembler juste esquisser mais qui est ramené au premier dans une scène finale que j’ai trouvé grandiose, formidablement réussie. Je me demande même si Bruna n’est pas une allégorie de son pays, obligée de suivre une voie qui n’est pas la sienne.

Car Bruna nous apparait simple, presque naïve, rêvant juste d’amour et d’eau fraiche, jusqu’à ce qu’elle soit obligée de cohabiter avec sa belle-famille et de s’apercevoir que sa vie n’est pas celle dont elle rêve. Et dans l’esprit de Bruna, à l’image de la jeune génération, la morale passe après ses désirs, ses besoins, et elle est prête à toutes les extrémités pour se sortir d’une situation qui ne lui plait pas.

D’ailleurs, ce roman de femmes nous montre quatre personnalités bien différentes, en dehors de Bruna. La belle-mère Anka a toujours travaillé pour vivre, elle ne sait pas s’arrêter et n’a pas baissé les bras après la mort de son mari. La mère de Bruna enchaine les amants pourvu qu’ils soient riches et lui offrent le luxe et l’oisiveté. La sœur de Frane, elle, tient à ses biens, et les défend bec et ongles ; elle est destinée à prendre la suite d’Anka et à profiter de ce qu’aura construit sa mère. Et puis, on trouve le double de Bruna, Suzana, qui a su rester dans la légalité, qui a du faire des compromis pour au final finir malheureuse dans sa vie de tous les jours.

On ne ressent pas de pitié ou de sympathie envers cette jeune femme qui nous raconte sa vie. Et pourtant, ce roman ne ressemble pas à un roman sur une criminelle. Il se révèle passionnant par ce qu’il montre et par ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il laisse en esquisse pour donner au lecteur une sphère de réflexion. Et puis, Bruna et Suzana représentent la Croatie de demain, avec entre leur main un choix complexe à prendre : faire des compromis et perdre sa culture, ou bien défendre son caractère et son histoire. La dernière scène du roman m’a laissé pantois, quant à l’ouverture du sujet.

Ne ratez pas l’avis de Jean Marc Léhérrère, que j’ai essayé de ne pas copier.

Oldies : Dalva de Jim Harrison

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Préface inédite de François Busnel

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

L’auteur :    

James Harrison, dit Jim Harrison, est un écrivain, poète et essayiste américain, né le 11 décembre 1937 à Grayling (Michigan) et mort le 26 mars 2016 à Patagonia (Arizona).

La mère de Jim Harrison est d’origine suédoise. Son père est agent agricole, spécialisé dans la conservation des sols. Lorsqu’il a trois ans, la famille emménage dans la ville de Reed City (Michigan). À l’âge de sept ans, son œil gauche est accidentellement crevé au cours d’un jeu.

À 16 ans, il décide de devenir écrivain « de par mes convictions romantiques et le profond ennui ressenti face au mode de vie bourgeois et middle class ». Il quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York.

En 1960, à l’âge de 23 ans, il épouse Linda King. Ils ont deux filles, Jamie et Anna. Il obtient cette même année une licence de lettres. En 1962, son père et sa sœur Judith meurent dans un accident de circulation, percutés par la voiture d’un chauffard ivre. Il fait ses études à l’université d’État du Michigan où il obtient une licence (1960) et un master (1964) en littérature comparée. En 1965, il est engagé comme assistant d’anglais à l’université d’État de New York de Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire. Pour élever ses filles, il rédige des articles de journaux, des scénarios, en même temps que sont publiés ses premiers romans et ses recueils de poèmes.

Ses premières influences sont Arthur Rimbaud, Richard Wright et Walt Whitman. Il étudie ensuite une multitude de poètes anglophones dont WB Yeats, Dylan Thomas, Robert Bly et Robert Duncan. Il citera également plus tard un ensemble diversifié d’influences, issues de la poésie mondiale, notamment : la poésie symboliste française ; les poètes russes Georgy Ivanov et Vladimir Mayakovsky ; le poète allemand Rainier Maria Rilke ; et la poésie chinoise de la dynastie Tang. Il est un grand admirateur du poète français René Char.

En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur les rives du Lake Leelanau (en). Thomas McGuane, qui travaille à l’écriture de scénarios pour Hollywood, lui présente Jack Nicholson, qui devient son ami et lui prête l’argent nécessaire pour qu’il puisse nourrir sa famille tout en se consacrant à l’écriture. Il entretient une correspondance avec son ami Gérard Oberlé. Elle est publiée en partie dans Aventures d’un gourmand vagabond : le cuit et le cru (Raw and the Cooked : Adventures of a Roving Gourmand, 2001).

Une grande partie des écrits de Harrison se déroulent dans des régions peu peuplées d’Amérique du Nord et de l’Ouest (les Sand Hills du Nebraska, la péninsule du Michigan, les montagnes du Montana) et le long de la frontière Arizona-Mexique.

Il partage son temps entre le Michigan, le Montana, et l’Arizona, selon les saisons.

Traduit en français d’abord par Serge Lentz, Marie-Hélène Dumas, Pierre-François Gorse et Sara Oudin, puis par Brice Matthieussent, il est publié dans vingt-trois langues à travers le monde.

Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.

Le 23 mars 2022 sort en salle le film-documentaire  » Seule la terre est éternelle  » réalisé par François Busnel et Adrien Soland. L’émission  » L’instant M  » diffusée sur France Inter le même jour y est consacrée avec pour invité l’animateur de  » La grande librairie « .

Jim Harrison, surnommé  » le cyclope  » est décrit comme  » un homme à bout de souffle, fumant cigarette sur cigarette « . S’il est évoqué le drame de la disparition accidentelle de son père et de sa sœur, ce film testament s’ouvre surtout sur les paysages américains et le rapport de l’écrivain avec la nature :  » L’écriture et la pêche à la truite vont bien ensemble » dit-il.

A l’issue du tournage qui a duré trois semaines durant l’été 2015, un rendez-vous est fixé au printemps 2016 pour tourner des plans complémentaires. Le 26 mars 2016, Jim Harrison tournera la dernière page de sa vie.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :   

Portrait somptueux d’une femme incarnant à elle seule l’histoire, tragique et sublime, du Paradis perdu de l’Amérique, Dalva, dès sa parution en 1989, était voué à devenir un classique instantané : un livre culte qui allait inspirer toute une génération d’écrivains à porter un nouveau regard sur l’âme de leur pays, et toute une génération de lecteurs à s’aventurer dans les grands espaces du roman américain.

À travers la destinée de cette femme éminemment libre, indomptable et sensuelle, c’est en effet l’épopée de l’Amérique tout entière, ses mythes fondateurs, la majesté de ses paysages sauvages, mais aussi la part d’ombre de ses origines, qui est ressuscitée sous nos yeux.

Roman d’amours et d’aventures, saga familiale, ode à l’espoir envers et contre toutes les violences de l’Histoire – depuis le génocide de la nation indienne jusqu’aux ravages d’une modernité cynique et cupide en passant par le traumatisme du Vietnam –, Dalva, à l’image de son inoubliable héroïne, est un livre pour l’éternité.

Mon avis :  

Quand on lit beaucoup de polars, comme moi, la tentation est grande de plonger dans la littérature dite blanche. Je pense toujours que les classifications ne servent à rien et celui-ci pourrait bien être considéré comme un roman noir. Car l’histoire de cette mère de 45 ans à la recherche de son fils qu’elle a eu 29 ans auparavant est aussi originale qu’il aborde des thèmes essentiels liés à l’Histoire Américaine.

Jim Harrison a voulu son héroïne forte, libre, et confrontée à la vie qui passe en ayant l’impression de rater ce qui est essentiel. Elle occupe d’ailleurs, en tant que narratrice de deux des parties du roman qui en comporte trois, toute la place et nous parle d’elle, de son mal-être, de son parti de vivre sa vie comme elle l’entend, et peu importe ce qu’en pensent les autres. Alors, elle part de chez elle, elle boit, prend de la drogue parfois, change d’amant souvent, ne s’attache à rien ni personne mais ressent un manque, ces manques, ceux de son premier amour et celui de son fils qu’elle a du abandonner.

Jim Harrison a construit autour de Dalva l’histoire de sa famille, L’un de ses derniers amants en date, Michael, le narrateur de la deuxième partie, veut que Dalva se penche sur l’histoire de sa famille, celle de son arrière grand-père, pasteur ayant voulu sauver des indiens lors de ce génocide du 19ème siècle, son grand-père mort pendant la grande guerre, son père mort en Corée. Autant de drames que l’auteur revisite, sans nous fournir de « scoops » mais en creusant un sillon émotionnel déjà béant.

De ce constat, de Michael qui tire Dalva de son mal-être, de Dalva femme libre, de Northridge en sauveur d’une cause perdue, Jim Harrison nous dessine une magnifique fresque sur l’Histoire Américaine, mais aussi nous pose la question sur la bestialité humaine, capable de détruire son semblable et de ruiner la nature autour de lui. Avec sa plume évocatrice et par moments poétique, Jim Harrison a écrit avec Dalva un roman intemporel, grandiose, inoubliable.

Skaer de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Philippe Setbon fait partie de ces auteurs capables de vous emmener dans des scénarii prenants, toujours portés par des personnages forts auxquels on croit d’emblée. Il ne faut pas rater Skaer !

Skaer a acheté et retapé une petite cahute juchée sur une colline en plein pays basque, du côté d’Ilbaritz. En contrebas, se tient une belle demeure, dans laquelle vient d’arriver une famille. Toujours à l’affut, il observe le mari qui semble énervé. En descendant prudemment et sans faire de bruit, il entend le mari frapper sa femme et lui intimer de ranger la maison, avant de s’en aller en ville.

Stéphanie est en train d’éponger le sang qui coule de son nez quand Skaer entre dans la propriété. Il n’a jamais apprécié que l’on s’en prenne à une femme. Il conseille à Stéphanie et Celestia, sa fille adolescente, de ne pas s’inquiéter. Son mari ne la violentera plus, il en fait une affaire personnelle. Derrière sa barbe qui cache des cicatrices, Skaer devrait faire peur mais il dégage une aura de confiance.

Skaer s’introduit dans la chambre d’hôtel du mari. Quand ce dernier rentre, il lui met le marché en main : ne plus avoir aucun contact avec sa femme et sa fille. Comme il refuse, Skaer le tue et maquille le meurtre en accident. Pour le lieutenant Paul Burgonges, l’accident ne fait aucun doute. Lorsqu’il annonce le drame à Stéphanie, il rencontre Skaer. Les deux hommes se trouvent un objectif commun, trouver le tueur d’enfants qui a déjà fait cinq victimes.

Je ne vais pas tourner autour du pot, ce roman est un petit bijou de polar. La fluidité du style de l’auteur n’est plus à démontrer, son talent à bâtir des intrigues costaudes non plus. Mais il me semble qu’il a mis beaucoup d’application dans la construction de l’intrigue qui est tout simplement remarquable et qu’il n’a laissé aucune zone d’ombre en ce qui concerne le passé des personnages et leur psychologie.

Stéphanie peut apparaitre comme la victime, et Skaer comme le sauveur, le chevalier. Mais c’est surtout le personnage de Celestia qui crève l’écran, tant elle prend de l’ampleur au fur et à mesure de l’intrigue au point de voler la vedette à Skaer. Cette gamine apparait comme une battante, elle soutient sa mère, se montre d’un courage proche de l’inconscience et elle est bigrement attachante. Skaer est construit comme un personnage plus classique. Il est présenté comme un barbouze, un soldat déserteur, capable de revêtir différentes identités, de se fondre dans l’ombre et d’être sans pitié quand il le faut. Enfin, Burgonges aurait pu être le niais dépassé par les événements mais l’auteur l’a voulu comme le complice de Skaer … et je ne vous en dis pas plus.

A construire son roman comme il l’a fait, on imagine sans mal cette histoire adaptée au cinéma, tant l’écriture est visuelle, le scénario remarquable, le découpage des scènes implacable et les dialogues savoureux et évidents. Toutes ces qualités font de ce roman un divertissement très haut de gamme, le genre de polar dont vous souviendrez longtemps tant vous y aurez trouvé du plaisir à sa lecture.

Au passage, la photographie en couverture est superbe.

Dehors les chiens de Michaël Mention

Editeur : 10/18

Michaël Mention n’arrête pas de nous surprendre. Cet auteur que j’affectionne particulièrement s’essaie à tous les genres tout en ne sacrifiant pas son style personnel. Derrière ce Western dans la plus pure tradition se cache autant de thèmes contemporains qu’une formidable ambiance désertique d’un monde qui se créée.

2 juin 1886, Caroline du Nord. Brad O’Herlihy, colporteur, conduit son charriot sous un soleil de plomb. Il aperçoit une silhouette au loin, puis entend le galop d’un cheval, un appaloosa. Méfiant, il sort son fusil et enlève le cran de sureté. L’homme lui demande un bijou, pour un cadeau. Ils font affaire autour d’une broche, mais quand le cavalier lui donne de l’argent, il le braque avec son revolver. L’homme se nomme Crimson Dyke, agent secret au service du gouvernement, chargé de traquer les faux-monnayeurs. Crimson attache Brad à son cheval pour l’emmener à un juge à Gold Creek.

Ils parcourent des plaines désertiques pendant des jours et des jours, Brad à pied, Crimson monté sur Butch, avant d’arriver à Gold Creek. Crimson dépose Brad auprès du Marshal, en l’absence du Sheriff. Crimson repart à la recherche de son prochain trafiquant, après avoir biffé le nom de Brad, et passe devant ce projet fou de créer une ligne de chemin de fer traversant les Etats-Unis vers la Californie, pleine de promesses d’Or.

Arrivée à Providence avec un autre trafiquant. L’accueil est froid, armé aussi. Les armes sont prohibées et le sheriff George Kowalski et son adjoint Clarke y veillent. Crimson entre au bar, où les clients le regardent comme un étranger, comme une menace. Il prend une chambre, en profite pour se laver et aperçoit une belle jeune femme. Dorothy est institutrice et va de ville en ville pour enseigner aux élèves les rudiments de la lecture. Crimson, lui, ouvre Richard III, allongé sur son lit.

Michaël Mention est un touche à tout. N’abandonnant pas son style à la fois direct et imagé, il nous partage sa vision du Far-West, avec un souci de réalisme loin des fantasmes que nous montrent les films. Doté d’une documentation impressionnante mais sans faire le professeur hautain, l’auteur nous peint des paysages vides, des villes espacées de plusieurs jours de randonnée à cheval, les folies des hommes et le malheur des femmes, le silence tout juste troublé par le galop de voyageurs.

Crimson Dyke nous est présenté comme un homme droit, dont le but est de faire respecter la loi, mal payé et solitaire. Il rencontre les habitants de ces recoins perdus où la loi est celle du plus fort, du plus rapide à dégainer. Ce mélange d’hommes et de nature fonctionne à merveille, aidé en cela par un nombre incalculable de scènes marquantes, qui vont dérouler une intrigue magnifiquement menée.

Le Western en tant que genre n’est pas mon préféré, et pourtant, j’y ai trouvé ce que j’aime dans les films de Sergio Leone, ce petit plus de crasse qui fait la différence par sa volonté de toucher à une véracité historique. Et puis, on y trouve des personnages fantastiques, en particulier les Seasons Brothers, quatre assassins qui arpentent les villes pour éliminer les gênants et remplir les contrats qu’on leur a passés.

Sur la première page, on peut lire « Les errances de Crimson Dyke I ». Quelle joie de se dire qu’on aura droit à une suite ! car au-delà de cette histoire, Michaël Mention parle des thèmes qui lui sont chers, l’humanité telle qu’elle se construit, avec ses bons cotés et ses erreurs, ses crimes aussi, sur des sujets malheureusement encore contemporains. Avec cette première aventure foisonnante, il inaugure une série qu’il a écrite avec beaucoup de plaisir, que l’on partage sans aucune réticence. Vivement la suite !

Ange de Philippe Hauret

Editeur : Jigal

Dès qu’un nouveau roman de Philippe Hauret sort, je saute dessus. J’adore ses histoires simples, ses personnages si réels et son style d’apparence évidente mais si expressif. Le petit dernier en date est encore une fois une belle réussite.

Ayant des attraits féminins irrésistibles, Ange a vite compris le bénéfice qu’elle pouvait en tirer auprès de la gent masculine. Elle a rendez-vous au Georges Five avec le PDG d’une start-up pour une soirée tarifée. Après le repas, ils prennent la direction de la suite de monsieur et Ange verse un somnifère apte à endormir un éléphant dans la coupe de champagne. Comme il se montre pressé avec un ton violent, elle lui ordonne de s’allonger sur le lit et le menotte. Il finit par rejoindre les bras de Morphée et en profite pour lui faire les poches consciencieusement.

Quand elle rentre chez elle, son colocataire Elton s’est endormi dans le canapé. Elton remplit ses journées à ne rien faire, scotché devant la télévision ou à jouer. Elton annonce la bonne nouvelle du jour : il doit se présenter pour un entretien d’embauche chez LIDL. Ce poste lui permettra de lui procurer de l’argent pour assouvir sa procrastination. L’entretien est un succès, Elton doit commencer dès le lendemain.

Ange se rend à un vernissage et est surprise de sentir dans son dos Thierry Tomasson, le présentateur vedette provocateur de la télévision. N’étant pas dupe, elle l’écoute attentivement, surtout quand il lui annonce chercher des chroniqueurs qui attirent la caméra par leur regard pour sa nouvelle émission. Comme elle ne couche pas le premier soir, ils se retrouvent quelques jours plus tard, mais Tomasson fait trainer sa décision.

Une nouvelle fois, Philippe Hauret s’intéresse à des gens communs dont le seul espoir réside dans le moyen de trouver de l’argent. Et à chaque fois qu’ils ont l’impression de décrocher la timbale, ils vont tomber sur un os (c’est de l’humour noir, et quand vous lirez le livre, vous comprendrez). Philippe Hauret ne montre pas des personnages entamant une descente aux enfers, mais plutôt comment le destin malmène ceux qui n’ont rien demandé à personne.

Muni d’un scénario en béton, rempli d’imagination, ce roman est un pur plaisir de lecture par la volonté de l’auteur de flinguer les images des vedettes du petit écran. On s’aperçoit vite que leur statut de « star » cache en fait de bien sombres secrets que l’on est loin d’imaginer. Sans en rajouter plus que ça, Philippe Hauret adore se moquer de ces personnes intouchables avec un plaisir communicatif et vicieux.

Au milieu de ces gens plein de fric, nos deux héros, Ange la forte et Elton le faible, vont subir mais toujours trouver des solutions (souvent mauvaises) et prendre des décisions (souvent mauvaises). J’ai aussi particulièrement apprécié les personnages secondaires, que ce soient les deux truands Ariel et Malo, mais aussi Melvil, le flic qui ressemble à s’y méprendre à Colombo.

J’ajouterai enfin que chaque chapitre porte le titre d’une chanson populaire, qu’elle soit française ou étrangère et illustre parfaitement le sujet. Cela donne une cohérence d’ensemble à ce roman qui se révèle un vibrant hommage à la culture populaire, où l’on ne juge pas les gens, où l’on rit beaucoup, une lecture jouissive et cynique. Ce roman est une nouvelle fois une belle réussite.

Les Polaroids de 2019

Editeur : Editions In8

Lus en toute fin de 2019, entre deux coupes de champagne, il fallait que je vous parle des deux petits derniers Polaroids parus aux éditions In8. Petits parce qu’il s’agit de novellas, dont la taille ne dépasse pas 100 pages, mais grands par leur identité, le ton personnel donné par chaque auteur.

Rose Royal de Nicolas Mathieu :

Rose a la cinquantaine et la vie ne lui a pas fait de cadeaux. Mariée, divorcée, elle a eu deux enfants qui ont chacun fait leur vie, loin d’elle évidemment. Elle rencontre toujours quelques hommes, mais ce n’est pas pour s’attacher. Elle préfère passer son temps au Royal, un bar miteux ; et y retrouver sa copine Marie-Jeanne, qui le week-end propose de coiffer les clients. Par peur des violences masculines, mais aussi pour se donner la force de se défendre, elle porte sur elle un petit révolver. Cette nuit-là, un homme entre au bar avec son chien qui vient de se faire écraser. Rose va achever ses douleurs et lui tirer une balle dans la tête. Cet homme, Luc, est séduisant. Sera-ce la bonne rencontre pour Rose ?

Avec un style posé et imaginatif, Nicolas Mathieu, auréolé du Prix Goncourt pour Leurs Enfants Après Eux, nous raconte la vie quotidienne des petites gens, avec cette poésie noire qui n’appartient qu’à lui. Il arrive à trouver de la beauté dans les zincs crasseux, à illuminer les visages ridés et tristes, marqués par la vie. En 70 pages, il nous offre un texte lumineux pour une histoire bien noire.

Car la vie n’a pas été rose pour Rose (désolé !). Est-ce dû à de mauvais choix ? Est-ce dû au destin qui lui joue toujours de mauvais tours ? Elle qui a su résister à tant de violences va se laisser mener par un homme qui pourrait tout changer. Et nous voudrions qu’elle y arrive, qu’elle soit moins brute, qu’elle est un peu de chance. Hélas, on ne change pas une trajectoire qui se dirige vers le vide. Et Nicolas Mathieu saura nous montrer une fin brutale et brève (une phrase) d’autant plus brutale qu’on avait espéré. Mais espéré quoi ?

Donneur de Mouloud Akkouche :

Carole se réveille à coté de son compagnon Fabien. Il faut bien se rendre à l’évidence, lui qui prend tant soin de son corps et de sa santé est mort dans son sommeil. Elle sait qu’il a formulé le souhait de donner son corps à la science. Pour cela, elle doit prévenir les urgences dans les 48 heures suivant le décès. Mais elle n’arrive pas à se faire à cette idée, elle n’arrive pas à faire un choix, sauter le pas. Alors elle part pour le week-end dans la maison familiale du Pays Basque, une ancienne baraque de pêcheur que tout le monde a abandonné. Mais quand elle arrive là-bas, c’est un margoulin qui l’attend, Samir.

Avec des chapitres courts, des dialogues qui claquent, Mouloud Akkouche va nous exposer la rencontre de deux êtres abandonnés, perdus, comme deux bêtes sauvages prises dans les phares d’une voiture. Ils vont se parler, apprendre à se connaitre le temps d’un week-end. Sans esbroufe, sûr de sa force, l’auteur construit une courte histoire, un subtil moment dans une existence, une sorte de rencontre rêvée et destinée à ne pas durer. Et il nous montre l’inutilité de la solitude et l’importance des autres, car la fuite n’est pas une solution.

Ne ratez pas l’avis de la Petite Souris

 

L’Anonyme d’Anvers (Tomes 2 & 3)

Editeur : Presses du Midi

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder la série de l’Anonyme d’Anvers, notamment pour le premier tome qui s’appelait Désoxy de Jean-Marc Demetz (Presses du midi). Ce personnage immortel qui intervient pour influer sur des énigmes policières est présenté comme suit sur le site des presses du midi :

Si vous voulez sauver l’humanité, laissez tomber.

Un seul homme en est capable. Un personnage très discret dont les aventures défient le temps. Un illustre alchimiste de l’époque de Rubens. Depuis on le croise dans d’insolites affaires qui sont relatées dans la collection « L’Anonyme d’Anvers ».

Tuer pour Dagon de Roger Facon :

Dagon est le Dieu des Abimes qui est endormi au fond d’un océan et qui attend qu’on le réveille. De nombreux groupuscules font en sorte de fournir des corps en sacrifice pour son retour. C’est ainsi que les commandants Chaval à Lille et Santoni à Marseille se retrouvent à enquêter sur des meurtres n’ayant rien en commun. Mais cherchent-ils vraiment les coupables ? Heureusement, l’Anonyme d’Anvers veille et va influencer les résolutions des enquêtes à sa façon : discrètement.

Comme dans le cas de Desoxy, ou des séries écrites sur un même thème par des auteurs différents, ce roman porte en lui l’originalité de l’auteur et de son univers. Roger Facon va donc nous plonger directement au cœur de l’action, avec une multiplication de lieux et de personnages, et même de temps, puisque l’on va remonter au début du vingtième siècle. Je ne vous cache pas qu’il faut s’accrocher un peu au début …

Une fois que l’on a bien intégré la forme, le roman se lit vite. D’autant plus que les chapitres ne dépassent guère 3 pages, eux-mêmes entrecoupés de différentes scènes, ayant lieu dans différents lieux. Cela donne un rythme élevé à cette lecture, un rythme soutenu pour un roman policier qui flirte avec le genre fantastique. Si on peut trouver l’intrigue légère, il n’en reste pas moins que c’est clairement un bel hommage à HP.Lovecraft, et en tant que tel, il mérite le détour. Pour les fans du genre et les autres.

V.I.T.R.I.O.L de Jean-Pierre Bocquet :

La loge des Vrais Enfants de l’Athanor allait vivre une révolution, puisqu’elle allait faire entrer des femmes en son sein. Jean Segasse, le Vénérable de la loge, tiendrait la réunion, malgré quelques défections. Ils introniseraient Jannick Baltu, et Max Balzer et Benahim Manhélé, deux enquêteurs de la DGSI, surnommés Mac-Benah n’allaient pas rater cela. Mais la profane brille par son absence. A la place, un message aussi énigmatique qu’inquiétant. Le lendemain, Segasse apprend qu’un des membres de la loge a été égorgé.

Voilà un roman qui nous plonge dans les mystères de la loge maçonnique, avec ses textes, ses études, ses rites et son langage. Il défend aussi la place des femmes dans la société, et en particulier dans la Loge. Si l’enquête est dirigée par deux agents des services secrets, on ne peut pas dire qu’ils sont doués. Et il faudra bien l’intervention de l’Anonyme d’Anvers, celui qui a connu Rubens, pour démêler cette affaire.

D’une culture ésotérique et philosophe, ce roman va utiliser des termes pour nous inconnus et un lexique situé à la fin du roman va nous aider à comprendre ce vocabulaire. L’enquête quant à elle va avancer au rythme des indices semés par l’Anonyme. Et il faudra faire preuve de patience, et apprécier les romans où il est fait étalage de culture philosophique pour arriver à une fin surprenante. Personnellement, j’ai appris beaucoup de choses même si j’aurais aimé que cela soit plus allégé pour l’ignare que je suis.

La chronique de Suzie : Le point zéro de Seichô Matsumoto

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Franck Sylvain

Dès que l’on parle du Japon, je fais appel à Suzie. Alors, bien que j’aie lu ce roman, je préfère la laisser nous évoquer ce roman policier devenu un classique de la littérature nippone et que l’on peut enfin découvrir en France. Pour ma part, j’ai adoré ce roman et son style nonchalant, tout en ambiances et nous présentant la place de la femme dans la société japonaise. J’ai aussi adoré la fin, et son genre roman policier à la Agatha Christie assumé. Mais il vaut mieux que je laisse la parole à Suzie qui va vous expliquer tout cela mieux que moi :

 

Bonjour amis lecteurs,

Bizarre, ce temps! Je ne pensais pas être restée aussi longtemps dans mon antre ! Ah, c’est juste la météo qui s’amuse avec nous. On est bien au mois de mai. Bon, comme je suis remontée, je vais vous parler d’un nouveau roman, « Le point zéro » de Seichô Matsumoto ( ゼロの焦点  en japonais).

Ce roman a été édité au Japon en 1959 après une existence sous forme de feuilleton dans deux magazines connus et il arrive enfin dans nos contrées occidentales. Son auteur, extrêmement prolifique car il a écrit plus de 450 œuvres, a déjà été publié en France dans la période allant de 1982 à 1997 et en 2010 avec cinq romans. « Le point zéro » est son sixième roman traduit en français. Ce monsieur a révolutionné le roman policier japonais en lui donnant une nouvelle ligne directrice.

D’ailleurs, il existe également deux adaptations de ce livre dont le titre anglais est « Zero focus ». La première date de mars 1961, donc juste deux ans après la publication du roman. Ce film est en noir et blanc et il y a quelques différences avec l’histoire originelle. La deuxième version est un remake de celle de 1961. Elle est plus récente, 2009, et également plus fidèle à l’œuvre d’origine. Toutes les deux sont visibles en DVD pour les curieux.

Il semble qu’outre les films, il existe aussi des interprétations pour la télévision (1961, 1971, 1976, 1983, 1991, 1994). Seule, la dernière semble être une série car composée de quatre épisodes. D’après le nombre de versions, les personnages de ce roman ont inspiré les réalisateurs et les scénaristes. Si vous êtes curieux, je vous conseille de rechercher les jaquettes des DVD ainsi que les bandes annonces (disponible uniquement en japonais sans sous-titres, enfin, celles que j’ai trouvées), vous comprendrez beaucoup de choses. Petit conseil, faites-le uniquement après avoir lu le livre. Hum, je sens qu’une séance cinématographique sur PC s’impose …

Mais revenons à notre histoire. L’intrigue se focalise sur une jeune femme Teiko qui accepte un mariage arrangé avec Kenichi Uhara. Après une semaine de vie commune, ce dernier disparaît lors d’un voyage d’affaires à Kanazawa. Teiko, bien décidée à comprendre ce qui s’est passé, se rend dans cette ville de la préfecture d’Ishikawa. Elle découvrira que les apparences sont trompeuses.

Pour nous mettre dans l’ambiance, comparons les deux couvertures de ce roman, la version française et la version japonaise. Toutes les deux correspondent à un aspect stratégique de l’histoire. Sur la première, on voit une femme vêtue d’un manteau rouge vif, sous la neige, qui marche, seule. Les habitations de la rue ont l’air ancien. Çà pourrait être une rue d’un des quartiers historiques de Kanazawa. En revanche, la deuxième met en avant des falaises qui surplombent une mer agitée comme si le point zéro correspondrait au niveau de l’eau. Chacune de ces versions est intrigante. Faut-il se baser sur ces couvertures pour comprendre l’intrigue? Ou n’est-ce qu’une illusion?

Le livre est structuré en 13 chapitres avec un titre qui correspond à ce qu’on peut y trouver. L’intrigue est lente à se mettre en place. L’auteur prend le temps de poser ses indices au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Telle Teiko qui connait peu de choses de ce mari disparu, on va essayer de faire s’imbriquer les différents indices, de comprendre ce qui s’est passé.

Mais, le puzzle comporte énormément de pièces qui n’ont pas de point commun, de ligne directrice. De plus, au détour d’une page, on peut tomber sur une belle illustration en noir et blanc qui donne des informations sur le paysage, un point en particulier. Le rythme va commencer à s’accélérer avec la rencontre d’une femme en particulier et relancer l’intrigue sur les bons rails jusqu’au dénouement final.

En ce qui concerne les personnages, on va rencontrer un certain nombre d’archétypes de femmes japonaises à travers Teiko, sa mère et sa belle-sœur mais également Sachiko Murota, l’épouse du président d’une société. Les hommes ne font que graviter autour de ces héroïnes, donner le contexte qui va leur permettre de les mettre en avant, tout en restant dans une position correspondant à leur statut. Ils sont juste des écrins qui mettent en valeur les personnalités de ces femmes.

Si on se concentre sur Teiko, c’est une jeune femme qui découvre une nouvelle vie, celle de femme mariée avec ses avantages et ses inconvénients. Tout fonctionne comme si, auparavant, elle était une page blanche sur laquelle un mari viendrait écrire son histoire. La disparition de ce dernier et les questions qui en découlent vont mettre à mal cette innocence maritale. Elle a du mal à se rattacher à quelque chose. La structure qu’elle avait envisagée a éclaté en mille morceaux et elle doit comprendre la disparition de son mari pour pouvoir se reconstruire.

Chacune de ses femmes montre un aspect particulier de la société japonaise et les conséquences qui peuvent en découler car l’écrin se brise. Qu’auriez-vous fait à leur place?

Un autre personnage a presque autant d’importance que ces héroïnes dans cette histoire, c’est cette ville de Kanazawa et les villes qui se trouvent aux alentours. Il avait déjà commencé à ensorceler l’héroïne à distance. Ce qui va la pousser à chercher son mari, c’est également de pouvoir contempler ces divers paysages ainsi que la saison d’hiver de cette région. Bien que caché, ce personnage distille, déploie sa magie jusqu’à vous enchaîner. Il devient difficile de l’oublier. Il y a comme un gout « d’y revenir ».

Ce qui est bizarre, c’est ce que j’ai eu l’occasion de visiter la ville de Kanazawa l’année dernière, presque soixante ans après la publication de ce livre. J’ai eu la possibilité de voir cette ville en été et non en hiver, comme cela est décrit dans le livre. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de me promener dans les alentours. J’ai pu retrouver une partie de l’atmosphère qui est décrite dans ce livre. J’y étais sans doute plus sensible.

Maintenant, vous pouvez faire le trajet décrit en seulement 2h30. Je suis donc partie avec un apriori positif sur cette histoire. L’intrigue monte en puissance doucement comme si l’auteur voulait vous laisser le temps d’apprécier cette partie du Japon, ces paysages particuliers. A travers Teiko, j’ai retrouvé cet aspect des femmes japonaises qui se coulent dans un moule codifié à l’extérieur de leur demeure et qui respectent les traditions et cette société profondément patriarcale. L’auteur montre que le monde de l’apparence est ce qui compte et il le fait à travers le personnage de Sachiko Murota. Le regard des autres peut tuer dans cette société stricte. La place des femmes est bien définie et elles ne doivent pas en changer.

C’est un roman que j’ai beaucoup apprécié et qui montre les mœurs de l’époque qui se répercute encore à l’heure actuelle. Pendant un moment, je n’ai pas compris où l’auteur voulait me mener. Mais, en assemblant certains indices, j’ai découvert la vérité un peu avant l’héroïne qui, au vu de la situation, ne pouvait comprendre tout de suite la réalité. L’auteur m’a fait passer par un labyrinthe assez complexe pour trouver la solution de l’énigme et je peux dire que certaines situations étaient plutôt tordues.

Enfin, un des personnages importants de cette histoire reste les différents paysages de la  préfecture d’Ishikawa qui se dressent tout au long de l’histoire pour nous enchaîner, nous ensorceler à travers ces divers coins de la nature. Quasiment toutes les questions trouvent une réponse. J’en suis sortie fascinée, désirant voir Kanazawa sous la neige et goûter cette atmosphère si particulière. Cela m’a également donné envie de lire les autres romans policiers de l’auteur pour retrouver ce lyrisme littéraire. Si vous voulez en apprendre plus sur cette région et sur une période de l’histoire du Japon qui reste méconnue, je vous conseille de vous jeter sur ce roman. Vous aurez du mal à le lâcher avant la fin et vous prendrez ensuite un billet pour le Japon.

Maintenant, il est temps de vous abandonner pour me m’aérer l’esprit avec de nouveaux livres. Mais, je reviendrai bientôt vous parler d’une autre de mes lectures. portez-vous bien et bonne lecture !