Archives du mot-clé Frédéric Bertin-Denis

7 milliards de jurés ? de Frédéric Bertin-Denis

Editeur : Lajouanie

Il est des romans dont on se rappelle même longtemps après les avoir lus et des auteurs dont on se dit qu’on suivra leurs prochaines productions. Force est de constater que Viva la muerte a laissé des traces dans ma mémoire (qui commence à être défaillante) et que c’est avec beaucoup de joie que j’ai retrouvé Frédéric Bertin-Denis et son personnage de Manolo El Gordete (El Gordo pour les intimes) pour une affaire qui sort de l’ordinaire.

Paris, France, 9 juin 2022, 15H20. Pierre-Henri de la Marjolie, PDG de la première entreprise énergétique européenne, a été enlevé par un commando de 6 hommes armés. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Sapporo, Japon, 9 juin 2022, 22H25. Hiro Katajima, directeur général de la compagnie d’électricité Hokuden, a été enlevé par 3 ninjas. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Lagos, Nigeria, 9 juin 2022, 14H30. Ayedeke Obayama, l’homme noir le plus riche du monde, a été enlevé par un groupe armé portant l’uniforme de la DOCIA (Death Of Capitalism In Africa). Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

New-York, Etats-Unis, 9 juin 2022, 10H22. Debra Spellman, directrice pour les affaires africaines à la banque Goldsad Bros a disparue alors qu’elle avait un rendez-vous à 9H00. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Belém, Brésil, 9 juin 2022, 10H45. Gustavo Almeida de Abreu, gouverneur de l’état de Para a été grièvement blessé lors d’une tentative d’enlèvement.

Sydney, Australie, 9 juin 2022, 23H30. Graham Matlock, le magnat des médias anglo-saxons, a été enlevé à sa sortie de l’opéra. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Cordoue, Espagne, 9 juin 2022, 15H00. Pedro Belmonte de la Isla, grand patron de Desmantex, reçoit Maria Del Pilar, une jeune femme intelligente qu’il prend sous son aile. Elle se fait accompagner de deux amis. Leur discussion tourne autour des délocalisations dont Pedro est fier. Les deux hommes enlèvent Pedro pour l’emmener, disent-ils, à son procès pour crime économique et écologique contre l’humanité.

Manolo El Gordete va être chargé de la disparition de Pedro Belmonte de la Isla.

Voilà un polar qui, malgré un sujet hautement polémique et grandement casse-gueule, s’en tire avec les honneurs, voire même avec la palme du jury … d’où le titre du roman. Enfin, le jury, en l’occurrence, c’est moi. Ce fut avec un réel plaisir de retrouver Manolo, ce flic affublé d’une panse rondelette, défenseur de la justice mais aussi ardent héraut des pauvres. Alors, forcément, cette enquête va le confronter à ses propres valeurs. C’est aussi la force de ce roman, de ne pas s’être dispersé dans les différents endroits du monde où ont eu lieu les enlèvements et de s’être concentré sur la partie espagnole de l’enquête, avec Manolo en guest star.

D’une lecture facile et parfaitement maîtrisée, ce roman se lit rapidement et il s’avère être un véritable plaisir, de l’enquête remarquablement menée aux interviews des grands de ce monde. Même si ce roman est une fiction, il montre quelques faits par l’intermédiaire de scènes filmées par ce groupuscule rebelle, qui sont parfaitement lucides et donc totalement intéressants. Lors d’une de ces scènes, l’auteur pointe même le désir du peuple de vouloir toujours tout payer moins cher et dénonce donc la propre responsabilité de ceux qui se révoltent contre le capitalisme.

Aussi bien dans la forme que dans le fond, ce polar qui flirte avec le roman social est une grande et belle surprise et est bigrement intéressant dans sa démonstration, sans pour autant prendre ouvertement position. Il eut été maladroit de se placer d’un coté ou de l’autre trop ouvertement. Sa forme de discours lucide et simple en fait un polar à message populaire qui mérite très largement que l’on s’y intéresse. Alors, n’hésitez pas, que vous compreniez les enjeux de l’économie ou pas, vous allez vibrer et rager en lisant ce roman, qui est de plus un excellent divertissement. 

Ne ratez pas l’avis de mon ami Jean le Belge

¡Viva la muerte! De Frederic Bertin-Denis (Editions Kyklos)

Le petit dernier de chez Kyklos est un petit bijou de roman, mélangeant les genres pour mieux amener le lecteur vers le vrai sujet du roman, à savoir la dictature franquiste. Un petit bijou d’intelligence pure.

Cordoue, 2008. Manolo est un flic très compétent à tendance anarchiste. A cela, il faut ajouter son refus de l’autorité, un caractère de grande gueule, et une volonté de travailler seul pour ne pas se faire emmerder. Il vit avec sa femme, qu’il aime profondément (il dit souvent : « elle est trop belle pour moi ») et qui est sa raison de vivre. Elle est médecin légiste, ce qui est bien pratique quand on a affaire au type de meurtre qui va le réveiller ce matin là.

Ce matin là, on appelle Manolo pour un nouveau meurtre : une personne âgée retrouvée dans un état qui dépasse l’entendement. La victime s’appelle Monseigneur Andrès Guttierez Perez. C’est une sommité dans la région, puisqu’il a fait sa carrière dans l’église, étant nommé cardinal par Jean Paul II, étant chargé de la bibliothèque du Vatican des lectures interdites, c’est-à-dire celles qui peuvent porter atteinte à l’église.

L’autopsie va montrer qu’il a été harnaché à des boites contenant des rats et que ceux-ci lui ont dévoré le visage et les parties intimes vivant, une torture datant de l’inquisition. L’enquête sur Mgr Perez va montrer un personnage totalement différent de l’image publique, mettant à jour un ignoble personnage adepte de pédophilie et adorateur de la souffrance et la torture. Alors que Manolo pense à une vengeance d’une des victimes de Mgr Perez, d’autres cadavres de vieillards font leur apparition, avec des supplices eux aussi inspirés de l’Inquisition.

Fichtre ! Je tiens à rassurer les futurs lecteurs de ce roman que les scènes de descriptions des cadavres sont légères et pas sanguinolentes. Heureusement, car sinon, j’aurais arrêté rapidement la lecture ou j’aurais passé les pages correspondantes. Le but de Frederic Bertin-Denis n’est pas de faire un livre gore, mais un vrai roman policier à thème.

Quand je dis roman policier, ce n’est pas tout à fait vrai, tant l’auteur flirte avec différents genres, ce qui d’une part va plaire à beaucoup, et ce qui relance sans cesse l’intérêt. Cela commence comme un roman policier classique, avec une enquête logique et bien menée, et passe au thriller après des passages autobiographiques des victimes pour mieux étayer son propos. Et comme les personnages de Manolo et Remedio sont d’emblée attachants, on lit l’ensemble comme du petit lait.

Mais au fait, quel est donc le thème de ce roman ? Le thème est l’histoire de la dictature espagnole des années 30 aux années 70. Et on n’assiste pas à un cours magistral, mais plutôt à des témoignages, qui surviennent au cours de l’enquête. Et je dois dire que c’est redoutablement bien fait, et incroyablement efficace. La galerie de psychologies est complexe, car il y en a autant que de témoins, des victimes repliées sur elles-mêmes aux victimes qui ont oublié et qui sont nostalgiques de ce temps passé, des bourreaux dégueulasses aux profiteurs de tous poils, des assassins amnistiés aux profiteurs qui savent tourner leur veste dans le sens du vent. Tout le monde étant impliqué dans les massacres de cette époque là, toutes les strates de la société en prend pour son grade. Mettre tout cela dans un seul roman, sans que l’on s’y ennuie est un véritable tour de force. Chapeau bas !

Et l’enquête policière, me direz vous ? Elle est décrite avec beaucoup de détails, et d’une logique qui fait que jamais le lecteur ne pense qu’il y a la moindre ineptie ou l’indice qui tombe du ciel. Manolo, malgré sa fidélité à sa croyance, va parfois être pris d’un doute, car ces vieillards salauds méritent bien la mort qu’ils subissent, mais la solution s’avèrera bien plus complexe, bien plus proche de lui, bien plus douloureuse que tout ce qu’il avait imaginé.

Bien sur, tout n’est pas parfait, on peut toujours trouver quelques détails tels les descriptions des repas que je n’ai pas trouvés utiles, ou quelques répétitions dans la forme de l’intrigue. Mais je vous le dis tout de go : Si ce roman était sorti dans une grande maison d’édition, toute la presse aurait crié au chef d’œuvre, à la découverte d’un nouveau talent. D’un abord facile, cette lecture devrait plaire à tous ceux qui cherchent un excellent roman policier avec une trame de fond historique. Et bravo aux éditions Kyklos d’avoir déniché un auteur qui devrait devenir un futur grand, s’il continue comme cela.

Lisez donc le mot de l’auteur qui vous explique ce qu’il a voulu faire sur l’excellent site Livresque du noir ici.