Archives du mot-clé Frédérique Trigodet

Ska cru 2020 :

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Canon de Max Obione :

Après la représentation du Karnas Circus, Monsieur Zompani se précipite dans la loge de Rosa, la femme canon avec du champagne pour la féliciter. Il profite surtout du fait que l’amant de Rosa Wladimir est en train de démonter les gradins pour obtenir ses faveurs. Les enfants sont les témoins de ce drame pendant lequel Zamponi va perdre un œil. Ce sont des jumeaux siamois attachés par le dos qui partagent les organes et ne peuvent donc être séparés par une opération chirurgicale.

Max Obione est au meilleur de sa forme en évoquant les petits cirques dans une époque non déterminée. Cette nouvelle qui évoque les freaks chers à Harry Crews ont plus de sentiments et sont plus émouvants que les gens normaux. Il aborde aussi le drame que j’appellerai le « With or Without you », en référence à la superbe chanson de U2, pour déboucher sur une fin qui m’a fait pleurer. Juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Deux heures à tuer de Gaëtan Brixtel :

Ce jeune auteur bigrement doué nous propose de passer, le temps d’une nouvelle, deux heures dans un esprit malade, entre paranoïa et schizophrénie. Les deux heures représentent le laps de temps entre le sandwich du midi et l’ouverture de la médiathèque. Entre temps, il imagine des scènes sanglantes où il se débarrasse de ses nuisibles à lui, jusqu’à ce que ses pilules d’anxiolytiques ne fassent leur travail. Une nouvelle tout simplement hallucinante dont Paul Maugendre a dit aussi tant de bien ici :

http://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/2020/04/gaetan-brixtel-deux-heures-a-tuer.html

Eva de Roland Sadaune :

Samo et Willys vivent la belle vie en tant que petits dealers, roulant dans de belles voitures, évoquant les grands auteurs de hard-boiled américains. Samo, le narrateur, aime emmener Eva dans ses balades mais ce qu’il nous raconte est loin de la vérité.

Roland Sadaune joue sur les registres rêve / réalité, nous projetant dans de grands espaces avant de rétrécir violemment l’horizon possible. La chute comme tout bonne nouvelle, est brutale et cruelle, donnant une bien belle lecture.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Rabbit run de Gaëtan Brixtel :

Vincent est un chômeur solitaire qui garde un contact social grâce à son amie Adélie. Elle lui propose de prendre un animal de compagnie, pas un chien, ni un chat mais plutôt un lapin. Il l’appellera Gustave. Et bientôt Vincent va reporter son inquiétude sur l’animal, oubliant son mal-être.

Hasard de la vie, nous avons aussi pris un lapin pour animal domestique. Et quand j’ai lu le début de cette nouvelle, j’ai retrouvé les premiers instants de l’arrivée de notre lapin, puis sa progression au fur et à mesure qu’il grandissait. Je me suis forcément identifié à Vincent, même si je suis moins gaga que lui de la bête. Et je ébahi par la justesse et la façon de raconter cette histoire. Gaëtan Brixtel a un vrai talent : celui de vous glisser et cajoler dans un cocon tout doux et chaud avant de vous allonger d’une belle claque. C’est encore le cas ici : la chute est aussi brutale que cruelle.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Dragon noir de Stéphane Kirchacker :

Roro a pris l’ascenseur social pour échapper à la cité des Lilas, et obtenir un diplôme d’architecte. Roro et Juliette, c’est le coup de foudre depuis quelque temps, et il voudrait bien l’épouser. Mais son père, le Comte, issu d’une lignée royale s’oppose à cette union contre nature. Quand Juliette se fait enlever, poussée de force dans une BMW, le comte fait appel au prétendant puisque les ravisseurs viennent de cette cité maudite.

Stéphane Kirchaker réussit le tour de force d’écrire un polar en forme de conte des Mille et une nuits, aussi romantique que chevaleresque. Vous trouverez au détour d’une cité malfamée, des fées, des trolls, des nains et des elfes. Vous y trouverez aussi de l’action, et surtout de l’humour. Tout ça en 12 pages sur ma liseuse. Quand je vous dis que c’est un tour de force, c’est une formidable réussite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La viande hurle de Jeanne Desaubry :

Martine travaille dans une usine du Nord de la France. Elle n’est pas gréviste, contrairement aux ouvriers qui bloquent l’entrée, ou même son père qui a passé sa vie sur les chaines. Elle veut juste passer inaperçue, que personne ne voit son ventre qui grossit. Elle veut oublier celui qui lui a fait subir ça.

Avec une économie de mots remarquable, Jeanne Desaubry présente un drame, malheureusement commun, entre viol et harcèlement sexuel, d’autant plus horrible que l’on est plongé dans ce quotidien des ouvriers de façon réaliste. Et la chute de cette nouvelle est conforme à la noirceur de l’histoire.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

En mon cœur ces racines de Valérie Allam :

Sous son hangar de tôle, ce vieillard aveugle raconte sa vie, ses souvenirs, ses regrets au petit Kouakou, si sage, si patient. Il se rappelle Khadija, son amour de jeunesse qu’il a perdu le jour où il est parti rejoindre la France.

D’une tendresse et d’une sensibilité rare, Valérie Allam raconte une vie, deux vies, des vies en une dizaine de pages. Plantant son décor sous un abri au toit de tôle, la pauvreté du lieu fait ressortir la puissance des sentiments et des rendez-vous ratés.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ciel rouge de Jean-Hugues Oppel :

Maurice G. brûle le bitume sur l’autoroute de nuit. A bord de sa Fuego, Max une peluche pleine de drogue et un corps dans le coffre. En musique de fond, du rock, du hard, à fond la caisse. Max doit se vider et faire le plein. Pause pipi caca dans une station habitée. Pour son malheur.

Quel plaisir de retrouver Jean-Hugues Oppel et son style haché. De morceaux de phrases, des mots mis bout à bout pour mieux faire ressentir le mouvement, l’action, le rythme et le stress. Cette nouvelle est digne des meilleurs films d’action. Un must !

Je suis un génie de Stanislas Petrosky :

Doté d’un quotient intellectuel hors-norme, avec un coefficient de 170 sur l’échelle de Wechsler, le narrateur n’a jamais connu l’amour. Il est malheureusement atteint de déformation congénitale, comme Elephant Man. Alors il se consacre à la mise au point de prothèses commandées par le cerveau. Mais la désillusion est au bout de la route.

Cette nouvelle est juste incroyable : être capable de faire de la vulgarisation scientifique comme si un génie vous parle. Et la lecture en devient tellement simple que l’on entre dans le jeu, jusqu’à arriver à une chute mémorable, pleine de hargne et de haine.

Soudain partir de Frédérique Trigodet :

Caroline, jeune femme quarantenaire, a vu grandir ses enfants, les a vus quitter la maison et se retrouve avec son mari qu’elle nomme monmari. Passionné de Formule 1, il s’assomme de télévision avant de se coucher tôt, alors qu’elle est insomniaque. Alors, sur le balcon, elle regarde les bateaux partir …

Cette nouvelle aurait plus sa place dans une collection littéraire que chez Noire Sœur. Car nous nous trouvons là en face d’un texte toute en émotion, subtil et introspectif sur une femme qui, à un tournant de sa vie, se pose des questions quant à son avenir. Elle a été une bonne mère ? Soit. Mais après ? Avec une plume descriptive et magnifique, l’auteure nous prend dans ses serres et nous immerge dans les questionnements d’une mère à la recherche de questions et de la figure de son père.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Super N de Jeanne Desaubry :

Léa et Sandrine sont deux sœurs. Elles ont une idée pour se payer leurs courses au Super N. Emprunter le gosse de la voisine et planquer dans la poussette leurs emplettes. Mais le vigile du Super N veille au grain. Et il est prêt à profiter de la situation.

D’un fait divers, l’auteure en tire une nouvelle bien noire qui dégénère vers la fin. Ecrite avec beaucoup de recul, voire de froideur, c’est une plongée ignoble dans le quotidien des pauvres gens.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ska cru 2018

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Justice pour tous de Gaëtan Brixtel

Enfin, merde ! On peut plus boire un coup tranquille dans un petit bar sans se faire emmerder ? Le narrateur va nous compter ses déboires, dans les bars, où il oublie le temps qui passe. C’est vrai que, quand on a 26 ans, qu’on est au chômage, on n’a pas beaucoup d’espoir, alors l’alcool c’est un palliatif. Même ses parents ne savent plus comment faire ! Et son destin, c’est de subir des piliers de bar comme lui.

Cet auteur, je l’avais découvert l’année dernière chez Ska, justement ! Cet auteur a l’art de nous conter des scènes de tous les jours, des petits moments qui peuvent sembler insignifiants. Sauf qu’insidieusement, ces petits riens deviennent un grand tout quand il s’agit de se mettre à la place de la victime. On ne peut même pas dire que le sort s’acharne sur notre narrateur, mais que la fin est d’une drôlerie bigrement cynique qui nous ferait éclater de rire si on ne s’était pas attaché à ce pauvre jeune.

Vendredi 13 de Jérémy Bouquin

Jeudi 12, dans un futur proche. Le pays subit des émeutes depuis cinq ans, c’est la désolation partout. La narratrice prend le bus, direction le sud pour sortir de la ville. Elle débarque dans une sorte de hangar, en plein Territoire Zéro, où la fête bat son plein : on fête la fin du monde. Elle arrive en pleine orgie. Elle se dirige vers un gars qui fait des croquis, Harley. Elle cherche une fille, pas n’importe quelle fille … Mona.

Tiens ! je lis des nouvelles érotiques ? oui, très peu. Mais je ne pouvais passer outre celle-ci. Parce que c’est un auteur que j’adore, et parce que le début est terrible. En une vingtaine de pages, Jérémy Bouquin nous décrit un monde en perdition, et ce qui marque, ce sont ces quelques mots qui créent le décor fait de folie et de néons. On pense immanquablement au Versus d’Antoine Chainas, mais aussi à ce film génial qu’était Strange days de Kathryn Bigelow. S’il y a deux ou trois scènes érotiques genre SM, c’est surtout le cadre qui est fascinant. On regrette même que ce ne soit pas plus long. A ne pas rater.

Bad dog de Frédérique Trigodet

Tout allait bien dans leur couple. Elle aimait son homme, à la folie. Lui travaillait comme un fou, s’absentant toute la semaine pour trouver des chantiers mieux payés. Et puis … il prit un chien. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle avait l’impression que le chien ne l’aimait pas, qu’il était un mur entre elle et lui.

Voilà une nouvelle bien courte, trop courte mais terrible. En n’en disant que le minimum, l’auteure nous fait entrer dans une maison commune, et nous conte un conte de l’horreur du quotidien. Cette nouvelle est marquante par sa conclusion, mais surtout par son style littéraire remarquable. En quelques pages et 20 minutes de lecture, j’ai envie de suivre les prochaines parutions de cette auteure.

Une odeur de brûlé de Gaëtan Brixtel :

Vincent vivait une vie de rêve avec sa femme Agathe. Quand ils ont eu un enfant, le petit Timothée, leur vie a changé. Et il n’était pas prêt à ce bouleversement, d’autant qu’il a tendance à paniquer pour un rien. Et chez un bébé, les raisons de s’inquiéter sont nombreuses, trop nombreuses pour lui qui a du mal à prendre le dessus.

Une nouvelle fois, Gaëtan Brixtel prend une situation commune, de la vie de tous les jours, pour développer son drame. Et quel drame ! Cet auteur est bigrement doué, capable de nous montrer ce qu’est l’arrivée d’un bébé dans la vie d’un jeune homme. Quel talent pour nous faire vivre tout ça de l’intérieur. Evidemment, le drame n’est jamais bien loin, puisque nous sommes dans la collection Noire Sœur. Et ce drame là, il va marquer l’imaginaire du lecteur pendant de longues années. Je vous le dis : cette nouvelle est excellente, dure mais excellente !

Crapule de Sébastien Gehan :

Le narrateur se lève à 13H06, un dimanche matin. La ville du Havre dort encore et il a du mal à se remettre de sa soirée, très arrosée. Il se rend au Palace, sorte de supermarché pour marginaux, dans le quartier du Rond-point. Il fait un arrêt au Vincennes, le bar-PMU pour jouer son quinté, avant de rencontrer Momo et son chien Crapule.

Sébastien Gehan nous fait visiter un petit quartier du Havre, qui a gardé son esprit français, anti nazi et révolté contre la vie. C’est une vie de marginaux, ceux qui travaillent (ou pas) et qui boivent (ou pas) mais qui toujours gardent des relations humaines. Et puis, la société ne les aime pas, tout se ligue contre eux. Et si en ce jour de brouillard, ils avaient de la chance ? Une nouvelle fort bien écrite et attachante.

Popa de Louisa Kern :

Dans un hameau, un homme vit dans une maison isolée. Il construit sa clôture sous le soleil agressif. Ses voisins, situés à quelques centaines de mètres, sont une femme et une petite fille. La petite vient le voir quand sa mère part travailler et ils restent ensemble tous les deux. Juste besoin d’une présence. Lui se rappelle Annette, sa petite, quand elle avait deux, trois ans. Elle l’appelle Popa de sa voix trainante.

Cette nouvelle est à la fois tendre et enchanteresse et terrible. Le rythme y est lent, pour mieux nous bercer dans ce décor de champs à perte de vue, et pour mieux centrer l’intrigue sur ces deux personnages atypiques, que rien n’aurait pu réunir. La simplicité du style et l’utilisation des bons mots créent une sorte de douceur dans un paysage plombé par une chaleur suffocante. Une nouvelle simple en apparence et remarquablement réussie sur le plan de l’émotion et de sa chute finale.

Une vie contre une autre d’Eva Scardapelle

La famille Charvet fait tourner sa ferme et devant le travail à faire l’été, ils embauchent des saisonniers. Quand le père meurt, la mère Edmonde songe à vendre l’exploitation mais le fils Antoine refuse au nom de la mémoire. Alors les deux restant s’échinent à faire tourner la ferme. Mais petit à petit, Antoine devient trop présent, en particulier dans la vie privée de sa mère, lui refusant une aventure avec un saisonnier. Le décor de l’enfer est installé.

C’est une très belle nouvelle, très appliquée que nous présente Eva Scardapelle, dont c’est le premier ouvrage que je lis. Le décor est plantée, la situation établie et l’intrigue monte petit à petit en intensité, jusqu’à une chute dramatique, qui n’est pas forcément celle que l’on attend. Après avoir lu cette nouvelle, je vais surveiller les prochaines parutions de cette auteure car j’y ai senti un beau potentiel au niveau de l’écriture, simple et évocatrice.