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Oldies : Le bon frère de Chris Offutt

Editeur : Gallimard La Noire (Grand format) : Gallmeister Totem (Format poche)

Traducteur : Freddy Michalski

Cela faisait un sacré bout de temps que je voulais lire ce roman. Et c’est bien la raison pour laquelle existe cette chronique des oldies : se rappeler des grands romans, des romans importants. Le bon frère est une lecture immanquable.

L’auteur :

Chris Offutt, né le 24 août 1956 à Lexington dans le Kentucky, est un écrivain américain de roman policier. Principalement connu pour ses romans et ses recueils de nouvelles, il a également collaboré, de manière épisodique, comme scénariste à plusieurs séries télévisées américaines.

Fils de l’écrivain Andrew J. Offutt, il grandit dans le Kentucky et suit les cours de l’Université d’État de Morehead. Diplômé, il entreprend un voyage à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de neuf nouvelles, intitulé Kentucky Straight, qui dépeint le quotidien rural du Kentucky. Il commet par la suite deux romans semi-autobiographiques, un roman de fiction et un second recueil de nouvelles.

Ses cinq titres ont été traduits en France, dont trois au sein de la collection La Noire de Gallimard, ce qui laisse penser que Chris Offutt est un simple écrivain de roman policier, quand bien même ces écrits dépassent le cadre du genre et peuvent se rattacher à l’univers d’auteurs aussi différents que William Faulkner, Larry Brown ou Daniel Woodrell. Deux nouvelles de l’auteur sont par ailleurs présentes dans le recueil Le Bout du monde, paru à la Série noire en 2001.

En parallèle à sa carrière d’écrivain, Chris Offutt a été professeur dans plusieurs universités américaines et a collaboré avec différentes revues et journaux américains (New York Times, Men’s Journal …). Il a également travaillé comme scénariste pour des séries télévisées américains (Weeds, True Blood et Treme).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Virgil Caudill a toujours respecté la loi, laissant la rébellion et la violence à son frère Boyd. Mais Boyd est mort et tout le monde (y compris le shérif et la propre mère de Virgil) s’attend à ce que Virgil, se pliant ainsi au vieux code des collines du Kentucky, venge la mort de son frère.

Virgil ne peut briser ce code, mais, s’il accepte de tuer, il est bien déterminé à stopper la spirale de la vengeance. Il abandonne ses collines et ses modestes espérances, change d’identité et, comme d’innombrables fugitifs l’ont fait avant lui, il met le cap sur l’Ouest. Virgil s’attend à ce que les paysages désolés du Montana lui offrent une chance de se cacher mais les parents de l’homme qu’il a tué continuent à le chercher et, trébuchant sur un autre acte de violence, il rejoint malgré lui les milices du Montana dans leur lutte sans merci contre le gouvernement fédéral. Virgil comprendra alors que, quoi qu’il fasse, la violence colle à sa vie comme une seconde peau.

Mon avis :

Si ce roman ne fait pas partie des classiques de la littérature américaine, il devrait les rejoindre très rapidement. Clairement, la plume de Chris Offutt est très littéraire et atteint des sommets entre la poésie et la beauté, un style à la fois détaillé, descriptif et efficace. Il est réellement difficile d’y trouver un défaut, tant tout s’y enchaîne magnifiquement et il est impossible de ne pas être fasciné.

Ce roman peut être divisé en deux parties, la première étant l’errance de Virgil avant de prendre sa décision suite au meurtre de son frère aîné, la deuxième étant la fuite de son passé. Dans la première, chaque scène est très détaillée entre son travail et sa visite de sa famille, portée par des dialogues qui en disent plus long que toute description. Et à chaque fois, nous retrouvons Virgil plongé dans ses marasmes quotidiens, alors que la nature qui l’entoure est si belle. Dans la deuxième partie, Virgil se retrouve au milieu de la nature, et son errance qui n’en pas une se retrouve être une renaissance.

Si dans la première partie, le roman nous propose une réflexion sur le doute, la difficulté de prendre une décision, et les questionnements qui vont impacter une vie, la deuxième partie nous parle de renaissance, d’émancipation, mais aussi de politique. Car ce roman s’avère être une forte et belle charge contre la démocratie américaine qui va se terminer par un final extraordinaire (car je ne trouve pas d’autre mot) qui vous marquera longtemps en laissant un gout bien amer dans la bouche.

Si le roman est centré sur le personnage de Virgil, il devient grand, énorme dans sa deuxième partie, s’ouvrant sur le monde. D’une modernité qui interpelle, d’une lucidité qui fait mal, Chris Offutt nous montre comment circule l’information, comment le pouvoir gère le peuple, et comment on étouffe l’opposition, tout en ayant l’air de leur laisser le choix. Du choix individuel au choix collectif, ce roman pose des questions plus qu’il n’y répond et c’est sa grande force, de nous placer face à nos responsabilités de citoyen.

Il est tout de même incroyable de s’apercevoir que ce roman est le seul roman de fiction écrit par Chris Offutt. Y en aura-t-il un deuxième ? Je le souhaite de tout cœur !

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Equateur d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Sauf erreur de ma part, Antonin Varenne détient un record sur Black Novel, celui du plus grand nombre de coups de cœur, avec Thomas H.Cook. Avec Fakirs, Le Mur, le kabyle et le marin et Trois mille chevaux vapeur, les histoires sont aussi différentes, les univers aussi éloignés, mais il reste une constante, c’est cette écriture magique et imagée. Avec Equateur, nous retournons aux Etats-Unis, en plein 19ème siècle.

Lincoln City, Nebraska, juin 1871. Dans cette ville du Sud des Etats-Unis, la défaite lors de la guerre de Sécession est dure à avaler. Et le nouveau nom de la ville apparait comme une insulte aux yeux des sudistes. Pete Ferguson, un des deux jeunes gens recueillis par Arthur Bowman, arrive sur le dos de son cheval Réunion, et débarque au bureau où l’état donne les terres à ceux qui le veulent. Rempli d’une rage contre les maltraitances qu’il a connu de son père, il met le feu à la carte des terres, et sort. Après avoir vidé sa flasque de whisky, il monte sur son cheval et continue sa fuite.

Dodge City, Kansas, Septembre 1871. Bob McRae fait le commerce de fourrures. Il est à la tête de chasseurs de bisons, et est étranglé par les prix demandés pour le transport ferroviaire des peaux. C’est dans un bar qu’il rencontre Pete Ferguson, qui se fait appeler Billy Webb. Il va lui apprendre le métier de chasseur de bisons. Lors d’une chasse, Pete apprend l’existence de l’équateur. De l’autre coté de la Terre, les pyramides tiennent à l’envers sur leur pointe. On doit avoir des pierres dans les poches pour garder les pieds sur terre. De l’autre coté de la Terre, les soucis n’existent plus. Après avoir tué un homme pour se défendre, lors d’une chasse, Pete va reprendre son errance. Mais il a un but : Rejoindre les terres où tout est possible : L’équateur.

Antonin Varenne revient sur ces terres qui l’inspirent tant, à cette époque où tout est possible car tout est à construire. Loin des westerns que l’on peut voir dans les films américains, il nous invite à nouveau dans un monde de violence et de rêves, où l’espérance de vie dépasse rarement la quarantaine. Et il va nous inviter à un voyage extraordinaire, pour traverser le sud des Etats-Unis, le Mexique, le Guatemala et la Guyane.

Sans être véritablement la suite de Trois mille chevaux vapeur, Antonin Varenne nous plonge à nouveau dans cette époque pas si éloignée et pourtant très différente d’aujourd’hui. C’est un roman de grands espaces, que nous allons traverser, des déserts aux forêts humides, et c’est bien cette écriture si imagée et si juste qui nous plonge dans ces univers si différents à un tel point qu’on y croit complètement. On bouffe du sable dans le désert, on est harassé par la chaleur au Mexique, on est harcelé par la foule au Guatemala, et on est étouffé par l’humidité de la Guyane.

Il n’y a pas que les paysages et les ambiances qui sont à retenir de ce roman. Pete Ferguson, bien qu’il soit le personnage principal, est entouré d’une belle brochette d’autres personnages tous plus grands les uns que les autres, et en particulier Maria, que l’on rencontrera dans la deuxième partie du roman et qui apparait comme la salvatrice, la mère protectrice du roman. D’ailleurs, Ferguson est un personnage presque biblique, sorte de sauveur des âmes en peine, obligé par les circonstances de tuer pour sauver les autres et se sauver. Et Maria se révélera son ultime objectif, sa terre promise, son équateur à lui.

Une nouvelle fois, Antonin Varenne nous transporte dans un autre monde, dans son monde, le Nouveau Monde, où il a trouvé une source d’inspiration qui le situe à l’égal des plus grands auteurs américains. Equateur est une nouvelle fois une grande réussite, un grand roman, celui d’une fuite, d’une recherche d’un monde qui n’existe pas et au bout duquel on ne trouve que ce qui mérite qu’on s’y attache : l’amour.

Je remercie Babelio et les éditions Albin Michel pour cette lecture pleine d’aventures.05

Les novellas de la Manufacture de Livres

Editeur : Manufacture de livres

On voit de plus en plus apparaître de courts romans que les anglo-saxons appellent des novellas, qui sont entre le format du roman et celui de la nouvelle. Je vous propose de jeter un œil sur deux romans de la Manufacture de Livres :

Vagabond de Franck Bouysse :

vagabond

Présentation de l’éditeur :

Un homme dont on ne connaîtra pas le nom, ses soirées, il les passe à jouer du blues dans les cafés de Limoges, mais ce pourrait être ailleurs. Mais pas n’importe où : il faut que ce soit une ville avec des traces d’histoire, des ruelles sombres, des vieilles pierres. La journée, il marche dans les rues, voyant à peine les humains qui sillonnent d’un pas pressé les rues, ceux qui ont quelque chose à faire, une vie à construire alors que la sienne, de vie, ressemble à une ruine. Et voilà qu’un soir apparaît au bar une femme, une inconnue magnifique, pour laquelle il se met à jouer sa propre musique, à chanter ses propres mots. Ils boivent un verre, il la raccompagne au pied de sa demeure et rentre à son hôtel miteux. La reverra-t-il ? Saura-t-il qui elle est ? Il rentre à son hôtel pour dormir, pour rêver à Alicia, celle avec qui il y a quinze ans il partageait la scène, celle qui est partie et qui lui a brisé le cœur. Alicia est en ville. Elle chante au Styx. L’homme sera au Styx, bien sûr, pour Alicia. Ça n’est pas une bonne idée, et il le sait. L’apparition de ce fantôme va déclencher chez l’homme une plongée dans le passé, dans l’enfance et la douleur. Bouysse bascule alors dans la poésie, noire, violente, obsessionnelle, et achève son roman en beauté et en désespoir, emmenant avec lui un lecteur consentant, déconcerté, pris.

Mon avis :

Avec son style poétique et ses sujets noirs, il fallait bien que Franck Bouysse s’intéresse à la musique, et au Blues en particulier. Son personnage principal est guitariste et joue tous les soirs pour des ombres, celles de son passé. Jusqu’à cette apparition qui va le faire basculer vers une conclusion inéluctable.

Encore une fois, Franck Bouysse m’enchante. Et même si le format est court, même si le sujet est classique, je ne peux m’empêcher à chaque phrase de me dire que c’est très bien trouvé, que c’est très bien écrit. Je ne peux m’empêcher de me laisser bercer de plaisir, de plonger dans cette histoire noire et entêtante. C’est une nouvelle fois une grande réussite, le genre de romans que l’on a envie de lire plusieurs fois, juste pour le plaisir.

Albuquerque de Dominique Forma

albuquerque

Présentation de l’éditeur :

Décembre 2001, Albuquerque, Nouveau-Mexique, Jamie Asheton est gardien de parking. Voici l’instant qu’il redoutait depuis un après-midi poisseux de septembre 1990, lorsqu’ils avaient, sa femme Jackie et lui, déserté leur appartement de Manhattan. Une Pontiac firebird avec deux hommes à bord s’approche de sa guérite. Il va falloir faire vite, très vite pour s’échapper du traquenard et aller chercher Jackie. Ensuite il faudra fuir vers Los Angeles pour retrouver les hommes du programme fédéral de protection des témoins. Mais la route est longue jusqu’à la cité des Anges… longue pour un couple traqué, longue pour un homme que sa femme n’aime plus et qui est condamnée à partager sa vie.

Mon avis :

Entre Dominique Forma et moi, cela ressemble à un rendez-vous raté. Au sens où j’ai beaucoup de ses livres à la maison et je n’ai jamais trouvé le temps de les ouvrir. Je répare donc cette injustice avec ce court roman où il se passe beaucoup de choses en très peu de pages.

Si contrairement à Franck Bouysse, je ne suis pas emporté par le style, ici on se laisse porter par l’histoire, en regardant les miles défiler sur la célèbre route 66. Ce couple en fuite, poursuivi par des truands, cherche une protection avec une certaine naïveté. On va donc suivre cette histoire plutôt classique avec plaisir, et tourner la dernière page sur une bouffée d’optimisme teintée d’espoir vain. Cela nous donne un bon moment de lecture divertissante.

La maison de Nicolas Jaillet

Editeur : La rue du départ (2013) ; Bragelonne Thriller (Format poche)

Découvert avec Nous, les maîtres du monde, un roman de super-héros dont je garde un fantastique souvenir de la fin, j’avais raté ce petit roman à sa sortie. Les éditions Bragelonne ont eu la bonne idée de le ressortir pour lui donner une visibilité plus grande. C’est un roman d’une rare subtilité, d’une incroyable douceur.

Quatrième de couverture :

« Deux heures de lecture gravées à vie dans votre mémoire. » Emmanuel Delhomme, France Inter

« Une merveille. Un livre incandescent. » Gérard Collard, Librairie La Griffe Noire

En robe blanche, son bouquet à la main, Martine sait qu’elle n’aimera jamais Jean, l’homme triste et violent qu’elle vient d’épouser. Mais en elle, une graine est en train de germer. Pendant des années, elle survit à son quotidien et élève leur enfant. En silence, avec une audace et une obstination extraordinaires, elle prépare son évasion.

En bonus, deux histoires inédites

La Robe : Entre eux, c’est devenu un rituel : pour leur anniversaire, elle remet sa robe de mariée. Leurs amis les envient. Samuel et Sandra vivent un conte de fées…

La Bague : Une femme caresse une bague à son doigt. Dans le train, un homme observe le visage de cette grande amoureuse changer…

Mon avis :

D’une photographie, prise le jour de son mariage, on devine la joie, les tensions et une femme triste. Elle va subir les coups, les harcèlements mais va garder intact son rêve, qu’elle cultive et qu’elle garde pour elle seule dans le débarras de la maison.

Avec seulement 120 pages, ce court roman est fait de polaroids pour construire l’histoire d’une vie, de deux vies en fait, puisque le narrateur va nous raconter ses racines, ses origines, celles de sa mère. Chaque scène est comme une feuille posée sur une pelouse, aussi légère que l’air et ballottée par les turbulences. Ce portrait de femme est fondant, impressionnant de courage, de volonté.

On ne peut que fondre devant ces horreurs racontées ou esquissées et être empli de rage impuissante pour cette femme qui va subir les pires outrages de son mari. Elle va patiemment emplir son rêve de peut-être, possibles, à force de ténacité. Je n’aurais qu’un mot : Magnifique !

Ce roman est accompagné d’une formidable préface de Marcus Malte et agrémenté de deux nouvelles tout aussi subtiles.

La mauvaise pente de Chris Womersley

Editeur : Albin Michel (Grand Format) ; J’ai lu (Format poche)

Traducteur : Valérie Malfoy

Avec ce roman, je vous propose de découvrir un auteur australien, qui pourrait bien faire partie des très grands de la littérature. En mélangeant les genres entre roman noir et roman de fuite éperdue, ce roman est construit sur deux personnages forts et révèle un auteur au style éblouissant, rien de moins !

Ce roman a été lu grâce au conseil de mon ami Le Concierge masqué et lu dans le cadre de la sélection des Balais d’Or 2017.

Lee est un jeune homme qui se réveille dans une chambre d’hôtel avec à ses pieds une valise pleine de billets de banque et une balle dans le ventre :

« Emergeant des profondeurs océaniques, Lee revint lentement à lui. Il lui semblait que c’était en rêve qu’il battait des paupières, face à ses genoux cagneux. La chambre se taisait, comme s’apprêtant à l’accueillir. Telle une grossière figurine d’argile, rigide et très ancienne, il était couché dans ce lit, et il clignait des yeux. »

Wild est un docteur morphinomane qui a tout abandonné, y compris lui-même :

« Même si ce fut soudain, Wild ne fut pas extrêmement étonné de se voir quitter la maison qu’il avait si longtemps habitée avec sa femme et sa fille. De toutes façons, il vait perdu depuis belle lurette la trace de l’homme qu’il était censé être. Même partir en pleine nuit lui ressemblait désormais et il se consola à l’idée que tout le monde avait déjà foutu le camp – alors pourquoi pas lui ?  Mais en réalité, il savait que certaines décisions sont irrémédiables, et celle-ci en était une. »

Lee et Wild vont se rencontrer et fuir ceux qui cherchent l’argent. Parmi eux, il y a Josef :

« Le soir tombait et il tira les rideaux. Des voisins parlaient très fort dans l’escalier, derrière sa porte. Il y eut des rires, puis des « chut » frénétiques. Surement le crétin de l’appartement sept. C’était comme une minuscule bombe explosant dans sa cage thoracique. Pourquoi le rire des autres était-il si dévastateur ? Il passa un doigt le long de son col et suçota sa dent en or, léchant la surface en expert. Le bruit retomba, mais l’agacement bouillonna dans sa poitrine comme de la vase remuée au fond d’un lac. »

Des romans de fuite, tout le monde en a lu tant et tant. Des personnages forts, on en connait aussi plein. Mais quand c’est raconté d’une façon aussi remarquable, on en redemande. Il faut juste que je vous prévienne que le texte ne comporte pas de marque pour distinguer les dialogues du texte lui-même. Il faut un peu s’y faire au début, mais on entre rapidement dans le jeu et on se laisse mener dans cette intrigue, racontée avec une fluidité et une évidence rares. Chaque mot appelle le suivant, chaque phrase appelle la suivante. C’est un roman qui, dès qu’on l’a commencé, est impossible à lâcher. D’ailleurs, je vous ai mis des extraits en guise de résumé mais j’aurais pu tout aussi bien farcir ce billet d’extraits tant certains passages sont tout simplement brillants.

Si ce roman parle de fuite, il met surtout en scène deux personnages qui, par la force des choses, vont rechercher la rédemption en se sauvant l’un l’autre. Wild va chercher à sauver sa vie en sauvant celle de Lee, blessé, qui lui va chercher à sauver Wild de son addiction. De cette fuite vers nulle part, ces deux hères vont errer (justement !) sans but, sans avenir, sans espoir. Le ton est définitivement noir, à l’inverse de l’écriture qui est lumineuse. Il y a bien un troisième personnage Josef qui apparait rarement dans le livre, mais qui fait planer une menace constante par son absence justement.

Je ne peux que vous conseiller cet auteur, qui m’a fait penser par bien des aspects à Donald Ray Pollock, et toute cette génération de jeunes auteurs qui renouvellent des thèmes connus par la simple beauté de leur écriture. Il faut savoir que deux autres romans ont été édités : Les affligés et La compagnie des artistes. Enfin, l’ami Claude a donné un coup de cœur à ce roman.

Cabossé de Benoit Philippon

Editeur : Gallimard Série Noire

Auréolé d’avis dithyrambiques, sur la toile entre autres, je me devais de découvrir ce premier roman, écrit par un auteur qui touche à tout. Attendez vous à une belle claque dans la gueule …

Il s’appelle Raymond. Comme ce prénom est moche, il se fait appeler Roy. Comme son prénom, Roy est moche, abimé, cabossé. Il fut boxeur, mais on devrait plutôt dire punching ball amateur. Dur au mal, il encaissait les coups jusqu’à se faire démolir. Avec cette gueule-là, il a bourlingué, fait tous les boulots, même ceux qui consistent à démolir des têtes pour recouvrer de l’argent.

Roy s’essaie à un site de rencontres. Il tombe sur Guillemette, jeune femme frivole qui a de la répartie. Elle a un petit ami, Xavier qui la frappe. Roy n’accepte pas cette attitude et le corrige … définitivement. Guillemette trouve alors en Roy le gentil géant qui va la protéger, avant d’éprouver pour lui le Grand Amour avec un grand A.

Recherché par la police, mais surtout fuyant leur vie abimée, nos deux écorchés vifs vont étrenner les routes de la France profonde sans but ni espoir, si ce n’est celui de passer le plus de temps ensemble possible. Cela va être l’occasion de rencontrer de nombreux personnages hauts en couleurs.

Je comprends les différents avis que j’ai pu lire sur la Toile à propos de ce roman. Avec un parti pris revendiqué de parler vrai, voire d’utiliser un langage parlé, l’auteur nous conte une bluette, une sorte de conte de fée d’aujourd’hui, mais en regardant l’envers du décor. Le héros n’est pas beau mais moche à en faire une caricature. La belle est belle et aveuglée d’amour. Et le décor n’est pas une belle forêt mais des routes départementales boueuses ou des banlieues grises. Le tout est servi chaud, très chaud, à force de coups de poing, de coups de pied et de mandales dans la gueule.

Que ceux qui n’apprécient que peu le langage vulgaire, ou la véracité des mots crus passent leur chemin. Il suffit de lire les premières lignes pour s’en rendre compte. Que ceux qui veulent lire un roman pas tout à fait comme les autres, et qui va vous frapper derrière la carapace, à l’endroit du cœur se jettent dessus. Car derrière cette brutalité, se loge une sorte de petite lueur de poésie noire, une once de gentillesse, de bon sentiment, sur fond d’amoralité, de sang et de sueur.

Pour un premier roman, c’est bluffant, car cela marche du début à la fin. Le seul petit reproche que je ferai, c’est que cela ressemble à un amoncellement de scènes, sans véritable but ni fin. Mais rien que pour quelques personnages rencontrés au fil de ces pages, avec une mention particulière pour Mamie Luger, et pour cette fin en forme de début de tout, je vous conseille d’aller y jeter un coup d’œil pour vous prendre un coup de poing.

Ce roman est qualifié pour le prix du Balai de la découverte 2017, organisé par le Concierge Masqué, et dont vous pourrez lire l’interview ici

Ne ratez pas les avis des amis Yvan et Jean Marc, de Fan2polar et Quatresansquatre

Le verger de marbre de Alex Taylor

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons

Une nouvelle fois, la collection NéoNoir des éditions Gallmeister fait fort, en dénichant le premier roman d’un auteur à la plume si rare que je n’ai pas honte à la comparer à celle de Donald ray Pollock. D’ailleurs, celui-ci écrit en exergue sur ce roman : « L’une des proses les plus belles et brillantes que j’ai jamais lues. Ce livre est un incroyable tour de force. »

Dans le Kentucky, Clem Sheetmire conduit une embarcation permettant de faire traverser la Gasping River à ses passagers. Cela lui permet de faire vivre sa famille, Derna sa femme et Beam son fils. Depuis qu’il était adolescent, Beam assurait la relève de son père pour les traversées de nuit. Ce matin là, un homme l’appela de l’autre coté de la rivière. Beam négocia la traversée à 5 dollars.

« Des spasmes de clair de lune traversaient la cime des arbres. La lune elle-même se reflétait dans la rivière, son double tremblant dans les eaux noires, et partout flottait une sérénité qui semblait permanente, un calme qui donnait forme à l’immensité de la nuit. »

Au milieu de la rivière, l’homme de forte corpulence annonça à Beam qu’il n’avait pas 5 dollars à lui donner. Alors qu’il faisait demi-tour, l’autre lui dit qu’il plaisantait. La discussion s’engagea. L’autre semblait connaitre le coin et ses gens, il trouvait que Beam ne ressemblait pas à un Sheetmire. Puis l’autre le menaça de prendre la caisse. Alors, Beam le frappa au front avec une clé à griffe. L’autre tomba, mort. Au port, le bateau emboutit l’embarcadère car Beam n’avait plus sa tête à lui.

Beam alla chercher Clem. En voyant le corps, Clem lui demanda de fouiller le corps. Beam trouva 20 dollars dans le portefeuille. Clem regarda l’homme, annonça à Beam qu’ils n’appelleraient pas la police, mais que Beam devait faire ses bagages et partir, sans plus d’explications. Car Clem avait reconnu en l’homme le fils de Loat Duncan, le plus grand truand du coin.

Le lendemain, le sheriff Elvis Dunne se dirigeait avec ses deux adjoints vers la Gasping River. Un corps a été retrouvé dans les chaines de bucheron. Le coroner annonça qu’il avait été jeté à l’eau hier. Les bucherons le reconnurent, il s’agissait de Paul Duncan, le fils de Loat. Ne restait plus qu’à Elvis à aller voir le père …

Les auteurs américains ne cesseront pas de me surprendre. Il faut dire que ce pays regorge de paysages qui donnent des possibilités infinies pour des intrigues les plus noires dans des décors les plus enchanteurs. Dès les premières lignes de ce premier roman, hormis le prologue qui m’a paru de trop, la plume d’Alex Taylor remplit les yeux, éclate de beauté devant l’évocation de cette nature à la fois belle et mystérieuse, enchanteresse et menaçante. Dans ce décor sauvage, l’auteur y a placé des personnages, tous forts et impressionnants et ayant autant d’importance les uns que les autres.

Clem est un homme effacé, un dur au mal, un pauvre gars qui veut faire vivre sa famille. Derna est une ancienne prostituée qui a travaillé pour Loat Duncan, un tueur implacable. Beam dans sa fuite rencontrera un homme qui vit dans les bois, un propriétaire de bar sans bras. Dans cette galerie, on peut y rajouter un sheriff qui essaie de ménager tout le monde pour rendre la justice la plus équitable possible et un curieux homme toujours habillé en costume.

Le clou de cette intrigue est que Paul Duncan s’avère être le frère de Beam, alors que celui-ci ne le sait pas. Et les relations entre les différents personnages vont nous être dévoilées petit à petit, entrecoupées de scènes très violentes mais jamais démonstratives. Si l’on ajoute à cela des dialogues formidables, des digressions basées sur des histoires du cru racontées par les personnages eux-mêmes qui sont toutes plus géniales les unes que les autres, on tient là un grand livre, de ceux qu’on n’oublie pas. Même si j’ai trouvé sur la fin (surtout après la scène de bataille dans la maison perdue au fond des bois) que ça tournait un peu en rond, le dernier chapitre est tout simplement génial !

Dans cette histoire en forme de métaphore, on devine l’intention de l’auteur de faire revivre le mythe d’Abel et Caïn, mais aussi celui de Sisyphe, avec Beam dans le rôle titre ; sauf qu’au lieu de pousser un rocher, il cherche à partir mais se retrouve toujours dans le même coin. On peut aussi voir dans le personnage de l’homme au costume l’image du Diable, avec qui chacun va passer un pacte pour leur plus grand malheur.

C’est donc un roman avec plusieurs lectures que nous propose Alex Taylor, un roman d’une noirceur infinie dans un paysage à la fois idyllique et mystérieux, écrit avec un style imagé et presque poétique. C’est un grand et beau premier roman, l’une des lectures à ne pas rater pour cette rentrée littéraire 2016. Et je tire mon chapeau au traducteur !