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Oldies : Hot spot de Charles Williams

Editeur : Gallmeister

Traductrice : Laura Derajinski

Attention, coup de cœur !

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose un roman écrit par un auteur culte, toujours au sommet de son art comme il le démontre ici.

La biographie de l’auteur est disponible ici.

Harry Madox débarque de la grande ville dans une bourgade de campagne. Il ne tarde pas à trouver un travail de vendeur de voitures dans concession automobile de George Harshaw. A l’image de son nouveau patron, Madox a un franc parler et une attitude hautaine qui n’attire pas la sympathie mais il a le bagout suffisant pour qu’il excelle dans son travail. Rapidement, il va faire connaissance avec les autres employés, Gullitt vendeur comme lui et Gloria Harper, jeune femme d’une vingtaine d’années chargée des emprunts aux clients.

Alors que la température devient étouffante en cette journée d’été texane, Madox se rend à la banque pour ouvrir un compte et est surpris par le vacarme des sirènes des pompiers. Quand il entre dans l’agence, la salle est désertée de ses employés qui sont aussi pompiers volontaires. Cette situation anodine et inhabituelle lui donne une idée et le pousse à réfléchir à un plan machiavélique pour récupérer de l’argent facilement.

La femme de George Harshaw, Dolores, lui demande un service, d’emporter des cartons de papiers dans une remise non loin de la concession. Agée d’une quarantaine d’années, Dolores est une blonde incandescente en mal de sensations. Un peu plus tard, il est chargé de récupérer une voiture impayée en compagnie de Gloria, auprès de Sutton, un vieil homme et Madox s’aperçoit que Sutton exerce un chantage auprès de Gloria. Madox va devoir monter son coup, tout en étant écartelé entre ces deux femmes.

Ce roman bénéficie d’un scénario en béton, du début à la fin. D’un personnage hautain, provenant de la ville, et considérant que les ploucs de la campagne lui sont inférieurs, l’auteur va dérouler son intrigue en refermant petit à petit le piège sur cet homme qui se croyait plus fort que tout le monde. A partir d’une situation présentée en deux chapitres, les situations et les retournements de situation vont se suivre rapidement jusqu’à une conclusion bien noire, et cynique à souhait.

Ecrit à la première personne du singulier, Madox va se contenter de présenter les événements, et présenter les différents personnages dans une démarche béhavioriste. Le point de vue choisi permet surtout de nous montrer les protagonistes de la façon dont Madox les comprend et les interprète. Madox étant un personnage factuel, il va chercher des solutions aux problèmes qui lui sont posés. Et plus l’intrigue avance, plus le piège se resserre autour de ses secrets et ses mensonges. J’ai particulièrement aimé cette description psychologique d’un personnage à la fois factuel et sensible puisqu’il va tomber amoureux de Gloria.

Le roman vaut aussi et surtout pour son style, en plus de son histoire, remarquablement fluide, formidablement expressif, et extraordinairement traduit. Malgré le fait qu’il ait été écrit en 1953, l’écriture grandement expressive n’a pas vieilli d’un iota et pourrait rendre jaloux beaucoup d’auteurs contemporains tant elle est intemporelle. Hot spot fait partie de ces polars américains qui en disent beaucoup en en découvrant peu et s’avère un indispensable pour tout amateur de roman décrivant la vie des petites villes américaines. Un roman parfait de bout en bout.

Coup de cœur !

Oldies : Homesman de Glendon Swarthout

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Laura Derajinski

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne. Mais pas que, puisque Gallmeister va éditer à partir du mois de mars des romans italiens … et on y reviendra bientôt.

Ce roman sorti en format poche en début d’année faisait dès son annonce partie de ma liste de livres à lire. Devancé par de nombreux avis très positifs, mon avis ne tient pas compte du film tiré de cette histoire, puisque je ne l’ai pas vu.

L’auteur :

Glendon Swarthout, né le 8 avril 1918 à Pinckney, Michigan (en), dans le Michigan, et mort le 23 septembre 1992 à Scottsdale, en Arizona, est un écrivain américain, auteur de westerns et de romans policiers. Sa première activité professionnelle est un job d’été dans un resort du lac Michigan, où il joue de l’accordéon dans un orchestre pour dix dollars la semaine.

Diplômé de l’université du Michigan à Ann Arbor, Glendon Swarthout commence par écrire des publicités pour Cadillac. Après une année de cette activité, il se lance dans le journalisme puis dans la rédaction de ses premiers romans. Il publie son premier roman, Willow run, en 1943.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé en Europe et participe à un seul combat dans le sud de la France avant d’être renvoyé aux États-Unis. À son retour, il enseigne à l’université du Michigan et écrit de nouveaux romans. C’est après la première adaptation cinématographique en 1958 de l’une de ses œuvres, Ceux de Cordura, qu’il peut se consacrer pleinement à l’écriture.

Swarthout devient un auteur prolifique et s’illustre dans quasiment tous les genres littéraires de fiction à l’exception de la science-fiction. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante et inclassable. Il est néanmoins surtout reconnu comme un des plus grands spécialistes de l’Ouest américain et du western.

Il est l’auteur de seize romans, dont plusieurs best-sellers. Neuf d’entre eux ont été portés à l’écran, dont Le Tireur, qui fut le dernier film de John Wayne et The Homesman, second film de Tommy Lee Jones. Deux fois nommé pour le prix Pulitzer, lauréat de nombreux prix littéraires, Glendon Swarthout meurt le 23 septembre 1992 en Arizonad’un emphysème pulmonaire.

(Source : Wikipedia & Gallmeister.fr)

Quatrième de couverture :

Au cœur des grandes plaines de l’Ouest, au milieu du XIXe siècle, Mary Bee Cuddy est une ancienne institutrice solitaire qui a appris à cultiver sa terre et à toujours laisser sa porte ouverte. Cette année-là, quatre femmes, brisées par l’hiver impitoyable et les conditions de vie extrêmes sur la Frontière, ont perdu la raison. Aux yeux de la communauté des colons, il n’y a qu’une seule solution : il faut rapatrier les démentes vers l’Est, vers leurs familles et leurs terres d’origine. Mary Bee accepte d’effectuer ce voyage de plusieurs semaines à travers le continent américain. Pour la seconder, Briggs, un bon à rien, voleur de concession voué à la pendaison, devra endosser le rôle de protecteur et l’accompagner dans son périple.

Inoubliable portrait d’une femme hors du commun et de son compagnon taciturne, aventure et quête à rebours, Homesman se dévore de la première à la dernière page.

Mon avis :

Homesman bénéficie d’un scénario hors pair, mené tel que son auteur l’a voulu : une première partie qui présente les personnages, la deuxième raconte le périple du Kentucky en Iowa, la troisième vient clore cette histoire hallucinante (Tiens, je n’utilise pas souvent ce terme !), forte et dramatique. Si on peut envisager de le classer dans une catégorie Western, je le situerai plutôt comme un roman d’aventures, et franchement dans le haut de gamme.

Car l’écriture de Glendon Homesman est redoutablement précise, tantôt behavioriste, tantôt détaillée, mais toujours terriblement juste quand il s’agit de montrer les relations entre Briggs et Mary Bee, leurs forces et surtout leurs faiblesses. Et elle bénéficie de la force de l’imagination de l’auteur, qui nous offre des scènes que l’on n’est pas prêt d’oublier. Imaginez un charriot transformé en fourgon, qui prend la route de terre avec quatre femmes devenues folles qui, tout le long du chemin, vont gémir.

Je vous mets au défi de rester insensible envers le sort de ces pauvres femmes, qui ne savaient pas ce quel sort elles allaient subir en s’installant dans l’Ouest sauvage. Je parie que vous tremblerez (ou hurlerez) pendant les rencontres (des Indiens, de nouveaux immigrants ou même des enfoirés profiteurs qui leur refusent une chambre d’hôtel …) qu’ils vont faire grâce à des scènes bien stressantes. Je suis sûr que vous crierez de rage devant tant d’injustice et d’incompréhension, devant cette fin si triste. Après avoir tourné la dernière page, je ne veux faire qu’une chose : voir à quoi ressemble l’adaptation cinématographique. Et je vous donne un conseil : lisez ce livre avant !

Ne ratez pas non plus l’avis de Jean-Marc

Le chouchou du mois de mars 2021

En mars, les jours rallongent et le moral remonte en flèche, nonobstant ce nouveau confinement … En même temps, nous attendons avec impatience en avril une avalanche de polars, dont un grand nombre sont tant attendus et seront chroniqués ici … dès que je les aurais lus, bien sûr. En attendant, mes chroniques vous proposent de beaux moments de lectures, pleines d’émotions et de réflexions.

Sortir de sa sphère de contact, être déstabilisé par une intrigue, la réaction d’un personnage, ou même changer carrément de décor, se plonger dans un futur imaginaire et imaginé, pour se poser des questions, avancer ou juste s’amuser.

Dans cette dernière catégorie, au rayon Angoisse, La maison à Claire-Voie de Brice Tarvel (Zinedi) est un recueil de nouvelles dont la précision d’écriture fait monter sans cesse la tension.

Au rayon Anticipation, Cinquante-trois présages de Cloé Mehdi (Seuil) démontre la talent de cette jeune auteure qui, après nous avoir expliqué l’avènement d’une Multitude de divinités, nous présente une de leurs messagers avec toutes ses difficultés spirituelles et matérielles. Ce roman nous offre la possibilité de réfléchir à la fois sur les pauvres et leur manque d’espoir mais aussi sur la religion et son devenir, ce qui en fait un roman puissant.

Enfin, au rayon Science-Fiction, dans L’oiseau moqueur de Walter Tevis (Gallmeister), les robots gèrent la Terre et facilitent notre vie à tel point que les humains ne se reproduisent plus, ne savent plus lire et deviennent des inutiles à la recherche de divertissement. Là aussi, l’auteur défend la culture, en particulier la littérature dans un roman visionnaire à faire froid dans le dos.

Toutes les autres chroniques parues ont porté sur des auteurs que je connaissais déjà, enfin presque …

L’art de la fuite est un secret de Gilles Vidal (La Déviation) propose un roman où un artiste peintre s’enfuit de chez lui après avoir vu sa dernière toile. Le peintre cherche-t-il quelqu’un dans sa fuite ou se cherche-t-il lui-même ?

Dernier tour lancé d’Antonin Varenne (Manufacture de livres) est le dernier roman de cet auteur que j’aime tant. Sur un sujet a priori peu intéressant pour moi, il arrive à me passionner en parlant intelligemment de la psychologie des champions, du fric pourri qui empoisonne le sport et des difficiles relations père/fils. Impressionnant !

Le pari n’était pas gagné d’avance de faire un roman situé dans l’univers carcéral. Avec Mort à vie de Cédric Cham (Jigal), l’auteur s’en sort avec une palme, tant le scénario est bluffant, passionnant et les personnages sont fantastiques.

Quand on a commencé les enquêtes de Rocco Schiavone, on était resté sur un final terrible à la fin du précédent opus, sans comprendre le passé du sous-préfet. 07 07 07 d’Antonio Manzini (Denoël) revient sur son passage à Rome, ses amitiés douteuses et une enquête menée de main de maître. Seuls quelques dialogues qui sonnent faux lui ont fait manquer le titre du chouchou du mois.

Chastity Riley est un autre personnage récurrent dont on n’avait plus de nouvelles depuis quelque temps et son formidable Quartier rouge. Nuit bleue de Simone Buchholz (L’Atalante) inaugure à la fois une nouvelle collection dédiée au polar, Fusion et un nouveau cycle pour cette procureure décidément pas comme les autres. Quand le fond s’allie à la forme, cela laisse augurer du meilleur et cela donne envie de lire la suite.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins (Gallmeister), parce que c’est un premier roman, parce que cette histoire est dramatique, parce qu’elle est triste et belle, parce que les personnages sont fantastiques et que le message, intelligemment distillé montre des campagnards ivres de liberté en conflit avec les bureaucrates de la ville. Ce roman illustre de façon magistrale le mal dont souffre les Etats-Unis aujourd’hui.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans le choix de vos lectures. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, protégez-vous, protégez les autres et n’oubliez pas le principal, lisez !

Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Laura Derajinski

« Le Beau est toujours triste », disait Charles Baudelaire. Cette phrase m’a hanté quand j’ai tourné la dernière page de ce premier roman de Joe Wilkins qui a su toucher la situation actuelle des Etats-Unis, ses contradictions et ses difficultés. Si ce roman est sensé se situer lors de la présidence de Barack Obama, il n’en reste pas moins qu’il est bigrement d’actualité, et pas seulement pour les Etats-Unis.

Ce roman possède une force d’évocation peu commune et prend le pari de ne dévoiler le fond de l’intrigue que vers le milieu, soit après 150 pages. De nombreux auteurs se seraient cassés les dents, et ce pari osé est totalement réussi par la justesse montrée dans la description de la vie des riverains des Bull Mountains du Montana, des éleveurs que les banques ont expulsés pour non-paiement de leurs emprunts qui sont devenus mineurs puis virés au gré des crises économiques.

Les deux personnages principaux incarnent ces deux facettes de la société qui s’opposent avec virulence voire violence. Wendell Newman vit dans un mobile-home de petits boulots quand débarque chez lui une femme des services sociaux. Elle est accompagnée d’un petit garçon, Rowdy qui est le fils de sa cousine qui vient d’être condamnée à quelques années de prison. Wendell va devenir le tuteur de ce garçon mutique et stressé, probablement autiste.

Gillian est enseignante et doit faire face à l’éducation de sa fille Maddy, adolescente. Elle voue une vraie passion à son métier, et porte sur ses épaules un drame familial qui l’a exclue de la vie de cette petite ville. Elle effectue donc des missions dans différentes écoles pour que les enfants poursuivent leur éducation et aient une chance de partir de cette région maudite, les Bull Mountains.

Indirectement, Wendell et Gillian sont liés pour le pire, et c’est ce que nous apprendrons au milieu du roman. Le père de Wendell, Vern, a abattu un loup alors que sa chasse en était interdite par l’état. Quand le garde-chasse Kevin, le mari de Gillian, est venu l’arrêter, Vern l’a tué de deux balles avant de prendre la fuite dans les montagnes. Depuis, Vern est devenu le symbole de la lutte des habitants de la campagne contre les représentants urbains de l’état. Le drame va se mettre en place quand une chasse au loup officielle est organisée et que Gillian va rencontrer Rowdy.

Avec un rythme lent, Joe Wilkins va dérouler son intrigue en donnant sa priorité aux personnages, à leur vie, leurs actions, leur passé, leurs joies et leurs erreurs. Il les place dans un décor idyllique, celui d’une nature indifférente aux exactions des Hommes, et évite d’en faire trop, d’en rajouter avec une belle subtilité. Les scènes vont ainsi se succéder, détaillant un quotidien morne dont la fluidité va se suffire à elle-même pour en faire un roman passionnant que l’on n’a pas envie de lâcher.

Partant d’un événement dramatique, plaçant consciencieusement son décor et ses personnages, Joe Wilkins peut progresser dans son histoire et aboutir à un final comme le reste sans esbroufe, mais avec un contenu hautement dramatique et d’une tristesse sans limites. Et derrière cette histoire, Joe Wilkins parle de cette Amérique oubliée, élevée dans l’espoir de construire une vie sur la base du travail, et qui ne comprend pas que des bureaucrates viennent leur prendre leur argent, leurs terres, leur vie.

Joe Wilkins écrit là un roman intelligent et bigrement lucide, un des plus subtils que j’aie lus depuis longtemps. Il parle du poids du passé, et de la difficulté d’endosser un héritage dont on n’a pas voulu. Il parle aussi des contradictions qui divisent les Etats-Unis, fédération de plusieurs états qui ne reconnaissent pas un gouvernement et qui se déchirent entre liberté de propriété et devoir d’état, une équation tout bonnement insoluble.

Que c’est intelligent, que c’est beau, que c’est triste … et c’est un premier roman !

Oldies : L’oiseau moqueur de Walter Tevis

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Michel Lederer

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne.

Je vous propose un auteur dont j’ai découvert l’existence grâce à l’excellente série télévisée Le jeu de la dame, avec un roman qui nous envoie dans un futur lointain, bigrement visionnaire.

L’auteur :

Walter Tevis, né le 28 février 1928 à San Francisco et mort le 8 août 1984 à New York, est un écrivain américain de science-fiction et de roman noir.

Bien que Walter Tevis soit né dans le comté de Madison, son père ramène sa famille au Kentucky depuis San Francisco alors que Walter est âgé de 10 ans.

Après avoir participé aux campagnes du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, Tevis obtient un diplôme à la Model High School en 1945 et est admis à l’université du Kentucky, où il décroche une maîtrise. Alors qu’il est étudiant, Tevis travaille dans une ‘Eight ball pool-room’ et publie une histoire sur le billard écrite pour le cours d’écriture de A. B. Guthrie. Après avoir reçu sa maîtrise, Tevis écrit pour la Kentucky Highway Department et enseigne à Science Hill, Hawesville, Irvine, Carlisle, ainsi qu’à l’université du Kentucky. Il est professeur de littérature à l’université de l’Ohio de 1965 à 1978, où il reçoit une MFA.

Il commence à publier des nouvelles de science-fiction en 1954, puis le premier de ses récits policiers avec The Big Hustle, paru en 1955 dans Collier’s Weekly, qui narre la lutte pour la victoire entre deux champions de billard, et The Hustler, paru en 1957, dans Playboy. Il reprend ces deux nouvelles en les étoffant dans son roman noir L’Arnaqueur (1959), qui est adapté sous le même titre au cinéma par Robert Rossen, avec Paul Newman.

Au cours de sa carrière d’écrivain, Tevis publie sept romans, dont trois sont des variations sur le même thème, et d’autres nouvelles pour des magazines, dont Cosmopolitan, Esquire, Playboy et Galaxy Science Fiction.

Pendant quelques années, Tevis disparaît du circuit littéraire, souffrant d’alcoolisme. D’ailleurs, une grande mélancolie et un goût du jeu – voire de l’alcool – marquent chacun de ses romans. Pendant cette période, il vit en donnant des cours particuliers d’écriture. Il est nommé au prix Nebula du meilleur roman en 1980 pour L’Oiseau d’Amérique (L’oiseau moqueur). Il passe sa dernière année à New York, en tant qu’écrivain à plein temps.

Walter Tevis meurt d’un cancer du poumon en 1984. Il est enterré à Richmond, dans le Kentucky.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

« Pas de questions, détends-toi ». C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort individuel et leur tranquillité́ d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent ainsi vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où Paul, jeune homme solitaire, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté́, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université́ de New York. Le robot se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité́ ou la perdre définitivement ?

Mon avis :

Imaginez un monde futuriste où l’humanité a créé des robots pour se faciliter la vie, un monde où les hommes ne travaillent plus, mais passent leur temps à prendre des pilules, regarder la télévision et fumer de la marijuana. Ils ont perdu l’envie de se rencontrer, de lire, de se cultiver. Alors le nombre d’humains sur Terre a diminué et les robots ont fait fonctionner le monde à leur place.

Spofforth est un robot de classe 9, le plus intelligent jamais inventé. Son rêve est de mourir. Doyen de l’université de New-York, il reçoit un appel de Paul Bentley qui lui propose d’apprendre à lire aux hommes. Spofforth lui octroie un appartement et lui demande de lire les textes de films muets. Paul découvre la joie de lire, d’élever son esprit et rencontre une femme habillée en rouge dans un zoo. Elle ne prend pas de pilules, ne fume pas, et il décide lui apprendre à lire.

Ce roman fait partie des monuments de la littérature, de ceux qui allient deux genres, la littérature dite blanche et la science-fiction. Il nous offre une ode à la littérature, à l’élévation de l’esprit par la culture et sa nécessité pour faire évoluer l’humanité. D’une plume érudite et imagée, Walter Tevis nous plonge dans un monde futuriste qui rappelle celui que l’on subit aujourd’hui, entre Netflix et Internet, cette propension à rester chez soi, à oublier la nécessité des autres.

Proche d’un 1984 de George Orwell, d’un Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ou du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou même le Cycle des robots d’Isaac Asimov, ce roman nous marque d’autant plus qu’il a de fortes résonances avec ce que nous vivons aujourd’hui. D’une remarquable intelligence dans la façon d’aborder ces thèmes, le déroulement de l’intrigue peut déconcerter lors du passage en prison mais est au final hautement recommandable voire même indispensable pour tous.

Sukkwan Island de David Vann

Editeur : Gallmeister

Traductrice : Laura Derajinski

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne. Ce roman est le deuxième roman publié par Gallmeister (après Little Bird de Craig Johnson) à avoir connu à la fois le succès et la reconnaissance en remportant le prix Médicis étranger, le prix des lecteurs de L’Express, le prix de la Maison du livre de Rodez, le prix du Marais 2011 des lecteurs de la médiathèque L’Odyssée de Lomme.

L’auteur :

David Vann naît en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, où il passe une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Quand il a treize ans, son père se suicide : ce drame marque très fortement le jeune garçon et le poursuivra toute sa vie.

David Vann travaille à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagne alors sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times.

Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à l’écriture et il commence à enseigner. Il propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires, puis réimprimé suite à la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui sont distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il est récompensé par prix Médicis étranger et se vend à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L’Obscure clarté de l’air et Un poisson sur la lune. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

(Source Gallmeister.fr)

Quatrième de couverture :

Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, toute en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. Mais la rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.

Après sa parution en France, où il a obtenu le prix Médicis en 2010, Sukkwan Island a connu un succès retentissant. Traduit dans plus de soixante pays, il s’est imposé comme un classique moderne.

Mon avis :

Il m’arrive souvent de laisser reposer un roman dont on a dit beaucoup de bien, afin de me faire un avis à froid. Ce roman m’avait été conseillé par un ami très cher, ma femme l’avait lu et adoré, je l’avais prêté, on ne me l’a pas rendu, je l’ai racheté, je l’ai re-prêté, on ne me l’a pas rendu (à nouveau) et je l’ai acheté une troisième fois. C’est vous dire si je tenais à le lire à tout prix.

Le style froid, sorte de mélange de phrases courtes et de descriptions de la nature, procure un accueil glacé dans cette nature sans pitié de l’Alaska. Les événements vont se suivre, mais l‘auteur va surtout mettre l’accent sur les relations entre le père Jim et le fils Roy. Le père cherche à se racheter aux yeux de son fils, pour sa vie ratée mais aussi à ses propres yeux et le fils veut le suivre dans une sorte de culpabilité pour le divorce de ses parents.

David Vann passe sur les raisons qui ont poussé la mère à accepter que son fils parte un an avec un père instable dans cette contrée sauvage, ce qui me parait bien peu cohérent. Mais l’absence de sentiments montrés dans l’écriture rend la première partie intéressante. Puis arrive le coup de théâtre en plein milieu du livre, que je ne vous raconterai pas pour ne pas dévoiler l’histoire.

La deuxième partie plus centrée sur le personnage du père, montre un homme qui cherche à réparer ses erreurs, sans trop réfléchir, dans l’urgence. On retrouve alors un homme qui fait des erreurs inéluctables, qui voudrait les réparer mais ne sait pas comment faire. Ces passages m’ont semblé plus intéressants par la façon dont l’auteur trouve à ce père ignoble des circonstances atténuantes. En fait, ce roman m’apparait plus comme une auto-analyse de ce que David Vann a vécu qu’une histoire de survie en milieu hostile.

Oldies : L’insigne rouge du courage de Stephen Crane

Editeur : Gallmeister

Traducteurs : Pierre Bondil et Johanne Le Ray

Afin de fêter ses 15 années d’existence, la chronique Oldies de cette année sera consacrée aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne. Et quoi de mieux que remonter aux sources avec un roman initialement écrit en 1895 ?

L’auteur :

Stephen Crane, né le 1er novembre 1871 à Newark, dans l’État du New Jersey, et mort le 5 juin 1900 à Badenweiler, en Allemagne, est un écrivain, poète et journaliste américain.

Son père, le révérend Jonathan Townley Crane et sa mère Mary Helen Peck Crane, entièrement dévouée aux activités de son mari au sein de l’Église Méthodiste furent les parents de 14 enfants, dont 5 décédés en bas âge. Le révérend J.T Crane décède lorsque Stephen a huit ans. Sa sœur Agnès, institutrice, l’éveille à la lecture romanesque. C’est à 19 ans qu’il publie son premier essai (sur l’explorateur Henry Morton Stanley) dans le magazine de son école, mais dès l’année précédente, il aide son frère Townley à rédiger la chronique locale pour le New York Tribune.

À partir de septembre 1890, il étudie au Lafayette College, puis entre à l’Université de Syracuse en 1891, mais quitte l’établissement six mois plus tard. En 1892, il commence sa carrière à New York comme journaliste indépendant. Devenu reporter correspondant pour le New York Tribune, il est renvoyé du journal qui n’a pas apprécié son compte rendu d’une manifestation ouvrière.

En 1893, il publie Maggie, fille des rues sous le pseudonyme de Johnston Smith, récit réaliste où abondent les dialogues truffés de jurons. L’œuvre fait scandale. En 1895, avec l’aide de Hamlin Garland, il publie La Conquête du courage (The Red Badge of Courage), un roman réaliste sur la guerre de Sécession vécue et observée par les yeux d’un jeune soldat. Le livre remporte un certain succès.

Il travaille à partir de 1895 comme correspondant pour plusieurs journaux et couvre différents conflits, notamment au Mexique. En 1896, alors qu’il se rend à Cuba, le bateau coule et, après 36 heures de naufrage, trois survivants parviennent à atteindre les côtes de la Floride. Crane s’inspire de cette aventure pour écrire The Open Boat and Other Tales, en 1898. Il est correspondant de guerre en Grèce et en Turquie en 1897, puis à Cuba et à Porto Rico pendant la guerre hispano-américaine de 1898. Déjà malade, il s’installe avec sa compagne en Angleterre dans le Sussex où il fait la connaissance de Henry James et surtout de Joseph Conrad qu’il rencontre plusieurs fois.

Stephen Crane meurt de la tuberculose, à vingt-huit ans, à Badenweiler, en Allemagne. Il est enterré au cimetière d’Evergreen à Hillside, New Jersey (en).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

À la veille d’une bataille de la guerre de Sécession, Henry Fleming est un jeune soldat de l’armée nordiste fraîchement enrôlé et assailli par le doute. Pourquoi s’est-il engagé ? Sera-t-il capable, du haut de ses 17 ans, de faire face au danger ? Le lendemain, sous le feu ennemi, il réagit comme un lâche et s’en veut terriblement. Mais dans la confusion générale, Henry est frappé à la tête, recevant cet “insigne rouge du courage” qu’est une blessure de guerre. Son attitude au combat va s’en trouver radicalement modifiée.

Mon avis :

Loin d’être ma tasse de thé, les romans de guerre (comme les films d’ailleurs) ne m’intéressent guère. Lire des tripes étalées dans un champ de bataille ou bien d’autres horreurs ne constituent pas ce que je cherche dans la littérature. Il aura fallu la phrase d’accroche d’Ernest Hemingway pour me décider : « L’un des meilleurs romans de la littérature américaine ».

En compagnie d’Henry Fleming, nous allons nous diriger vers le front avec tous les doutes que cela comporte. Nous allons passer de l’enrôlement aux rumeurs qui courent les régiments, du voyage à pied joyeux plein de chansons aux nuits interminables et angoissantes, de l’attente qui force à penser aux raisons que l’on a d’être là aux combats toujours plus sanglants, jusqu’aux confrontations en face à face.

Henry Fleming, débordant de fierté et de volonté, s’engage sans bien savoir dans quoi il met les pieds. Quand il marche vers les combats, la troupe est pleine d’entrain. En pause pour la nuit, les questions commencent à fuser, pour se demander pourquoi on veut tuer notre semblable ou plus simplement pourquoi on est là ? Et puis, le fracas remplit le silence, les canons d’abord, puis les fusils et enfin, la charge à la course. Au milieu de la fumée, l’angoisse monte. Et ne reste qu’une chose : la rage, la volonté de tenir le drapeau.

Roman étonnant par son sujet, rappelons-nous qu’il a été écrit en 1895, il surprendra aussi par la modernité de son style, magnifiée par la traduction de Pierre Bondil et Johanne Le Ray, et l’art de ne dire que ce qui est nécessaire, ce qui est une marque de fabrique de tout un pan de la littérature américaine. On y trouve aussi une alternance entre les scènes de bataille et les pauses, ce qui me questionne sur le fait que ce roman n’ait jamais été adapté en film. Par le jeu des couleurs quand le brume se lève, le stress engendré par les bruits, les cris, les armes, les odeurs de poudre et le toucher du mât du drapeau, Stephen Crane nous fait vivre cette bataille sans jamais y être allé en faisant appel à nos sens.

En cela, ce roman a toute sa place chez Gallmeister et constitue une pierre angulaire littéraire de l’histoire (courte) des Etats-Unis.

Betty de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

Attention, Coup de Cœur !

Je vais me joindre à tous mes collègues blogueurs, à tous les libraires et à tous les lecteurs qui ont encensé ce roman. Et je pense sincèrement qu’il est impossible de résister à cette histoire racontée par une petite fille qui grandit et découvre le vrai monde alors que son père le lui a expliqué avec sa poésie indienne.

Betty est une petite fille quand elle s’allonge sur le capot de leur voiture à coté de Landon Carpenter, son père de sang indien. Il lui explique que son cœur est en verre, que si, un jour, il perd Betty, alors son cœur se brisera en mille morceaux, et que ce sont ces morceaux qui le tueront. Tout le monde a un cœur en verre.

Ses parents se sont rencontrés dans le cimetière de Joyjug dans l’Ohio. Landon a trouvé bizarre de voir une jeune fille croquer dans une pomme, assise sur une tombe. Tout dans son attitude, dans la couleur noire de sa peau était réuni pour qu’ils se trouvent et s’aiment sous un ciel immaculé.

Quelques mois plus tard, il n’est plus possible pour Alka de cacher son ventre qui grossit. Le père d’Alka Lark la frappe pour la punir, parce qu’une femme ne peut avoir d’enfant sans mari. Il frappe sur le ventre pour tuer le Mal. Mal en point, Alka va retrouver Landon à la sortie de l’usine. En voyant son état, il décide d’ôter l’âme au père Lark, car aucun homme n’a le droit de frapper une femme. Le laissant pour mort, Landon décide de partir avec Alka, et ils s’installent à Breathed.

Ils vont traverser nombre d’états, au fil des années, en fonction des emplois que Landon trouve pour nourrir sa famille qui grandit. L’aîné s’appellera Leland, un garçon blond comme les blés. Puis arrive Fraya, Yarrow qui mourra étouffé en avalant un marron, Waconda qui pleurait tout le temps jusqu’à ce qu’elle avale une boule de coton, Flossie qui s’est toujours vue comme une star du cinéma, puis Betty qui est venue dans une baignoire, la seule qui avait la chevelure d’une Cherokee. Les deux derniers s’appellent Trustin et Lint.

Après cela, Alka décide qu’il n’y aura plus d’enfants et que leur vie doit s’épanouir là où ils ont commencé à vivre, à Breathed dans l’Ohio.

Betty, la narratrice de ce formidable roman, fait partie des personnages que je n’oublierai jamais, tant ce roman est fort, par la fluidité du style, par la simplicité de raconter et par la puissance émotionnelle. Nous allons suivre la vie de Betty de l’âge de 6 ans jusqu’à sa majorité et son départ à l’université, en passant en revue ses joies et ses peines, les bons moments et les drames. Petite fille sensible, elle suit son père, l’écoute lui raconter la Vie et écrit des bouts de vie sur des papiers qu’elle enfouit dans les bois tout proches.

Betty trouvera les réponses à toutes ses questions auprès de son père, un indien rejeté de tous pour la couleur de sa peau, et qui aura la chance de fonder une famille. Travaillant sans cesse, ne se plaignant jamais, et parsemant ses histoires de légendes sur la nature, Landon est un des personnages centraux du roman avec Betty. J’aurais aimé avoir un père comme lui, j’aurais aimé être un père comme lui.

Malgré le grand nombre d’enfants, on arrive à les repérer tous, ce qui est un sacré tour de force. Tiffany McDaniel leur a certes donné à chacun un signe distinctif, mais surtout, elle les a fort intelligemment incrusté dans le roman grâce à des scènes inoubliables. Et tous vont subir leur lot de joies, mais aussi de peines, voire de drames. Car au travers de ces dizaines d’années traversées par l’auteure, c’est la peinture d’une société qu’elle nous montre.

Betty la petite indienne telle qu’elle est surnommée par son père se fait le témoin de la société, par les événements qu’elle va subir. On pense tout de suite au racisme, celui de tous les jours, à ces voisins qui éloignent leur fille de peut qu’elle attrape une maladie. Mais elle est aussi institutionnalisée quand la maitresse d’école annonce devant toute la classe que Betty est forcément plus idiote puisqu’elle vient d’une tribu de sauvages. On peut aussi ajouter les chantiers de la mine d’où Landon sort couvert de charbon sur la figure. En fait, il se peignait le visage en noir sale pour que les autres ouvriers ne voient pas la couleur de sa peau, sinon ils l’auraient chassé à coups de pied.

Betty la jeune enfant va grandir et découvrir le monde des grands. Petit à petit, la naïveté va faire place à une lucidité, le monde naturellement beau et magique se fissurer sous la méchanceté des hommes. Car la jeune fille va devenir adolescente puis jeune femme et affronter le monde des hommes, fait par des hommes pour des hommes. Tiffany McDaniel va revenir plusieurs fois sur la place qu’occupe la femme dans la société chrétienne, si marginale alors qu’elle est au centre de la société indienne. Le naturel avec lequel elle pose les questions de Betty et la brutalité simple martèlent un message d’autant plus fort.

Tour à tour enchanteur, drôle, magique, dramatique, rageant, triste, ce roman fait voyager dans un pays qu’on ne veut pas voir, même si ses messages sont universels. Tiffany McDaniel s’est largement inspirée de la vie de sa mère. Elle a surtout écrit un formidable plaidoyer pour la tolérance et l’égalité des sexes, porté par un personnage féminin qui vous accompagnera tout le long de votre vie. C’est juste magique, poétique et magnifique !

Coup de Cœur !

Des poches pleines de poches – Spécial 813

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche. Cette fois, nous allons passer en revue des titres finalistes pour le trophée 813, l’association des amis des littératures policières. Je vous rappelle les finalistes de cette année, dont la liste est disponible sur le blog de l’association ici : http://www.blog813.com/2020/05/les-813-ont-vote.html.

Rejoignez-nous vite à 813 qui regroupe autant de passionnés que d’auteurs.

Nuits Appalaches de Chris Offutt

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons

Tucker revient de la guerre de Corée et rentre chez lui, dans le Kentucky. Sur la route, il tombe sur une bagarre entre un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune femme. Apparemment, il veut la violer. Tucker intervient et sauve Rhonda. Elle vient de perdre son père et c’est son oncle que Tucker a neutralisé. Cette rencontre fortuite va les rapprocher. Ils vont se marier et dix ans après, se retrouveront avec 5 enfants, dont quatre avec des malformations. Alors que Tucker fait du transport d’alcool de contrebande, les services sociaux de l’état envisagent de leur enlever leurs enfants.

Chris Offutt revient à la littérature après une longue absence, pour nous conter la vie de ce jeune couple sur une période d’une quinzaine d’années. On suit avec plaisir cette plume magnifique, à la fois sèche et tendre, directe et lyrique, en fonction de ce qu’elle raconte. L’auteur choisit une écriture factuelle, béhavioriste quand il parle des actions humaines et se permet des envolées magiques quand il évoque la nature. Il place d’emblée une antinomie entre le calme de la végétation et l’excitation humaine.

C’est aussi l’évocation d’une famille pauvre, cherchant à créer une famille et à élever leurs enfants, et dont les événements malheureux qui leur arrivent viennent systématiquement de l’extérieur. Tucker apparaît alors comme un père de famille responsable, prêt à flirter avec la délinquance pour défendre sa famille et Rhonda une mère aimante de son mari et de ses enfants. Si la psychologie est simplissime, le ton n’est pas au jugement, l’histoire se révèle belle, formidablement bien racontée et rappelle de grands auteurs tels Steinbeck ou Hemingway (parmi ceux que je connais).

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audric

Editeur : Albin Michel (Grand Format) ; Livre de Poche (Format Poche)

A Pripiat, en Ukraine, non loin de Tchernobyl, le cadavre d’un homme est découvert par un groupe de touristes, suspendu à la façade d’un immeuble. L’identité du mort, Leonid Sokolov, fait apparaître qu’il est le fils d’un ancien ministre soviétique. Le capitaine de police Joseph Melnyk va être chargé de l’enquête, aidé par sa subordonnée Galina Nowak, tout juste sortie de l’école de police. En parallèle, Alexandre Rybalko est contacté par le père et, moyennant finances, il accepte de trouver le coupable et de le tuer. Les deux policiers, Melnyk et Rybalko vont arriver à la même déduction séparément : ce meurtre est lié à celui de sa mère, Olga Sokolov, survenu en 1986, le jour de l’explosion de la centrale nucléaire.

Étiqueté (à mon avis à tort) thriller, ce polar / roman policier vaut plus que le détour tant la façon de plonger le lecteur dans un monde inconnu est fascinante. Pour le côté thriller, il y a peu de scènes sanguinolentes, à part la découverte du corps et son autopsie. Par contre, du côté de la vie des Ukrainiens, ce roman est une mine d’informations et à ce titre, on apprend plein de choses et cela en devient passionnant.

On pardonnera bien volontiers la présentation des deux personnages principaux, pleine de clichés, Melnyk étant un flic droit, cinquantenaire, débonnaire, lourdaud mais efficace, doté d’un sens de l’observation aigu et d’une loyauté sans faille envers son travail, Rybalko étant condamné par un cancer, alcoolique, divorcé, déprimé, mais redoutablement efficace.

Par contre, lors des méandres des deux enquêtes, l’auteur va aborder la vie quotidienne des Russes et des Ukrainiens, la corruption, la peur ancestrale et datant du communisme de l’échec, le règne de l’argent, l’impunité des politiques véreux, les rapports de force entre les habitants, et aussi la vie disparue des environs de la centrale, la folie et la curiosité malsaine des touristes, la nature qui revit dans un environnement létal, les luttes des écologistes pour faire entendre leur voix, la désorganisation sur le terrain d’une société qui veut se montrer irréprochable, les violences conjugales qui sont « normales » chez eux, …

Ce roman est une véritable réussite, que l’on n’a pas envie de lâcher tant chaque page nous apporte une nouveauté, aussi bien sur la vie dans cette zone aujourd’hui, que ce qu’il se passait à l’époque du KGB, où on pouvait torturer quelqu’un tant qu’il n’avait pas avoué, car l’aveu est la seule chose qui comptait. Je ne peux que vous conseiller de vous jeter sur ce roman tant l’immersion est totale et le dépaysement garanti. Un excellent polar.

Surface d’Olivier Norek

Editeur : Michel Lafon (Grand Format) ; Pocket (Format poche)

La capitaine Noémie Chastain reçoit de la chevrotine en pleine tête lors d’une intervention visant à arrêter un trafiquant de drogue. Défigurée, elle va subir de nombreuses opérations chirurgicales ainsi qu’un suivi psychologique du docteur Melchior. Quand elle sort de l’hôpital, personne ne veut d’elle, ni sa hiérarchie, ni son compagnon Adriel. Le compromis se trouve dans une mission au fin fond de l’Aveyron, à Avalone, où elle doit observer l’activité du commissariat en vue de diminution de budget. Bientôt, un fût dans lequel dort le corps d’un jeune garçon remonte à la surface d’un lac. Noémie apprend alors que l’ancien village a été noyé pour créer un barrage. C’était en 1994, 25 ans auparavant.

Les premières pages de ce roman, les 70 premières pour être précis, sont totalement prenante et fascinante, à la fois d’un point de vue psychologique, que d’émotion retenue. La descente pour enfermer Sohan, trafiquant de drogue sans scrupules, tient en un chapitre. Et le retour de Noémie Chastain à la vraie vie est d’une justesse qui m’a fait réaliser le drame qu’elle a subi. Justesse que l’on retrouve quand elle change de prénom, passant de Noémie à No. Justesse encore quand le fût rempli par un cadavre fait surface, créant un parallèle entre le visage à moitié défiguré et le village englouti, entre la part visible de Noémie et sa par d’ombre qui ne s’accepte pas.

Et puis, il y a cette enquête, cold case vieux de 20 ans, qui est bien menée, qui possède un scénario fort bien trouvé, mais qui perd à mon gout, sa justesse, son efficacité du début. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est un très roman policier, les pistes ne sont pas nombreuses, l’intrigue avance avec difficulté, les suspects ne sont pas nombreux mais tous potentiellement coupables. Tout y est bien fait. J’ai juste eu l’impression qu’Olivier Norek en rajoutait alors que cela n’était pas utile. Du coup, ce roman sera pour moi un très bon roman policier au lieu d’être un coup de cœur.

Le canard siffleur mexicain de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Illustrateur : Rabaté

Après Le dernier baiser, James Crumley revient avec son personnage de détective privé CW.Sughrue pour une aventure des plus déjantées. Sorti tout d’abord chez Gallimard dans la Série Noire, puis chez Folio, Gallmeister nous donne l’occasion de redécouvrir ce roman dans une nouvelle traduction et agrémenté d’illustrations en noir et blanc de toute beauté.

CW Sughrue a abandonné son métier de détective privé pour devenir tenancier au Hell Roaring Liquor Store à Meriwether. Parce que les agents de maintenance ont viré Hank Snow, il décide de se débarrasser de l’engin sur la voie de chemin de fer. Qu’elle aille au diable, cette machine ! Quand Sughrue est poursuivi par une horde d’avocats, ceux du cheminot, du juke-box, de la société de chemins de fer, et de sa femme, il laisse tomber l’affaire et trouve refuge chez Solly.

Solly, c’est Solomon Rainbolt, avocat impitoyable dans les affaires de drogues, craint de tous les procureurs, mais aussi trafiquant de substances illicites. Sughrue et lui se sont connus au Vietnam, où Solly a perdu une jambe mais gagné quelques kilos de médailles ainsi que des contacts chez des producteurs de drogue. Solly accepte de loger Sughrue dans son sous-sol, et lui trouve même une affaire pour se remplumer.

Sughrue se rend donc chez les Dhalgren, frères jumeaux que l’on n’arrive pas à distinguer tant ils se ressemblent. Ils veulent récupérer un poisson tropical qui vaut 5000 dollars et dont ils font commerce chez un client qui leur a fait un chèque en bois. L’argent ne les intéresse pas, ils veulent le poisson. Le seul problème réside dans l’identité du client malotru et mauvais payeur : Norman Hazelbrook.

Norman Hazelbrook, dont le surnom est l’Anormal, est le Président Directeur Général d’un gang de bikers appelé les Snowdrifters. Avec lui, on ne discute pas, on se prend du plomb dans la couenne. Coup de chance, les Dhalgren sont prêts à aider Sughrue en lui prêtant un char Sherman. Finalement, après une bataille mémorable, une entente est trouvée entre les frères jumeaux et la fiancée de Norman, Mary. Mais tout a un prix : il devra retrouver la mère de Norman pour son futur mariage, mère qui est recherchée par toutes les polies et le FBI et la CIA et que personne ne retrouve …

Voilà pour les 50 premières pages ! C’est vous dire combien les événements s’enchainent vite. Après, le rythme se calme, redescend, ce qui permet à James Crumley de parler du passé de Sughrue, au Vietnam, mais aussi de ses rencontres passées. Au passage, il ne se gêne pas pour égratigner les Américains, leur police, leur FBI … bref, tout le monde y passe, avec une bonne fessée.

Si j’emploie cette boutade, c’est bien parce qu’on a l’impression d’écouter parler Sughrue, ce détective à moitié raté, qui se laisse mener par les indices qui lui tombent dessus, à moitié saoul, à moitié drogué, à moitié déjanté. Et puis, il nous sert des scènes d’un visuel incroyable dans des décors hallucinants, avant de nous raconter une bonne blague à laquelle il n’est pas possible de ne pas rire.

En fait, même si ce roman n’est pas le meilleur de cet auteur, il y a sa patte incomparable, cet équilibre fort maîtrisé entre action et pause humoristique, entre retour vers le passé et description décalée. Et sous ces dehors pas très sérieux, il en ressort une société aux mains des pires salopards que l’on puisse imaginer, qui dérive vers sa propre destruction, à l’inverse de Sughrue qui se retrouve avec un bambin. Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, courez le lire.