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Les gens des collines de Chris Offutt

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons-Reumaux

Chris Offutt publie trop rarement des romans, et cela attire forcément l’œil du fan de polar quand il aperçoit un de ses titres. Etant écrivain pour des séries télévisées, on comprend que son emploi du temps soit chargé. Mais quand on lit ses romans, on regrette qu’il n’en sorte pas plus souvent.

Mick Hardin est de retour dans son village du Kentucky. En tant que militaire de carrière, il a arpenté le monde dans tous les endroits ensanglantés du monde (Afghanistan, Irak, …) et travaille actuellement dans la Police Militaire. Alors qu’on lui accorde une permission, son retour va lui permettre de voir Peggy sa femme enceinte et de ressouder son couple qui bat de l’aile à cause de ses absences.

Sa sœur, Linda Hardin, a récupéré le poste de shérif après la mort du précédent titulaire du poste. Dans des contrées rurales, il est bien difficile de se faire une place lorsqu’on est une femme. Mais Linda n’est pas du genre à se laisser faire.

Quand un vieil homme retraité, qui a l’habitude de partir à la recherche de racines de ginseng, retrouve le corps d’une jeune femme en bas d’une falaise, Le corps ne comporte pas de culotte, ce qui ouvre toutes les possibilités quant au mobile du meurtre. Linda va faire appel à son frère pour qu’il l’aide, car de toute évidence, beaucoup de gens connaissent l’identité du meurtrier et veulent faire leur justice eux-mêmes.

Cette intrigue simple permet à l’auteur de faire de formidables portraits des habitants des campagnes américaines. Mick et Linda vont surtout nous servir de guide pour rencontrer des gens mutiques, plus occupés à protéger leurs affaires et leurs terres qu’à aider les autres. Chris Offutt ne juge jamais personne, il déroule son intrigue, et nous montre ce que sont les vrais américains du cru et de ses problèmes culturels. J’en veux pour exemple l’accueil fait à Mick quand il approche d’une masure, accueilli par un homme armé d’un fusil.

Chris Offutt en profite aussi pour montrer le clivage de cette société, le fossé se creusant entre les pauvres et les riches, les hommes de pouvoir (qui peuvent convoquer le FBI pour une affaire locale, juste par un coup de fil) et le commun des mortels qui doivent se débrouiller. Dans une région calme en apparence, il oppose en permanence la nature calme et sereine à la violence des hommes. Car avec cette affaire, se cache aussi les élections de shérif et tout le monde aimerait que Linda les perde, parce qu’elle est une femme.

Chris Offutt développe tous ces thèmes avec un style simplifié, limpide, en y ajoutant des traits d’humour dans les dialogues. Mais surtout, il ressort de cette lecture un plaisir immense devant l’évidence de la narration. Chaque phrase, chaque événement paraissent évidents, minimalistes et pourtant si expressifs. Un excellent roman, un polar exemplaire de la part d’un auteur qui fait montre d’un sacré savoir-faire. Du grand art !

Les serpents de la frontière de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Nous allons terminer l’année avec la réédition d’un roman de James Crumley.

Quatrième de couverture :

Cela fait des années que Milo a arrêté de boire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne lui a pas réussi. Dépossédé de son héritage par un escroc, il finit par débusquer son vieux pote Sughrue au fin fond du Texas. Le plan est simple :

à eux deux, ils vont mettre à profit leur expérience d’enquêteurs peu conventionnels pour retrouver l’escroc et rendre une justice exemplaire. Accessoirement, Milo entend « arrêter d’arrêter » les substances déconseillées pour la santé. Mais Sughrue a lui aussi quelque chose à demander. Toujours incontrôlable, il s’est mis à dos une bande sacrément dangereuse, les « serpents de la frontière ». Des serpents connus pour ne pas faire de quartier. Sauf que Sughrue n’a pas le sens de la mesure, et puisque Milo est là…

Les deux héros de James Crumley conjuguent leurs fulgurances et leur folie dans une quête qui les entraîne au coeur des déserts du Mexique.

Mon avis :

Il fallait bien que Chauncey Wayne Sughrue et Milo Milodragovitch se rencontrent. Les deux anti-héros magnifiques dans leurs excès. Nous avons donc droit à une aventure mouvementée, qui débute par un Milo, devenu cinquantenaire, qui vient de se faire dépouiller de son héritage. La rumeur prétend que Sughrue est mort, mais Milo le retrouve planqué en compagnie de sa jeune femme Whitney et de Lester, l’enfant qu’ils ont adopté.

Nos deux héros ont vieilli, ils ont abandonné nombre d’addiction, de l’alcool aux drogues. Ils se mettent d’accord pour retrouver ceux qui ont tiré sur Sughrue et ceux qui ont volé l’argent de Milo. Lors de leur itinéraire, ils vont arpenter les Etats-Unis et rencontrer moultes personnes, être confronter à de multiples situations d’une violence inouïe, et vont toujours trouver une solution (souvent extrême) aux problèmes qui leur sont posés.

Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur roman pour entrer dans l’univers de ce grand auteur du Noir. Il vaut mieux lire les romans dans leur ordre de parution, en particulier Fausse Piste et Le dernier Baiser). Car on y retrouve ici une faculté à créer une intrigue tortueuse qui peut déconcerter. Les habitués se délecteront des formidables descriptions et de l’humour féroce de beaucoup de répliques, sans oublier des scènes à la limite du burlesque. J’y ai juste trouvé une grossièreté que je n’avais pas remarqué auparavant, mais nous sommes là devant une intrigue musclée.

Le roman est divisé en sept parties, chacune étant réservée par alternance à Sughrue et Milo. Mais à chaque fois, la narration est à la première personne. Cela permet à l’auteur de mettre l’accent sur la différence de psychologie entre les deux compères. On trouve ainsi Sughrue qui place au premier plan sa vie de famille, même s’il est toujours loyal en amitié. Milo quant à lui se retrouve seul, voire solitaire, et tombe amoureux à chaque fois qu’il rencontre une femme (ou presque). Derrière leur carapace de gros durs, on y trouve des hommes qui, même s’ils sont toujours prêts à exploser les limites, ressentent le besoin de se caser, de faire une pause. Pour autant, ils ne se laissent pas mener par les événements mais provoquent le dénouement. Et donc, comme d’habitude, cela donne une aventure décoiffante.

Oldies : Dans la forêt de Jean Hegland

Editeur :Gallmeister

Traducteur : Josette Chicheportiche

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose de découvrir un premier roman qui a conquis beaucoup de lecteurs exigeants.

L’auteure :

Jean Hegland, née en novembre 1956 à Pullman dans l’État de Washington, est une écrivaine américaine.

Jean Hegland grandit dans sa ville natale de Pullman, près de la frontière entre l’État de Washington et l’Idaho. Sa mère enseigne l’anglais aux niveaux secondaire et universitaire et est bibliothécaire à Pullman pendant de nombreuses années. Son père est professeur d’anglais à l’université d’État de Washington.

Hegland commence ses études au FairhavenCollege de Bellingham (État de Washington), puis obtient un BA en arts libéraux de l’université d’État de Washington en 1979.

Après avoir occupé divers petits boulots, dont des ménages dans une maison de retraite, elle décroche en 1984 une maîtrise en rhétorique et enseignement de la composition de l’université de Washington. Elle devient alors enseignante.

En 1991, alors qu’elle a donné naissance à son deuxième enfant, elle publie un premier ouvrage non fictionnel sur le thème de la grossesse, The Life Within: Celebration of a Pregnancy, dans lequel elle croise sa propre expérience, des données scientifiques et diverses recherches sur les croyances et coutumes de différentes cultures sur le sujet. Le livre, d’abord rejeté par une cinquantaine d’éditeurs, est finalement accepté par HumanaPress.

En 1996, elle termine l’écriture de son premier roman, Into the Forest, qui raconte la relation entre deux sœurs qui doivent apprendre à survivre seules dans une forêt de séquoia près de Redwood City, dans le nord de la Californie, alors que la société technologiquement dépendante s’effondre. Elle essuie environ vingt-cinq refus d’éditeurs avant que son manuscrit ne soit accepté par Calyx, un petit éditeur féministe à but non lucratif basé à Corvallis, dans l’Oregon. En 1998, Calyx cède les droits de publication du roman à Bantam Books pour les États-Unis, conservant les droits pour les publications à l’étranger. Le roman obtient alors un succès national puis international. Il est ensuite adapté au cinéma par Patricia Rozema sous le titre Into the Forest, sorti en 2015. La traduction française, Dans la forêt, ne paraît qu’en 2017, suivie en 2019 d’une adaptation en bande dessinée par le dessinateur français Lomig.

Elle a publié deux autres romans : Windfalls en 2004 (traduit en français en 2021) et Still Time en 2015 (inédit en français).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.

Mon avis :

Ce roman n’a rien à voir avec du polar. Il raconte comment deux jeunes adolescentes de 17 et 18 ans vont survivre dans la maison familiale après la mort de leurs parents. Le contexte se présente comme une maison isolée à plus de 10 kilomètres des premiers voisins et 50 kilomètres de la ville. On se retrouve donc avec un roman centré sur les deux personnages, sachant que le monde se serait écroulé …

L’aspect intéressant de ce roman est clairement la vie de ces jeunes filles, et leur passion. L’une décide de lire l’encyclopédie et l’autre danse toute la journée, parfois même sans musique quand l’électricité se coupe. Oscillant entre roman de survie et roman intimiste, ce roman surprenant est remarquablement bien écrit (et traduit) et raconte une belle histoire attachante avec quelques événements dont certains sont stressants, d’autres ignobles.

J’aurais donc passé un bon moment et apprécié cette parenthèse en pleine forêt au milieu de mes polars. Ce roman a connu beaucoup de succès et ma foi, je le comprends parfaitement tant on ne s’ennuie pas dans ce huis-clos en pleine nature, avec de beaux moments émouvants. La fin est particulièrement bien trouvée.

Le chouchou du mois d’octobre 2021

On avance, on avance … Déjà le mois d’octobre avec en visibilité Noël qui approche (quand on a des enfants, on n’y échappe pas) … que le temps passe vite. Je vous avouerai que j’ai eu du mal à me passionner dans mes lectures ; il m’aura fallu lire beaucoup et chroniquer bien peu, puisque c’est la première fois depuis la création du blog que j’aurais écrit et publié sur la moitié des romans lus. Mais je vous rassure, ceux que j’ai choisi de mettre en avant valent le détour et il y en a pour tous les gouts et tous les genres. Faites votre choix, mesdames et messieurs :

On en parle comme d’un livre culte et effectivement, Shibumi de Trevanian (Gallmeister) est difficilement oubliable. Sous une intrigue d’espionnage, l’auteur nous décrit la vie d’un jeune garçon apatride qui va devenir tueur à gages. Il profite de cette intrigue pour opposer la culture occidentale consumériste à la culture orientale spirituelle et nous offre une charge contre les pays industrialisés, les Etats-Unis en tête. Un grand roman.

Ô dingos, ô châteaux de Jean-Patrick Manchette (Gallimard) a obtenu le Grand Prix de la Littérature Policière en 1973 alors que ce n’était que le troisième roman de ce grand auteur du Noir. Vous aurez droit à un hard-boiled qui s’apprécie comme un hommage aux auteurs américains. Dans ce roman aux personnages barrés, on se demande s’il existe des gans sains d’esprit !

Devant les injustices impunies, un sigle fait son apparition. Il est N (Ska) est une série de novellas numériques écrites à chaque fois par un auteur différent. A chaque fois, on y détaille une intrigue, des personnages et le mystère N plane sur ces histoires. En suivant le lien, vous y trouverez mon avis sur les 6 premiers épisodes dont certains sont tout bonnement géniaux.

Du coté des thrillers, nombre de personnes attendent ses écrits. La saignée de Cédric Sire (Fayard) est son dernier opus en date. Comme je ne suis pas fan de polars sanglants, mon amie Suzie vous a concocté un avis (que je trouve fantastique car bien écrit et ne dévoilant rien de l’intrigue) qui donne envie de courir chez son libraire.

La chasse de Bernard Minier (XO éditions) est le septième roman consacré au commandant Martin Servaz. Après avoir lutté contre Julian Hirtmann, il a à faire avec un groupe de justiciers. C’est l’occasion pour l’auteur d’aborder des thèmes qui lui sont chers et on n’attendait pas de sa part un tel engagement.

Le serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury (Liana Levi), premier roman de l’auteur, va jouer sur une dualité et une double enquête. Le personnage principal Kamil a dû fuir Calcutta à cause de l’enquête dont il avait la charge en tant que sous-inspecteur. Devenu serveur, il est confronté à un meurtre et va s’impliquer dans l’enquête. Pur roman policier, ce roman attachant grâce à Kamil nous montre aussi l’écart entre la vie en Inde et ses codes avec la vie à Londres. A suivre, j’espère …

La chasse de Gabriel Bergmoser (Sonatine) est encore un premier roman, australien cette fois-ci. L’histoire raconte l’assaut d’une station à essence tenue par un homme solitaire qui a sa petite fille en garde. Action, violence et style direct au programme, je ne peux que conseiller d’avoir le cœur bien accroché.

L’auteur aura mis quatre années à réunir sa documentation pour parler du marketing, du commerce et des trafics de l’industrie du tabac. Leur âme au diable de Marin Ledun (Gallimard) repose sur une dizaine de personnages et déroule son intrigue sur vingt ans ce qui donne un polar costaud qui oscille entre reportage et fiction.

Le titre du chouchou revient donc ce mois-ci à True story de Kate Reed Petty (Gallmeister) qui m’a époustouflé. Il faut dire qu’il est difficile de parler d’une rumeur et de ses impacts. L’auteure se lance à fond, prend un sujet difficile et se donne tous les droits, se permet tout autant dans la forme que dans le fond. On est surpris par la narration, qui passent de scénarios écrits par la victime, ses lettres de motivation pour entrer à l’université et même par la fin. Une sacrée découverte !

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lectures. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, protégez-vous, protégez les autres et surtout lisez !

True story de Kate Reed Petty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

J’ai déjà dû le dire par le passé : il faut être vigilant sur les sorties du mois d’août des éditions Gallmeister, en ce qui concerne les premiers romans. Une nouvelle fois, ils nous ont déniché un sacré roman, époustouflant.

Nick entre dans sa dernière année de lycée. Il a vite appris que, pour être accepté parmi un groupe d’amis, il faut entrer dans l’équipe de crosse. Les deux meilleurs amis de Nick sont Max et Richard. Max est un jeune homme volubile, immature et toujours prêt à faire des bêtises, alors que Richard est plutôt mutique et discret. Par voie de conséquence, max a beaucoup de succès auprès des jeunes filles alors qu’on n’a jamais vu Richard sortir avec une fille. A la fin du trimestre, Nick réussit à sortir avec Haley, une jeune fille du lycée privé.

Les soirées de week-end sont mémorables, surtout celles où il y a des cigarettes, et de l’alcool. Les lycéens ont trouvé une parade pour récupérer de l’oxycodin. Quand l’un d’entre eux est blessé, il doit mettre des pilules de coté pour les soirées entre potes. Et puis, il y a les après midi chez Denny’s. Les discussions vont bon train, on se vanne, on s’envoie des piques et on raconte n’importe quoi.

Lors d’une de ces discussions, devant les bières, ils se remémorent la fête mémorable, la FOOTBRA : Fête Où On Baise Tous (Richard Aussi). Ils sont tous là, Max, Richard, Nick, Haley, ainsi que Ham et Alan. Max raconte alors comment, aidé de Richard, ils ont raccompagné Alice, une amie d’Haley, chez elle. Elle était saoule, inconsciente, et Max raconte qu’eux deux ont abusé d’elle. La rumeur ainsi lancée va faire bien des ravages dans la vie de ces jeunes.

Epoustouflant, ce roman, disais-je, car il faut avoir une sacrée dose de courage pour s’attaquer à un tel sujet. Ne nous trompons pas, le sujet n’est en aucun cas les débordements lors des fêtes estudiantines mais bien les conséquences d’une rumeur lancée dans un bar sur chacun des protagonistes, d’autant plus qu’Alice va se retrouver harcelée et Haley va se battre pour faire reconnaitre le viol.

Outre le courage de s’attaquer à un tel sujet, et de trouver cette fin mémorable qui va vous prendre par surprise, l’auteure a décidé non pas de faire un roman choral, mais de faire raconter cette histoire par Nick, qui est l’innocent de l’histoire, impliqué émotionnellement par son amitié pour ses potes et son amour pour Haley. Et j’y ai trouvé une allégorie de la religion, au sens où c’est Nick qui va être puni pour les crimes des autres …

Là où le roman atteint des cimes, c’est dans le choix de l’auteure pour la forme de la narration. Kate Reed Petty ose tout, passant de la narration à la première, deuxième, troisième personne, incluant des lettres de motivation d’Alice pour entrer à l’université ou même des extraits de scenario co-signés par Alice et Haley. J’ai trouvé extraordinaire qu’une jeune auteure prenne le risque de proposer un tel puzzle dont la colonne vertébrale est cette rumeur mais dont le paysage d’ensemble dessine une société de groupes avides de sensations qui ne doivent toucher que les autres.

On ressort de ce roman véritablement impressionné, par l’ampleur de l’ambition affichée, par la qualité de l’écriture (ainsi que la formidable traduction de Jacques Mailhos) et surtout par la cohérence de l’ensemble. De toute évidence, ce roman occupera une place à part dans ma mémoire, par son indéniable originalité et par sa faculté à avoir abordé tant de thèmes importants et surtout avec autant de réussite. Voilà un roman à ne pas rater, un des plus forts de cette rentrée littéraire.

Oldies : Shibumi de Trevanian

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anne Damour

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose de découvrir un roman culte, écrit par un auteur resté mystérieux. Et quel roman !

L’auteur :

Rodney William Whitaker, plus connu sous son nom de plume Trevanian, est un écrivain américain, né le 12 juin 1931 à Granville, dans l’État de New York, et mort le 14 décembre 2005 dans le West Country, en Angleterre. Il a aussi utilisé son vrai nom ainsi que d’autres pseudonymes : Beñat Le Cagot, Jean-Paul Morin et Nicholas Seare.

Rodney Whitaker est né dans une famille qui doit lutter contre la pauvreté. Dans sa jeunesse, il vit plusieurs années dans la ville d’Albany, capitale de l’État de New York, une période qu’il raconte dans The Crazy ladies of Pearl Street, son dernier ouvrage publié.

Il sert dans la Marine américaine de 1949 à 1953, pendant la guerre de Corée. À son retour, il entreprend des études supérieures et obtient une maîtrise de théâtre à l’université de Washington et un doctorat en communication et cinéma à l’université North western, sise en banlieue de Chicago. Il enseigne ensuite la mise en scène au Nebraska. Plus tard, il reçoit une bourse Fulbright pour étudier en Angleterre.

Il devient ensuite professeur, puis directeur du département des communications de l’université du Texas à Austin pendant de nombreuses années. Quand le succès littéraire le lui permet, il quitte ce poste et vit pour de longues périodes, avec sa famille, dans la campagne basque française.

Dans les années 1970, il amorce une carrière d’écrivain et choisit le pseudonyme de Trevanian en l’honneur de l’historien britannique George Macaulay Trevelyan (1876-1962). Il a 40 ans quand paraît son premier roman La Sanction (The Eiger Sanction, 1972), un récit d’espionnage parodique dont le héros est l’arrogant, snob et insupportable professeur d’histoire de l’art Jonathan Hemlock. Alpiniste émérite et tueur à gages pour les services du renseignement américain, il doit tuer un des membres de sa cordée pendant l’ascension de la face nord de l’Eiger, en Suisse. Pour ce personnage, chaque mission est une « sanction » qui, une fois accomplie, lui permet d’acheter des tableaux impressionnistes pour compléter sa riche collection. Le roman est adapté au cinéma en 1975 sous le même titre par Clint Eastwood avec le réalisateur dans le rôle de Jonathan Hemlock et Rodney Whitaker comme co-scénariste. L’espion Hemlock revient dans le roman L’Expert (The Loo Sanction, 1973) avant que Trevanian ne l’abandonne.

Le Flic de Montreal (The Main, 1976), d’abord publié sous le pseudonyme de Jean-Paul Morin, puis sous celui de Trevanian, est un roman policier de procédure policière situé dans un quartier pauvre de Montréal. Il a pour héros le lieutenant de police quinquagénaire, solitaire et désabusé Claude LaPointe.

Shibumi (1979) est un thriller d’espionnage qui met en scène Nicholaï Hel, à la fois maître du jeu de go, adepte des arts martiaux et tueur professionnel, où le récit s’intéresse moins à sa mission qu’à la jeunesse du héros à Shanghai et au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1983, Trevanian signe L’Été de Katya (The Summer of Katya), un roman d’horreur psychologique. En 1998, il revisite le roman western avec Incident à Twenty-Mile (Incident at Twenty-Mile). Cette diversité dans les genres abordés a longtemps laissé croire que le pseudonyme Trevanian était en fait le nom de plume d’un groupe d’écrivains. Sous le nom de Nicolas Seare, Trevanian a également publié des contes se déroulant à l’époque médiévale.

Professeur d’université, il passe une grande partie de sa vie reclus avec sa famille dans les Pyrénées basques de France, refusant tout entretien et toute photographie. En 1979, lors de la sortie du livre Shibumi, il accorde toutefois une première interview par téléphone sans livrer son identité. Celle-ci sera dévoilée en 1983 mais confirmée seulement en 19982.

Ses livres sont traduits en quatorze langues, plusieurs d’entre eux étant des best-sellers : entre 1972 et 1983, cinq de ses livres se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires chacun.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nicholaï Hel est l’homme le plus recherché du monde. Né à Shanghai en plein chaos de la Première Guerre mondiale, fils d’une aristocrate russe et protégé d’un maître de go japonais, il a survécu à la destruction d’Hiroshima pour en émerger comme l’assassin le plus doué de son époque. Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d’excellence personnelle : le shibumi. Désormais retiré dans sa forteresse du Pays basque en compagnie de sa délicieuse maîtresse, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue lui demander son aide. Il se retrouve alors traqué par une organisation internationale de terreur et d’anéantissement, la Mother Company, et doit se préparer à un ultime affrontement.

Shibumi, le chef-d’œuvre de Trevanian, est un formidable roman d’espionnage et une critique acerbe de l’Amérique. Avec, toujours, l’intelligence et l’humour noir qui sont la marque de fabrique de cet auteur exceptionnel.

Mon avis :

A vrai dire, je n’avais pas lu d’avis détaillé sur ce roman, et j’ai juste suivi sa réputation de livre culte. Et j’ai été totalement surpris et enchanté par ce roman. Le personnage Nicholaï Hel est une sorte de personnage dénué d’émotions, qui atteint l’ultime état de sagesse de l’esprit, l’apaisement total et la communion avec la nature. Depuis sa retraite, il vit reclus dans son château du pays basque.

En parallèle, l’auteur nous montre l’état géopolitique du monde, et une organisation nommée la Mother Company qui, en restant totalement secrète, a accès à toutes les informations et manipulent les gouvernements et les organisations secrètes (comme la CIA ou le MI5) sans que personne ne la soupçonne.

A la suite de l’assassinat des sportifs israéliens à Munich en 1972, un groupe de tueurs nommé les septembristes se donne rendez-vous à l’aéroport de Rome pour joindre Londres et assassiner les coupables. Une fusillade se déclenche et ils sont tous tués sauf une jeune femme, Hannah Stern, la fille d’un ami de Nicholaï qui va lui demander de l’aide.

Organisé comme les étapes d’un jeu de Go, ce roman va passer en revue la biographie de Nicholaï : né à Shanghai d’une mère russe et d’un père américain, il se retrouve sans nationalité et est recueilli par un général japonais qui l’initie au jeu de Go. Doué en langues, il en parle rapidement cinq, et se retrouve à nouveau seul pendant la deuxième guerre mondiale. Après la défaite japonaise, il se fait embaucher par les services secrets américains en tant que traducteur.

D’une construction implacable, d’un style très détaillé et littéraire, Trevanian nous offre tout un pan du monde moderne, à travers le destin de ce jeune homme appelé à devenir le tueur le plus habile, capable de tuer avec une feuille de papier. On y trouvera que peu d’action, tout étant condensé dans les 150 dernières pages. Tout le roman va s’attarder sur d’un coté Nicholaï et ce qu’il a vécu et de l’autre sur la Mother Company et son pouvoir néfaste.

Alors qu’il fait preuve d’un humour noir féroce, Trevanian va nous démontrer la décadence de la société continentale, en opposant l’inutile société matérialiste et capitaliste à la société orientale spirituelle. Tout le monde en prend pour son grade, les Etats-Unis, bien sur, mais aussi la Russie, la France, l’Italie, l’Allemagne et bien d’autres. Trevanian nous montre qu’il y a une autre possibilité de vivre que la consommation à outrance ; et que les pays industrialisés, sous couvert de vouloir donner le pouvoir au peuple en imposant la démocratie, ne servent que l’intérêt de certains. S’approchant d’un brûlot, Trevanian accuse donc les pays industrialisés d’exploiter les plus pauvres et de vouloir imposer leur mode de vie, à l’aide de ruses très élaborées ne prenant aucun cas de la vie humaine.

Ce roman, étonnant de modernité, fait encore écho à la situation actuelle, ce qui démontre que rien n’a changé en 40 ans. Même si sa lecture est dense et nécessite de l’attention, on y plonge avec un plaisir gigantesque et on quitte le roman à regret. Après, on n’a plus qu’une seule envie : parler à tout le monde de ce roman pour que tout le monde le lise. Ce roman est juste fantastique, fascinant, drôle, cynique, féroce, puissant.

Oldies : Fay de Larry Brown

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Daniel Lemoine

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose de poursuivre la découverte des romans de Larry Brown, avec ce roman qui est la suite de Joe, chroniqué ici avec un coup de cœur.

Quatrième de couverture :

À dix-sept ans à peine, Fay fuit une vie de misère. Elle s’élance sur les routes du Mississippi pour gagner la mer et un autre avenir. Elle n’a pas mis les pieds à l’école depuis longtemps, ignore beaucoup des règles de la vie en société et ne sait pas vraiment ce que les hommes attendent des femmes. Belle, lumineuse et parfois inconsciente, elle trace sa destinée au hasard de ses rencontres, s’abandonnant aussi facilement qu’elle prend la fuite. Mais cette femme-enfant, qui ne réalise qu’à demi l’emprise qu’elle exerce sur ceux qui croisent son chemin, laissera dans son sillage une traînée de cendres et de sang.

Mon avis :

Ayant décidé de fuir sa famille et en particulier son père alcoolique, fainéant, violeur et violent, Fay Jones, du haut de ses 17 ans, va parcourir le Mississipi pour rejoindre Biloxi et ses plages paradisiaques vers une vie de rêve. A la fois naïve et belle comme un cœur, elle va apprendre la vie à travers différentes expériences et devenir une femme fatale à qui aucun homme ne peut résister. Elle va trouver un lit dans un camping auprès de jeunes gens vivant d’alcool et de drogue avant de rencontrer Sam, un policier de la route.

Sam et sa femme ont du mal à surmonter la mort de leur fille. Ils accueillent donc les bras ouverts Fay qui va découvrir cette nouvelle vie comme un paradis. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Sam trompe sa femme devenue alcoolique. C’est d’ailleurs à cause de l’alcool qu’elle trouvera la mort et que Fay la remplacera … jusqu’à un nouveau drame qui l’obligera à reprendre la route et à rencontrer Aaron, un videur de boite de nuit violent tombé fou amoureux d’elle.

Ecrit dans un style littéraire et méticuleux, Larry Brown continue à nous montrer la société américaine, en s’écartant des miséreux pour détailler la vie des ouvriers. Il montre des gens qui dépensent leur argent en alcool ou en drogues dans un monde sans pitié, un monde sauvage ne respectant que la loi du plus fort. Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’auteur oppose Sam à Aaron, comme deux faces d’une même pièce de monnaie, le Bien et le Mal. Pour autant, chacun de ces deux mâles vont succomber aux charmes de Fay et avoir une psychologie complexe et bien plus nuancée qu’une simple opposition Bien/Mal.

On voit aussi Fay, une femme fatale moderne, qui va devenir consciente de son pouvoir d’attraction envers les hommes, et sa capacité à les utiliser. De jeune femme victime, elle va orchestrer les événements à son profit et devenir femme manipulatrice. Personnage éminemment complexe, semblant parfois rechercher une sécurité, parfois prenant des décisions, elle démontre une sacrée faculté à obtenir ce qu’elle veut avec un beau machiavélisme.

De ce personnage féminin d’une force remarquable, de cette peinture de la société sans concession, de ce style si détaillé, de cette intrigue suivant l’itinéraire d’une adolescente, nous garderons cette image bien noire des Etats-Unis brossée par Larry Brown, avec la sensation d’avoir parcouru un sacré chemin et avoir abordé des thèmes divers qui font réfléchir. De la grande littérature, tout simplement.

L’île des âmes de Piergiorgio Pulixi

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons-Reumaux

Je vous en avais parlé il y a quelque temps : les éditions Gallmeister, après avoir arpenté les routes étasuniennes, se tournent vers l’Italie d’abord, et probablement d’autres lieux dans le monde à venir. Ce roman s’annonce comme le début d’une série. Prenons donc la direction de la Sardaigne.

« Quand on arrive en fin de carrière, les affaires non résolues continuent de vous hanter jusqu’à votre mort ». Cette pensée lamine l’esprit de Moreno Barrali, inspecteur en chef proche de la retraite. Depuis que son docteur lui a annoncé qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre, il rumine deux affaires qui pour lui furent intimement liées, les meurtres de deux jeunes femmes, orchestrés comme un sacrifice.

Les autorités de Cagliari ont décidé de créer un service « Cold case », principalement pour des raisons d’amélioration des statistiques de résolutions d’affaires. Mara Rais qui vient d’être déboutée dans le cas d’un harcèlement sexuel est décriée dans le département de police, malgré ses grandes qualités d’inspectrice. Le commissaire Farci, son chef lui propose de rejoindre ce nouveau service.

La mauvaise nouvelle concerne l’organisation du service. Mara devra faire équipe avec Eva Croce, qui vient de débarquer de Milan avec une réputation sulfureuse. Quand Mara rencontre Eva pour la première fois, elle se retrouve face à une jeune femme au look punk, très éloigné de ce qu’elle a l’habitude de voir. Barrali est heureux de partager les informations qu’il a collecté pendant plusieurs dizaines d’années, alors qu’une jeune fille vient de disparaitre.

L’auteur n’est pas connu chez nous, mais il n’en est pas à son coup d’essai. Ceci explique la grande maitrise dans l’intrigue, construite avec beaucoup d’application. Le roman commence par présenter dans le détail le contexte et les personnages, ce qui fait que l’enquête met un peu de temps à démarrer. Et l’auteur se permet d’introduire des notions de fantastique liées aux croyances de cette région de Sardaigne.

La lecture est grandement facilitée par une fluidité du style et par la volonté de l’auteur d’être explicite sur le contexte. Dans ce cadre, les paysages sont magnifiquement décrits, incluant des zones mystérieuses ; les pratiques ancestrales sont bien expliquées. On a vraiment l’impression d’être plongé dans la vie de ces petits villages, émerveillés dans ces paysages inconnus pour nous. On apprend beaucoup de choses sans forcément avoir l’impression de subir un cours universitaire.

Les deux personnages principaux, Eva et Mara, sont des femmes fortes, sans concession, pour lesquels j’ai craqué. Ayant des caractères forts, leur relation est plus que houleuse, et elles devront faire avec, pour faire avancer leur enquête. A ce titre, les dialogues, « rentre-dedans », francs, directs, à la limite de l’agressivité, sont remarquablement bien faits. Ces parties de ping-pong ajoutent à notre plaisir de lecture une touche de réalisme. Et l’évolution de leur relation est remarquablement construite.

L’air de rien, ce roman dépasse les 500 pages, et on ne s’ennuie jamais, même si certains passages ont tendance à être bavards. Surtout, ce roman fait naitre une attente quant à une future enquête, surtout avec une fin telle qu’elle est présentée, ouverte aussi bien sur ses conséquences que sur les relations entre Mara et Eva. Alors, dites-moi, quand est prévue la prochaine enquête ?

Le baiser des Crazy Mountains de Keith McCafferty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Marc Boulet

Après Meurtres sur la Madison, Les morts de Bear Creek et La Venus de Botticelli Creek, ce roman est la quatrième enquête de la série Sean Stranahan, détective en dilettante et professeur de pêche à la mouche, et Martha Ettinger, shérif du comté de Hyalite. En ce qui me concerne, je parlerai plutôt de découverte.

Max Gallagher, auteur de romans à succès, a connu des déconvenues lors de ses dernières parutions. Il loue donc un chalet perdu dans les montagnes du Montana pour se concentrer sur son prochain opus qui doit lui permettre de retrouver le devant de la scène. Suffisamment isolé de potentielles tentations, équipé de bouteilles de bourbon, tous les ingrédients sont réunis pour qu’il travaille sérieusement.

Alors que la température plonge, Max veut faire un feu dans la cheminée, et s’aperçoit que la fumée s’évacue mal. En sortant dehors, il voit des corbeaux et pense à un nid mal placé. Après avoir récupéré une échelle, il grimpe et éloigne les oiseaux noirs, mais ne voit pas de nid. En regardant attentivement, il aperçoit plus bas dans la conduit un corps dont la tête est tournée vers lui ; les yeux ont été dévorés par les corbeaux.

La shérif Martha Ettinger est appelée sur les lieux et la question qui se pose est : comment faire sortir le corps coincé dans le conduit. Après moult possibilités, le corps d’une jeune femme tombe dans les bras de son adjoint. Or la disparition de Cindy Huntington a été signalée six mois auparavant. Max connaissant Sean Stranahan, il le contacte et Martha Ettinger s’arrange pour que Stranahan soit engagé par la famille de Cindy Huntington. Ils pourront être deux à enquêter sur cette affaire.

Malgré le fait que je n’aie pas lu les précédentes enquêtes, je n’ai ressenti aucune gêne dans la compréhension des personnages et leurs relations. J’irai même plus loin : cela m’a donné envie de lire les autres romans. Car ce roman, qui est à classer dans le genre roman policier, est du pur plaisir de lecture. Et en premier lieu, on peut placer l’intrigue, qui avance selon deux aspects en parallèle, qui présente moult fausses pistes, rebondissements et revirements de situation.

Keith McCafferty nous présente le Montana et le décor est un personnage à part entière. Les tableaux sont d’une beauté passionnante et il nous fait découvrir des lieux que l’on n’aurait pas pu imaginer. De même, les psychologies des personnages bénéficient d’une vraie complexité, les relations familiales obscures et cela contribue à donner à ce roman et cette intrigue une vraie épaisseur.

Enfin, nos deux enquêteurs sont deux personnages bien particuliers et participent au plaisir de la lecture. Jouant au jeu du chat et de la souris, ils sont aussi opposés que le feu et la glace mais sont attirés l’un par l’autre comme des aimants. Et les dialogues ajoutent une sorte de légèreté et d’humour surtout grâce à des réparties décalées qui finissent par nous convaincre du haut niveau de divertissement. N’hésitez pas à ajouter Le baiser des Crazy Mountains dans vos bagages de vacances.

Un jour viendra de Giulia Caminito

Editeur Gallmeister

Traductrice : Laura Brignon

Les éditions Gallmeister quittent le continent américain pour publier des romans issus d’autres endroits du monde. Ils débutent cette nouvelle aventure par l’Italie avec deux romans, Un jour viendra de Giulia Caminito à classer plutôt en littérature et L’Île des âmes de Piergiorgio Pulixi dont nous parlerons bientôt.

Le roman commence par un prologue terrible et donne le ton pour le reste de cette histoire. Nicola est présenté comme un garçon fragile, cherchant à se faire oublier des autres, préférant rester dans les ombres plutôt que d’affronter la lumière du jour. Lupo est tout son contraire, fort, imposant ; par sa stature, il se considère comme responsable de son petit frère, si frêle, et s’est donné comme mission de le protéger. Sur les bords du Misa, Nicola fait face à Lupo, armé d’un fusil et lui tire dessus.

Il faut dire que la famille Ceresa traine une mauvaise réputation, comme si elle attirait le mauvais sort. Luigi est le boulanger du village, sa femme Violante est aveugle, et sa famille a vu plusieurs de ses enfants mourir. Leur vie est rude, et laisse peu de place à l’amour familial. Les troubles qui secouent l’Italie en ce début du vingtième siècle vont être exacerbés par l’arrivée de la première guerre mondiale.

Par chapitres alternés, l’auteure nous plonge dans la vie d’un couvent dirigé par Sœur Adélaïde qui vient de se suicider par pendaison. Par tirage au sort, Sœur Clara va être désignée pour prendre sa place et dévoiler aux autres sœurs son caractère dur, lié à ses origines. Ce monde de silence et de foi cache en réalité un terrible secret qui va toucher le village et la famille Ceresa.

Il est surprenant de lire que ce roman n’est que le deuxième de cette jeune auteure italienne, tant l’intrigue est complexe et maitrisée. Situé dans un pays que je connais peu, parlant d’une période trouble de l’histoire italienne, il vaut mieux lire les notes de l’auteur et de l’éditeur situées à la fin du roman. Cela permet de nous éclairer sur le contexte et les positions prises par tous les personnages.

Car Un jour viendra est un roman qui nécessite des efforts pour se resituer dans le temps et dans l’espace. Ne précisant jamais quand les chapitres si situent dans le temps, il est parfois difficile de se raccrocher à l’intrigue. La façon de mener cette histoire est aussi originale puisque les secrets se dévoilent au hasard des scènes, sans qu’il n’y ait de logique dans la construction. Les lecteurs cartésiens, comme moi, se retrouveront désarçonnés.

Reste que la plume de Giulia Caminito se révèle à la fois originale et magnifique. L’écriture se montre descriptive et poétique, noire quand il le faut, quand il s’agit de décrire un décor ou la nature environnante. Elle se met en retrait et devient factuelle quand elle montre les actions des personnages, ne donnant aucune information sur les émotions. Enfin, les dialogues sont insérés dans la narration sans indication, et peut surprendre.

Malgré la beauté du texte, la noirceur du contexte, mon impression est tout de même en dents de scie. J’ai été ébahi par certains passages et regretté que le roman se révèle si difficile à suivre, par manque de visibilité. Il aurait été intéressant d’indiquer quand les scènes se déroulent et donner un peu plus de détail sur le contexte historique. Le roman creuse tout de même beaucoup de thèmes, de la loyauté fraternelle à la destinée, la religion, l’anarchie, les décisions politiques et on en ressort avec l’impression que cette période du début du vingtième siècle a été déterminante pour l’histoire de l’Italie et que le peuple, qui avait les cartes de son avenir entre les mains, s’est trompé.