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Rien ne se perd de Cloé Mehdi

Editeur : Jigal

Attention, coup de cœur !

Cloé Mehdi avait été remarquée avec son premier roman, Monstres en cavale, qui avait remporté le Prix de Beaune en 2014, roman qui avait reçu beaucoup d’éloges, que j’avais acheté mais pas encore lu. Il fallait que je rattrape cette injustice avec ce deuxième roman sorti aux éditions Jigal, dont le sujet m’intéressait beaucoup. Et je dois dire que ce roman est profondément sensible, et que j’ai fondu … c’est tout simplement magnifique.

Le personnage principal s’appelle Mattia Lorozzi, il a onze ans. Ce matin là, il se rend à l’hôpital avec son tuteur Zé, pour aller rendre visite à Gabrielle, la compagne de celui-ci, qui vient de faire une nouvelle tentative de suicide. Sur le chemin, Mattia a remarqué un tag, réalisé en rouge sur un mur : « Justice pour Saïd ». Pourtant, cela fait plusieurs années que Saïd a été tué lors d’un contrôle de police, qui a mal tourné.

Mattia va rater l’école plusieurs jours, se cachant même sous le lit pour veiller sur Gabrielle, qu’il aime bien. Pour veiller sur elle, pour veiller sur lui. Au bout d’une semaine, Mattia retourne à l’école, et ne se cherche pas d’excuse, il dit la vérité : Gabrielle s’est tranchée les veines. Il faut dire que Mattia est habitué à la mort des autres. Son père, déjà, s’est pendu, quelques années auparavant.

A la sortie de l’école, Zé est en retard. Mattia se retrouve seul, à devoir rentrer chez lui. Deux hommes lui demandent où est passé Zé. Ils connaissent son nom. Ils disent : « Tu es au courant que ton tuteur est un assassin ? ». Mattia passe à l’hôpital mais Zé n’y est pas. Son poste de surveillant de nuit n’est pas évident à gérer, avec la garde de Mattia. Les docteurs veulent enfermer Gabrielle dans un asile, pour la protéger disent-ils. Zé ne veut pas. Ils rentrent chez eux continuer leur vie … si on peut l’appeler comme ça.

Ce roman commence fort, très fort. A la limite, ce n’est pas un polar, mais une chronique des gens comme vous et moi, sur la vie, la mort, la justice, l’adolescence, l’éducation, sur les gens honnêtes, sur les pourris, sur les engrenages, sur les victimes collatérales, sur … tout. Si le roman commence avec une scène forte, elle permet surtout de nous accrocher, de poser une situation tout en laissant des zones de mystère. Petit à petit, certains pans vont se lever, on va faire connaissance avec l’entourage de Mattia, sa mère qui préfère fuir, son demi-frère qui veut les oublier, sa sœur qui veut oublier. Un drame tel que le suicide de leur père n’est pas un héritage facile. Mais les souvenirs de Saïd, jeune adolescent mort, tué, assassiné, hante le quartier, hante les gens ; on n’oublie pas impunément nos morts.

De cette chronique, j’aurais beaucoup de mal à oublier Mattia, le personnage principal, mais aussi tous les autres qui gravitent autour de lui. Tous sont d’une justesse incroyable, toutes les scènes, pourtant ordinaires, deviennent extraordinaires par cette faculté de subtilité du style, par cette volonté de trouver les bons mots sans effet superflus, juste en ne laissant émerger que les émotions. Nom de Dieu ! Je suis passé de la tristesse à la pitié, de la colère à la haine, de la révolte à l’envie de crier. On écoute Mattia, on comprend Mattia, on suit Mattia, on devient Mattia. Et on finit par cette simple question : Mais pourquoi ne peut-on pas se contenter de vivre tous ensemble ?

Ce livre n’est pas larmoyant, et à la limite, je me rends compte maintenant, combien il est difficile de traiter un tel sujet sans tomber dans la caricature. Cloé Mehdi a une plume magique, de celles qui vous font ressentir une émotion en une phrase, de celles qui vous montrent un paysage mieux encore que ce que vous avez devant les yeux. Ce roman, c’est une tempête d’émotions, c’est très noir, tellement évident, tellement beau, tellement révoltant, terriblement social, un constat simple comme savent le faire les enfants de 11 ans, avec l’évidence de leurs mots. Parce que ce sont eux, les enfants, qui ont raison, ce sont eux qui sont logiques dans ce monde illogique.

Ce roman est juste incroyable, juste magnifique, un coup de cœur évident, un coup de cœur évidemment !

Ne ratez pas les avis unanimes des amis Claude, Jean-Marc et Jean le Belge

Les lucioles de Jan Thirion

Editeur : Editions Lajouanie

Ce billet, s’il présente mon avis sur cet excellent polar, se veut aussi un hommage à Jan Thirion, qui a eu la mauvaise idée de nous abandonner le 2 mars 2016, alors que j’aurais tellement aimé parler avec lui de son roman, de ce sujet et de son choix dans la narration. Car Jan Thirion a décidé de faire parler un jeune garçon de 13 ans. Et il est bien difficile d’arriver à une simplicité de vocabulaire, une naïveté telle que l’on croit au personnage. C’est une franche réussite du début à la fin.

Il y fait bon vivre, à Lanormale-Les-Ponts. Tyrone Bradoux est un jeune garçon de 13 ans. Mais depuis qu’il a 7 ans, il a arrêté de grandir. Il a aussi arrêté de parler ou d’entendre. En effet, ce jour là, sa maman s’en est allée très loin. Ils ont eu beaucoup de peine, son père et lui. Et il a arrêté de parler et d’entendre. Son père l’a bien emmené voir tous les spécialistes mais chacun s’accorde à dire qu’il n’y a aucune raison pour que Tyrone ne parle ni n’entende pas. Tyrone est bien seul, alors il se console avec son chien Biscoto. Son père s’est remarié avec Chloé qui l’aime bien. Même ses deux enfants, Edgar et Saskia, sont gentils avec lui. Tyrone y a donc gagné un frère et une sœur.

Un nouveau parti politique, Les lucioles fait son apparition. Son emblème est le noir avec des points blancs. Il organise des fêtes et les gens des lucioles sont très gentils, offrant des bonbons et des ballons aux enfants. Puis, Les Lucioles se présentent aux élections, gagnent le pouvoir au niveau national … et Tyrone observe et nous décrit comment la société commence à changer.

La difficulté dans ce genre de narration, c’est-à-dire faire parler un enfant, est d’accrocher le lecteur dès le début du roman, et de savoir revenir à une logique simple et enfantine. Un enfant ne juge pas, il observe et interprète ce qu’il voit, entend ou vit, en fonction de quelques règles dont la principale est probablement de faire une confiance aveugle à ses parents. Et comme il sait que ses parents ne lui disent pas tout, il interprète aussi leurs réactions, leurs mimiques.

De ce point de vue là, ce roman est une franche réussite, car dès le départ, on entre dans le monde silencieux de Tyrone, et on le suit avec plaisir et avec sympathie. Et si le début peut prêter à sourire, la suite nous fait vite grincer des dents avant que nous basculions dans l’horreur, petit à petit mais inéluctablement. Et le fait que Tyrone nous décrive ce qui lui arrive avec tant de détachement, en ne restant finalement qu’un témoin de la folie des grands, est d’autant plus marquant pour nous qui assistons impuissants à ce qu’il faut bien appeler une véritable descente aux enfers.

Ce qui fait froid dans le dos, c’est cette logique dans ce qui est décrit, ce glissement vers un bouleversement de société qui vise à contrôler ses citoyens jusqu’à justifier que, pour leur bien, il faut leur dire quoi faire et supprimer leur liberté de faire, de dire, de penser. Et rien que pour ce message là, ce roman s’avère indispensable, un passage obligé pour toute personne sensée qui est abreuvée d’informations et qui ne comprend plus ce qui se passe. D’ailleurs, cela va même plus loin : A travers le regard de Tyrone, on se rend compte que nous, adultes, ne sommes même plus capables de voir les évidences que Tyrone nous montre. Et c’est écrit avec une telle simplicité, une telle évidence que cela parait évident.

A une époque où on préfère utiliser le 49-3 plutôt que le referendum, à une époque on porte aux nues des jeunes gens érigés au rang de star fiers d’étaler leur inculture dans tous les domaines, à une époque où on prône le « c’est pour votre bien » ou le « vous en avez rêvé, Machin l’a fait pour vous », ce roman est comme un joyau qui va vous ramener au stade de l’être humain : il va vous faire réfléchir. En tous cas, c’est une lecture importante, obligatoire avant les échéances électorales qui approchent. M.Jan Thirion, vous avez créé un livre important et je souhaite qu’il ne finisse jamais dans un autodafé comme vous le racontez si bien, mais que plein de gens l’achète et le lise.

Sur la quatrième de couverture, il est annoncé de 10 à 110 ans. Je pense plutôt qu’on peut le lire à partir de 15 ans. Pardon, que tout le monde doit le lire à partir de 15 ans.