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Ohio de Stephen Markley

Éditeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

Suite à tous les éloges publiés sur les blogs, il fallait que je me fasse mon idée sur ce premier roman publié dans l’excellente collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. Je ne vais pas le cacher, j’en attendais un Coup de Cœur. Ce n’en est pas un, malgré la puissance du roman et sa démonstration, surtout à cause de sa forme. Je le classerai donc dans les excellents romans, illustrant le constat d’échec de la société américaine.

2007, New Canaan, Ohio. C’est en plein mois de juillet que le cercueil vide du caporal Richard Jared Brinklan, loué chez Walmart, descend l’avenue principale en grandes pompes. Recouvert du drapeau étoilé, accompagné de trompettes et d’une foule reconnaissante, le cortège poursuit sa route avec 4 mois de retard à cause d’une enquête sur les circonstances de sa mort. Autour de sa tombe, quatre de ses amis manquent à l’appel : Bill Ashcraft, Stacey Moore, Dan Eaton et Tina Ross. En 2013, ces quatre-là vont revenir à New Canaan sans se concerter.

Bill Ashcraft aurait bien mérité de faire carrière dans le basket-ball professionnel, s’il n’avait été sceptique envers les informations qu’on lui donne. Remettant tout en cause, même le 11 septembre, il a dû quitter New Canaan pour se créer une vie emplie de vide et de drogues. Ce jour-là, il doit convoyer un paquet scotché dans son dos.

Stacey Moore a fait une belle carrière d’universitaire, enfermant en elle des blessures intimes. Dès sa plus jeune adolescence, elle s’est rendue compte qu’elle était homosexuelle, chose qui n’a jamais été accepté, ni par sa famille ni par ses copains du lycée. Si elle revient, c’est pour parler à la mère de l’amour de sa vie.

Dan Eaton, à l’instar de Richard Brinklan, revient aussi du front. Envoyé en Afghanistan puis en Irak, il prolonge son enrôlement pour éviter d’avoir à affronter sa famille et ses amis, qui ne peuvent s’empêcher de lorgner son œil manquant. Dan aimerait tant mener une vie normale, sans les horreurs qui courent dans sa tête.

Tina Ross n’aura laissé qu’un souvenir à New Canaan, celui d’une Cochonne. Alors qu’elle était superbement belle, sa première expérience sexuelle s’est déroulée sous GHB, droguée et plusieurs fois violée, au vu et au su de tous. Elle a été le témoin de la vie qui s’est écoulée à New Canaan, irrémédiablement marquée par ce drame, avant de partir et devenir caissière chez Walmart.

Il va vous falloir un peu vous accrocher pour apprécier ce roman, et en particulier se laisser emmener par ces quatre personnages dont l’auteur va nous raconter la vie, les bonheurs (un peu) et les malheurs (surtout). Ces quatre parties, entourées par une fantastique introduction (l’enterrement de Richard) et une excellente conclusion, sont parsemées de retours en arrière pour étoffer les psychologies, et pour expliquer pourquoi chacun est parti de New Canaan, presque sans raison apparente.

Personnellement, si la forme convient bien à l’exercice, je lui ai trouvé un manque de subtilité. L’auteur ne peut s’empêcher d’être bavard, même si c’est remarquablement écrit, et certains flashbacks sont inutiles et ne font pas avancer l’intrigue. Par contre, la forme convient bien à la démonstration que veut nous étaler l’auteur, en prenant un sportif doué, une scientifique homosexuelle, un militaire voué aux honneurs et une jeune fille innocente à qui tout aurait dû sourire. Même si les personnages ne sortent pas d’un certain stéréotype connu, ils sont remarquablement bien brossés.

Et on ne pourra dès lors qu’apprécier la passion avec laquelle l’auteur à décrit cette génération post-septembre 2001, qui s’est ouverte au monde sur des mensonges visibles et qui a réalisé que dans son pays, on ne doit pas remettre en cause le gouvernement ni braver les lois de la morale bien-pensante. La trajectoire de chacun de ces jeunes, de même que les cicatrices qu’ils portent en eux, valent toutes les paroles et tous les actes.

D’ailleurs, le titre du roman est trompeur, limitant sa portée à l’Ohio alors que je trouve qu’il est bien plus grand que ce périmètre réducteur. Ohio se révèle donc un excellent premier roman, avec des scènes terriblement violentes, avec quelques défauts dont celui d’être parfois trop démonstratif, mais au message clairement affiché et remarquablement lucide sur le plus grand pays libre qui cache en réalité une éducation castratrice et dictatoriale et une morale en apparence immaculée. A ne pas rater.

Chronique virtuelle : Corps défendant de Baptiste Madamour (Ska)

J’en avais parlé dans un de mes billets d’information du mardi. Eh bien voici mon avis sur ce roman qui laisse augurer le meilleur pour cet auteur, qui, au travers de ses cinq chapitres, me fait penser aux grands auteurs français contemporains.

L’argument :

« UNE BLONDE AVEC une longue mèche et un débardeur lâche tend la main vers moi, je lui donne les bouteilles, elle marmonne un merci et retourne à sa conversation. Sa nuque est fine, sa peau doit être douce. Je me sens triste. Je ne devrais pas rester ici. Je devrais rentrer chez moi. Je ne rentre pas. Je regarde une pile de cd, je fais semblant de m’y intéresser, l’important est de ne pas montrer que personne ne me parle et que je ne parle à personne. Ne jamais faire pitié. »

Dans ce court roman, l’auteur dresse le portrait d’une génération à la dérive, prisonnière de la mort des utopies et empêtrée dans le consumérisme à tout crin. Quand on rajoute les MST et le boulot décérébrant, ça craint ! Demeurent les rapports entre filles et garçons et la pérennité de ses aléas : amour, tromperie, jalousie… qui peuvent vous embringuer malgré vous dans des situations extrêmes.

Mon avis :

Si l’histoire est simple, tout l’intérêt de ce roman tient dans le style de l’auteur et de la peinture des jeunes gens d’aujourd’hui. Nous avons à faire avec un jeune homme, qui a un travail qui ne le passionne pas, mais qui lui permet de se payer ses loisirs. Et ses loisirs, justement, ce sont essentiellement des sorties avec les copains, des soirées arrosées, des repas agrémentés de drogue et du sexe, beaucoup de sexe.

Le narrateur est en couple avec Yasmina, ou du moins, ils passent du temps ensemble. Car ils ont chacun leur appartement. En parallèle, il entretient une relation avec Hélène, la petite amie de Franck. Entre eux, c’est le sexe fusionnel. Un jour, Franck débarque chez lui, et lui demande de l’emmener à une fête. Il refuse, le ton monte et le drame arrive : le narrateur tue Franck. Il va devoir se débarrasser du corps …

C’est un étrange portrait que nous brosse Baptiste Madamour, celui d’une génération où la seule chose qui compte, c’est le plaisir, c’est de ne pas se prendre la tête, vivre au jour le jour, vite, très vite, sans regarder en arrière, sans avoir de regrets, sans notions de responsabilités, de bien ou de mal. En cela, on est proche de ce que montrait Brett Easton Ellis dans ses premiers romans. La vie maintenant avant tout !

Ce qui est aussi marquant dans ce roman, c’est le style haché, à base de phrases courtes, détaillant en détail chaque petite action. Cela donne une impression de vitesse, probablement alimentée par les drogues, et surtout, par la justesse des phrases et de leur succession, cela fait bigrement penser à du Philippe Djian (ce qui est un énorme compliment pour moi).

Alors retenez bien ce nom, Baptiste Madamour, car s’il continue comme cela, il pourrait être un futur talent français qu’il va falloir suivre de très près. En tous cas, je note son nom car je suis bien curieux de le voir aborder d’autres sujets, avec des intrigues plus touffues. Ce roman est une excellente découverte que vous pouvez acquérir pour moins de 3 euros sur la librairie de Ska. Avouez que c’est donné !

Les guetteurs des Ian Rankin (Editions du Masque)

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu un roman de Ian Rankin, l’auteur qui a immortalisé John Rebus. Depuis qu’il a mis son inspecteur fétiche entre parenthèses, il nous offre un nouveau personnage Malcolm Fox.

En Ecosse, la police des polices s’appelle le service des Plaintes. Malcom Fox est inspecteur dans ce service. On a pu le rencontrer dans Plaintes, paru l’année dernière aux Editions du Masque. C’est un homme solitaire, qui ne boit pas et qui a une vie tranquille, si ce n’est son père qui est à l’hôpital, ce qui fait qu’il doit gérer les reproches de sa sœur qui trouve qu’il ne passe pas assez de temps au chevet paternel.

Il débarque à Kirkcaldy, petit port proche d’Edimbourg, pour enquêter sur Paul Carter, un flic soupçonné d’avoir abusé de Teresa une prostituée pendant son service. Abus de position. Mais ce qui est bizarre, c’est que c’est son oncle qui l’a dénoncé. Peu après, l’oncle est retrouvé suicidé ou assassiné. L’affaire pourrait s’avérer simple mais d’autres meurtres vont suivre … Des papiers que Fox va retrouver chez les Carter vont lui donner des pistes vers des groupes révolutionnaires indépendantistes des années 70-80. Et cette affaire qui semblait si simple au départ va se révéler le début d’un secret qui n’a pas été ébruité depuis plus de 30 ans.

N’ayant pas lu la première enquête de Malcolm Fox, j’ai été très agréablement surpris de la façon dont l’auteur nous emporte dans cette ville, nous fait côtoyer les personnages. Il faut dire que Ian Rankin n’est pas n’importe qui, et que l’on sent du savoir faire. Car, avec un point de départ simple, il nous plonge dans les plus sombres heures de l’histoire contemporaine écossaise, à savoir les terroristes indépendantistes écossais, qui ont rêvé dans les années 70 faire comme leurs cousins irlandais, avec les mêmes moyens violents.

Si Ian Rankin ne nous assomme pas de descriptions ni de psychologies à outrance, je dois dire que c’est un roman policier costaud qui avance surtout grâce à ses dialogues fort bien faits … mais très longs. J’ai été surpris par cela car je ne me rappelais pas que les précédents romans de Rankin étaient écrits avec autant de dialogues.

C’est donc un roman qui se lit avec un grand plaisir, qui s’avale goulument, et qui montre que les jeunes révolutionnaires d’antan se révèlent aujourd’hui d’impitoyables nababs qui ont bien profité du capitalisme libéral, celui là même qu’ils combattaient alors. Et si le fond du sujet arrive bien tard dans le roman, ce qui peut donner l’impression que Rankin effleure son sujet plutôt que le traiter réellement, il n’empêche que le message frappe d’autant plus fort. Et si vous croyez que ce que je viens de dire vient de vous révéler le nom des auteurs des meurtres, c’est que vous ne connaissez pas Ian Rankin. Alors, lisez le donc !