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Trois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne (Albin Michel)

Attention, coup de cœur ! Enorme coup de cœur !

D’Antonin Varenne, j’aurais lu tous ses romans. Parce que, le jour où je suis tombé sur Fakirs, j’ai eu un choc, j’ai trouvé un auteur formidable capable de créer des personnages incroyables et une ambiance glauque au possible. Avec Le Mur, le Kabyle et le Marin, on changeait de dimension avec un roman sur la guerre d’Algérie, mais toujours avec des personnages aussi forts. Déjà, dans ses deux précédents romans, on pouvait sentir cet amour de raconter des histoires basées sur des personnages. Antonin Varenne, c’est un auteur de personnages.

Lors d’une rencontre aux Quais du Polar, je lui avais fait remarquer qu’il avait toujours dans ses romans trois personnages. Quel pied de nez avec ce roman, le personnage principal de Trois mille chevaux vapeur est seul, solitaire même. Je lui avais dit aussi que sa description de la société contemporaine était bigrement noire et glauque. Quel pied de nez avec ce roman. Nous nous retrouvons balancés en plein 19ème siècle. Avec ce roman, Antonin Varenne ne monte pas une marche supplémentaire, il a carrément grimpé tout l’étage et nous offre un grand roman.

De personnages, Antonin Varenne nous en offre un, mais quel personnage ! Arthur Bowman est de ces hommes qu’on n’oublie pas, qu’on le rencontre en vrai ou en roman. Il a ce regard acéré qui lui permet de savoir quand la personne qui est en face de lui ment. Et les autres le savent. Sergent à la Compagnie des Indes, il se bat contre les Birmans. Si le stress est permanent, les combats font rage et le bateau de Bowman est en renfort au large … jusqu’à ce qu’on lui confie une mission : diriger une barque sans armes, déguisés en locaux, pour mener une mission étrange. Mais voilà, être sur le fleuve, dans la savane, entourés d’ennemis, cela ressemble à un arrêt de mort. Le village cible va être incendié, il y aura des milliers de morts et Bowman et ses hommes faits prisonniers.

Quelques années plus tard, Bowman est de retour, policier à Londres. Il n’a pas oublié les tortures, ses hommes qui sont morts, et d’ailleurs, il est victime d’une crise d’épilepsie dès que le stress monte. Un corps est retrouvé dans les égouts, torturé comme seuls savent le faire les Birmans. Sur la scène du crime, un mot est inscrit avec le sang du mort : SURVIVRE… Evidemment, tout accuse Bowman, alors que lui sait que le coupable est un de ses hommes. Il va donc poursuivre les dix hommes qui en sont revenus.

Quel sujet, et quel portrait d’homme ! Cet homme droit comme la justice, soldat exemplaire au sens où il obéit à tout ordre qui lui est donné, cet homme trahi par les siens, torturé qui revient dans la civilisation, marqué à jamais. Si Bowman se jette dans cette enquête, ce n’est pas tant pour se disculper, car il n’a plus de but dans la vie, il survit comme ses dix compatriotes, s’il poursuit cette quête, c’est un peu une rédemption mais aussi un espoir, celui de stopper enfin le cauchemar qui le poursuit jour après jour, nuit après nuit. Ce personnage est incroyable de justesse, d’émotions, mais aussi d’actualité tant on pense à des événements récents.

Et puis il y a les pays traversés par Bowman. De la Birmanie à Londres, sans oublier la traversée des Etats Unis, Antonin Varenne nous convie à un voyage non seulement dans le temps, mais aussi autour du monde. Autant la savane birmane est inquiétante, mystérieuse, sombre et humide, autant Londres est sale, noir de suie, les rues moites de caniveaux qui déversent leur pourriture, autant la traversée des Etats Unis pendant la conquête de l’ouest est sèche, chaude et on en prend plein les yeux (dans tous les sens du terme).

De ce roman, Antonin Varenne a certainement voulu changer de genre, changer de style. Et pour autant, les fans vont s’y retrouver dans ce style qui est un excellent mélange entre description et efficacité. En une phrase, il est capable de vous faire traverser un continent, un siècle, un personnage. Et ce roman se veut aussi une vraie réflexion sur la société et la solitude, sur les buts que se fixent les hommes, sur la folie des hommes, sur les massacres qu’ils sont capables de créer uniquement pour un peu de calme, de sécurité. De ce roman, on retiendra que l’homme n’est rien d’autre qu’un animal, que si les soldats sont fous, leurs chefs le sont plus et que la vie de tous les jours n’est rien d’autre qu’une guerre sans merci où seul le décor change. Dans ce roman, Antonin Varenne n’est plus loin d’un Steinbeck ou d’un McCarthy. Je n’aurais jamais cru un auteur français capable d’écrire une telle aventure avec un tel souffle épique. Antonin Varenne l’a fait.

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Canyon Creek de Alexis Aubenque (Toucan noir)

Il faut que tu lises la série River Falls ! C’est ce qu’on n’arrête pas de me dire. Et comme je suis d’un naturel rebelle, j’ai décidé de découvrir Alexis Aubenque avec son dernier roman en date Canyon Creek. Bingo, j’ai beaucoup aimé.

De nos jours, aux Etats-Unis, à Canyon Creek. Dans cette petite ville tranquille qui borde le célèbre canyon, des jeunes filles sont découvertes violées, tuées et jetées du haut de la falaise surplombant le canyon. Personne ne s’inquiète de ces cas, ce sont juste des latinos, probablement des immigrées, des prostituées assassinées par un client mécontent.

La sergente Suzie McNeill n’est pas de cet avis : elle est sure qu’un tueur en série rôde dans les parages de cette tranquille petite ville. Son père, Le sheriff McNeill ne veut pas entendre parler de cette théorie, et ses trois lieutenants Marcus, Parker et Spencer. Dans le cadre de sa formation, elle va passer dans l’équipe de chacun d’eux, et va continuer en sous main sa propre enquête.

A l’hopital de Canyon Creek, au même moment, Dale Turner se réveille d’un coma de quelques semaines. Il se réveille amnésique, et trouve Karen, psychologue, à son chevet. Petit à petit, il va découvrir son passé, celui d’un homme qui ne lui plait plus. Il va aussi interférer avec l’enquête sur les meurtres des jeunes filles latinos.

Je comprends, à la lecture de ce roman, pourquoi tant de lecteurs me l’ont conseillé. Son style est d’une fluidité exemplaire, centré sur les personnages. En fait, les dialogues alternent avec les pensées des personnages. C’est redoutablement efficace, et cela m’a permis de m’approprier les caractères de chacun, et de les suivre.

Si d’ailleurs les personnages sont clairement au centre de l’intrigue, j’ai juste un tout petit regret, c’est le fait que les paysages soient si peu décrits, qu’ils passent au second plan. En plus, avec les lieux choisis, il y avait de quoi faire. Mais c’est un bien petit reproche face au déroulement de l’histoire. Car tous les personnages vont se rencontrer, interférer, se perdre pour mieux se retrouver, dans une virevolte redoutablement orchestrée.

Car, en distillant quelques événements sans qu’on s’y attende, cela donne une envie de continuer, d’aller au bout. Car tous ont des secrets, pas forcément avouables, et cela donne, en parallèle de l’enquête des rebondissements fort agréables, tous axés sur les personnages, leur vie passée et présente, leur expérience. Clairement, c’est une lecture fort agréable, qui fait que je vous conseille de glisser dans vos valises ce Canyon Creek, d’autant plus que c’est un inédit, qu’il parait en format de poche et que donc c’est un très bon rapport qualité prix. De mon coté, il va falloir que je lise River Falls, et je vais vous dire, je les ai !