Archives du mot-clé Guerre froide

Rouge Armé de Maxime Gillio

Editeur : Ombres Noires

Dès que j’ai vu apparaître le dernier roman de Maxime Gillio, je me suis jeté dessus. Je m’attendais à un roman d’action car je le connaissais dans ce registre, et ce n’est pas du tout le cas. C’est un roman dur auquel j’ai eu droit, qui aborde un sujet méconnu chez nous, d’actualité aussi, et qu’il est important de lire.

Prestanov, Tchécoslovaquie, 1943. Anna arrive dans le village et est confrontée à un homme de grande taille, Georg. Elle cherche l’instituteur, qui a besoin d’une femme de ménage alors que lui la menace, l’accusant de les avoir volés, elle et les Allemands. Anna vient des Sudètes et a été expulsée, de son pays, de sa région. Ses papiers disent qu’elle est Allemande alors qu’elle vient de Tchécoslovaquie. L’instituteur Miroslav s’interpose et la sauve.

Heidenau, Basse Saxe, 2006. Patricia Sammer est journaliste au Spiegel. Elle a la quarantaine, est célibataire sans enfant. Elle simule une rencontre fortuite avec une vieille femme. Elle invente un bobard pour l’aborder, dit qu’elle écrit un livre sur les Allemands de l’Est qui ont traversé le mur pour venir à l’Ouest puis repartir. La vieille dame refuse de lui parler, dit qu’elle a toujours habité ici, alors Patricia dévoile ses cartes : « Ce n’est pas ce que j’ai cru comprendre madame Lamprecht. Ou dois-je vous appeler Inge Oelze ? ». Inge ne croit pas un mot de ce que raconte Patricia mais la laisse entrer. Patricia raconte qu’elle a eu accès aux archives de la Stasi. Et elle lui laisse sa carte de visite.

Berlin, 2006. De retour au bureau, elle retrouve Paul, son collègue de bureau. Celui-ci enquête sur des meurtres de vieillards, et on vient de découvrir le quatrième, poignardé chez lui. Puis une vieille dame débarque au journal. C’est Inge qui veut s’assurer que Patricia travaillait bien là. Inge lui donne rendez-vous chez elle le lundi suivant. Le duel peut commencer …

A la façon d’un Thomas H.Cook, Maxime Gillio va entrer dans les méandres des souvenirs d’une personne âgée pour nous montrer des aspects de notre histoire que, personnellement, je ne connaissais pas ou connaissais bien mal. Et cela ne fonctionnerait pas si on n’avait pas des personnages forts. Et on se retrouve ici avec deux femmes qui vont s’affronter comme deux boxeurs sur un ring.

C’est le cas ici, avec Inge, une vieille dame, certes, mais une dame avec un caractère de fer, qui assume sa vie, son histoire, ses actes. Une vieille dame qui a vécu tant de drames, qui a fait tant d’exactions, qu’elle s’est bâtie sur le sang de ses ancêtres et celui de ses victimes. De l’autre coté de la table, Patricia n’est pas tout à fait là en tant que journaliste. Elle vit seule, a parfois quelques amants, mais se révèle incapable d’avoir une vie de famille tant qu’elle n’aura pas remplie la mission qu’elle s’est donnée.

Maxime Gillio va donc faire des allers-retours entre le présent et le passé, remontant jusqu’à Anna la mère de Inge, expulsée de sa région, qui se retrouve à la fois apatride, avec une nationalité officielle, mais détestée par les habitants du pays où elle arrive. Imaginez un Français du Sud qui arriverait en Auvergne et qui serait rejeté, violenté, voire tué pour son appartenance à sa région ! Cette exode des habitants des Sudètes en Tchécoslovaquie est un fait d’histoire dont j’ai rarement eu connaissance, et encore moins la réaction des gens de cette époque, réaction dont on a encore des relents nauséabonds aujourd’hui …

Puis, Maxime Gillio nous fait visiter l’Allemagne de l’Est, le passage à l’ère communiste avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Bizarrement, ce n’est pas l’érection du mur qui sera le fait central du livre, puisque Inge nous dit que les gens ne l’avaient pas prévu. Il s’attarde plutôt sur la vie de Inge en Allemagne de l’Ouest et là encore, il arrive à la fois à m’apprendre des choses et à me surprendre. Car ce que l’on va lire dans ce livre est tout bonnement hallucinant.

Car c’est bien les faits racontés par Inge puis Patricia, avec toute leur subjectivité qui va nous frapper, à la tête, au cœur, au foie. Chacune ne raconte que ce qu’elle veut raconter, mais les zones d’ombre sont suffisamment noires pour qu’on ne veuille pas en savoir plus. C’est d’autant plus frappant que Maxime Gillio utilise un style direct, pointilleux, mais surtout sans parti-pris et sans sentiments. C’est à mon avis aussi pour cette raison que ce roman est fort. C’est en tous cas un roman qu’il faut absolument lire, ne serait-ce que pour s’ouvrir l’esprit aux autres.

Le lagon noir d’Arnaldur Indridason

Editeur : Métaillié

Traducteur : Eric Boury

Depuis quelques romans, Arnaldur Indridason fait un retour sur le passé de son inspecteur fétiche et récurrent Erlendur Sveinsson. Le précédent épisode (Les nuits de Reykjavik) nous montrait un personnage d’Erlendur débutant, ne faisant pas encore partie de la police criminelle, mais réussissant tout de même à résoudre une affaire de meurtre d’un clochard. Trois ans plus tard, Erlendur a décidé de suivre le conseil de Marion Briem et de rejoindre la police criminelle. Le lagon noir raconte la première véritable enquête de Erlendur.

En compagnie de Marion, Erlendur est en plein interrogatoire avec les deux frères Ellert et Vignir, qui ont été placés en détention préventive. Suite à une dénonciation anonyme, la police a découvert plusieurs kilos de haschich et des litres de vodka américaine. Les deux frères nient être impliqués, affirment être des victimes d’un piège, alors qu’ils ont les cadenas de la remise où ont été trouvés ces produits.

C’est alors que l’on vient annoncer à Marion que l’on vient de découvrir un cadavre dans un lagon, près de la centrale géothermique de Svartsengi. C’est une jeune femme qui l’a découvert, en prenant un bain pour calmer son psoriasis, sur les conseils de son dermatologue. Son visage est en bouillie ; A croire qu’il a été battu … ou bien que le mort est tombé d’une grande hauteur comme s’il s’était suicidé. Mais alors pourquoi a-t-on retrouvé le corps dans ce lagon ? Et puis, le corps portait des bottes américaines …

En parallèle des ces deux affaires, Erlendur est obsédé par la disparition d’une jeune adolescente Dagbjört. Un matin comme un autre, il y a vingt cinq ans de cela, elle sort de chez elle pour aller au collège. Personne ne l’a jamais revue. Cette disparition devient une obsession pour Erlendur et il va se forcer à trouver une explication pour la famille qui vit dans l’incertitude.

Je ne vais pas en rajouter avec Arnaldur Indridason, parce que vous le connaissez tous et toutes, et qu’il a un succès largement mérité. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il prend le temps d’installer son intrigue et ses personnages et que son écriture est emplie d’humanisme et de respect, de sensibilité et d’émotions. C’est pour toutes ces raisons que j’adore cet auteur et que je ne rate aucun de ses romans.

Comme je le disais ci-dessus, cette enquête est la première, ou l’une des premières de Erlendur, et on sent qu’il a déjà cette fibre sensible, cet intérêt pour les autres qui fera sa grande force par la suite. On le découvre aussi maladroit dans certains de ses interrogatoires ou questionnements, mais on sent qu’il va tirer les leçons de ses erreurs. Même après 11 romans policiers dont 8 avec la présence de Erlendur, Arnaldur Indridason arrive à me surprendre par la finesse psychologique qu’il démontre.

Evidemment, le rythme est lent, comme dans tous ses romans, et le déroulement de l’enquête est d’une évidence qui en ferait pâlir beaucoup. Indridason va nous parler de la présence des troupes américaines sur le sol islandais pendant la guerre froide. Il ne va jamais prendre position, et sortir d’ailleurs Erlendur du sujet en lui faisant dire qu’il n’aime pas toutes les guerres. Par contre, il va montrer les Américains dans toute leur arrogance, allant même jusqu’à avoir des attitudes de Maîtres du Monde, et avoir des réactions d’envahisseurs. Indridason nous dit aussi que ce sont les Américains qui ont apporté le crime, la drogue, l’alcool, dans un pays qui ne voulait que vivre tranquillement sans embêter les autres. Une nouvelle fois, c’est un coup de maître que ce nouveau polar qui nous étonne et nous démontre une nouvelle fois qu’Arnaldur Indridason a encore beaucoup de choses à nous dire.

Ne ratez pas l’avis de Wollanup sur l’excellent site Nyctalopes

La vérité sur Anna Klein de Thomas H.Cook (Points)

Ceux qui suivent mes avis sur Black Novel savent que je vous un culte à Thomas H.Cook, parce que sa plume est d’une finesse rare et qu’il a trouvé une bonne façon de raconter une histoire : Il s’agit dans beaucoup de cas de gens qui remontent dans le passé à coups de flashbacks. Cette façon de faire lui a permis de fouiller des thèmes importants tels que la famille, le poids du passé, le regret, l’éducation, la confiance, le doute, la loyauté, les souvenirs, …

Depuis quelque temps, Thomas H.Cook prend la même « recette » et regarde notre histoire contemporaine et notre vision vis-à-vis de ce passé. C’est le cas ici puisque l’on y aborde la deuxième guerre mondiale en nous plongeant dans le royaume des espions.

Le prétexte, ou plutôt devrais-je dire la colonne vertébrale de cette histoire, est la rencontre entre deux hommes, peu après le 11 septembre 2001. Le premier est tout jeune, presque un jeunot, et est sensé être journaliste. Paul Crane vient écrire un billet sur la vie de l’homme qu’il vient rencontrer, en la personne de Thomas Danforth. C’est le deuxième homme de notre histoire, un homme qui a connu les soubresauts de la Grande Guerre.

Tout débute en 1939. La guerre n’a pas encore été déclarée, mais tout le monde le sait qu’elle va arriver parce que c’est inéluctable. De même, tout le monde sait que les Etats Unis vont être obligés d’intervenir. A l’époque, la situation était complexe, Danforth était un jeune espion, innocent, naïf. Robert Clayton, un collègue et ami, le contacte afin de rencontrer une nouvelle recrue, Anna Klein, pour dans un premier temps, l’évaluer.

Anna Klein est redoutablement belle, mais elle est aussi remarquablement décidée quant à accomplir sa mission : mener à bien Le Projet. Danforth ne sachant pas de quoi il s’agit, accepte malgré tout de prêter sa demeure afin d’entrainer Anna à la création de bombes, à l’utilisation d’armes … Après plusieurs semaines, c’est le départ vers l’Europe. Anna sera chargée de réaliser sa mission et Thomas la suivra durant son périple.

Comme d’habitude, j’ai envie de dire, Thomas H.Cook joue sur les flash-backs pour raconter cette aventure. Au travers de cette interview, entre un jeune homme innocent et un « vieux de la vieille, Thomas H.Cook décide de nous plonger dans le brouillard. Pendant presque un quart du roman, nous ne saurons pas plus de choses que ce que l’on veut bien dire au jeune Danforth. On y suit bien la rencontre puis l’entrainement d’une jeune femme, mais on ne sait guère où cela va nous mener. Par contre, on apprécie la subtilité de la plume qui s’amuse à inverser les rôles, le vieux Danforth devenant le jeune homme innocent de l’histoire.

Puis, après le départ pour l’Europe, les rôles s’affirment, et surtout la passion s’en mêle. Thomas et Anna vont bel et bien tomber amoureux et accomplir une mission dangereuse dans le sud de la France. C’est à partir de ce moment là que la situation devient trouble : certes depuis le début, nous savons qu’Anna était dès le départ condamnée, mais plus on s’enfonce dans le livre, plus on se demande qui est qui, qui joue avec qui, et qui manipule qui. Et cet auteur a l’art de nous poser des petites phrases qui, sans cesse, arrivent à semer le doute au fur et à mesure de la lecture.

En nous faisant traverser plus de cinquante ans de l’histoire mondiale, avant, pendant et après la deuxième guerre mondiale, Thomas H.Cook nous dessine à la fois le monde trouble et sous-jacent de l’espionnage, leur rôle dans les conflits, mais aussi et surtout la difficulté pour les hommes qui sont derrière de comprendre les grands desseins. Car c’est bien un portrait d’homme que nous offre Thomas H .Cook avec ce roman, qui a perdu son innocence, mais qui, pour autant, ne sait pas pourquoi et comment il doit prendre sa propre histoire, perdue au milieu de la Grande Histoire.

Au cours de ce roman, nous aurons droit à la sécheresse du climat espagnol, à la crainte des Londonniens, à l’insouciance des parisiens, à la terreur des Allemands, mais aussi à la folie des soldats, à la fureur des tortures ou au désespoir d’un amoureux ayant perdu son amour. C’est un roman plein d’aventures et de romantisme, embelli par une écriture magnifique et en même temps intime. Un grand roman d’espionnage.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Le duel de Arnaldur Indridason (Métaillié Noir)

Depuis quelque temps, Arnaldur Indridason s’accorde le droit de délaisser son personnage principal récurrent pour fouiller la psychologie de ceux qui entourent Erlendur. Cette fois-ci, c’est au tour de Marion Briem d’être la vedette de ce roman qui nous fait revenir en 1972. Et à la lecture de ce roman, je ne me suis dit qu’une seule chose : « Qu’il est fort, Arnaldur Indridason ! »

Prenez un contexte. 1972, le duel dans le championnat du monde des échecs entre Bobby Fischer et Boris Spassky. C’est une partie d’échecs dépassée par l’ambiance de guerre froide qui régit le monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Or, le domaine des échecs est, depuis de nombreuses années, réservé aux Russes. L’arrivée de Fischer ressemble à un cheveu dans la soupe. D’un naturel arrogant, irrespectueux au possible, il dénote dans un paysage plutôt paisible. Un exemple : il refuse de prendre l’avion qu’on lui a affrété pour rejoindre l’Islande, sans s’excuser et sans donner la date à laquelle il envisage d’arriver. A cet égard, lisez donc l’article de Wikipedia consacré à ce combat ici.

Prenez un meurtre : Ici, le corps d’un jeune homme est découvert dans un cinéma, poignardé par deux fois, en plein cœur. Dans une salle obscure, il est impossible de savoir qui a perpétré le crime. Marion Briem se retrouve en charge de l’enquête et s’aperçoit que le jeune homme en question, Ragnar, est passionné de cinéma et utilisait un enregistreur à cassettes pour conserver une trace des films qu’il admirait. Quand Marion aperçoit un paquet de cigarettes russe à l’extérieur du cinéma, la piste se dirige vers des mobiles politiques qui vont vite la dépasser. En parallèle, ce roman montre la jeunesse de Marion, et ses difficultés de santé, en particulier quand elle a été atteinte de tuberculose, et qu’elle a été internée dans un hôpital du Danemark. Ce sont lors de ces passages que marion va lier connaissance avec une jeune fille de son âge Katryn.

Ce roman nous montre la grandeur d’Arnaldur Indridason. Avec un contexte lourd et une enquête des plus simples (du moins au début), il arrive à nous bâtir une intrigue passionnante. Son savoir faire n’est plus à démontrer. D’ailleurs, tous ceux qui ont lu une enquête de Erlendur le considèrent presque comme un voisin, tant Indridason arrive à créer une proximité, une intimité entre ses personnages et ses lecteurs.

Alors, comme pour tous les précédents romans, le rythme est lent … mais cela prend du temps de regarder les gens et de les comprendre. Comme d’habitude, l’enquête est très bien menée, la fin est fort bien amenée et encore une fois surprenante, le contexte sans être envahissant est formidablement reproduit, et c’est une nouvelle fois un sans-faute. J’ai même trouvé ce roman plus passionnant que ceux qu’il avait consacré aux collègues d’Erlendur, tant ce personnage de Marion est torturé et n’a confiance en personne. Il est par conséquent peu étonnant de voir cette femme solitaire se trouver des points communs avec un jeune policier qui débarque en fin de roman et qui s’appelle … Erlendur.

Ce qui est extraordinaire avec Indridason, c’est qu’on a l’impression qu’il peut écrire n’importe quoi et que, nous, lecteurs, sommes prêts à le suivre les yeux fermés (enfin, un peu ouverts quand même pour pouvoir lire). Car encore une fois, les personnages sont placés au premier plan ; il ressort de ses intrigues une telle humanité, un tel fond de vérité et il nous montre des gens comme vous et moi dans toute leur simplicité, avec leurs qualités et leurs défauts. Indridason est décidément trop fort.