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Le vallon des parques de Sylvain Forge (Toucan noir)

Dans les nouveautés de ce début d’année 2013, il va falloir compter avec ce deuxième roman de Sylvain Forge publié aux éditions du Toucan, un roman qui nous plonge dans le Vichy de 1943 au travers d’une enquête policière pour la découverte d’un tueur en série.

1943, c’est une date charnière pour le régime de Vichy, puisque c’est l’année à partir de laquelle Vichy, qui était jusque là située en zone libre, passe sous contrôle allemand. Quatre corps de jeunes filles vont être découverts atrocement mutilées dans les bois environnants, et les Allemands vont demander au préfet français de faire preuve d’efficacité dans la résolution de ce massacre sous peine de perdre son autonomie.

L’enquête va être confiée à André Lange, un ancien mobilard, c’est-à-dire qu’il a fait partie des brigades du tigre et à ce titre jugé compétent mais mis sur la touche car dévoué à Clémenceau. Pour cette mission, il va être nommé directeur de la Sûreté de l’État français, et est chargé de former son équipe. Il va naturellement se tourner vers ses anciens collègues, mobilards comme lui.

Il va réunir Paul Montford, ancien commissaire des brigades du tigre, et trois de ses anciens collègues. Mais l’enquête va se révéler bien difficile et le nom du coupable va entrainer des difficultés plus politiques que policières.

C’est un roman que l’on a envie de défendre, malgré quelques réserves qui ne remettent en rien en cause la lecture passionnante de ce roman. Car au travers cette enquête que je qualifierai de classique, Sylvain Forge montre et démontre la situation politique de Vichy, tous les services en charge de la « sécurité », de la Gestapo à la police allemande, de la police française aux milices, et toutes les pressions pour sauver un peu d’indépendance.

Il y a aussi les personnages, dont aucun n’est ni blanc ni noir, cherchant à sauver leur peau. Il y a ceux qui sont persuadés que les Alliés vont débarquer et qui font partie des résistants (actifs ou passifs). Il y a ceux qui préparent leur avenir, en se faisant bien voir par les Allemands tout en soignant leurs relations avec les Allemands. Il y a des Allemands qui profitent de leur pouvoir, et font des menaces incessantes et des policiers compétents concentrés sur leur travail.

Et puis, il y a les Français moyens, ceux qui vivent tout simplement, qui élèvent des lapins dans les caves, des poules dans leur jardin, qui subissent et se battent pour survivre. C’est au travers d’une multitude de personnages que le roman va avancer pour illustrer avec beaucoup de talent l’ambiance et la situation de ce gouvernement félon pendant cette période si particulière. Je suis resté ébahi devant le talent de l’auteur pour savoir faire vivre autant de personnages différents (une quinzaine, quand même !) et pour les mettre au service de l’ambiance et de la situation politique.

Il y a bien quelques petites choses qui apportent un léger bémol à ce roman, telles que des indices qui ne sont pas triviaux, ou quelques personnages plus accessoires car avec des motivations difficiles à cerner, ou bien une fin que je trouve rapide et compliquée car regroupant tout le monde au même endroit. Mais je défendrai ce roman contre vents et marées car la force des psychologies des personnages et la façon qu’a Sylvain Forge de nous plonger dans cette ambiance des années 40 sans lourdeurs font que ce roman se révèle une excellente lecture. J’ai adoré ce roman, et je souhaite du fond du cœur que vous l’aimiez aussi. Sylvain Forge est un nom a retenir.

Les avis des copains et copines blogueurs :

http://lespolarsdemarine.over-blog.fr/article-le-vallon-des-parques-sylvain-forge-113745191.html

http://leventsombre.cottet.org/service-de-presse/2012/le-vallon-des-parques

http://www.unwalkers.com/le-vallon-des-parques-de-sylvain-forge-editions-du-toucan/

http://blue-moon.fr/spip.php?article7792

Philby, portrait de l’espion en jeune homme de Robert Litell (Points Seuil)

Si je ne suis pas forcément un fan des romans d’espionnage, je dois bien avouer que ceux que j’ai lus m’ont marqué, sans doute parce que j’ai lus les meilleurs du genre. Que ce soient avec John Le Carré (La Taupe, s’il vous plait) Ian Fleming (dans le genre aventures) ou plus récemment Olen Steinhauer (L’issue), ce qui m’intéressait et m’intéresse toujours, ce sont la psychologie des hommes qui sont derrière, leur motivation poussée par leur croyance en un idéal.

Quand j’ai attaqué Philby, portrait de l’espion en jeune homme, un roman sélectionné pour le prix du Meilleurpolar.com de Points, je savais à quoi m’attendre. Lire une biographie d’un des personnages les plus emblématiques de l’espionnage du siècle dernier, les plus mystérieux aussi, c’était bigrement tentant. C’était une occasion d’essayer de comprendre une personne difficilement compréhensible, d’avoir une ébauche de quelqu’un difficilement cernable, d’avoir un portrait un peu moins flou dans un contexte brouillardeux.

Car Philby est doté d’une aura que personne n’aura réellement réussi à percer. C’est l’un de ces personnages, dont on peut dire tout et n’importe quoi, sans jamais toucher à la vérité. Il fut à la fois agent secret communiste, mais aussi britannique, et peut-être américain. Agent double, triple, quadruple ? Dans le petit monde des espions, c’est la paranoïa qui y règne. Et personne n’est capable de dire ou savoir la réalité.

C’est un peu le principe de ce roman, ou plutôt devrais-je dire cette biographie romancée. Au travers de plus d’une dizaine de chapitres représentant des témoignages écrits à la première personne, nous allons essayer d’approcher la personnalité, voire la psychologie de ce personnage hors norme. Et quand on croit avoir à peu près compris son rôle dans l’histoire de la deuxième guerre mondiale, le dernier chapitre remet toutes nos certitudes en jeu.

Le roman va couvrir la période allant de 1933 à 1945. Harold Russell Philby, surnommé Kim, va s’engager dans la lutte contre les nazis, et trouver dans le communisme une organisation et une idéologie qui soit sans équivoque à ce propos. Rapidement, il est approché par les « rouges », et se retrouve en Autriche, juste avant l’Anschluss. Il y rencontre Litzi, une jeune juive communiste qui va devenir sa femme. Ils vont fuir vers l’Angleterre et plusieurs missions vont lui être proposées en tant qu’ancien de Cambridge.

La qualité de ce roman n’est plus à démontrer. Tous les témoignages sont faciles à lire, et tellement bien écrits que l’on s’y croirait. Et, on s’amuse tout au long du livre, à essayer de cerner Philby. Si certains indices sont parsemés par ci, par là, on referme le livre avec la même question qu’au début : Mais qui donc était Philby ?

Monsieur le commandant de Romain Slocombe (NIL éditions)

Coup de cœur ! La collection Les affranchis de chez NIL éditions publie des textes écrits sous la forme de lettres, le sujet étant libre. Romain Slocombe nous transporte sur une période d’une dizaine d’années de 1932 à 1942, pour un roman qui autant par le fond que par la forme est hallucinant. Ce roman fut présélectionné pour le prix Goncourt de l’année dernière, et c’est amplement mérité.

Cette longue lettre est écrite par Paul-Jean Husson, écrivain renommé, membre de l’Académie Française et héros de la grande guerre. Son passage sur le front, où il a perdu une main,  lui a démontré que l’avenir n’est pas dans les conflits, mais dans la création d’une grande Europe, en s’alliant avec l’Allemagne. L’avènement d’Adolph Hitler en Allemagne en 1933 le confirme dans ses opinions et qu’il est important pour la France de retrouver son aura d’antan en adoptant une politique visant à écarter les profiteurs tels que les juifs ou les étrangers.

Habitant à Andigny, en basse Normandie auprès d’une femme aimante, il voue une adoration à sa fille Jeanne, et est heureux que son fils Olivier réussisse en tant que musicien à l’Orchestre Symphonique de Paris. Quand Olivier revient d’Allemagne avec une superbe jeune fille, Ilse Wolffsohn, ancienne actrice de cinéma, Paul-Jean est au comble du bonheur, avant que le drame le touche.

Tout d’abord, sa fille Jeanne va se noyer dans le Seine. Puis sa femme, atteinte d’une tumeur au cerveau va lentement décliner vers une mort programmée. La naissance de sa petite fille Hermione ne va rien changer, d’autant plus qu’il apprend par une enquête d’un détective privé que sa belle fille est juive. Sa vie va se révéler plus compliquée avec ce secret lourd à porter qui va à l’encontre de ses convictions intimes.

Ce roman est tout simplement énorme. Dès les premières pages, on est happé par le style très érudit de Paul-Jean et on s’approprie très vite cette lettre en forme de confession. Chaque phrase, chaque paragraphe sont comme autant de coups de poings que l’on se prend au ventre, tant Paul-Jean, personnage lettré, arrive à justifier ses opinions, à démontrer son aversion pour les impurs, tout en déroulant son histoire personnelle, dont le déroulement est exceptionnellement maitrisé.

J’ai avalé ce roman, le dégout accroché aux bords des lèvres, l’horreur étalée devant mes yeux effarés. Romain Slocombe nous montre un homme pris dans ses contradictions, confronté à des choix entre famille, amour et conviction personnelle. Ce personnage que l’on déteste, pris en tenaille entre l’amour pour sa belle fille et la nécessité d’épuration du pays, est formidablement vivant, foncièrement pourri, allant jusqu’à écrire de violents articles de propagande appelant à l’extermination des juifs, tout cela au nom de la grandeur de la nation.

Il ne faut pas réduire ce roman à une longue lettre d’un personnage. Romain Slocombe déroule aussi une intrigue en forme de chronique familiale, une petite page d’histoire dans le grand livre de l’Histoire. La documentation sur le contexte, sur les dix années qui ont changé le monde est impressionnante et est subtilement insérée dans la lettre pour ne pas donner l’impression d’un cours magistral.

Ce roman sombre, noir, exemplaire, est aussi une leçon, une grande claque dans la figure à tous ceux qui pensent que les racistes sont des mous du bulbe. La démonstration est forcément touchante, et elle fait mal au ventre. Et plus on avance dans le roman, plus l’intrigue est sombre jusqu’à finir dans la plus ignoble des horreurs.

Ce roman est parfait, exemplaire par sa maitrise de la psychologie de son personnage principal. La motivation de Paul-Jean Husson est d’autant plus marquante qu’elle peut être actuelle. En refermant ce livre, je me suis dit : « Nom de dieu ! Mais ce livre devrait faire partie des programmes scolaires », tant il y a à dire, à analyser pour mieux comprendre les autres et éviter des débordements dramatiques ou des actions inacceptables. Extraordinaire !

Blackout Baby ! De Michel Moatti (HC éditions)

Je dois dire que j’avais été fortement impressionné par le précédent roman de Michel Moatti, Retour à Whitechappel, qui reprenait les indices existant sur Jack l’éventreur pour nous immergé dans le Londres d’un autre âge. On y faisait aussi la connaissance d’Amelia Pritlowe, une infirmière qui s’avérait être aussi la fille de la dernière victime de ce tueur en série hors du commun. Blackout baby ! nous offre une nouvelle enquête sur un tueur en série, ainsi que le retour d’Amelia.

Février 1942. Londres vit à l’heure de la guerre, mais de la guerre à distance. Les habitants vivent dans la terreur permanente des bombardements allemands, qui s’ataquent aux populations civiles et détruisent les immeubles à l’aveugle. C’est donc dans un décor apocalyptique que Michel Moatti situe son intrigue, dans un Londres où les gens sont obligés de respecter le couvre-feu.

Gordon Cummins est un officier de l’armée britannique, ou du moins se balade-t-il avec un uniforme de l’armée de l’air. Il entre dans une pharmacie pour un banal mal de tête et la pharmacienne lui propose un flacon de Dr Jebb’s. Puis il ressort et l’attend dehors. En la suivant, le soir, une alerte aux bombardements déchire la nuit. Ils trouvent refuge dans un abri, et il apprend qu’elle s’appelle Evelyn Hamilton. A la fin de l’alerte, ils restent un peu plus longtemps et il finit par l’étrangler. Ce sera la première victime de celui que la presse va nommer The Blackout ripper. Car plus le nombre de victimes va augmenter, plus il va s’acharner sur les corps sans vie de femmes.

La police est désarçonnée par ce nouveau tueur en série, pour plusieurs raisons : Le nombre d’hommes disponibles et donc de policiers est limité ; ensuite, on peut se demander s’il s’agit réellement d’un fou, ou bien d’un groupuscule d’allumés, ou bien d’une tentative d’intimidation de la part des Allemands. Ils vont donc confier l’enquête à Walter Dew, un ancien de la police qui a travaillé à trouver l’identité de Jack l’éventreur et qui est à la retraite depuis. Il porte en lui cet échec cuisant, et a à cœur de réussir. Pour cela, il fait appel à Amelia qui saura l’aider à trouver l’assassin des femmes londoniennes.

A nouveau, Michel Moatti reprend des faits historiques authentiques, et construit une intrigue tout simplement bluffante. Nous avons affaire ici à un roman policier, dans la plus pure des traditions, si ce n’est que l’on connait le nom du tueur dès le départ. L’auteur alterne donc les chapitres entre Gordon Cummins, la police, Walter Dew et Amelia, ce qui donne à l’ensemble un rythme relativement lent, mais qui fait monter la pression car on finit par espérer que l’on arrête au plus vite ce tueur.

A nouveau, Michel Moatti m’a étonné par sa capacité à faire revivre le Londres de ces années là, sans esbroufe, sans artifice, juste en trouvant les bons mots pour nous montrer cette ville en ruine, ces rues sales, ces ruelles sombres, ces peurs indicibles envers le danger qui vient du ciel. Pendant tout le livre, on se retrouve plongé dans le noir, avec les odeurs de l’hôpital, avec les sirènes hurlantes, avec le calme des bureaux de la police, avec la peur des gens à chaque coin de rue.

Si je peux regretter que des indices tombent un peu du ciel, je retiendrai surtout ces personnages formidables que j’ai adoré côtoyer, cette ambiance incroyable que Michel Moatti a réussi à recréer et surtout ce final tout en stress alors que le style reste toujours aussi fluide. Et on referme ce roman en ayant passé un bon moment, mais surtout en se disant qu’on a pris énormément de plaisir à lire un auteur décidément fort à faire revivre des ambiances.

Ne ratez pas l’avis de mon ami Jean Le Belge ici

¡Viva la muerte! De Frederic Bertin-Denis (Editions Kyklos)

Le petit dernier de chez Kyklos est un petit bijou de roman, mélangeant les genres pour mieux amener le lecteur vers le vrai sujet du roman, à savoir la dictature franquiste. Un petit bijou d’intelligence pure.

Cordoue, 2008. Manolo est un flic très compétent à tendance anarchiste. A cela, il faut ajouter son refus de l’autorité, un caractère de grande gueule, et une volonté de travailler seul pour ne pas se faire emmerder. Il vit avec sa femme, qu’il aime profondément (il dit souvent : « elle est trop belle pour moi ») et qui est sa raison de vivre. Elle est médecin légiste, ce qui est bien pratique quand on a affaire au type de meurtre qui va le réveiller ce matin là.

Ce matin là, on appelle Manolo pour un nouveau meurtre : une personne âgée retrouvée dans un état qui dépasse l’entendement. La victime s’appelle Monseigneur Andrès Guttierez Perez. C’est une sommité dans la région, puisqu’il a fait sa carrière dans l’église, étant nommé cardinal par Jean Paul II, étant chargé de la bibliothèque du Vatican des lectures interdites, c’est-à-dire celles qui peuvent porter atteinte à l’église.

L’autopsie va montrer qu’il a été harnaché à des boites contenant des rats et que ceux-ci lui ont dévoré le visage et les parties intimes vivant, une torture datant de l’inquisition. L’enquête sur Mgr Perez va montrer un personnage totalement différent de l’image publique, mettant à jour un ignoble personnage adepte de pédophilie et adorateur de la souffrance et la torture. Alors que Manolo pense à une vengeance d’une des victimes de Mgr Perez, d’autres cadavres de vieillards font leur apparition, avec des supplices eux aussi inspirés de l’Inquisition.

Fichtre ! Je tiens à rassurer les futurs lecteurs de ce roman que les scènes de descriptions des cadavres sont légères et pas sanguinolentes. Heureusement, car sinon, j’aurais arrêté rapidement la lecture ou j’aurais passé les pages correspondantes. Le but de Frederic Bertin-Denis n’est pas de faire un livre gore, mais un vrai roman policier à thème.

Quand je dis roman policier, ce n’est pas tout à fait vrai, tant l’auteur flirte avec différents genres, ce qui d’une part va plaire à beaucoup, et ce qui relance sans cesse l’intérêt. Cela commence comme un roman policier classique, avec une enquête logique et bien menée, et passe au thriller après des passages autobiographiques des victimes pour mieux étayer son propos. Et comme les personnages de Manolo et Remedio sont d’emblée attachants, on lit l’ensemble comme du petit lait.

Mais au fait, quel est donc le thème de ce roman ? Le thème est l’histoire de la dictature espagnole des années 30 aux années 70. Et on n’assiste pas à un cours magistral, mais plutôt à des témoignages, qui surviennent au cours de l’enquête. Et je dois dire que c’est redoutablement bien fait, et incroyablement efficace. La galerie de psychologies est complexe, car il y en a autant que de témoins, des victimes repliées sur elles-mêmes aux victimes qui ont oublié et qui sont nostalgiques de ce temps passé, des bourreaux dégueulasses aux profiteurs de tous poils, des assassins amnistiés aux profiteurs qui savent tourner leur veste dans le sens du vent. Tout le monde étant impliqué dans les massacres de cette époque là, toutes les strates de la société en prend pour son grade. Mettre tout cela dans un seul roman, sans que l’on s’y ennuie est un véritable tour de force. Chapeau bas !

Et l’enquête policière, me direz vous ? Elle est décrite avec beaucoup de détails, et d’une logique qui fait que jamais le lecteur ne pense qu’il y a la moindre ineptie ou l’indice qui tombe du ciel. Manolo, malgré sa fidélité à sa croyance, va parfois être pris d’un doute, car ces vieillards salauds méritent bien la mort qu’ils subissent, mais la solution s’avèrera bien plus complexe, bien plus proche de lui, bien plus douloureuse que tout ce qu’il avait imaginé.

Bien sur, tout n’est pas parfait, on peut toujours trouver quelques détails tels les descriptions des repas que je n’ai pas trouvés utiles, ou quelques répétitions dans la forme de l’intrigue. Mais je vous le dis tout de go : Si ce roman était sorti dans une grande maison d’édition, toute la presse aurait crié au chef d’œuvre, à la découverte d’un nouveau talent. D’un abord facile, cette lecture devrait plaire à tous ceux qui cherchent un excellent roman policier avec une trame de fond historique. Et bravo aux éditions Kyklos d’avoir déniché un auteur qui devrait devenir un futur grand, s’il continue comme cela.

Lisez donc le mot de l’auteur qui vous explique ce qu’il a voulu faire sur l’excellent site Livresque du noir ici.

Uchronie de Arnould Rogier (Editions Bénévent)

Voici une curiosité en même temps qu’une bonne découverte. C’est en lisant la quatrième de couverture que j’ai décidé de lire ce roman, qui sonne comme un hommage aux classiques du polar et un retour aux sources du roman populaire, avec quelques originalités supplémentaires.

1942, Maroc. Arnould Rogier est un adolescent qui n’a pas encore 18 ans mais qui veut se ranger aux cotés des Américains pour lutter contre les nazis. Son père a suivi Pétain au début de la guerre au nom de la grandeur de la patrie. Arnould décide de s’engager et part sur le front. Il va faire la campagne d’Afrique du nord, puis celle d’Italie, avant de sauter sur une mine.

Arnould se retrouve alors dans une famille corse, Chez Monsieur Dominique et la Mama. Ils vont le soigner, grâce à de la pénicilline récupérée dans une ambulance abandonnée sur le champ de bataille. La famille Corléone comporte quatre enfants, deux garçons Jean et Sébastien (qui a quitté la famille)  et deux filles Marie Rose et Marie Marguerite. Monsieur Dominique est un exploitant agricole qui vit à Ranochieto et a des intérêts variés aussi bien à Marseille que Toulon.

Petit à petit, Arnould va travailler pour cette famille, devenant à la fois le conseiller financier de Monsieur Dominique, mais aussi le fils fidèle qu’il aurait aimé avoir. Arnould va aussi s’apercevoir que Monsieur Dominique est lié à des histoires de guerre entre bandes rivales, et qu’il ressemble à un parrain de la mafia locale.

Ce roman m’a attiré par son coté classique, j’imaginais une histoire de confiance, trahison, vengeance et famille. Il y a tout cela dans ce roman, sans forcément avoir l’air d’une saga. Car ce qui m’a surpris, c’est que cela ressemble à des mémoires. En lisant cette intrigue, dès le départ, le parti pris de l’auteur est de donner son nom au personnage principal et de tout décrire à la première personne comme s’il avait vécu cette histoire.

Le nom de la famille fait évidemment penser à la saga du parrain, le nom de beaucoup de parrains sont réels, et on suit cette histoire avec un vrai plaisir car c’est écrit de façon très fluide avec des dialogues très bien écrits. Si le roman est trop court pour en faire une saga, l’histoire de ce jeune homme est déroulé avec justesse et avec efficacité.

Par moment, j’ai trouvé étrange le fait de conjuguer les verbes au présent puis au passé, de même que la mise en page est parfois déroutante. Mais le parti pris de l’auteur et ses qualités de conteur font que l’on suit cette histoire avec plaisir et sans ennui, entre mémoire et chronique familiale dans la mafia. C’est donc une bonne surprise que ce bon polar qui fait penser aux romans populaires (dans le bon sens du terme) d’il y a quelques dizaines d’années, un roman qu’il faut découvrir.

Le premier appelé de Christian Ego (Toucan noir)

Jamais je n’aurais lu ce livre ! Que je vous raconte : lors du déjeuner avec les jurés de Meilleurpolar.com, nous discutions de nos lectures, des livres que nous avons aimé ou pas, qu’ils fassent partie de la sélection ou non. Ainsi, nous avons échangé nos conseils, et donc, nous avons parlé de ce livre. Ni une, ni deux, le voici donc chroniqué ici, et je crois bien que j’ai découvert un futur grand auteur de thrillers.

1941, en Ukraine. La guerre fait rage depuis que les Allemands ont entamé l’invasion des territoires soviétiques. La Blitzkrieg fait des ravages sur ces territoires immenses et peu peuplés, et l’armée avance vite vers Kiev. Le général Ziliev est à la tête des lignes de défense et reçoit dans son bureau l’archimandrite, le premier prélat de l’église chrétienne orthodoxe.

Celui-ci est inquiet de l’avancée des troupes allemandes et lui demande un service bien particulier : organiser un transport exceptionnel et confidentiel d’objets religieux très précieux afin de les mettre en zone sure et de les protéger. Hélas, des avions attaquent le transport et les objets sont interceptés par un régiment français qui s’est engagé aux cotés des Allemands pour combattre les Bolcheviques. Ils récupèrent le trésor, l’enterrent et jurent de se le partager après la guerre.

2003, à Rambouillet. Deux hommes sont retrouvés assassinés d’une balle de 9mm et brûlés dans leur fourgonnette. La commissaire Evelyne Delmas va mener l’enquête, alors qu’elle n’a strictement aucun indice et qu’un meurtre de cette envergure est inhabituel dans cette banlieue paisible. Les maigres pistes vont la diriger vers un vieil homme de plus de 80 ans.

Un grand merci à ceux et celles qui ont insisté pour que je lise ce livre. Car j’ai lu probablement le premier roman d’un futur grand écrivain de thriller. Alors certes, ce n’est pas parfait, ce roman ne plaira pas aux aficionados du roman noir, ou aux adeptes de style direct. Par contre, il va ravir ceux qui aiment se lancer dans une fresque bien écrite avec des personnages consistants et un suspense sur fond historique.

Car ce roman m’a bluffé. La documentation est édifiante et surprenante et elle n’est pas étalée de façon voyante mais par petites touches. Les personnages sont bien faits, Christian Ego les aime et nous le fait ressentir. Le rythme est relativement lent, laissant le lecteur s’imprégner de la psychologie au travers de dialogues remarquablement réussis. J’ai été emballé par le style de l’auteur qui m’a empêché de lâcher ce livre.

Après avoir lu ce roman, on retrouve la joie de lire une bonne histoire racontée avec brio par un jeune auteur qui décide de jouer son va-tout, de se lancer dans l’aventure sans jamais se poser de questions, avec un grand sens de l’équilibre dans l’intrigue. On a l’impression que c’est très maitrisé, et c’est clairement un roman fait pour le grand public, pour passer un bon moment dans cette enquête située en France où l’on y trouve des Russes, des nazis, des religieux, des policiers.

Lisez ce livre, car vous seriez trop déçu dans quelques années de ne pas avoir lu le premier roman de cet auteur de thriller dont, à partir de maintenant, j’attends beaucoup. Et si sur internet, on classe ce roman dans les polars historiques, sachez qu’il s’agit avant tout d’une enquête dont le fond est historique (c’est une petite précision pour ceux que l’histoire rebute).

L’arcane sans nom de Pierre Bordage (Editions de la Branche)

Vendredi 13, épisode 3 sur Black Novel. Voici donc le troisième roman paru dans cette nouvelle collection des éditions de la Branche. C’est aussi l’occasion de découvrir un nouvel auteur.

Sahil est un jeune afghan, qui vit (ou survit) en France sans papiers. Il a déserté l’armée afghane régulière après avoir été obligé de tuer une jeune paysanne, et cherche maintenant à rejoindre l’Angleterre. En attendant, il loge chez Mephisto, un jeune homme à la tête d’un groupe de satanistes. Mephisto d’ailleurs lui fait rencontrer un homme étrange qui va lui proposer un étrange marché : en l’échange de 5000 euros et de papiers en règle, il doit assassiner une jeune femme.

Dans le parking souterrain, Sahil est embusqué. La jeune femme qu’il doit tuer est entourée de gardes du corps. Il se rend compte que s’il commet son acte criminel, il va se faire tuer. Alors il préfère s’enfuir. Poursuivi par les sbires, il va leur échapper dans une mémorable course poursuite dans les caves d’un immeuble mais va se fouler la cheville.

Son dernier espoir est Mephisto et la belle Ten, la jeune femme qui doit participer au spectacle sataniste qui doit avoir lieu au cimetière Père Lachaise le vendredi 13. La course pour sa survie ne fait que commencer et les surprises vont se succéder.

On peut lire ce roman de différentes façons. Le roman peut se lire comme un thriller, une course poursuite entre des gentils et des méchants. Et de ce point de vue là, c’est une formidable réussite. Pierre Bordage nous concocte un sacré tour de force : une course poursuite à pied avec un des personnages qui a un pied foulé (et donc qui ne peut pas courir). C’est écrit avec une telle fluidité que j’ai avalé les pages à une vitesse sidérante.

On peut aussi apprécier aussi ce roman pour ses personnages haut en couleurs, passionnants, attachants, mais aussi mystérieux. Car plus on avance dans l’intrigue, plus on se demande qui est du bon coté, et qui est du mauvais. Si on ajoute que c’est aussi un livre d’ambiances, du Paris nocturne aux caves poussiéreuses, on se met vraiment dans la peau de Sahil, qui court, qui fuit pour sa survie.

Enfin, ce roman comporte une autre dimension, plus sérieuse, plus grave aussi. C’est la vision du conflit Afghan, vu de l’intérieur que nous donne à lire Pierre Bordage. Si il évite les discours et les explications sur les sources et les pourquoi de cette guerre, il nous montre de l’intérieur la vie des soldats qui se retrouvent à traquer voire tuer leurs semblables sans forcément comprendre les tenants et les aboutissants de ce conflit. Le parallèle est très bien fait avec ce portrait d’un homme qui, finalement, est perdu dans sa vie, qu’elle soit chez lui en Afghanistan ou en France. C’est un roman très réussi à tous points de vue que je vous conseille fortement de lire.

La huitième vibration de Carlo Lucarelli (Metallié)

Si vous ne connaissez pas Carlo Lucarelli, il va falloir vous y mettre. Quand j’ai vu que le dernier sortait, je l’ai tout de suite mis dans mes priorités. Derrière ses romans de trame classique, il y a toujours une farouche lutte contre le fascisme. Dans la Huitième vibration, Carlo Lucarelli revisite l’histoire italienne et nous assène des vérités bonnes à rappeler.

Massaoua, Ethiopie, 1896. Un nouveau navire débarque avec à son bord de nouveaux colons et des soldats. L’Italie a décidé de doubler ses efforts pour redorer son blason. Il s’agit de repousser les troupes de Menelik 2. Sur place, la vie est différente, les gens sont différents, le paysage est différent, les coutumes sont différentes. Et pour ces Italiens colonisateurs, différent veut dire inférieur.

Ce roman regorge de multiples personnages aussi divers que Vittorio le commis colonial chargé de répertorier les marchandises, Leo le rêveur capitaliste qui veut batir une ville à la gloire de l’Italie et à la sienne, Cristina la femme de Leo qui veut revenir en Italie, Ahmed et Gabre deux hommes s’aimant d’un amour impossible, Serra un carabinier qui s’est engagé pour poursuivre un assassin de jeunes enfants, Aîcha la prostituée du camp, Pasolini l’anarchiste qui ne veut tuer personne. Tous ces personnages vont vivre leur dernier moment, jusqu’à la fameuse bataille d’Adoua, qui sera redoutable et sans pitié.

Quel plaisir personnel de retrouver Carlo Lucarelli, en particulier quand il est dans une telle forme. Cela faisait sept ans que je l’avais laissé de côté. Et une nouvelle fois, ce roman est très différent des précédents, Après l’humour loufoque de Phalange armée, après le style direct et nerveux de Laura de Rimini, après le brûlot anti-fasciste de L’île de l’ange déchu, voici l’histoire de la colonisation italienne de l’Afrique. En effet, le contexte de ce roman est la bataille d’Adoua, la première grande défaite d’une armée blanche devant des troupes africaines.

Car c’est un sacré pavé ambitieux qu’il nous livre avec toutes les qualités d’auteur (j’allais écrire d’artiste) dont il est capable. Car c’est un énorme roman (en qualité et en quantité) que l’on savoure avec délectation, lentement. Carlo Lucarelli a un style qui fait appel à tous nos sens : on voit les paysages, les personnages, on sent la poussière, on sent les voilages, on entend la musique sur laquelle danse de jeunes noires nues, on goûte la nourriture. C’est une véritable expérience sensorielle, un pur plaisir des sens.

C’est aussi, sous ses dehors de roman, une fronde contre l’esprit colonialiste d’alors mais aussi d’aujourd’hui. Les colonisateurs décrits par Lucarelli font preuve d’une suffisance, d’un racisme ordinaire, d’un dédain tels que l’on est presque content du résultat de la bataille d’Adoua. Et, en cela, les esprits des pays industrialisés n’a pas beaucoup changé : dans le livre, ce qui n’est pas comme eux, ce qui est différent est forcément sauvage, anormal, bizarre, inférieur à eux.

Autant roman d’ambiance, roman d’amour, roman social, roman historique, roman dénonciateur, roman noir, roman de guerre, ce Huitième vibration est tout cela à la fois mais avec ce style , cette poésie, ces scènes parfaitement découpées, ces personnages si différents, si vivants avec leur histoire, leur passé, leur présent, leur destin. Je suis tombé amoureux de Cristina, j’ai détesté Leo et certains autres, j’aurais aimé devisé avec les Italiens comme avec les Ethiopiens.

Mais tous ces plaisirs se méritent. On n’entre pas dans un tel roman sans quelques sacrifices. Car il y a plus d‘une dizaine de personnages, et chacun a droit à un chapitre, chaque chapitre étant séparé par un sous-chapitre relatant le passé d’un des protagonistes. L’intrigue avance lentement, la pression monte doucement jusqu’au feu d’artifice final, les phrases sont longues, les dialogues réduits au minimum. C’est un roman que l’on prend quand on a une bonne demi-heure devant soi pour bien s’immerger, se laisser imprégne, pas un de ceux que l’on prend quand on a cinq minutes à perdre entre la poire et le fromage. Mais c’est un de ces romans que vous n’ètes pas prêts d’oublier.

Les fans de thriller ou de page-turner (excusez ces anglicismes) passeront leur chemin. Les fans de littérature (policière ou non) adoreront, pour le voyage dans l’espace et dans le temps. J’ai adoré, je le conseille à ceux qui veulent un grand roman classique (mais pas tant que ça) un grand roman ambitieux qui vous fait frémir et qui fait appel à vos cinq sens.

Jean Marc a un avis très proche du mien ici.

Tranchecaille de Patrick Pécherot (Série noire Gallimard)

Attention, chef d’œuvre ! A priori, c’est encore un bouquin que je n’aurais pas lu. Et ce n’est pas faute d’avoir lu des articles élogieux à son sujet. Non ! c’est le sujet. Je n’aime pas la guerre. Je n’aime pas les films de guerre. Je n’aime pas les livres sur la guerre. Quand Tranchecaille a reçu le prix 813, je me suis décidé à faire une entorse à mes sensibilités personnelles. Effectivement, ce livre est un chef d’œuvre.

Nous sommes en 1917. La guerre a duré depuis trop longtemps. Sur le front, les armées s’arrachent quelques mètres. Le lieutenant Landry vient de se faire poignarder par derrière lors d’un assaut. Le coupable est tout trouvé : Jonas, un deuxième classe, qui malgré son courage face à l’ennemi, a une attitude bizarre, à tel point que ses camarades l’ont surnommé Tranchecaille. Le capitaine Duparc va être chargé de sa défense. Il ira au bout de sa conviction, pour découvrir la vérité sur cet étrange bonhomme : Est-il un assassin, voire un espion ou simplement un homme écrasé par la machine de guerre ?

Je ne vais pas passer des heures à commenter ou essayer de décrire ce livre. Face à un monument comme celui-là, il faut être clair : IL VOUS FAUT LIRE CE LIVRE. Et ce n’est pas le suspense qui en fait la qualité, car dès les premières pages, Jonas, dit Tranchecaille est exécuté. La qualité de ce livre, de ce roman réside dans l’émotion qu’il charrie, dans l’horreur qu’il montre, dans les réflexions qu’il inspire.

La construction est imparable, faite de témoignages des personnes ayant côtoyé Jonas. Des chapitres courts, clairs, concis, efficaces. Avec une logique, pas forcément chronologique, passant du front, aux entretiens, aux permissions à Paris, ou même aux lettres écrites par Duparc à sa promise. Cela se suit facilement, et avec énormément de plaisir. Pas un mot de trop, pas un paragraphe de trop, pas une page inutile. Parfait.

Ensuite, ce choix de faire paraitre les entretiens, permet de ne pas décrire la guerre, et ses horreurs, mais de les faire sentir, ressentir au lecteur. Pas de descriptions « gore » dans ce livre, juste les impressions des différents protagonistes. Et c’est d’autant plus horribles, et d’autant mieux fait, que, à chaque chapitre, à chaque personnage, on ressent réellement ce qu’il vit. Je n’ai pas dit que l’on se reconnait dans tous les personnages, mais Patrick Pécherot, par la force de son écriture, nous met réellement dans leur tête, dans leur cœur.

Enfin, le message est fort, les phrases sont autant de slogans contre la guerre, mais l’auteur ne juge pas ceux qui sont en charge de mener les hommes à l’abattoir. Il nous montre de l’intérieur ce procès perdu d’avance, et pourquoi il l’est. Alors, bien sur, la guerre, ce n’est pas beau, mais il nous démontre ce qu’est le double langage ou la langue de bois. Dans une situation extrême, certes, mais pas si éloigné de tout discours politique. Quelle charge, non pas contre la guerre, mais contre ceux qui acceptent de la diriger, les colonels, généraux et autres. Les autres, les petits, servent d’engrais pour les champs.

Vous devez lire ce livre, et j’irai même plus loin, vous devez le faire lire. Et tous les collégiens qui étudient la première guerre mondiale devraient lire ce livre. Et il faudrait le faire lire aussi à tous les bellicistes qui parcourent ce monde. Pour ce qu’il charrie en émotion, en plaisir, en horreur, parce que c’est plus efficace que n’importe quel livre ou cours d’histoire, parce que c’est plus fort que n’importe quelle charge contre la guerre. Tranchecaille est un livre extraordinaire. Je ne trouve pas d’autres mots.

Les autres avis de mes collègues sont unanimes chez Jean-Marc, Jeanjean ou Hannibal.