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Kids’show de Gaëtan Brixtel

Editeur : Horsain

Je vous propose une curiosité, un roman écrit avec le sang de l’auteur, un roman dont on sent que chaque mot, chaque phrase lui ont coûté. Je connaissais Gaëtan Brixtel au travers de ses nouvelles, publiées chez Ska, capables en quelques pages de parler de notre quotidien, souvent cruel, alternant entre le violent et l’attendrissant. On le retrouve ici dans un format plus long et dans un style caustique, cynique, voire par moments méchamment en colère. On ne trouve pas de langue de bois dans cette histoire de harcèlement scolaire, que du vrai, du vécu.

Certaines expressions peuvent nous paraître drôles quand on en cherche l’origine. Ainsi, pour « Bouc émissaire », on trouve ceci : Dans la Bible, on peut lire que le prêtre d’Israël posait ses deux mains sur la tête d’un bouc. De cette manière, on pensait que tous les péchés commis par les juifs étaient transmis à l’animal. Celui-ci était ensuite chassé dans le désert pour servir d’émissaire et y perdre tous les péchés. Pour « Tête de Turc », cette expression du XIXe siècle est une allusion aux dynamomètres des foires sur lesquels il fallait frapper le plus fort possible et qui représentait un visage surmonté d’un ruban. Dans un sens plus figuré, cette « tête de Turc » est la personne dont on se moque, en général méchamment, pour le blesser.

Le Show auquel nous convie Gaëtan Brixtel est introduit par la Direction du Kids’Show, qui va faire office de modérateur de cette histoire. Le narrateur, Monsieur G., nous présente Vincent qui porte sur lui une allure de victime. On ne s’étonnera pas que Vincent soit la cible de ses collègues, avec son air renfermé et sa volonté d’éviter tout conflit ou même discussion animée.

Le groupe de « durs » de cette classe de CM2 comprend Nicolas et Teddy. Vincent observe Delphine de loin, mais elle aime Bastien, comme un éternel drame de l’amour. Contre l’avis de Marc, Bastien propose à Vincent de venir jouer au football avec eux. Evidemment, Vincent ne peut refuser, sinon il serait définitivement exclu du « groupe ». Il regardera le match depuis la ligne de touche, sur le banc des remplaçants. Après leur victoire, les gamins videront leur joie sur le dos de Vincent, en lui faisant un shampooing à la boue.

Ce n’est que le premier exemple de ce conte, présenté comme un « formidable spectacle ». Le directeur de l’école est fier de présenter un orateur, Monsieur G., qui va raconter cette histoire auprès d’une audience censée être des parents, ou bien des enfants mais accompagnés d’adultes. On se prend à penser à un présentateur d’un spectacle de marionnettes ou de cirque, dans ses beaux apparats, avec sa voix de stentor.

Le narrateur prend alors la parole, et nous parle comme si nous étions assis devant lui. Il parle avec ses mots, nous détaille les scènes se déroulant tout au long de cette année de CM2. Parfois, il ressent de la sympathie pour ces garnements ; la plupart du temps, il montre leur imbécilité et leur méchanceté gratuite. Ensuite, il pointe sans pitié les instituteurs, les directeurs, les parents qui voient tout et ne font rien. Enfin, il nous prend à partie en tant que témoins avides de sang. Car c’est bien connu, le malheur des uns fait notre bonheur.

Malgré la cruauté des actes, malgré les horreurs dévoilées, malgré les réactions (ou absence de réactions) honteuses des adultes, le ton se veut humoristique, vif, mais aussi cynique, caustique, et n’hésite pas à appeler un chat un chat, à traiter de con un gamin qui en tape un autre. Et au-delà de la violence physique, il y a ce harcèlement moral, de tout instant, qui pousse certains jeunes à bout, à tel point qu’ils ont peur à l’idée de se lever le matin pour aller à l’école.

Si l’on s’amuse beaucoup à cette lecture, c’est grâce au ton volontairement provocateur. Mais on en vient à avoir des sueurs froides dans le dos en se disant que cela arrive tous les jours. On ressent bien la hargne, la rage derrière ces phrases et Monsieur G. ne s’en cache même pas. Il fait même dans l’autodérision. Monsieur G. a même du mal à se limiter dans ses insultes envers ces détenteurs de l’autorité qui sont conscients de la situation et se contentent de laisser passer l’année scolaire sans heurts, sans vagues.

La société devient de plus en plus violente, on en a l’exemple ici, même si l’action se déroule en 1999, et les gens censés représenter l’éducation et l’autorité ne jouent pas leur rôle. Et l’auteur n’hésite pas à pointer leur refus de leur responsabilité, les instituteurs, professeurs, directeurs, parents, comme s’ils donnaient leur aval à ces séances de torture quotidienne. Ce roman passionné, où l’auteur a mis son expérience et son vécu ne peut que nous interpeler, et devrait être lu, voire joué en pièce de théâtre pour tous.

Béton rouge de Simone Buchholz

Editeur : L’Atalante – Fusion

Traducteur : Claudine Layre

Oyé, oyé ! Chastity Riley est de retour dans une nouvelle enquête, l’occasion de profiter de belles heures de polar, fouiller un autre pan de la société moderne et de partager sa vie et ses soucis de femme moderne. Après Quartier Rouge, Nuit Bleue, Simone Buchholz nous en fait voir de toutes les couleurs, retour dans le rouge avec Béton Rouge.

Alors qu’elle sort de chez elle, elle découvre une jeune cycliste qui vient de se faire renverser par une voiture. La police délimite le lieu de l’accident et elle se présente en tant que procureure. De toute évidence, il s’agit d’un délit de fuite. Elle ne peut rien faire de plus, la police judiciaire va bientôt arriver, alors elle rentre chez elle, sous l’œil morne de la lune.

La procureure générale Kolb l’appelle en plein milieu d’un café. Riley doit se rendre au pied de l’immeuble Mohn & Wolff, le plus gros groupe de presse de Hambourg, où on signale un homme enfermé dans une cage. Arrivé sur place, elle découvre un home en mauvais état, torturé et enfermé dans des cages dans lesquelles on met plutôt de gros chiens, avant de les emmener chez le vétérinaire.

Les flics qui protègent le périmètre indiquent que les gens crachaient sur l’homme. Riley va devoir faire équipe avec Ivo Stepanovic, du Département Affaires Spéciales. La victime se nomme Tobias Rösch, DRH de groupe de presse. Le mystère à résoudre ressemble à un choix : s’agit-il d’un acte sadomasochiste ou bien d’une vengeance ? Acte professionnel ou personnel ? Quand une deuxième victime est retrouvée et qu’il s’agit d’un directeur de groupe de presse, Riley et Ivo vont enquêter sur ce groupe.

Les personnages féminins récurrents ne sont pas nombreux dans la paysage du polar et pourtant, c’est toujours un grand plaisir de suivre leurs enquêtes ou aventures. Je citerai, pour celles que je connais, bien entendu Ingrid Diesel de Dominique Sylvain, Lisa Heslin de Jacques Saussey, Léanne Vallauri de Pierre Pouchairet. Ou le lieutenant Ferreira chez Eva Dolan.

Mais quand on lit un roman de Simone Buchholz, on pense tout de suite à sa cousine de caractère Ghjulia Diou Boccanera de Michèle Pedinielli. On retrouve cette même attitude de profiter de la vie, cette humanité envers les autres et cette ténacité dans les résolutions des enquêtes. On retrouve aussi cette même complexité chez ces deux jeunes femmes, qui ont besoin d’un mentor et de rencontres fortuites avec les membres du sexe opposé.

Tout cela pour vous dire que si vous avez aimé les romans précédents de Simone Buchholz, vous allez aimer celui-là. L’auteure a réussi à créer un personnage avec lequel on a une vraie intimité, un plaisir à la côtoyer ; Chastity devient une proche dont on partage le dégout du monde individualiste moderne et actuel. Et cette enquête lui donne l’occasion de plonger dans le monde des grandes entreprises et des licenciements pour faire plus de profit.

On retrouve donc les mêmes recettes que dans les précédents romans, et donc la même joie jouissive de parcourir ces 200 pages. Chastity va découvrir une issue inattendue à son enquête et subira même des déceptions voire des trahisons qui vont nous donner lieu à des aventures à venir encore plus passionnantes, professionnellement et personnellement parlant. Vous l’avez compris, je ne peux vous en dire plus, sous peine de déflorer l’intrigue. Donc il ne vous reste plus qu’une seule option : courir acheter le livre et le dévorer.

Et même si ce livre peut se lire indépendamment des autres, je vous conseille de lire Nuit Bleue auparavant.

Hommage : La tête dans le sable de G.-J. Arnaud

Editeur : Fleuve Noir

Collection : Spécial Police N°1313

Le 26 avril 2020, l’un des auteurs populaires français les plus prolifiques nous a quittés. Outre le fait que je suis en train de lire La compagnie des glaces, je tenais à évoquer une autre facette de son talent, à travers un polar, bien noir et bien social.

Photo récupérée grâce à mes amis de l’Association 813 (Black Jack)

Hélène Chapelle vient de perdre son mari, chauffeur routier, dans un accident de la route et n’a qu’une hâte : retourner au travail pour oublier son quotidien dans son appartement de quatre pièces trop grand pour elle seule. Elle vient d’être promue chef de service chez Transit-Flore qui gère le transport de fleurs à l’international et a avec elle quatre personnes.

Ce matin-là, elle apprend qu’une de ses collaboratrices, Mme Campéoni a eu un accident la veille au soir, renversée par un chauffard qui a pris la fuite. Elle est bouleversée et se rend compte que cela fait deux personnes malades dans son service avec l’absence de Régine Douaire, victime de dépression et qui ne veut pas quitter son appartement. Bientôt, c’est une troisième absence qu’elle va devoir affronter en la personne de Mme Simon, victime d’une grave crise d’asthme.

Heureusement, Transit-Flore a souscrit des contrats avec des prestataires qui lui permettent de ne pas perdre ni en rendement ni en efficacité. Il y a tout d’abord Efficax qui diligente des médecins privés pour s’assurer que les absents sont bien malades. Il y a ensuite Travail-Service, sorte de boite d’intérim, capable de trouver en moins de 24 heures la personne adéquate.

Hélène, en voulant soutenir ses collaboratrices malades va se rendre compte qu’Efficax fait du harcèlement auprès des malades pour qu’ils reprennent le travail au plus vite, en la personne du docteur Jocour. Et plus elle va creuser le sujet, plus elle va s’enfoncer dans une machination infernale.

Si le roman est très implanté dans les années 70, le sujet de ce roman est toujours d’actualité. Il suffit de lire certains polars récents (Les visages écrasés de Marin Ledun ou Elle le gibier d’Elisa Vix) ou bien d’écouter les informations. Le harcèlement professionnel, la pression, le chantage, voilà des termes qui reviennent souvent et qui constituent la base de ce roman.

A partir de ce thème, Georges-Jean Arnaud créé un petit bijou de polar, une intrigue incroyablement tordue et retorse dont le final est très réussi. Au centre, nous avons Hélène Chapelle, qui comme le titre le suggère, s’est contentée de se laisser vivre comme une autruche, impassible par rapport à ce qui l’entoure. Et quand elle doit se prendre en main toute seule, elle découvre un monde horrible, inhumain. Et plus le roman avance, plus on la plaint, et plus on doute de sa santé mentale. N’est-elle pas en train d’imaginer tout cela et de devenir paranoïaque ?

Les événements sont nombreux et démontrent, s’il en était besoin, tout le génie créatif de l’auteur. Georges-Jean Arnaud accumule les scènes, nous donne des pièces d’un puzzle qu’on ne sait pas situer sur le jeu. Quand certaines pièces s’emboitent, on commence à apercevoir une machination incroyable. Ecrit avec un style fluide, nous sommes là en présence d’un polar populaire de haute volée. La seule chose qui m’a gêné, ce sont les quelques fautes de frappe qui jalonnent le livre.

Si vous avez l’occasion de trouver ce roman, lisez le. J’en profite pour ajouter que la revue Rocambole de fin 2019 a édité un numéro spécial consacré à ce gigantesque auteur. L’oncle Paul en parle ici. Pour l’avoir commencé, ce numéro est indispensable. Pour le commander, c’est ici

Cinq cartes brûlées de Sophie Loubière

Editeur : Fleuve Noir

Si je vous dis que ce sont amis Yvan et Geneviève qui m’ont donné envie de lire ce livre, vous allez vous dire que cela n’a rien d’original. Donc, j’insiste. Cela fait un bon moment que je veux découvrir l’écriture de Sophie Loubière, et d’ailleurs j’ai acheté ses 4 précédents romans. Et puis, le manque de temps fait que … Bref ce ne sont que de mauvaises excuses !

Pourtant, la couverture, le titre et la quatrième de couverture m’ont rebuté, ou du moins ont retardé la prise en main du roman, préférant tester d’autres nouveautés. Entendons-nous bien : ce n’est pas parce qu’ils sont ratés. La couverture est énigmatique, le titre fait appel aux jeux (et je ne suis pas joueur dans l’âme) et la quatrième de couverture en dit à la fois peu et beaucoup. Et pourtant, j’ai cédé aux tentations littéraires de mes amis … Et … Quel livre !

Quand Laurence débarque dans ce monde, son frère aîné de trois ans Thierry a du mal à l’accepter. Il va lui faire subir des actes de harcèlement psychologique qui vont la dévaloriser aux yeux des autres. Les parents de Laurence n’y verront rien, Laurence a pour seule réponse la boulimie, s’avalant des bonbons et des barres de céréales. Elle sera donc traitée de de tous les termes insultants liés à l’obésité pendant toute son enfance.

Seul son père lui montre de l’affection, lui faisant des caresses dans le dos qui lui amènent des frissons, avant de dormir. Et cela dure jusqu’à une suspicion d’inceste qui casse la famille.

Le père est obligé de partir, et Laurence se retrouve sans défense face à son frère. Pourtant, les années passant, elle trouve le moyen de rebondir et arrive à entrer à l’INSEP, où elle se donne à fond dans le lancer de marteau.

Sophie Loubière nous écrit la biographie d’une jeune fille puis jeune femme dont la vie est difficile, et ce depuis le plus jeune âge. Elle va nous montrer les difficultés de la vie, les choix que l’on a à faire, leurs conséquences, les périodes de hauts et de bas, et les réactions que l’on a face à des événements inattendus, qu’ils soient bien ou mal. Il faut dire que pour sa démonstration, choisir le cas de Laurence est un bon exemple.

Parce que j’écris mon avis plusieurs jours après avoir lu le livre, j’ai eu le temps de laisser reposer le flot d’émotions qui m’ont traversé pendant la lecture. Malgré cela, il me reste ce personnage, malmené tout au long de sa vie, qui a pris des directions qui n’ont pas toujours été les bonnes, mais qui a toujours eu une constante : se battre. Pour devenir championne de lancer du marteau, elle s’est battu. A la mort de ses parents, elle s’est battue. Pour nourrir son frère, elle s’est battue. C’est une femme courage que nous montre Sophie Loubière et ce n’est pas le final en forme de pirouette qui va me faire changer d’avis.

Alors, oui, c’est un roman psychologique, mais au-delà de cela, c’est un beau portrait de femme forte, battante que nous montre Sophie Loubière. Et plutôt que d’insister sur les réactions de Laurence de façon démonstrative, elle construit son personnage comme le faisait Alfred Hitchcock dans ses films : l’événement d’abord, puis la réaction. Ce que j’ai trouvé terrible dans ce livre, c’est la façon dont sont orchestrés les bons moments et comment arrivent les mauvais, qui remettent tout en cause, et flanquent un coup derrière la tête du lecteur.

Ce roman plaira à beaucoup de monde, sauf aux adeptes d’action. Pour les fanas de romans psychologiques, Sophie Loubière sait trouver les mots justes pour immerger le lecteur et faire ressentir tout un flot d’émotions. Aux fanas de thrillers, elle propose des scènes à la tension constante, à la menace terriblement sensible. Aux fanas de polar, elle propose une fin qui remet tout en cause et qui donne envie de relire le roman. Voilà donc un excellent roman populaire.

J’ai suivi les conseils de Sophie Loubière en fin de livre, et j’ai donc visité le site dédié au roman. Surtout, ne lisez pas le billet ci-dessous avant d’avoir fini le livre. Par contre, après, cela vous montrera tout le travail de l’auteur fait à partir d’un simple fait divers. C’est pour moi un complément indispensable à ce roman.

https://5cartesbrulees.blogspot.com/2019/10/un-fait-divers-dans-la-presse.html

 

Du poison dans la tête de Jacques Saussey

Ediieur : French Pulp

Pour la huitième enquête de Daniel Magne et Lisa Heslin, Jacques Saussey nous a concocté une intrigue foisonnante mettant en scène plusieurs personnages. En mélangeant les genres entre roman policier et polar, entre roman psychologique et recherche de son passé, il nous offre des histoires complexes d’une justesse incroyable. Il creuse aussi beaucoup de thèmes, posant beaucoup de questions en plaçant ses personnages dans des situations moralement complexes. Et puis, surtout, il a trouvé un titre fantastique à son roman, Du poison dans la tête, comme un venin qui s’installe dans le cerveau de chacun des protagonistes. Un grand moment de lecture.

Du poison dans la tête : Lisa en a à revendre, pendant ses congés, où elle a du temps pour elle. Mais ses pensées sont accaparées par son fils adoptif, le petit Oscar et par Daniel qui étrangement, est taciturne en rentrant du boulot. Tournant en rond, elle sent qu’elle a besoin d’un nouveau challenge, et c’est ce qu’elle pense en promenant sa chienne Sham.

Du poison dans la tête : c’est ce qui mine Oscar, alors qu’il entre au collège et est victime de maltraitance par un petit chef de gang qui veut faire la loi dans la cour de récréation. Certes, ses parents sont là pour le soutenir mais ils ne sont pas là à l’école. Et si la solution était plus proche que ce qu’il pense ?

Du poison dans la tête, comme le fait de se sentir vieillir, débordé, empli de questions. Daniel Magne reçoit un colis de Thierry Buisson, un ami d’enfance qu’il n’a pas revu depuis 40 ans. A l’intérieur, des affaires appartenant à Fanny, son amour de l’époque, retrouvée morte dans les bois. Et pourquoi Thierry avait-il ces objets en sa possession, ainsi qu’une mèche de cheveux blonds ?

Du poison dans la tête, cette impossibilité de sortir ce mec de ses pensées. Myriam ne peut accepter qu’il l’abandonne, qu’il la jette comme une vieille serpillière. Elle s’approche du Pont d’Austerlitz, alors qu’il vient de lui faire un dernier adieu. En pleurs, elle laisse tomber son manteau, et totalement nue, se jette du haut du pont dans la Seine glacée.

Du poison dans la tête. Ludo et Fred, les deux lieutenants de Daniel Magne, en ont à revendre. Surtout Ludo qui vient de perdre sa sœur, Myriam, suicidée dans la Seine. Ludo sait qu’un homme l’a séduite, envoûtée au point de la rendre folle, au point de la pousser au suicide après avoir vidé son compte en banque. Mais on ne peut rien faire contre ces salauds qui utilisent la fragilité des gens à leur profit. Quoique …

Du poison dans la tête, c’est ce que la jeune Ophélie, officier de police à la brigade financière, subit. Elle veut à tout prix rejoindre la brigade criminelle et rien ne l’arrêtera. Elle s’entraîne sans arrêt, est dure au mal et prête à tout, même au pire. Elle est même prête à forcer le destin pour améliorer le sien.

Du poison dans la tête , c’est surtout un roman foisonnant, qui mêle et entremêle les intrigues, les personnages, avec un centre un assassin qui manipule les jeunes femmes, les forçant à se consacrer uniquement à lui, à rejeter ses amis, sa famille. Puis, quand le piège est fermé, il suffit juste d’une petite poussée vers l’irréparable. C’est l’un des thèmes qu’exploite ici Jacques Saussey, cette nouvelle forme de crime contre lequel on ne peut rien, puisque la police ne peut conclure qu’à un suicide.

Mais il y aura aussi le thème de la difficulté du passage à l’adolescence, les bagarres de cour de récréation qui tournent au harcèlement et contre lequel les parents ne peuvent rien. Il y aura aussi les difficultés des parents adoptifs aussi, qui doivent élever un enfant comme le leur et qui se retrouvent en difficulté devant le retour de la vraie mère. Il y aura le thème de la justice, portée à mal devant les intrigues imaginées par Jacques Saussey, quand il poste ses personnages devant des situations inextricables. Et bien d’autres encore.

C’est un roman foisonnant, passionnant aussi, parce que tout ce qu’écrit Jacques Saussey peut se passer, parce que nous avons tous des problèmes à résoudre, et qu’il n’y a pas de solution simple. C’est surtout un roman qui m’a impressionné par sa maîtrise et aussi par ses aspects psychologiques. Je m’explique : Il est juste incroyable d’être capable de passer d’un personnage à l’autre et d’écrire des réactions aussi crédibles. Avec sa dizaine de personnages, ce sont plus d’une dizaine de psychologies à construire, et à nous faire ressentir. C’est un sacré coup de maître !

Du poison dans la tête. Si c’est le titre du nouveau roman de Jacques Saussey, c’est aussi le venin qui parcourra vos veines pendant sa lecture. On vit avec chaque personnage et, si on n’est pas forcément d’accord avec leurs choix, on les comprend et on les suit avec beaucoup de compassion. C’est un sacré roman, émotionnellement fort du début jusqu’à la fin. C’est un des romans indispensables de 2019.

Les enquêtes de Daniel Magne et Lisa Heslin sont les suivantes :

De sinistre mémoire

Quatre racines blanches

Colère noire

L’enfant aux yeux d’émeraude

La pieuvre

Ne prononcez jamais leurs noms

7/13

Evidemment, je vous conseille de les lire dans l’ordre !

Elle le gibier d’Elisa Vix

Editeur : Rouergue

Elisa Vix et moi, cela a commencé chez Krakoen avant de lire ses romans au Rouergue, chez qui elle est éditée depuis. Ses romans se divisent en deux catégories : les enquêtes de Thierry Sauvage et des romans sociaux. Elle le gibier est à ranger dans la deuxième et c’est une bombe, criante de vérité.

Il est arrivé quelque chose à Chrystal …

Mattéo F. est un homme marié qui travaille au Crédit R. Lors de la mort d’un de ses collègues, Christian, il aperçoit sa fille, Chrystal. Marié à Camille, n’arrivant pas à avoir un bébé, il se laisse aller à une aventure avec la jeune fille après une rencontre dans une librairie, lors d’une discussion sur La bête qui meurt de Philip Roth, œuvre prémonitoire.

Cendrine O. est une jeune étudiante qui termine sa thèse sur le ribosome du zebrafish. Les crédits des universités diminuant comme peau de chagrin, elle n’a pas été embauchée et a fini à Pôle-emploi, chômeuse pendant 15 longs mois. Quand elle est contactée par Medecines, cela ressemble pour elle à un sauvetage. Elle devra faire de l’assistance téléphonique pour les médecins ou les laboratoires pharmaceutiques.

Quand Cendrine O. arrive pour son premier jour de travail, ils sont trois à être embauchés en même temps : Erwan, Chrystal et elle. Tous les trois sont sur-diplômés pour faire de l’assistance téléphonique. Tous les trois vont signer un contrat de travail dont le salaire est inférieur à ce qu’on leur a promis lors de l’entretien d’embauche. Tous les trois vont subir les appels incessants et les tableaux de synthèse (appelez cela les tableaux de reporting) à faire après le travail. Tous les trois vont plier sous l’omniprésence de leur responsable et du CEO, qui leur reprochent sans arrêt des choses.

Mais qu’est-il arrivé à Chrystal ?

Elisa Vix nous a habitué à des romans choraux traitant de sujets sociaux (Tiens, ça rime !), et en général, ça fait mal. C’est le cas ici, avec ce roman qui frise la perfection dans le genre, alliant la forme à un message, qui frappe justement parce que cette histoire est racontée par des gens qui ont rencontré Chrystal. Il n’y a donc pas de sentiments éplorés mais juste une distanciation factuelle dans tout ce qui s’y passe.

Dès le début, on pense à des témoignages pour un journaliste. Plus loin, on apprendra qu’il s’agit d’un romancier (ou d’une romancière) qui raconte à travers les avis de certaines personnages ce qui s’est passé avec Chrystal. La seule chose dont on est sur, c’est que l’issue est dramatique. Cela commence doucement avec un adultère comme il en existe tant, et le bon mari qui ne veut pas être impliqué.

Puis le roman change, avec le témoignage de Cendrine : on plonge dans le véritable sujet du roman et le fait qu’elle soit bavarde et lucide par rapport à sa situation rend le sujet terriblement juste. C’est le portrait d’une étudiante qui va s’enfoncer dans les affres du chômage avec tout le désespoir qui y est lié. L’offre d’emploi de Medecines apparaît alors comme une bouée de sauvetage. C’est bien le portrait d’une génération sacrifiée que l’on nous montre, de jeunes gens passionnés par leur sujet de thèse (ou par leurs études) qui sont obligés de prendre n’importe quel travail pour vivre.

Et en termes de bouée de sauvetage, Medecines applique des méthodes de gestion du personnel (appelons cela management) qui ressemblent plutôt à des tortures, une « belle » façon de plonger la tête de ses employés sous l’eau, sans les laisser respirer. Tous les petits tableaux pour justifier d’une activité, toutes les petites actions (comme rester dans le dos de quelqu’un), toutes les remarques font peser une ambiance de menace et de douleur qui vont transformer le monde du travail en monde de l’horreur.

On a beaucoup parlé des suicides au travail, en se demandant comment cela pouvait arriver. Ce roman, par sa justesse et la vérité de ton, apporte des réponses sans pour autant que cela ne soit exagéré. Et quand une entreprise maîtrise ce qu’elle fait subir, pour rester à la limite de  la loi, il n’y a rien à d’autre à faire que plier, jusqu’à se rompre. Chrystal a décidé de résister mais la société est plus forte qu’elle.

Ce roman montre ce que l’on ne voit pas ou rarement et il le fait avec une justesse et une lucidité remarquable. Il n’y a bien que le roman noir pour regarder la société en face comme cela. Le dernier roman sur ce sujet que j’ai lu et qui m’avait frappé était Les visages écrasés de Marin Ledun ; Celui-ci est aussi fort. Tout le monde devrait le lire. Tout le monde doit le lire. C’est un livre important.

La fin, c’est Elisa Vix elle-même qui va l’écrire dans ses remerciements :

« A tous mes employeurs, sans qui ce livre n’aurait pas été possible …On l’aura compris, ce roman est inspiré de ma désastreuse carrière professionnelle. Mais que le lecteur se rassure, je n’ai jamais été tenté par les extrémités dont Chrystal se rend coupable. Face à l’adversité managériale, je me contentais de jubiler intérieurement en pensant : « Le p… de bouquin que je vais écrire ! ». Viva la literatura ! »

Dix petites poupées de BA.Paris

Editeur : Hugo & Cie

Traducteur : Vincent Guilluy

Après Derrière les portes et Défaillances, voici le dernier roman en date de BA.Paris, cette jeune auteure qui a débarqué il y a deux ans avec des intrigues fouillant l’intimité des couples. Une nouvelle fois, c’est un roman psychologique réussi.

Finn et Layla s’aiment comme rarement un couple le vit. De retour de vacances à Megève, ils s’arrêtent sur un parking de l’autoroute A1 pour une pause. Finn prend une pause alors que Layla va aux toilettes. Mais Layla se fait attendre. Finn déplace la voiture vers les toilettes, puis, à force d’attendre, va se renseigner en l’appelant. Personne ne répond. Quand il entre, il n’y a personne. Il la cherche puis va à la prochaine station service pour appeler la police. Layla a disparu. Voilà comment cela s’est passé. Voilà du moins ce que Finn a raconté à la police.

Il s’est passé tant de choses en 12 ans. Layla n’est jamais reparue, son corps n’a jamais été retrouvé. Harry, l’ami de Finn, a tout fait pour l’aider, le soutenir. Depuis, ils travaillent dans une entreprise d’investissements. Finn a surmonté sa peine et a rencontré la sœur de Layla, Ellen. Ils vivent ensemble maintenant, dans une maison à coté de Londres. Tout va bien pour lui, jusqu’à ce qu’une poupée russe apparaisse sur le mur de l’entrée, entourant la maison.

Ces poupées ont une histoire : quand Layla et Ellen étaient jeunes, elles avaient chacun leur lot de poupées russes. Mais Ellen a perdu la plus petite d’entre elles et a accusé sa sœur de l’avoir volé. Quelques jours plus tard, une deuxième poupée apparaît, sur le pare brise de la voiture … puis une troisième … puis une quatrième. Cela devient vite obsédant, entêtant, inquiétant … à devenir fou pour Finn.

C’est déjà le troisième roman de BA.Paris, et le contexte reste toujours le même : Nous allons suivre un couple et ses difficultés, jusqu’à aboutir à une conclusion que l’on ne voit venir que les dernières dizaines de pages. C’est donc à nouveau un roman psychologique, pendant lequel nous allons suivre Finn et ses mensonges, Finn et ses atermoiements, Finn et ses sentiments, Finn et ses hésitations, Finn et ses décisions, du moins dans la première partie.

Le roman est donc construit en trois parties, et je ne vous parlerai que de la première, pour ne pas déflorer l’intrigue. Car la construction est redoutablement vicieuse, pour nous mener en bateau … même si dans la troisième, les pièces du puzzle se mettent en place et qu’on arrive à deviner le pourquoi de l’intrigue à une cinquantaine de pages de la fin. Et cela nous fait passer un sacré moment de stress.

C’est bien dans la façon de construire son histoire que réside l’intérêt de ce roman. Dès le premier chapitre, Finn nous dit ce qu’il a raconté à la police suite à la disparition de Layla et il termine en avouant qu’il a menti. Les chapitres sont entrecoupés de passages en italique, dont on va comprendre qu’il s’agit d’une lettre que Finn a écrit à Layla, juste après sa disparition. BA. Paris nous prend par le bout du nez et on n’a pas le temps de respirer ni de se poser de questions.

Dans la deuxième partie, il va y avoir un gros retournement de situation, qui fait que nous sommes bousculés dans nos certitudes. Toutes les hypothèses échafaudées auparavant tombent à l’eau. C’est tellement bien fait qu’on se laisse malmener au rythme cardiaque de Finn qui n’y comprend plus rien. Et là où c’est fort, c’est qu’on ne commence à se poser des questions que quand Finn se remet en cause.

C’est donc une nouvelle réussite de cette auteure décidément surprenante. Son style est toujours aussi simple, aussi fluide, un peu moins basique que dans ses deux précédents romans. Et je vous garantis que ce roman procure des émotions simples telles que le stress, l’étonnement, le questionnement et on en tire du plaisir, celui de lire une bonne histoire qui fait passer un bon moment.

Peur de Dirk Kurbjuweit

Editeur : Delcourt

Traducteur : Denis Michelis

Voilà un roman conseillé par mon ami Richard le Concierge Masqué, que j’avais l’intention de lire … mais pas tout de suite. Il faut dire que la couverture me faisait penser à un thriller et j’avais peur que cela soit sanglant … mais pas du tout. C’est un pur roman psychologique.

Randolf Tiefenthaler va rendre visite à son père en prison, qui a dépassé les soixante dix ans. Il vient d’en prendre pour 7 ans, pour avoir tué Dieter Tiberius, le voisin de Randolf. Randolf va le voir avec toute la famille, sa mère, sa femme, ses enfants. Ils ne se disent pas grand-chose, ils ne se sont jamais beaucoup parlé. Randolf considère qu’il a eu une enfance heureuse, mais il a toujours eu peur.

Son père était fan d’armes à feu. Il les collectionnait, s’entrainait dans un centre de tir, et apprenait à ses enfants à tirer. Randolf en a conçu une peur, celle que son père puisse le tuer. Sa réaction a été de se construire une vie confortable à l’abri des dangers. Il est devenu architecte, a épousé une femme belle et intelligente, a de beaux enfants, a acheté l’appartement de ses rêves. Mais ses rêves deviennent bientôt un cauchemar quand son voisin du dessous commence à les menacer par lettre interposée d’actes ignobles qu’ils n’ont pas fait.

Comme je le disais plus haut, il s’agit d’un pur roman psychologique, voire d’un roman entre littérature blanche et littérature noire. C’est le genre de roman qui peur réconcilier les lecteurs de tout bord, à condition d’aimer le genre en question. Car le sujet s’avère être bien dérangeant, poussant les limites de la morale grâce à un scénario bigrement bien fait et surtout bigrement vicieux. Ce qui est sur, c’est qu’il nous met dans une position bien inconfortable, et que cela ne peut que marquer les responsables de famille que nous sommes.

Si le roman commence par une visite en prison, le narrateur va vite tenter d’expliquer au lecteur comment sa vie de famille a pu arriver à un tel désastre. Il va revenir sur sa jeunesse, sur la passion de son père pour les armes à feu, et sa peur de la figure paternelle. Cette absence de vraie relation paternelle va engendrer une peur de la vie, des autres. Il va donc consacrer sa vie à se créer une zone de confort.

Son confort, il le trouve dans son métier d’architecte et dans son appartement cossu. Il se marie avec une femme belle et intelligente, a deux beaux enfants et trouve dans sa vie de famille la sphère de repos à laquelle il a toujours rêvé. Jusqu’à ce que son voisin de dessous en vienne à exercer un chantage affectif, un harcèlement moral à base de lettre de dénonciation, à propos desquels il ne peut rien.

Autant vous le dire, l’histoire est racontée par le narrateur et il n’y a aucun dialogue ou presque. Mais le narrateur fait preuve d’une justesse et d’une lucidité rares quand il se décrit, à base de retours vers le passé. A force de nous raconter ses souvenirs, à chercher les causes de son malheur, il arrive à nous mettre dans sa position, celle d’un homme aux prises à un problème où tous les choix qui s’offrent à lui ne sont des bonnes solutions.

Et cette position est bigrement inconfortable, voire insupportable. Il n’y pas vraiment de suspense, même si nous avons accès à la vérité à la fin du roman, mais il y a une vraie mise en position, d’un mari qui veut protéger sa famille et ne sait pas quoi faire. En tant que légaliste, c’est révoltant, mais en tant qu’homme, c’est marquant. Parce qu’on se retrouve pris entre deux feux, ne sachant finalement pas quoi faire … comme le narrateur. Vous l’avez compris, ce roman est dérangeant, et m’a bien marqué.

Ne me quitte pas de Mary Torjussen

Editeur : Bragelonne

Traducteur : Benoit Domis

Il me semble que depuis quelque temps, les auteurs et plus particulièrement les auteures se penchent sur notre quotidien pour imaginer des intrigues dont le rebondissement apparait dans les toutes dernières pages. Et comme ces romans sont en général narrés à la première personne du singulier, rien de plus facile que de prendre le lecteur à rebours. Ce fut le cas de La fille du train de Paula Hawkins, et avant cela de Les apparences de Gillian Flynn. Plus récemment, le succès de Derrière les portes de BA.Paris, a donné lieu à plusieurs romans entrant dans la même catégorie, tels Mon amie Adèle de Sarah Pinborough, Sisters de Michelle Adams, ou Disparue de Darcey Bell. Alors, pour parler de ce roman, nous avons voulu avec Suzie, ma chroniqueuse invitée, faire une sorte de tennis du polar.

Bonjour Suzie, et bienvenue chez moi, mais tu connais déjà, n’est-ce pas ?

Bonjour chers lecteurs. Et, bonjour Pierre. Merci de m’inviter de nouveau. J’en profite pour sortir de ma chère cave et pour aller me chercher quelques provisions littéraires. Mais, surtout pour vous parler d’un nouveau bouquin que, entre nous, j’ai eu énormément de mal à lâcher. J’y pensais tout le temps et la fin …

Mais je vais laisser le maitre de maison lancer le débat.

Parlons un peu de cette nouvelle mode de situer les intrigues dans notre quotidien. D’un coté, avec un peu d’observation, il est facile de détourner des petits événements en grosses catastrophes. D’un autre coté, on risque de tourner un peu en rond. Dans le cas de ne me quitte pas de marie Torjussen, Hannah revient de Oxford où elle a réalisé une présentation remarquée. A tel point qu’on lui laisse envisager un poste de direction. Toute heureuse, elle rentre chez elle et là … Patatrac … L’homme de sa vie, Matthew a disparu. Plus fort encore, toutes ses affaires ont disparu, jusqu’aux tableaux qu’il avait accroché dans le couloir de l’entrée. Même ses mails, ses SMS ont disparu. Etonnant, non ? Cela m’inspire deux questions pour toi : Que penses-tu de cette mode ? Que penses-tu de ce début ? Et toc, retour en revers …

Je vais répondre à une question implicite qui est sous-jacente. Dans le domaine du fantastique, on peut considérer qu’un ouvrage appartient à cette catégorie lorsque le merveilleux fait une incursion dans le monde réel. En ce qui concerne les thrillers, on pourrait penser que ce type de situation est directement inspiré du fantastique. Excepté que lui substitue un événement traumatisant au lieu d’un événement fantastique. Enfin, il faut savoir qu’il existe de nombreuses disparitions pour lesquelles on n’a plus de nouvelles de la personne. Ces dernières ne sont pas aussi extrêmes que celle racontée dans cette histoire. Mais, cela reste perturbant. Je précise que je parle de disparition d’adultes.

En ce qui concerne ce que je pense de cette mode, rien n’est plus terrifiant que de se retrouver dans une situation qu’on ne pouvait pas anticiper. Et la disparition d’un membre de la famille proche voire de son compagnon ou de sa compagne entraîne un état de stress très important. D’ailleurs, le cerveau n’a plus la possibilité de se concentrer sur autre chose. Tout va donc se jouer au niveau psychologique. Pas besoin de rajouter des éléments horribles. Le cerveau les créée de manière implicite. Et, il n’y a rien de pire qu’un cerveau qui vous rend aveugle à tout le reste. Plus rien d’autre n’a d’importance? Vous passez en mode de résolution de problème avec un « pourquoi » inscrit en gros dans votre cerveau. Donc, c’est le meilleur moyen de faire peur à moindre frais. Encore faut-il savoir maîtriser cet environnement et entraîner le lecteur dans la direction choisie. Et, ça, c’est l’exercice le plus dur à faire. Tout va tenir dans le style de l’auteur.

Le début de cette histoire est assez hallucinant. On pourrait presque croire que l’auteur a poussé son personnage dans la série « la Quatrième Dimension ». La problématique est qu’elle ne retrouve aucune trace de son compagnon. Que les affaires de ce dernier est disparu, soit cela peut se comprendre. Mais que le protagoniste principal féminin ne retrouve plus de photo ou que ses affaires se situent exactement au même endroit, comme si de rien n’était, est machiavélique. Car, cela peut induire plusieurs choses : a-t-elle vécu dans un rêve éveillé pendant ces quelques années avec un traitement inapproprié ou il s’est vraiment passé quelque chose. De quoi faire tourner les lecteurs en bourrique.

Heureusement, il reste les autres personnages. D’ailleurs que penses-tu de l’héroïne et de sa meilleure amie?

Comme tu les dis, la disparition de Matthew va constituer le premier fait étrange de cette intrigue. Et Hannah va se retrouver à la recherche de repères, soit envers ses collègues de bureau, soit envers sa meilleure amie. Tous vont vouloir lui apporter leur soutien, mais à chaque fois, elle va être rattrapée par d’autres événements qui vont la perturber. Elle va en effet recevoir des SMS provenant d’un numéro inconnu qui laissent entendre que Matthew la surveille ou du moins qu’il est vivant. Cette première partie, sans vouloir dévoiler ce qui va se passer ensuite, est comme tu le dis une belle façon de faire monter le stress. Et c’est aussi un beau portrait psychologique d’une personne qui se retrouve du jour au lendemain seule. Elle perd ses ancrages envers sa vie quotidienne, ses repères. Et sa réussite professionnelle se retrouve reléguée au second plan. Une fois que Mary Torjussen a posé le décor qui entoure Hannah, elle va s’attarder sur la psychologie de Hannah qui va se renfermer sur elle-même car tout ce en quoi elle croyait vient de partir en poussière. Tu avoueras, Suzie, que ce que montre l’auteure, a de quoi effrayer, toutes ces possibilités de pirater des comptes, d’envoyer des SMS anonymes, de torturer à distance quelqu’un. Heureusement, tout ceci n’est que de la fiction …

De la fiction, de la fiction, c’est vite dit.

Si vous réfléchissez bien. Est ce que vous avez déjà vécu la situation où un mail ou un sms ont soudainement disparu de votre messagerie ou de votre téléphone? Et de vous retrouver en train de tourner en rond car vous le ne retrouvez plus? En ce qui me concerne, à chaque fois, je deviens chèvre. Et si vous élargissez cette situation à l’ensemble de votre messagerie, sms, profils de réseaux sociaux, etc, il y a de quoi devenir dingue.

En lisant l’actualité, on peut constater que le piratage est en train de devenir un danger au quotidien. A travers l’ouverture de mails ou de sms vérolés, vos données peuvent disparaître d’un seul clic, vous pouvez être pris en otage et vous ne pouvez, dans la plupart des cas, rien y faire.

En revanche, ce qui est perturbant, et qui est une forme de torture, c’est de recevoir des appels ou des sms anonymes. C’est d’ailleurs le fond de commerce de nombreux films d’horreur où le téléphone devient un ennemi visible et menaçant. On ne sait pas comment y faire face car il reste là, immobile à attendre. Une autre torture psychologique qui peut être utilisée est de vous faire douter de votre propre santé mentale par différents moyens dont le plus simple est le changement de place d’objets quotidiens. Cela vous est peut-être déjà arrivé de bouger certains objets et d’oublier par la suite de l’avoir fait. Dans certains cas, on pourra demander à un membre de la famille s’il est à l’initiative du fait. Dans d’autres cas, on ne pourra que s’accuser de posséder une mémoire de poisson rouge, voire avoir un double maléfique, une espèce de Mister Hyde si les faits persistent. De quoi douter de la réalité dans laquelle on vit.

Mais, revenons à nos lamas. Que pensez vous que mon très cher hôte pourrait vous dire sur les différentes intrigues de cette histoire?

Si nous abordons les différentes intrigues de cette histoire, je l’imagerais bien comme un arbre. Nous avons le tronc qui est le personnage de Hannah, qui sert de point central, et en cela, la forme de l’écriture est bien faite pour cela. C’est elle qui est au centre, c’est elle qui parle, c’est elle qui nous fait ressentir ses émotions. Du tronc, partent différentes branches, que l’on pourrait classer en trois catégories : Tout d’abord les amis proches Katie et son compagnon James qui sont toujours présents pour Hannah. La deuxième concerne l’environnement professionnel avec Sam, le collègue de travail ou Lucy l’assistante qui mettent inconsciemment et incontestablement une pression d’enfer. Enfin, il y a les voisins Sheila et Ray. Ce que j’ai apprécié c’est cette narration qui plonge le lecteur dans le personnage de Hannah, avec toute la subjectivité que cela implique. Comme nous ne voyons que par les yeux de Hannah, nous ne pouvons imaginer la réalité de ce qui est autour. Et d’ailleurs, je trouve que l’auteure joue beaucoup avec cette situation, jusqu’à nous concocter un final auquel nous ne pouvons pas nous y attendre. Chère Suzie, si tu devais argumenter pour que les visiteurs de mon blog se jettent dessus, quel serait ton avis ?

C’est une question dure, très cher Pierre. Bon, je vais me lancer. Revenons à la base de l’intrigue. Vous rentrez et les affaires de la personne avec qui vous vivez, ont disparu. Tout est revenu dans un état initial, comme si cette personne n’avait jamais existé que ce soit sa décoration, ses affaires proprement dites, ses photos, les SMS ou mails échangés. Plus rien n’existe. Il y a de quoi devenir fou. Ai-je tout inventé ou me joue-t-on un tour maléfique ? Avec ce postulat de départ, cela m’a tout simplement intrigué. Je me suis mise à la place de l’héroïne. Que ferais-je dans cette situation ? Qui préviendrais-je ? Déjà que lorsque j’égare un objet, c’est l’enfer pour le retrouver. Alors, si je devais me retrouver dans la même situation qu’Hannah, je n’ose même pas imaginer ma réaction. Rien que cet aspect de la quatrième de couverture intrigue. Et, si … De plus, le personnage d’Hannah comme l’expliquait notre cher hôte est l’ossature de l’intrigue : sa manière de réagir à la situation, au boulot, au stress que cela engendre. Cela est suffisamment cohérent pour s’identifier à la situation. Enfin, il y a la relation avec les autres protagonistes. On a l’impression que tout est clair, que la vie est un long fleuve tranquille. Et patatras, tout s’écroule alors qu’on pensait atteindre le sommet. Vous verrez que l’eau n’est pas aussi claire qu’on pourrait le penser. Mais, ce n’est pas tout. Il y a surtout l’ambiance psychologique et ce jeu avec la mémoire que ce soient des protagonistes ou des lecteurs. Combien de fois vous est-il arrivé de faire les choses machinalement et de ne plus vous en souvenir ? Tels que fermer la porte de votre appartement, maison ou de votre voiture, mettre ses lunettes de vue sur son nez, etc… Du coup, est-ce vous ou y a-t-il anguille sous roche ? L’auteur va vous mener par le bout du nez jusqu’au final. Et quel final inattendu. Vous ne pourriez même pas l’imaginer.

Donc pour résumer, c’est un livre à lire car il vous tiendra en haleine jusqu’au bout et il pourrait même vous surprendre. L’intrigue de départ est juste machiavélique. L’atmosphère mise en place par l’auteur risque de vous rendre dingue. Cela a été mon cas. Les protagonistes sont justes même si une fausse note devrait vous orienter. Enfin, pour la dernière phrase qui est juste à croquer.

C’est difficile de donner un avis sur ce type de roman sans vous en dévoiler trop. J’espère que j’ai suffisamment titillé votre curiosité pour que vous lisiez ce livre. Je me demande ce que donnera son prochain roman. Une chose est sûre, je le lirai.

Mais, que pense notre hôte sur le sujet ? Je lui laisse la parole. Balle de match

Je m’incline, tu as gagné notre match de tennis, chère Suzie. J’ai aussi été particulièrement impressionné par ce roman, qui exploite à fond la subjectivité des faits, en rédigeant ce roman à la première personne. Incontestablement, Hannah et donc nous lecteurs sommes intrigués et surpris par la situation. Le stress monte, les événements finissent par devenir harcèlement moral et on est en droit de se dire que quelqu’un veut la rendre folle ou bien elle l’est vraiment. C’est d’autant plus surprenant que c’est un premier roman et qu’il est remarquablement maitrisé. Je dois juste avouer que vers le milieu du roman, comme il ne se passe rien de nouveau, je l’ai trouvé un peu bavard. Mais les 100 dernières pages nous renversent comme une crêpe. Car l’auteure dévoile un final inattendu et je me suis aperçu qu’elle avait parsemé son livre d’indices que je n’avais pas vu. C’est le genre de roman où on se laisse prendre, on se laisse mener par le bout du nez, et c’est le genre de roman qu’on a envie de relire, rien que pour retrouver les indices qui sont cachés dans les pages précédentes. Et comme toi, je serai au rendez vous du prochain roman de Marie Torjussen. Je ne peux que te remercier pour ce petit match et j’espère que tu reviendras bientôt parmi nous pour parler polar stressant !

Merci très cher Pierre de m’avoir de nouveau invitée pour discuter thriller. Je m’en retourne dans ma cave lire d’autres merveilles. A bientôt.

A bientôt, Suzie. Quant à vous, lecteur fidèle ou simple visiteur occasionnel, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

Derrière les portes de B.A.Paris

Editeur : Hugo&Cie

Traducteur : Luc Rigoureau

C’est à la suite d’une discussion avec Jeanne Desaubry, puis du billet de l’ami Yvan, puis de l’insistance de ma femme, que je me suis jeté sur cette lecture. Je dois dire que le fait que ce soit un premier roman était un argument supplémentaire. Et pour un premier roman, c’est assez époustouflant.

Grace est une commercial de fruits et légumes pour les magasins Harrod’s. Depuis que ses parents sont partis vivre leur retraite en Nouvelle Zélande, elle s’occupe du mieux qu’elle peut de sa sœur trisomique Millie. Etant très souvent en déplacement en Amérique du Sud, Grace a placé Millie dans une école spécialisée et passe les week-ends où elle est là avec sa sœur.

C’était une après midi comme une autre, un de ces samedis ensoleillés où il fait bon piqueniquer dans un parc et jouer aux cartes, allongé sur la pelouse. Quand une musique se fait entendre, Millie se met à danser juste à coté d’un kiosque. C’est alors qu’un homme se lève et invite Millie à danser. Pour Grace, outre que cet homme est très beau, c’est le coup de foudre. Il s’appelle Jack Angel.

Jack est un avocat à succès qui défend les femmes victimes de maltraitance conjugale. Jack va faire la cour à Grace, demander sa main à ses parents et ils vont projeter de se marier. Leurs amis voient en eux le couple idéal, ils sont faits l’un pour l’autre. Jack prévoit un voyage de noces en Thaïlande et comme cadeau de mariage une maison à la campagne. Le jour du mariage, Millie qui doit être la demoiselle d’honneur, se casse une jambe. Ce n’est que le début du cauchemar de Grace.

Il y a une certaine naïveté dans ce roman, de premier degré, qui fait que le lecteur est immédiatement plongé dans la psychologie de Grace, puisque c’est elle qui nous raconte son histoire. Et c’est cette naïveté, cette fraicheur qui font que la recette fonctionne si bien. Mais il n’y a pas que ça : Le roman est construit en alternance entre passé et présent, et il s’ouvre sur une scène actuelle où le couple Angel reçoit deux couples d’amis. Effectivement, dans cette scène, on voit bien que Jack et Grace forment le couple idéal … si ce n’est qu’il y a quelques remarques, quelques sous-entendus qui vont faire que l’on se pose des questions … Ces questions vont se muer en malaise jusqu’à la scène du mariage où nous entrons dans le vif du sujet !

L’intérêt n’est pas dans la tension inhérente à une situation de torture mentale mais bien dans la réaction de Grace face aux maltraitances, ou devrais-je dire à la torture psychologique  que va lui infliger son mari Jack. Et si certaines situations peuvent paraitre peu crédibles, BA. Paris s’en sert pour montrer une Grace aux abois, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour tout encaisser et espérer sauver Millie.

Il n’y a rien de nouveau dans le thème choisi, mais l’originalité tient dans ce fragile équilibre que l’auteure créé entre les événements et la réaction de Grace, en évitant des scènes granguignolesques et surtout en ne transformant jamais Grace en Super-héroïne. Sans aucune violence inutile autre que psychologique, BA Paris va nous tenir en haleine, dans un final d’une simplicité confondante mais d’une efficacité maximale.

A part quelques scènes (très rares) où je n’ai pas accroché (au début surtout), je dois dire que je n’ai pas lâché ce livre, à la fois avide de savoir comment cela pouvait finir, mais aussi traversé par une sorte de culpabilité à regarder les autres vivre. Et c’est bien un aspect très intéressant de ce livre : placer le lecteur en position de voyeur et deviner ses réactions en écrivant celles des amis de Grace. Franchement, je ne peux que vous conseiller de lire ce premier roman qui m’a beaucoup étonné par sa simplicité.