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La vie en rose de Marin Ledun

Editeur : Gallimard

Il y a un an, nous faisions la connaissance de la famille Mabille-Pons, une tribu comportant un couple et 6 enfants dans une histoire légère et comique avec un soupçon de polar. D’un ton original par rapport à ce que l’on a l’habitude de lire de Marin Ledun, ce roman reportait l’adhésion par son ton et son rythme. La vie en rose en est la suite et il est, à mon humble avis, encore meilleur.

La famille Mabille-Pons qui est d’habitude un clan se retrouve disséminée au début de ce roman. Les parents Charles et Adélaïde ont décidé de prendre des vacances et comme ils ne font rien à moitié, ils sont partis trois semaines en Polynésie Française, laissant la tribu des 6 enfants, le chien Kill-Bill et les deux chats Gobbo et Thalabert. Enfin, pas tout à fait les 6 enfants puisque les deux aînés font leurs études ailleurs qu’à Tournon. C’est donc Rose qui s’occupe de ses frères et sœurs dans l’ordre Antoine, Camille et Gus.

Rose, c’est une tornade, une tempête, En révolte permanente, affublée de cheveux rose bonbon, écoutant du hard-core, elle est lectrice (officiellement attachée culturelle) dans un salon de coiffure. Et elle qui a une mère anticonformiste, anti-système, elle fréquente un lieutenant de police Richard Personne. Bizarrement, quand Adélaïde s’absente, le monde entier semble s’écrouler. Ça a commencé trois jours après le départ des parents …

Rose n’en croit pas ses yeux : son test de grossesse est positif ! Puis c’est Camille qui lui rappelle le rendez-vous de ce soir avec le prof de maths. Puis Rose apprend que le salon de coiffure où elle travaille, le Popul’hair vient d’être cambriolé : on y a volé des accessoires de coiffure et les polars en format de poche de Harry Crews. Puis, Camille rentre en trombe et annonce que son ex-petit ami, Nathanaël, vient de se faire tuer. Enfin, Le service de gériatrie où travaille Antoine son frère se plaint qu’il organise des strip-pokers avec les pensionnaires du service. Cinq raisons de passer une semaine d’enfer !

Alors que le précédent roman faisait la part belle à Adélaïde, la mère, c’est Rose qui est ici sur des charbons ardents. Obligée de s’occuper de la famille, de respecter ses contraintes, elle se retrouve vite débordée de toutes parts. C’est pour cela que le rythme est élevé et que l’on ressent bien le stress de cette jeune femme au naturel révolté.

Le style de Marin Ledun fait des merveilles encore une fois, et j’ajouterais que la longueur du roman (320 pages) est idéale car cela se lit vite et en même temps, on a l’impression en fermant le roman d’en avoir eu pour son argent. Il y a un vrai mélange de tous les styles de comédie, entre les dialogues drôles et les comiques de situation, presque burlesques jusqu’aux malentendus hilarants.

Comme dans le premier roman, sous ses aspects de lecture légère, distrayante, on y trouve quelques piques bienvenues sur la société, la santé, la police, le racisme et l’éducation. C’est même le système scolaire qui est mis en avant ici, et fort intelligemment. Et le scénario s’apparente plus à un polar, une enquête policière, comme un jeu de piste. Je vous laisse imaginer ce que la pauvre Rose doit subir !

Enfin, et c’est un point que je tiens à souligner, ce roman est aussi une déclaration d’amour à la culture populaire, à la musique tout d’abord (le hard rock, ça me parle), mais aussi le polar (car outre Harry Crews, on y trouve une liste de romans incontournables qu’il faut avoir lu). Ce roman, c’est un vrai cadeau que Marin Ledun fait à ses lecteurs, un partage de ce qu’il aime et c’est pour ça qu’on l’aime.

Oldies : Les portes de l’enfer de Harry Crews (Sonatine)

C’est avec une grande impatience et une grande attente que j’ai entamé cette lecture. Un inédit de Harry Crews, pour tout fan de roman noir, est forcément un événement. Il y a deux ans, nous avions eu droit à la sortie de Nu dans le jardin d’Eden et c’était une découverte fantastique, inoubliable. Ce roman là me laisse plus dubitatif.

Ce roman décrit une journée dans la petite ville de Cumseh. A la station service Gulf Oil, une jeune fille noire, qui ne parle que l’Espagnol sort des toilettes et s’aperçoit que le bus Greyhound par lequel elle est venue, vient de repartir sans elle. Elle s’adresse à JL.Gates qui semble tenir la boutique mais il ne la comprend pas et lui demande de s’en aller. Alors, elle s’installe dans un coin et enfonce des aiguilles dans les yeux d’une poupée en chiffon.

A la sortie de la ville, se dresse une colline au sommet de laquelle trône une maison de retraite. Je devrais plutôt dire un mouroir. Son nom, le Axel’s Junior Club, se réfère au nom de la propriétaire puisque Pearl Lee Gates se fait appeler Axel. Elle, qui est géante, est amoureuse d’un nain Jefferson Davis Munroe, qui officie en tant que masseur et qui pense être grand.

Tout ce petit monde va voir sa journée bouleversée par l’arrivée de cette jeune femme qui est une adepte des pratiques vaudou.

Dans ce roman, qui va passer en revue une journée de la vie de Cumseh, nous allons petit à petit nous diriger vers la maison de retraite. Et nous allons avoir droit à des personnages bien particuliers, ce qui est une marque de fabrique de cet auteur, si j’ose dire. Ce qui retient l’attention, c’est cette façon de créer des scènes à la fois décalées et si réelles et de nous faire croiser des personnages sans que l’on soit pour autant perdu.

Ce roman ressemble, du moins c’est ainsi que je l’ai ressenti, à un amoncellement de scènes, où les personnages se cherchent, se rencontrent, mais se ratent. Ils se parlent mais ne se comprennent pas. Ils cherchent tous quelque chose alors qu’ils ne se trouvent pas eux-mêmes. Est-ce la vie, la mort ou bien l’amour après quoi ils courent ? Ou bien, est-ce ce qui va les sauver ?

Cette maison de retraite, située en haut d’une colline, peut aussi être interprétée comme une porte vers le paradis, une élévation vers le ciel immaculé, ce qui fait preuve d’un bel humour noir. Mais l’auteur casse vite nos illusions quand on apprend que le cimetière est situé en bas, et fait preuve d’un beau cynisme quand il introduit un personnage qui vend des parcelles du cimetière qui ne lui appartiennent pas. On peut y voir là tout le commerce autour de la mort …

Mort qui hante ces pages, jusqu’à la dédicace en introduction du livre, faite à son fils mort si jeune. Nul doute que Harry Crews a voulu écrire un roman à plusieurs entrées, plusieurs niveaux d’interprétation, plusieurs niveaux de lecture. Il n’en reste pas moins que si j’ai adoré le lire, la ou les allégories et significations me sont restées bien opaques. Voilà un roman que je n’ai pas compris ou pas su comprendre.

Ne ratez pas les avis de Unwalkers, Claude Le Nocher, Yan et Le Vent Sombre.

Oldies : Nu dans le jardin d’Eden de Harry Crews (Sonatine)

Attention coup de cœur, gros coup de cœur ! Moi qui n’ai jamais lu de roman de Harry Crews, me voilà bien servi, avec cette publication inédite en français, un roman qui n’est pas forcément facile à appréhender mais qui recèle pour celui qui le lira des sources inépuisées et inépuisables de réflexion. Un grand merci donc à Sonatine pour avoir découvert cet inédit. Et si vous cherchez des romans de cet auteur à lire, allez donc du coté de chez Jean Marc qui nous en conseille pas mal.

L’auteur :

Harry Crews

Après une enfance marquée par les conditions de vie difficiles dans le Sud rural et de graves problèmes de santé, Harry Crews s’engage à 17 ans dans le corps des Marines, où il passera trois années. Il intègre ensuite l’université de Floride pour des études d’anglais, qu’il interrompt en 1956 pour une virée de 18 mois en moto à travers les États-Unis. Il exercera jusqu’en 1997 comme enseignant d’anglais dans plusieurs écoles et universités de Floride.

Harry Crews, qui décide de devenir écrivain quand il découvre la littérature lors de son service dans les Marines, devra attendre 1968 pour voir son premier ouvrage publié (The Gospel Singer). Il publie ensuite régulièrement des romans, nouvelles, articles et reportages (notamment pour les magazines Playboy et Esquire dont il fut un contributeur régulier). Le récit de son enfance en Géorgie A Childhood : The Biography of a Place est considéré par l’écrivain James Crumley comme «peut-être le meilleur livre de la littérature américaine contemporaine».

Les romans de Harry Crews, caractérisés par un ton nerveux et ironique, plongent leurs racines autant dans le genre Redneck que dans le roman noir et la littérature gothique. Peuplés de paumés, de monstres, de désespérés, ils forment une fresque grotesque et saisissante sur le thème de l’Amérique profonde.

Crews apparaît au cinéma dans le film de Sean Penn, The Indian Runner, dans le rôle de M. Baker. Son roman The Hawk is Dying est adapté en film par Julian Goldberger sous le titre Dressé pour vivre en 2006.

Harry Crews s’éteint en 2012 à l’âge de 76 ans.

(Source Wikipedia)

  Nu dans le jardin eden

Quatrième de couverture :

Garden Hills a connu des jours heureux. À l’époque où Jack O’Boylan, un magnat de l’industrie, a fait construire le village au fond d’une mine de phosphate qu’il a découverte et exploitée. Travail assuré, salaire, sécurité. Puis, les hommes de Jack ont quitté la place. Le créateur a abandonné sa création, la mine a fermé, les habitants ont déserté le village.

Seules une douzaine de familles ont résisté, constituant une véritable cour des Miracles qui vit aujourd’hui encore dans l’espoir du retour de Jack O’Boylan. Le village pourrait néanmoins renaître seul de ses cendres grâce à Fat Man, qui a hérité de son père, propriétaire des terrains avant la construction de la mine, une incroyable fortune. Mais personne n’attend plus rien de lui : Fat Man est un obèse qui passe son temps reclus dans sa maison à ingérer d’énormes quantités de nourriture en ignorant le monde extérieur. Reste Dolly, une ancienne reine de beauté, dont le souhait le plus ardent est de convertir Garden Hills à la modernité, c’est-à-dire au tourisme et à la débauche. Rapports de forces, manigances amoureuses et sexuelles, trahisons et machinations … Dolly ne lésinera sur rien pour abattre les vieilles idoles et mener son projet à bien.

Quelque part entre Samuel Beckett et Jim Thompson, Harry Crews nous offre avec l’histoire de ces marginaux perdus dans une ville fantôme une interprétation saisissante de la Chute originelle. On trouve dans ce roman, le deuxième de l’écrivain, publié aux États-Unis en 1969 et jusqu’ici inédit en France, la noirceur, l’humour et la compassion qui ont fait le succès de Body, Car ou encore La Foire aux serpents.

Mon avis :

Quel choc ! Vous en connaissez beaucoup des romans où vous vous arrêtez sur des phrases pour la relire plusieurs fois tant elle est évocatrice ? Cela peut vous arriver une fois dans un roman, oui ! Mais quand c’est à toutes les pages, quand à chaque fois, une image s’impose à votre regard, d’une évidence rare, vous savez que vous tenez là un roman hors du commun. Je ne veux même pas parler de chef d’œuvre, mot que je n’emploie jamais, mais de grand, d’immense roman. Peu importe que l’on parle de polar ou de roman noir, Nu dans le jardin d’Eden est un grand roman.

Harry Crews nous décrit une ville imaginaire perdue au milieu du désert. Jack O’Boylan a construit cette ville en croyant trouver du phosphate et, par dépit, il est parti. Son fils, Fat Man, 280kg au compteur vit sur une colline qui surplombe la ville. Il fait vivre cette ville de douze familles et ne sort jamais de chez lui. Tout le monde espère le retour de Jack O’Boylan, mais a-t-il seulement existé ?

J’ai déjà parlé du style, mais je peux aussi parler des thèmes abordés. Toutes ces petites gens courent après un espoir, une idée du bonheur, et se laissent emporter dans les rêves de Dolly d’amener les touristes à Garden Hills avec des attractions futiles. Quand on lit ce roman, on pense à En attendant Godot de Samuel Beckett mais aussi à n’importe quelle ville d’aujourd’hui, dévastée par la crise qui essaie de survivre par le tourisme. Mais au-delà de ça, on peut y voir une peinture de la société moderne, avec ses strates, ses différences, ses aspirations, son avenir. Un roman visionnaire !

Si vous n’êtes pas encore convaincu par ce que je viens d’écrire, sachez que le dernier chapitre est le meilleur et le plus beau chapitre que j’aie jamais lu, qu’il me reste encore en mémoire, qu’il a hanté plusieurs de mes nuits jusqu’à m’en faire faire des cauchemars. Enfin, ne ratez pas les avis de Claude et de Jean Marc, ce dernier nous donnant des titres de cet auteur parmi ceux qu’il a préférés. Bref, si je devais donner un adjectif à ce roman, ce serait : Magnifique, extraordinaire, visionnaire, biblique, coup de cœur !