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Oldies : La reine de la nuit de Marc Behm

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Nathalie Godard

Je continue ma rubrique Oldies qui est consacrée en cette année 2018 à la collection Rivages Noir. Voici un roman choisi presque par hasard dans ma bibliothèque, puisque j’ai suivi le bandeau signé Romain Slocombe : « L’apocalypse érotique du IIIème Reich ».

L’auteur :

Marc Behm, né le 12 janvier 1925 à Trenton, New Jersey, mort le 12 juillet 2007 à Fort-Mahon-Plage (Somme), est un écrivain de roman policier et un scénariste américain ayant vécu à Paris en France. Behm a écrit le scenario du film Help ! des Beatles (1965) et de Charade (1963). Son roman le plus connu est le roman noir surréaliste Eye of the Beholder (1980), traduit sous le titre Mortelle randonnée.

Behm a développé une fascination pour la culture française tout en servant dans l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale; plus tard, il est apparu en tant qu’acteur sur plusieurs programmes de télévision français, avant de s’y installer de façon permanente.

Ses romans font preuve d’un humour ravageur et d’un style surréaliste.

Quatrième de couverture :

La mère d’Edmonde Kerrl adorait Wagner, mais son père traduisait Shakespeare. Elle fut donc prénommée Edmonde en l’honneur du traître Edmund dans le roi Lear. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit devenue la « reine de la nuit », ait rejoint le parti nazi sur un malentendu et, d’aventures en tribulations, se soit retrouvée membre des S.S. puis dans le lit d’Eva Braun…

Premier roman de Marc Behm au scénario pour le moins déroutant, la reine de la nuit est un livre à l’humour noir ravageur, dont l’exceptionnelle force subversive n’a pas fini de marquer les esprits. On peut y trouver une parenté avec le Inglourious Bastards de Tarantino, mais le ton de Marc Behm est unique comme l’est sa façon d’aborder le basculement dans la folie totalitaire à travers un thriller palpitant.

« Quoi qu’il en soit, un fabuleux roman. » Jean-Pierre Deloux, Polar

Mon avis :

Edmonde Kerrl, voilà un nom que je ne risque pas d’oublier, même si j’ai plus ou moins apprécié ce roman. Cette jeune femme va nous raconter sa vie, guidée par ses pulsions sexuelles et l’absence de son père, à travers la montée et la chute des nazis en Allemagne. De son adolescence et la découverte de ses premiers émois avec sa cousine jusqu’à sa condamnation à mort, elle ne nous cache rien et Marc Behm nous rend ce roman à la fois érotique et horrible, violent jusqu’à l’inacceptable et sarcastique.

Grossissant le trait jusqu’au grotesque, Marc Behm a certainement voulu montrer l’absurde du nazisme. Mais là où cela cloche, ce sont toutes ses libertés prises vis-à-vis de la vérité historique et le déroulement de l’intrigue qui place Edmonde toujours là où il se passe quelque chose.

Elle va fréquenter les plus hauts dignitaires de l’Allemagne, grâce aux innombrables orgies auxquelles elle participe, va frayer son chemin sans le vouloir, car elle n’est pas plus nazie qu’une autre. Elle est juste guidée par son égoïsme et son seul plaisir. Si au début j’ai bien accroché, surtout par l’acuité de la psychologie, j’ai petit à petit relâché mon intérêt par la violence de la fin. Vous êtes prévenus, c’est une sacrée charge contre le nazisme, sur un ton sarcastique et cynique mais c’était un peu trop pour moi.

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Toutes ces nuits d’absence d’Alain Bron

Editeur : Editions Les chemins du hasard

Son précédent roman, Le monde d’en bas, m’avait impressionné, à tel point que j’avais regretté de l’avoir laissé dormir sur mes étagères trop longtemps. Toutes ces nuits d’absence confirme qu’Alain Bron est un auteur à la plume rare qui parle de sujets graves.

Jacques Perrot est écrivain et était en train de déguster son thé, quand son chat Iago fit des siennes : perché sur une étagère, il fait tomber une boite métallique. Quand celle-ci tombe par terre, elle s’ouvre et répand son contenu : de vieilles photos datant de la jeunesse de l’auteur. Parmi elles, Jacques Perrot trouve une vieille photographie de classe, quand il était au lycée de Troyes. Il se rappelle aussitôt Brigitte, son amour de jeunesse, retrouvée assassinée.

Ce meurtre lui a laissé un gout amer dans la bouche. C’est Brigitte qui l’a initié aux joies de l’amour, en 1966. Elle avait son appartement et il la retrouvait après avoir traversé la ville sur son vélo de course jaune. Si elle avait une réputation de fille facile, il s’en moquait bien, puisque la seule chose qui comptait pour lui était son amour pour elle. Tout cela s’est terminé par un corps abandonné, après avoir été violé et étranglé.

Jacques Perrot s’arrange donc avec son éditeur pour organiser une séance de dédicace dans une librairie troyenne. Cela lui permettra de rendre visite aux bureaux du journal local, et ainsi de revenir sur ce qui s’est passé à cette époque. Il en profite pour y passer un week-end entier, et il fait la connaissance de Ninon, stagiaire au journal, qui accepte de l’aider à fouiller les archives. Il se rappelle, grâce aux articles, qu’un coupable avait été arrêté et que ce dernier s’était pendu dans sa cellule, scellant ainsi la fin de affaire. Mais il ne fait pas bon remuer la boue du passé.

Une nouvelle fois, Alain Bron nous emporte dans la passé, avec sa plume magique, qui nous fait visiter la France du début des années 60, avant les événements de mai 1968. Il y a dans sa façon de raconter une histoire, une sorte d’évidence et de naturel qui fait que l’on est prêt à suivre l’auteur dans tout ce qu’il raconte. C’est l’une des grandes qualités de ce roman qui m’a transporté ailleurs dans un passé que je connais mal.

Car le sujet de ce roman est bien cette période peu connue et trouble des années 60 qui a été occultée par ce qui s’est passé ensuite. Il nous montre la vie en ce temps-là dans une petite ville de province, avec ses notables qui dominaient les affaires, et les ouvriers qui vivaient dans un monde séparé. Dans une période de plein emploi, tout ne pouvait que bien se passer. L’affaire du meurtre de Brigitte aurait finalement pu remettre en cause cette joie de vivre de l’époque.

Sauf que la communication ne passait que par les journaux ou la radio et qu’elle était contrôlée par des gens qui avaient beaucoup d’argent. Et que ces gens là avaient des origines politiques extrémistes, issus des mouvements armés luttant contre l’indépendance de l’Algérie et que … Bref, je ne vais pas tout vous raconter, mais Alain Bron va dérouler son intrigue comme on déroule une pelote de laine … bien sale.

Contrairement à beaucoup de romans historico-contemporains, Alain Bron ne choisit pas de faire des Allers–Retours Présent – Passé mais bien de suivre l’enquête personnelle de Jacques Perrot et s’avère une belle dénonciation de la création de certains mouvements d’extrême droite et leurs financements actuels. De simple roman policier, il nous offre un roman fort intelligent dans la forme et dans le fond, en même temps qu’il est un pur plaisir à lire. Si après ce que je viens de vous dire, vous avez encore des doutes, alors je ne comprends plus rien !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Du passé faisons table rase de Malik Agagna

Editeur : Lajouanie

Avec un titre pareil, (hommage à Thierry Jonquet ?) je ne pouvais décemment pas le laisser longtemps traîner sur les étagères. D’autant plus que c’est le premier polar de cet auteur et vous savez mon intérêt pour les premiers romans. Ne ratez pas celui-ci dont je souhaite qu’il soit le premier d’une série.

Jérôme Bertin rentre chez, comme tous les jours, après sa journée à l’usine. Il gare sa voiture devant son garage et la contourne pour rentrer chez lui. Dans l’entrée, il entend la téléphone : c’est son voisin Albert Daroussin qui lui demande un coup de main pour l’aider à descendre sa femme Angélique de l’étage pour l’amener à l’hôpital. En effet, Angélique fait de nombreux allers-retours entre sa maison et l’hôpital depuis sa grave maladie. Il annonce qu’il sort à sa femme Hélène et se dirige vers la maison de son voisin quand on lui tire sauvagement une balle dans la poitrine.

Le commissaire Magnard finit sa réunion de synthèse. Il demande des nouvelles du braquage du Hilton de Strasbourg. Marie Sevran, commandante à la police criminelle, fait semblant d’écouter, ne pensant qu’à la cigarette qu’elle rêve de fumer. Il faut dire qu’elle n’a pas réussi à récolter le moindre indice, malgré l’aide de ses collègues Arsène Chevallier et Rachid Hamidi.

Un peu plus tard, Marie est envoyée sur la scène du meurtre. C’est très étonnant d’avoir à faire à un assassinat dans le quartier résidentiel de la Meinau. Jérôme Bertin est mort de sa blessure. Sa femme ne s’est pas inquiété jusqu’à ce qu’elle sorte et le trouve abattu dans le jardin. En interrogeant les voisins, il s’avère qu’ils n’ont pas appelé Jérôme. Apparemment, on lui a tendu un guet-apens. Mais pourquoi abattre un honnête homme qui rentre du boulot ? L’enquête va s’avérer d’autant plus complexe que Marie va devoir se coltiner une jeune stagiaire, Jennifer Kozorsky.

Il faudra fouiller bien loin dans le passé pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire. Tout va se dérouler de façon totalement logique. En cela, le roman est impitoyablement construit, avec des personnages forts, bien marqués. Cela est d’autant plus nécessaire qu’ils vont enquêter chacun de leur coté et qu’il ne faut pas perdre le lecteur en route. C’est ici un modèle du genre.

Avec peu d’indices, c’est une recherche d’assassinats de personnages par une balle de 9mm et n’ayant rien à se reprocher qui va leur donner une première piste à suivre, ainsi qu’une conversation téléphonique de Bertin avec le frère d’Hélène qui habite en Lituanie. A partir de là, l’auteur peut dérouler la pelote de laine et quand c’est bien fait, le lecteur y prend un énorme plaisir. C’est le cas ici. D’ailleurs, c’est bien cette maîtrise de l’intrigue qui impressionne pour un premier roman et le sujet dont on a finalement peu parlé à savoir ce qui s’est passé avant et après la chute du communisme.

Le style de narration est simple, préférant mettre l’accent sur les personnages et le sujet. Sur les personnages, Marie est évidemment au centre de la scène, jeune femme abandonnée par son mari depuis quelques mois alors qu’ils vivaient ensemble depuis 18 ans. Pour autant, ce n’est pas le genre à se noyer dans le travail, mais elle est remarquablement tenace. Arsène et Rachid ne font pas les faire-valoir, mais on en sait suffisamment pour les suivre et pas assez pour imaginer une suite. Et je ne souhaite qu’une chose, retrouver ces enquêteurs dans une prochaine affaire pour approfondir leur psychologie.

Ne ratez pas l’avis de mon ami Jean le Belge

L’empreinte des amants de John Connolly

Editeur : Presses de la cité (Grand format) ; Pocket (Format Poche)

Traducteur : Jacques MARTINACHE

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa neuvième enquête. Après un épisode dédié à Louis et Angel, voici un roman qui explore la jeunesse de Charlie Parker et le suicide de son père. La liste des billets sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

L’enquête la plus personnelle de Charlie « Bird » Parker, au cœur de ses origines.

Charlie Parker n’a que quinze ans lorsque son père, policier, se donne la mort après avoir abattu un couple d’adolescents dans une voiture. Cette tragédie, jamais expliquée, n’a cessé de hanter « Bird ». Après avoir perdu sa licence de détective privé, il décide d’employer son temps libre à faire la lumière sur son histoire familiale, et se rend à New York, sur les lieux de son adolescence, afin d’interroger les anciens collègues de son père.

En fouillant dans son passé, Charlie va réveiller certains fantômes qui sont tout sauf bien intentionnés…

Mon avis :

Après un épisode en demi-teinte, où on se rend compte qu’on a bien du mal à se passer de Charlie Parker, John Connoly décide de nous surprendre à nouveau. Ce roman n’est pas un thriller, il y a moins d’actions et une petite pincée de mystère. Par contre, Avec un sujet centré sur la mort du père de Charlie, Connoly nous surprend dans ces scènes intimistes entre Charlie et l’ami de son père. Il en ressort beaucoup d’émotions, et beaucoup de tension face à deux amants pas comme les autres.

Si John Connoly laisse planer une aura de mystère, c’est à mon avis parce qu’il a voulu rajouter une cerise sur le gâteau. Car l’intrigue n’en avait pas besoin. Et puis, comme d’habitude, on a l’impression que l’auteur improvise au fur et à mesure que le livre avance, qu’il mélange les intrigues et les points de vue, qu’il passe d’un personnage à l’autre en nous faisant croire qu’ils n’ont aucun rapport les uns avec les autres … c’est du grand art, du grand John Connoly, tout simplement.

A propos de l’intrigue, il faut que vous sachiez que Charlie Parker a perdu sa licence de détective privé, qu’il est devenu barman, et que cela va être l’occasion de faire le jour sur le suicide de son père. En parallèle, il va être ennuyé par un journaliste qui veut écrire sa biographie sans son accord. Enfin, un jeune adolescent Bobby Faraday disparait. Plusieurs jours plus tard, on découvre son corps pendu au bord d’un étang.

Bref, voilà de nombreuses histoires qui vont s’emmêler dans une histoire à la fois poignante et passionnante. Un des meilleurs épisodes de la série …

Liste des épisodes précédents :

L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

Editeur : Le Belial – Collection : Une heure lumière

Traduction : Pierre-Paul Durastanti

Je dois cette lecture à l’insistance et au prêt de Greg2. Qu’il en soit grandement remercié car ce livre est un livre choc, une de ces novellas que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Il s’agit d’un roman de Science Fiction, flirtant sur le thème du voyage dans le temps, mais il s’agit aussi d’un brûlot, d’un de ces romans qui dénoncent en même temps qu’ils veulent faire preuve de mémoire. Un livre important, donc.

Quatrième de couverture :

Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016.

Mon avis :

Revenons pour commencer sur le titre : Je me demande si, s’il avait été en lettres minuscules, l’auteur aurait écrit histoire avec un h minuscule ou un H majuscule. Car il est bien question d’Histoire. En Anglais, le titre n’offre pas de doute, c’est bien The man who ended History. Car il est bien question, avec ce sujet sur un voyage dans le temps à un endroit et un moment particulier et bien défini, de l’Histoire. Et c’est bien la question que l’auteur nous pose : La possibilité de vérifier de visu certains événements passés nous permettrait-elle de confirmer certains passages de l’Histoire ? Ou au contraire, cela ne ferait-il que semer la discorde et laisser libre cours aux négationnistes de tous poils sous prétexte que les participants à cette expérience ne sont que des témoins, donc faillibles.

En ce qui concerne le titre, l’auteur (et la version française, mais pas sur la couverture) a ajouté The man who ended History : A documentary. Effectivement, la forme de cette novella est construite comme un documentaire. Chaque plan y est décrit et passe d’un témoin à l’autre, donnant même la parole aux scientifiques ou à leurs conjoints. Quelle bonne idée d’avoir construit le roman de cette façon, donnant ainsi plus de force et de véracité à ce qui y est raconté, rendant ainsi chaque chapitre, chaque témoignage passionnant.

Le sujet central est l’Unité 731, ce laboratoire créé dès 1932 à Pingfang, localité proche de la ville de Harbin au Mandchoukouo (actuelle province du Heilongjiang en République populaire de Chine), où les Japonais se sont livrés à des expérimentations sur des Chinois vivants, soit disant pour étudier des maladies. On y trouve quelques passages difficiles tant ils sont cruels mais le principal n’est pas là. Il est bien sur dans ce qu’il advint après, tous ces soldats innocentés pour peu qu’ils reconnaissent ce qu’ils avaient faits, ces pseudo-chirurgiens qui ont été réhabilités par le Japon ou les Etats Unis pour peu qu’ils partagent leur savoir. Ce livre contient des témoignages de certains d’un camp ou de l’autre et même des opposés à cette expérimentations qui affirment, arguments à l’appui, que cela n’a aucune importance.

En un peu plus de 100 pages, Ken Liu nous pond un roman impressionnant, passionnant, dont le but est surtout de nous faire réfléchir sur l’Histoire, sur les réactions des uns et des autres et nous pose la grande question : Qu’est-ce que l’histoire ? Pour ma part, j’ai trouvé un peu réducteur de dire ou laisser entendre que l’histoire est un amoncellement de faits. Je pense qu’il faut plutôt trouver le déroulement logique qui amène à de telles exactions, en trouver les causes pour éviter que cela n’arrive à nouveau. Mais ce n’est que mon avis. En tous cas, c’est une novella à ne manquer sous aucun prétexte.

Le crime de Julian Wells de Thomas H.Cook (Seuil)

En tant que fan de Thomas H. Cook, je ne pouvais pas faire autrement que lire ses livres dès leur sortie. On connait cet auteur par ses thèmes nous interrogeant sur la famille et sur les conséquences des actes passés. Il arrive encore à nous surprendre avec ce titre qui évoque l’Argentine et les exactions de la junte militaire.

Julian Wells sort de sa petite maison, et se dirige vers l’étang, situé en contrebas. Il monte dans la barque, prend les rames et s’éloigne du bord. Sa décision est prise, il va aller le plus loin possible, pour que personne ne le rejoigne. Arrivé à une certaine distance, qu’il juge suffisante, il s’ouvre les veines avec un couteau. Sa vie s’écoule lentement de son corps, et avec lui les cicatrices du passé.

Philip Anders est le meilleur ami de Julian Wells. Philip est très marqué par ce suicide, car il a toujours eu beaucoup d’admiration pour son ami, qui est devenu un auteur de livres à succès, alors que lui n’est que critique littéraire. Julian Wells est en effet un auteur reconnu de biographie ayant pour sujet les grands tueurs en série. Ses œuvres se démarquent des autres par sa façon qu’il a de prendre la place des victimes, tout en fouillant la psychologie des tueurs.

Philip ressent de la culpabilité envers son ami qu’il a délaissé. Avec la sœur de Julian, il va chercher à comprendre ce geste qu’il ne comprend pas. Il va donc reprendre la carrière d’auteur de son ami, se déplaçant sur les lieux que Julian a visité pour écrire ses livres. Le père de Philip lui donnera des pistes, lui qui a été diplomate en Argentine et qui leur a présenté une jeune guide, Marisol, lors d’un séjour là-bas.

Pour avoir lu nombre de romans de cet auteur, je dois dire que celui-ci m’a énormément surpris.

Il est surprenant par son genre, le roman d’espionnage, car on a affaire à un jeu de dupes, dépourvu de sentiments, la seule motivation étant l’obtention de renseignements ou de pouvoir à tout prix.

Il est surprenant par son intrigue, plus linéaire que d’habitude, plus balisée que d’habitude par les romans de Julian Wells, pris dans leur ordre de parution. Pour autant, on retrouve ces petites scènes, qui ajoutent de l’épaisseur aux personnages et de la réalité au récit.

Il est surprenant par ses personnages, et surtout par le nombre de personnages secondaires, qui ont tous leur importance dans l’intrigue. Comme toujours, leur présentation est impeccable, toujours subtile.

Il est surprenant par son contexte car c’est la première fois que Thomas H. Cook sort du cadre familial (à ma connaissance) pour mettre sur le devant de la scène, à la fois une partie de ce qui est arrivé en Argentine, à la fois l’importance des hommes de l’ombre, ces espions qui obéissent aveuglément à des ordres qu’ils ne comprennent pas, au mépris de la vie humaine, voire des conséquences de leurs actes.

Il est surprenant par son style, beaucoup plus froid, beaucoup plus analytique, moins sensible que dans ses précédents romans. C’est un aspect qui peut dérouter les fans, les surprendre en tous cas. Et comme le narrateur est critique littéraire, on comprend mieux cette distanciation avec l’intrigue.

Comme quoi, même quand on connait un auteur, celui-ci peut nous surprendre et même si ce n’est probablement pas le roman à conseiller pour qui veut découvrir Thomas H. Cook (essayez donc Les Feuilles Mortes ou Mémoire Assassine), ce Crime de Julian Wells vous réservera d’excellents moments et une fin surprenante.

Ne ratez pas les avis des amis Claude Le Nocher et Actudunoir

L’hiver des enfants volés de Maurice Gouiran (Jigal)

Voici le dernier roman en date de Maurice Gouiran, et avez-vous vu le bandeau ? Je suis fier, oui, mais aussi heureux qu les éditions Jigal mettent en avant les blogs de passionnés de polar. Alors, un grand merc monsieur Gallier pour cette couverture et un grand merci Monsieur Gouiran pour ce roman

Clovis est un journaliste free-lance à la retraite. Quand il voit arriver Samia, il sait qu’il ne pourra rien lui refuser. Il l’a rencontrée il y a plus de trente ans. A l’époque, il était jeune, et avait François pour ami. Clovis et François se sont rencontrés pendant les massacres de Sabra et Chatilla. C’est là-bas qu’ils ont recueilli Samia, dont la famille a été exterminée. Elle venait de subir plusieurs viols. Entre pitié, compassion et amour, les deux hommes l’ont aidée à se reconstruire. Evidemment, ils étaient tous les deux amoureux d’elle, et elle a choisi François. Aujourd’hui, ils vivent près de Niort.

Quand Samia frappe à sa porte, Clovis sait que quelque chose est arrivé. François est parti enquêter sur la disparition de deux personnes qui, de près ou de loin, se renseignaient sur la béatification d’une religieuse, Sœur Encarnation. Clovis va donc s’embarquer pour Barcelone, avec les notes de François, que celui-ci a stocké sur un site internet. Il débarque donc à Barcelone et commence par des gens qui ont découvert sur le tard qu’ils ont été adoptés.

Et voilà Maurice Gouiran qui nous présente le scandale des bébés vendus du franquisme. Il faut savoir que l’église espagnole a commencé par vendre des orphelins aux Franquistes avant d’organiser un véritable commerce de nouveaux nés, et ce jusque dans les années 80, soit bien après la mort de Franco. Sur internet, on parle de 300 000 bébés volés et revendus pour des sommes indécentes. Cette affaire, bien qu’elle soit peu connue de ce coté ci des Pyrénées, rappelle aussi ce que firent les nazis avec les lebensborn.

Rien que pour ça, le roman de Maurice Gouiran vaut sa lecture, car cet auteur a à cœur de remuer des seaux de merde, où il ne fait pas bon mettre le nez. Chacun de ses romans vaut de l’or à une époque où on veut oublier et faire oublier, où on veut éviter que les gens pensent, où on veut que les gens fassent là où on leur dit de faire, où on nous met sur les têtes de linéaire les livres que l’on doit lire. Mais je m’égare …

Je vais vous dire pourquoi j’aime Maurice Gouiran : Il ne se formalise pas de détails, ses romans vont droit au but (c’est normal, il est de Marseille), ça va vite, on n’a pas le temps de s’apitoyer. Par contre, les intrigues sont toujours tirées au cordeau, les personnages sont formidables, et les sujets toujours aussi dérangeants. Les romans de Maurice Gouiran sont là pour nous rappeler des événements que l’on veut faire oublier.

Et ce roman va encore un peu plus loin. Car à faire des allers-retours entre l’enquête de Clovis, le journal écrit par François ou les anecdotes du passé de nos trois protagonistes, l’ensemble donne une impression d’improvisation. En fait, tout est fait pour que l’on s’attache à eux, pour qu’on les comprenne, qu’on adopte leur position. Et c’est quand on a tranquillement tourné les pages, que Maurice Gouiran nous assène sa dernière page. Nom de Dieu ! Les trois dernières lignes font mal !