Archives du mot-clé Histoire

L’empreinte des amants de John Connoly

Editeur : Presses de la cité (Grand format) ; Pocket (Format Poche)

Traducteur : Jacques MARTINACHE

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa neuvième enquête. Après un épisode dédié à Louis et Angel, voici un roman qui explore la jeunesse de Charlie Parker et le suicide de son père. La liste des billets sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

L’enquête la plus personnelle de Charlie « Bird » Parker, au cœur de ses origines.

Charlie Parker n’a que quinze ans lorsque son père, policier, se donne la mort après avoir abattu un couple d’adolescents dans une voiture. Cette tragédie, jamais expliquée, n’a cessé de hanter « Bird ». Après avoir perdu sa licence de détective privé, il décide d’employer son temps libre à faire la lumière sur son histoire familiale, et se rend à New York, sur les lieux de son adolescence, afin d’interroger les anciens collègues de son père.

En fouillant dans son passé, Charlie va réveiller certains fantômes qui sont tout sauf bien intentionnés…

Mon avis :

Après un épisode en demi-teinte, où on se rend compte qu’on a bien du mal à se passer de Charlie Parker, John Connoly décide de nous surprendre à nouveau. Ce roman n’est pas un thriller, il y a moins d’actions et une petite pincée de mystère. Par contre, Avec un sujet centré sur la mort du père de Charlie, Connoly nous surprend dans ces scènes intimistes entre Charlie et l’ami de son père. Il en ressort beaucoup d’émotions, et beaucoup de tension face à deux amants pas comme les autres.

Si John Connoly laisse planer une aura de mystère, c’est à mon avis parce qu’il a voulu rajouter une cerise sur le gâteau. Car l’intrigue n’en avait pas besoin. Et puis, comme d’habitude, on a l’impression que l’auteur improvise au fur et à mesure que le livre avance, qu’il mélange les intrigues et les points de vue, qu’il passe d’un personnage à l’autre en nous faisant croire qu’ils n’ont aucun rapport les uns avec les autres … c’est du grand art, du grand John Connoly, tout simplement.

A propos de l’intrigue, il faut que vous sachiez que Charlie Parker a perdu sa licence de détective privé, qu’il est devenu barman, et que cela va être l’occasion de faire le jour sur le suicide de son père. En parallèle, il va être ennuyé par un journaliste qui veut écrire sa biographie sans son accord. Enfin, un jeune adolescent Bobby Faraday disparait. Plusieurs jours plus tard, on découvre son corps pendu au bord d’un étang.

Bref, voilà de nombreuses histoires qui vont s’emmêler dans une histoire à la fois poignante et passionnante. Un des meilleurs épisodes de la série …

Liste des épisodes précédents :

L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

Editeur : Le Belial – Collection : Une heure lumière

Traduction : Pierre-Paul Durastanti

Je dois cette lecture à l’insistance et au prêt de Greg2. Qu’il en soit grandement remercié car ce livre est un livre choc, une de ces novellas que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Il s’agit d’un roman de Science Fiction, flirtant sur le thème du voyage dans le temps, mais il s’agit aussi d’un brûlot, d’un de ces romans qui dénoncent en même temps qu’ils veulent faire preuve de mémoire. Un livre important, donc.

Quatrième de couverture :

Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016.

Mon avis :

Revenons pour commencer sur le titre : Je me demande si, s’il avait été en lettres minuscules, l’auteur aurait écrit histoire avec un h minuscule ou un H majuscule. Car il est bien question d’Histoire. En Anglais, le titre n’offre pas de doute, c’est bien The man who ended History. Car il est bien question, avec ce sujet sur un voyage dans le temps à un endroit et un moment particulier et bien défini, de l’Histoire. Et c’est bien la question que l’auteur nous pose : La possibilité de vérifier de visu certains événements passés nous permettrait-elle de confirmer certains passages de l’Histoire ? Ou au contraire, cela ne ferait-il que semer la discorde et laisser libre cours aux négationnistes de tous poils sous prétexte que les participants à cette expérience ne sont que des témoins, donc faillibles.

En ce qui concerne le titre, l’auteur (et la version française, mais pas sur la couverture) a ajouté The man who ended History : A documentary. Effectivement, la forme de cette novella est construite comme un documentaire. Chaque plan y est décrit et passe d’un témoin à l’autre, donnant même la parole aux scientifiques ou à leurs conjoints. Quelle bonne idée d’avoir construit le roman de cette façon, donnant ainsi plus de force et de véracité à ce qui y est raconté, rendant ainsi chaque chapitre, chaque témoignage passionnant.

Le sujet central est l’Unité 731, ce laboratoire créé dès 1932 à Pingfang, localité proche de la ville de Harbin au Mandchoukouo (actuelle province du Heilongjiang en République populaire de Chine), où les Japonais se sont livrés à des expérimentations sur des Chinois vivants, soit disant pour étudier des maladies. On y trouve quelques passages difficiles tant ils sont cruels mais le principal n’est pas là. Il est bien sur dans ce qu’il advint après, tous ces soldats innocentés pour peu qu’ils reconnaissent ce qu’ils avaient faits, ces pseudo-chirurgiens qui ont été réhabilités par le Japon ou les Etats Unis pour peu qu’ils partagent leur savoir. Ce livre contient des témoignages de certains d’un camp ou de l’autre et même des opposés à cette expérimentations qui affirment, arguments à l’appui, que cela n’a aucune importance.

En un peu plus de 100 pages, Ken Liu nous pond un roman impressionnant, passionnant, dont le but est surtout de nous faire réfléchir sur l’Histoire, sur les réactions des uns et des autres et nous pose la grande question : Qu’est-ce que l’histoire ? Pour ma part, j’ai trouvé un peu réducteur de dire ou laisser entendre que l’histoire est un amoncellement de faits. Je pense qu’il faut plutôt trouver le déroulement logique qui amène à de telles exactions, en trouver les causes pour éviter que cela n’arrive à nouveau. Mais ce n’est que mon avis. En tous cas, c’est une novella à ne manquer sous aucun prétexte.

Le crime de Julian Wells de Thomas H.Cook (Seuil)

En tant que fan de Thomas H. Cook, je ne pouvais pas faire autrement que lire ses livres dès leur sortie. On connait cet auteur par ses thèmes nous interrogeant sur la famille et sur les conséquences des actes passés. Il arrive encore à nous surprendre avec ce titre qui évoque l’Argentine et les exactions de la junte militaire.

Julian Wells sort de sa petite maison, et se dirige vers l’étang, situé en contrebas. Il monte dans la barque, prend les rames et s’éloigne du bord. Sa décision est prise, il va aller le plus loin possible, pour que personne ne le rejoigne. Arrivé à une certaine distance, qu’il juge suffisante, il s’ouvre les veines avec un couteau. Sa vie s’écoule lentement de son corps, et avec lui les cicatrices du passé.

Philip Anders est le meilleur ami de Julian Wells. Philip est très marqué par ce suicide, car il a toujours eu beaucoup d’admiration pour son ami, qui est devenu un auteur de livres à succès, alors que lui n’est que critique littéraire. Julian Wells est en effet un auteur reconnu de biographie ayant pour sujet les grands tueurs en série. Ses œuvres se démarquent des autres par sa façon qu’il a de prendre la place des victimes, tout en fouillant la psychologie des tueurs.

Philip ressent de la culpabilité envers son ami qu’il a délaissé. Avec la sœur de Julian, il va chercher à comprendre ce geste qu’il ne comprend pas. Il va donc reprendre la carrière d’auteur de son ami, se déplaçant sur les lieux que Julian a visité pour écrire ses livres. Le père de Philip lui donnera des pistes, lui qui a été diplomate en Argentine et qui leur a présenté une jeune guide, Marisol, lors d’un séjour là-bas.

Pour avoir lu nombre de romans de cet auteur, je dois dire que celui-ci m’a énormément surpris.

Il est surprenant par son genre, le roman d’espionnage, car on a affaire à un jeu de dupes, dépourvu de sentiments, la seule motivation étant l’obtention de renseignements ou de pouvoir à tout prix.

Il est surprenant par son intrigue, plus linéaire que d’habitude, plus balisée que d’habitude par les romans de Julian Wells, pris dans leur ordre de parution. Pour autant, on retrouve ces petites scènes, qui ajoutent de l’épaisseur aux personnages et de la réalité au récit.

Il est surprenant par ses personnages, et surtout par le nombre de personnages secondaires, qui ont tous leur importance dans l’intrigue. Comme toujours, leur présentation est impeccable, toujours subtile.

Il est surprenant par son contexte car c’est la première fois que Thomas H. Cook sort du cadre familial (à ma connaissance) pour mettre sur le devant de la scène, à la fois une partie de ce qui est arrivé en Argentine, à la fois l’importance des hommes de l’ombre, ces espions qui obéissent aveuglément à des ordres qu’ils ne comprennent pas, au mépris de la vie humaine, voire des conséquences de leurs actes.

Il est surprenant par son style, beaucoup plus froid, beaucoup plus analytique, moins sensible que dans ses précédents romans. C’est un aspect qui peut dérouter les fans, les surprendre en tous cas. Et comme le narrateur est critique littéraire, on comprend mieux cette distanciation avec l’intrigue.

Comme quoi, même quand on connait un auteur, celui-ci peut nous surprendre et même si ce n’est probablement pas le roman à conseiller pour qui veut découvrir Thomas H. Cook (essayez donc Les Feuilles Mortes ou Mémoire Assassine), ce Crime de Julian Wells vous réservera d’excellents moments et une fin surprenante.

Ne ratez pas les avis des amis Claude Le Nocher et Actudunoir

L’hiver des enfants volés de Maurice Gouiran (Jigal)

Voici le dernier roman en date de Maurice Gouiran, et avez-vous vu le bandeau ? Je suis fier, oui, mais aussi heureux qu les éditions Jigal mettent en avant les blogs de passionnés de polar. Alors, un grand merc monsieur Gallier pour cette couverture et un grand merci Monsieur Gouiran pour ce roman

Clovis est un journaliste free-lance à la retraite. Quand il voit arriver Samia, il sait qu’il ne pourra rien lui refuser. Il l’a rencontrée il y a plus de trente ans. A l’époque, il était jeune, et avait François pour ami. Clovis et François se sont rencontrés pendant les massacres de Sabra et Chatilla. C’est là-bas qu’ils ont recueilli Samia, dont la famille a été exterminée. Elle venait de subir plusieurs viols. Entre pitié, compassion et amour, les deux hommes l’ont aidée à se reconstruire. Evidemment, ils étaient tous les deux amoureux d’elle, et elle a choisi François. Aujourd’hui, ils vivent près de Niort.

Quand Samia frappe à sa porte, Clovis sait que quelque chose est arrivé. François est parti enquêter sur la disparition de deux personnes qui, de près ou de loin, se renseignaient sur la béatification d’une religieuse, Sœur Encarnation. Clovis va donc s’embarquer pour Barcelone, avec les notes de François, que celui-ci a stocké sur un site internet. Il débarque donc à Barcelone et commence par des gens qui ont découvert sur le tard qu’ils ont été adoptés.

Et voilà Maurice Gouiran qui nous présente le scandale des bébés vendus du franquisme. Il faut savoir que l’église espagnole a commencé par vendre des orphelins aux Franquistes avant d’organiser un véritable commerce de nouveaux nés, et ce jusque dans les années 80, soit bien après la mort de Franco. Sur internet, on parle de 300 000 bébés volés et revendus pour des sommes indécentes. Cette affaire, bien qu’elle soit peu connue de ce coté ci des Pyrénées, rappelle aussi ce que firent les nazis avec les lebensborn.

Rien que pour ça, le roman de Maurice Gouiran vaut sa lecture, car cet auteur a à cœur de remuer des seaux de merde, où il ne fait pas bon mettre le nez. Chacun de ses romans vaut de l’or à une époque où on veut oublier et faire oublier, où on veut éviter que les gens pensent, où on veut que les gens fassent là où on leur dit de faire, où on nous met sur les têtes de linéaire les livres que l’on doit lire. Mais je m’égare …

Je vais vous dire pourquoi j’aime Maurice Gouiran : Il ne se formalise pas de détails, ses romans vont droit au but (c’est normal, il est de Marseille), ça va vite, on n’a pas le temps de s’apitoyer. Par contre, les intrigues sont toujours tirées au cordeau, les personnages sont formidables, et les sujets toujours aussi dérangeants. Les romans de Maurice Gouiran sont là pour nous rappeler des événements que l’on veut faire oublier.

Et ce roman va encore un peu plus loin. Car à faire des allers-retours entre l’enquête de Clovis, le journal écrit par François ou les anecdotes du passé de nos trois protagonistes, l’ensemble donne une impression d’improvisation. En fait, tout est fait pour que l’on s’attache à eux, pour qu’on les comprenne, qu’on adopte leur position. Et c’est quand on a tranquillement tourné les pages, que Maurice Gouiran nous assène sa dernière page. Nom de Dieu ! Les trois dernières lignes font mal !

Retour à Whitechapel de Michel Moatti (HC éditions)

Je ne sais pourquoi j’ai accepté cette lecture, quand HC éditions m’a proposé ce roman. Peut-être que les arguments utilisés ont porté leurs fruits. Toujours est-il que moi qui n’aime pas les romans historiques (à quelques rares exceptions près), j’ai commencé ce livre … et je n’ai pas pu m’arrêter de lire. Le résultat est … tout simplement … impressionnant. Et plutôt que de vous faire un résumé des premières pages au rabais, je préfère mettre ici la quatrième de couverture, tant elle est bien faite et suffisamment explicite.

Le 24 septembre 1941, pendant le Blitz qui écrase Londres sous des tonnes de bombes, Amelia Pritlowe, infirmière du London Hospital, apprend la mort de son père. Celui-ci lui a laissé une lettre posthume lui révélant que sa mère n’est pas morte d’une maladie pulmonaire, comme l’histoire familiale le prétend ; Mary Jane Kelly a été la dernière victime de Jack L’Éventreur. Amelia Pritlowe avait 2 ans.

À compter de ce jour, Mrs Pritlowe va se lancer dans une traque méticuleuse et acharnée, poussée par le besoin vital de découvrir la véritable identité de Jack L’Éventreur. Grâce aux archives d’une pittoresque société savante de “riperristes”, en confrontant témoins et survivants, elle va reconstruire dans ses carnets les dernières semaines de sa mère et la sanglante “carrière” de l’Éventreur.

En décryptant des documents d’époque, Michel Moatti recompose l’atmosphère nocturne et angoissante de l’East End du XIXe siècle. En redonnant vie aux victimes, en recomposant leurs personnalités sociales et affectives, il propose une solution à l’énigme posée en 1888 : qui était Jack the Ripper ?

Ce roman va reprendre trois années d’enquêtes que l’auteur a consacrées à Jack L’éventreur. Pour les ignares, ou ceux qui viennent d’une autre galaxie, Jack l’éventreur fut un tueur en série britannique, qui tua cinq jeunes femmes entre le 31 aout et le 9 novembre 1888, de façon horrible, à Londres et qui ne fut jamais arrêté. D’ailleurs, on ne sait pas qui il est. C’est dire si ce mystère peut inspirer de nombreux auteurs. Ce roman m’a remis les idées en place car ces jeunes femmes acceptaient de coucher pour de l’argent, pour vivre ou se payer une chambre, tant la misère ravageait l’Angleterre de cette époque.

Je pensais avoir lu l’ouvrage ultime sur jack l’éventreur, à savoir From Hell de Maître Alan Moore, je me trompais. Michel Moatti va reprendre de façon exhaustive les indices qu’il a dénichés, ajoutés à ceux qui sont plus connus pour nous proposer une hypothèse de l’identité d’un des plus célèbres tueurs en série de l’histoire. Et pour que le lecteur suive son histoire, la forme choisie est celle du roman, au travers le carnet d’une infirmière qui n’est autre que la fille de la dernière victime.

On va y trouver trois formes de récits dans ce roman dont le carnet de Amelia, qui montre toute la logique de cette infirmière, mais aussi toute son émotion à l’idée de retrouver des bribes de l’histoire de sa mère. Amelia va aussi nous montrer l’horreur sous les bombes allemandes, puisqu’elle officie à Londres en 1941. La deuxième forme de récit est les nombreux allers et retours en 1888, sous forme d’interrogatoires du jury d’enquête. Michel Moatti a recréé les personnages, les ambiances et les réactions des différents protagonistes, des juges aux flics, des aristocrates aux petites gens.

Enfin, il y a ces nombreux passages qui décrivent le Londres de cette époque lointaine, les rues sales, les mendiants en grand nombre crevant de faim, les rues humides et le pavé gras, les manifestations d’ouvrières défigurées à cause des produits utilisés dans leur usine. Ces passages sentent le sang, la sueur, la saleté, les passages sont totalement bluffants tant on est plongé dans ce Londres d’un autre siècle.

Ce roman m’a impressionné, m’a immergé dans cette fin du dix neuvième siècle, me montrant au travers d’une enquête un paysage sombre, une ville inhumaine, et des gens cherchant à vivre, par tous les moyens. Quant à l’enquête et à l’identité de Jack, la démonstration est tellement logique que l’on se demande pourquoi tout ceci est resté un mystère aussi longtemps. Indéniablement, ce livre est à lire, que l’on soit passionné par l’histoire ou que l’on cherche un roman de poursuite de serial killer.

Ne ratez pas les avis des amis Oncle Paul et Jean.

La mort n’a pas d’amis de Gilles Schlesser (Parigramme)

J’avais raté Mortelles voyelles, il était hors de question que je passe à coté de ce roman, d’un auteur dont je ne cesse d’entendre du bien. Et pour une découverte, ce roman policier est tout simplement épatant.

Fin 1924, début 1925. La Grande Guerre est encore dans tous les esprits, et la société se dirige vers une situation politique chaotique. Camille Baulay, jeune journaliste à succès au Petit Journal, s’occupe des faits divers. Grace à ses relations avec le commissaire Gardel, elle arrive à être au courant avant les autres des derniers meurtres survenus dans la capitale. Ce matin-là, Gardel l’appelle, un corps vient d’être retrouvé.

En plein Marais, un corps est retrouvé affublé d’une cape rouge et le sexe peint en noir. La mort est survenue à cause d’un coup de stylet porté en plein cœur, avec une précision chirurgicale. La mise en scène fait aussitôt penser au célèbre tableau surréaliste Au rendez-vous des amis de Max Ernst. C’est donc dans ce milieu assez particulier que Camille va diriger son enquête en parallèle de celle de Gardel.

Cela va être l’occasion pour Camille de fréquenter des personnages aussi anarchistes qu’artistes tels que Aragon, Eluard, Prévert, Breton ou Desnos. Tout le monde pense à Fantômas, ce personnage étrange et qui nargue la police. Au travers de sa relation avec Blanche, la femme  du député Théodore Dieuleveult, Camille est aussi en contact avec les hommes politiques, qui sentent bien que la situation peut dégénérer si le coupable n’est pas arrêté rapidement. Bientôt, un deuxième corps est découvert avec la langue peinte en noir.

Ce roman est un roman policier, classique dans sa construction, avec des enquêteurs et des indices qui font avancer l’intrigue. Mais là où il se distingue des autres, c’est au travers de la peinture de ce microcosme que fut le groupe des Surréalistes. A travers une documentation sans faille, faisant vivre de multiples personnages historiques avec des attitudes ou des dialogues formidablement écrits, ce roman est une perle à lire, du pur plaisir à chaque page.

Bien qu’il soit relativement court, j’ai trouvé ce roman passionnant, démontrant que l’art peut être considéré comme une arme politique, plus surement que tous les fusils de l’armée. Il y est aussi parfaitement décrit la lutte entre le dadaïsme, qui fait l’apologie du rien et le surréalisme qui fait l’apologie du tout. Sans être pompeux, Gilles Schlesser nous montre de façon éloquente comment la philosophie peut servir à régir la vie et la société.

Et l’enquête, me direz-vous ? Elle avance rapidement, ce qui fait qu’il n’y a pas de temps mort, et que l’on va trembler, s’émouvoir, adorer, suivre, aimer Camille. Sans en faire trop, avec un très bon équilibre entre descriptions et dialogues, ce roman montre une parfaite maitrise des codes du roman policier tout en nous faisant réfléchir sur ce mouvement artistique, anarchique et politique. Et comme il est publié en format de poche, cela fait de ce roman un excellent rapport qualité/prix. Alors n’hésitez plus, jetez vous dessus et plongez dans le monde des années 20 et du surréalisme.

La trilogie berlinoise de Philip Kerr (Livre de poche)

Suite à la lecture d’Une enquête philosophique, je m’étais promis de lire ce roman, ou plutôt ces trois romans qui traînaient dans une de mes bibliothèques. Je me suis attaqué à ce pavé de plus de 1000 pages en trois fois.

L’été de cristal :

1936, Berlin s’apprête à accueillir les jeux olympiques. Tout doit être fait pour montrer la grandeur du 3ème reich, tout en cachant les atrocités qui commencent à avoir lieu. Bernhard Gunther, ancien flic, est devenu détective privé. Son travail principal consiste à rechercher des personnes disparues qu’il retrouve généralement jetés d’un pont après torture de la Gestapo. Herr Six, l’un des plus gros industriels allemands, lui demande de retrouver l’auteur des meurtres de sa fille et de son gendre ainsi que le contenu du coffre qui a été dévalisé.

Philip Kerr nous concocte là un roman noir classique (un privé gentil, des femmes fatales, une intrigue politique, des bagarres, des méchants, une ambiance glauque), avec un personnage à l’humour cynique à souhait, témoin de la transformation de son pays, mais ne s’engageant pas contre ce qui est pour le peuple un véritable bulldozer. Car c’est la grande force de ce roman, montrer de l’intérieur ce que fut la préparation à la deuxième guerre mondiale. Avec son style très agréable et fluide, il nous parle de l’interdiction pour les  femmes de travailler pour faire baisser le chômage, des grands travaux pour occuper les ouvriers, des juifs interdits de travailler cherchant à vendre leurs bijoux pour obtenir un visa, de la dénonciation, de la fierté de certains, des prisons qui sont devenues des camps pour les opposants et les indésirables, des riches utiles au pouvoir, de la corruption omniprésente. Ce roman est plus qu’un simple roman noir, c’est un véritable témoignage de ce que nous ne voudrions plus voir.

La pâle figure :

Berlin, 1938. En pleine crise des territoires des Sudètes, L’Allemagne se dirige doucement vers une guerre inévitable. Bernie Gunther a bien développé son agence de détective privé, avec son associé Bruno Stahlecker. Une riche veuve, Frau Lange va lui demander de trouver l’auteur d’un chantage dont elle est la victime, pour cacher les penchants homosexuels de son fils. Cette affaire rapidement menée à bien, il va être forcé de réintégrer la Kripo pat Heydrich pour retrouver le tueur en série de jeunes adolescentes allemandes.

On retrouve avec plaisir Bernie Gunther, avec son humour, sa clairvoyance et son attitude détachée vis-à-vis de la situation allemande. Cette enquête est plus classique, avec de nombreux rebondissements, et des personnages un peu caricaturaux. A nouveau, on retrouve en toile de fond cette Allemagne, qui s’enfonce dans l’horreur. Sauf qu’en 1938, on n’a plus le choix : on suit le pouvoir en place ou bien on meurt. C’est une description d’un royaume de la terreur, et même si j’ai pensé que l’on nous a décrit tout ça depuis, ce roman continue à nous montrer l’Allemagne de l’intérieur, et Bernie Gunther est un témoin fort agréable à suivre, avec une fin horrible et inéluctable, qui fait de ce roman plus qu’une recherche d’un tueur en série.

Un requiem allemand :

1947, dans un Berlin en ruine. La ville est occupée par les troupes alliées et russes. Les gens meurent de faim, s’adonnant au marché noir pour survivre. Gunther est revenu de la guerre, et a repris son métier de détective privé. Il est marié et soupçonne sa femme de se prostituer pour ramener à manger. Un officier russe fait appel à lui pour sauver de la mort un ancien camarade de la Kripo qui est accusé d’avoir tué un Américain, enfermé à Vienne. Il ne peut refuser la somme de 5000 dollars mise en jeu, et va être en contact avec les différentes zones d’influence qui se battent sur ce champ de ruine qu’est Vienne.

Gunther a vieilli, il a tout connu et sa désinvolture fait place à une sombre amertume. Il se bat pour sa survie et son couple. Comme dans les deux aventures précédentes, la documentation historique est précise et impressionnante. Les luttes pour le pouvoir font rage, les espions se battent contre l’armée, les Américains contre les Russes. Le cynisme de Gunther fait mouche à tous les coups dans cette situation où les grandes puissances se moquent des gens. C’est un épisode bien plus noir, bien plus politique que les autres, avec moins d’humour aussi. Mais avec un titre pareil, à quoi peut-on s’attendre d’autre ?

La trilogie :

En conclusion, il faut lire ces trois romans, tant ils nous plongent dans l’Allemagne de l’époque avec une précision et une justesse diabolique, tant ils démontrent comment on a construit le monde actuel. Les trois romans peuvent se lire indépendamment les uns des autres. L’ensemble est totalement cohérent, et l’idée d’avoir appliqué les codes du polar à cette époque sombre est fort judicieuse. On ne s’y ennuie jamais, et on vit, on respire, on souffre avec Gunther, même si son attitude est parfois fort mystérieuse. Gunther n’est pas un héros, juste un homme qui tente de franchir les obstacles pour survivre. C’est une trilogie qui m’a impressionné et confirmé que Philip Kerr est un grand auteur, et la trilogie berlinoise un incontournable de la littérature.