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Hommage à Frédéric Dard : San Antonio

Cela fait déjà vingt ans que Frédéric Dard nous a quittés. Avant de faire ce billet, je me suis posé la question sur la forme que j’allais donner à ce billet. Je ne suis pas un spécialiste de Frédéric Dard, mais il me semblait important de rappeler ce grand auteur, si décrié avant que Bernard Pivot ne l’invite à la télévision.

A l’époque, à la fin des années 80, je prenais les transports en commun pour poursuivre mes études. On trouvait souvent, posés sur les poubelles, des San Antonio, qu’un lecteur offrait à un futur volontaire passager, don gentillet qui a débouché à notre époque sur les « boites à lire » que l’on trouve dans certaines gares. Eh oui ! À l’époque, on savait partager. C’est comme cela que j’en ai lu beaucoup, entre deux livres de mathématiques supérieures. Et donc, j’ai choisi de lire/relire quelques San Antonio en balayant les décennies une par une :

Messieurs les hommes (1955)

San Antonio pousse la porte du troquet Fifi les Belles Noix. Il cherche clairement la bagarre et cela ne tarde pas. Quand les flics débarquent, San Antonio se fait coffrer en compagnie de Paul le Pourri, surnom lié à son exéma et non son métier de truand. Après une ruse classique, les deux énergumènes s’évadent, San Antonio flingant un gardien, et Paul le Pourri propose de se cacher chez sa nièce, l’espiègle Sofia. La mission d’infiltration de San Antonio a bien commencé.

Collant à son histoire, Frédéric Dard adapte son langage à celui que l’on accolait aux truands après la guerre. On y trouve donc un florilège d’expressions auxquelles l’auteur ajoute son grain de sel, avec des images humoristiques hilarantes. D’un point de vue inventivité, ce roman se situe dans le haut du panier ce qui n’est pas le cas de l’intrigue. Simpliste, elle se révèle aussi mal équilibrée, la fin étant bigrement rapide. Ceci dit, ce roman qui se lit d’une traite est un vrai cadeau à l’intérieur duquel on trouve nombre de citations à conserver et réutiliser et des descriptions d’une drôlerie jamais égalée.

En avant la moujik (1969)

Le roman s’ouvre sur la mariage de San Antonio avec la russe Natacha, qui ressemble plus à un 48 tonnes qu’à Claudia Schiffer. Heureusement, elle est accompagnée de son amie d’enfance Anastasia qui est tout son contraire. La raison de cette union en est simple : San Antonio doit récupérer en Russie une mystérieuse formule mise au point par un Français et le père de Natacha. Cette mission ne va pas être de tout repos pour San Antonio.

Et effectivement, nous sommes en présence d’un feu d’artifice, d’une explosion de rires, car du début à la fin, nous courons avec S.A. dans l’espoir de démêler les fils de cette pelote russe. Quand Frédéric Dard se lâche, cela donne une excellente aventure. De jeux de mots en détournements de noms, de digressions en situations hilarantes, cette aventure comporte en outre de nombreux mystères, des femmes irrésistibles, et des scènes d’action haletantes. En avant la moujik est un roman plein, complet, drôle, un sommet de l’art du maître et un des meilleurs que j’ai lus. Enorme !

Un os dans la noce (1974)

Rencontrée dans sa précédente aventure, J’ai essayé, on peut !, Zoé Robinsoncru va devenir l’épouse de San Antonio. On dirait qu’on nous a changé notre enquêteur tant il paraît heureux. Juste avant l’échange des vœux, on lui passe un mot le prévenant qu’une bombe explosera s’il dit OUI. San Antonio est donc obligé de dire non, mais quand le maire lui demande de confirmer, il dit le mot interdit. Zoé est gravement blessée et le maire n’en réchappe pas. Qui a voulu tuer notre enquêteur favori ? Il va vérifier auprès du gardien qui a eu accès à la salle des mariages, puis lui vient l’idée qu’il n’était peut-être pas la cible …

Le début peut en surprendre un grand nombre, tant le roman commence par des pensées de San Antonio et sa joie de se marier sans hésiter. Après la dramatique explosion, l’intrigue démarre et c’est un vrai bijou avec moult rebondissements et retournements de situation. A cela, il faut ajouter cette langue unique, où Frédéric Dard s’amuse à recréer le dictionnaire, détournant des expressions, imposant des jeux de mots (pour certains passés dans le langage courant), inventant des noms dans l’unique objectif de nous faire rire. De l’action, une très bonne intrigue et un style toujours plus inventif, cet opus est un excellentissime numéro.

Hommage : La tête dans le sable de G.-J. Arnaud

Editeur : Fleuve Noir

Collection : Spécial Police N°1313

Le 26 avril 2020, l’un des auteurs populaires français les plus prolifiques nous a quittés. Outre le fait que je suis en train de lire La compagnie des glaces, je tenais à évoquer une autre facette de son talent, à travers un polar, bien noir et bien social.

Photo récupérée grâce à mes amis de l’Association 813 (Black Jack)

Hélène Chapelle vient de perdre son mari, chauffeur routier, dans un accident de la route et n’a qu’une hâte : retourner au travail pour oublier son quotidien dans son appartement de quatre pièces trop grand pour elle seule. Elle vient d’être promue chef de service chez Transit-Flore qui gère le transport de fleurs à l’international et a avec elle quatre personnes.

Ce matin-là, elle apprend qu’une de ses collaboratrices, Mme Campéoni a eu un accident la veille au soir, renversée par un chauffard qui a pris la fuite. Elle est bouleversée et se rend compte que cela fait deux personnes malades dans son service avec l’absence de Régine Douaire, victime de dépression et qui ne veut pas quitter son appartement. Bientôt, c’est une troisième absence qu’elle va devoir affronter en la personne de Mme Simon, victime d’une grave crise d’asthme.

Heureusement, Transit-Flore a souscrit des contrats avec des prestataires qui lui permettent de ne pas perdre ni en rendement ni en efficacité. Il y a tout d’abord Efficax qui diligente des médecins privés pour s’assurer que les absents sont bien malades. Il y a ensuite Travail-Service, sorte de boite d’intérim, capable de trouver en moins de 24 heures la personne adéquate.

Hélène, en voulant soutenir ses collaboratrices malades va se rendre compte qu’Efficax fait du harcèlement auprès des malades pour qu’ils reprennent le travail au plus vite, en la personne du docteur Jocour. Et plus elle va creuser le sujet, plus elle va s’enfoncer dans une machination infernale.

Si le roman est très implanté dans les années 70, le sujet de ce roman est toujours d’actualité. Il suffit de lire certains polars récents (Les visages écrasés de Marin Ledun ou Elle le gibier d’Elisa Vix) ou bien d’écouter les informations. Le harcèlement professionnel, la pression, le chantage, voilà des termes qui reviennent souvent et qui constituent la base de ce roman.

A partir de ce thème, Georges-Jean Arnaud créé un petit bijou de polar, une intrigue incroyablement tordue et retorse dont le final est très réussi. Au centre, nous avons Hélène Chapelle, qui comme le titre le suggère, s’est contentée de se laisser vivre comme une autruche, impassible par rapport à ce qui l’entoure. Et quand elle doit se prendre en main toute seule, elle découvre un monde horrible, inhumain. Et plus le roman avance, plus on la plaint, et plus on doute de sa santé mentale. N’est-elle pas en train d’imaginer tout cela et de devenir paranoïaque ?

Les événements sont nombreux et démontrent, s’il en était besoin, tout le génie créatif de l’auteur. Georges-Jean Arnaud accumule les scènes, nous donne des pièces d’un puzzle qu’on ne sait pas situer sur le jeu. Quand certaines pièces s’emboitent, on commence à apercevoir une machination incroyable. Ecrit avec un style fluide, nous sommes là en présence d’un polar populaire de haute volée. La seule chose qui m’a gêné, ce sont les quelques fautes de frappe qui jalonnent le livre.

Si vous avez l’occasion de trouver ce roman, lisez le. J’en profite pour ajouter que la revue Rocambole de fin 2019 a édité un numéro spécial consacré à ce gigantesque auteur. L’oncle Paul en parle ici. Pour l’avoir commencé, ce numéro est indispensable. Pour le commander, c’est ici

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Portraits cannibales de Dominique Forma

Editeur : Marest éditeur

Construit comme un recueil de nouvelles, ce livre propose trois morceaux en hommage au cinéma, comme c’était le cas dans les cinémas de quartiers qui proposaient deux films dans la même séance, entrecoupés d’un entracte.

La simpatica : Romilda est une mère exigeante envers sa fille Sofia qui n’a aucun attrait. Elle est persuadée qu’à force de volonté elle parviendra à corriger ses défauts. Après la guerre, Sofia va donc débarquer à Cinnecita et faire une rencontre dans un endroit glauque, comme une élévation vers les sommets à partir de la fange. Ecrit avec beaucoup de tendresse à partir d’une photo, Dominique Forma nous montre les dessous du décor, la laideur qui se cache derrière l’enchantement des images du 7ème art.

La grande bouffe : Présenté comme un intermède, c’est une étude intéressante sur le film de Marco Ferreri qui fut écrit pour le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques (Serious Publishing, 2011)

Le secret : Retour sur les souvenirs de Fritz Lang, génie du cinéma et sur sa jeunesse, à l’aide de flashbacks. Ecrite avec un style plus journalistique, sans effets, cette nouvelle vaut pour sa chute.

La prière du Maure d’Adlène Meddi

Editeur : Jigal

Djo est un flic à la retraite qui revient aux affaires. Pour une dette d’honneur pour son ami Zedma, on le charge de retrouver son fils qui a disparu. Depuis qu’il est revenu à Alger, Djo retrouve ses cauchemars et en perd ses nuits. Et quelques soient les personnes qu’il rencontre, il lui est fortement conseillé de laisser tomber cette affaire et de retourner à sa retraite tranquille.

Si l’intrigue est complexe et quelque peu compliquée à suivre, ce roman doit réellement faire partie de vos prochaines lectures. Car c’est une lecture qui va vous marquer, et dont vous relirez des passages, juste pour le plaisir et la poésie furieuse qu’elle dégage. C’est une intrigue simple qui s’octroie le luxe de montrer l’ascension d’un général Structure qui bâtit son empire sur le sang des autres

Le contexte est difficilement séparable du style de l’auteur, le fond de la forme. On découvre un pays formé de factions qui toutes détiennent une partie de pouvoir et une forte puissance de nuisance. Que ce soit la police, les services secrets, les troupes du ministère, les effectifs de l’armée, tous font le ménage dans une sorte de furie furieuse, comme poussés par une panique que personne ne comprend. Mais tout le monde suit la trace de poudre enflammée, emmenée par des attentats sanglants et des exécutions sommaires.

L’auteur a mis tout son cœur, toute sa passion dans cette histoire. Il nous montre comment Alger la Blanche devient Alger la Noire, et sa plume est faite de braise et de poésie rouge et noire. Il y a dans ce roman des passages fusionnels, alarmistes, défaitistes, d’une beauté et d’une pureté inimaginable. C’est un roman marquant, totalement original et totalement assumé, une dénonciation de la folie des hommes.

Claude Mesplède nous parle de Daniel Chavarria

Quand j’ai évoqué mon envie de faire un billet – hommage à Daniel Chavarria, Claude Mesplède, Le Pape du Polar m’a proposé deux billets. Et c’est un grand honneur pour moi d’accueillir Claude sur mon blog, à tel point que quand j’écris ces lignes, j’en ai des frissons de fierté. Je vais juste en profiter pour passer un message personnel à Claude : « Merci pour tout, nous nous sommes ratés à Lyon mais comme le disent les Chinois, seules les montagnes ne se rencontrent pas. Tu es le bienvenu, quand tu veux, sur ces pages. »

Je commence par un petit message que Claude Mesplède a adressé à l’association 813, annonçant la disparition de Daniel Chavarria :

Apres Jacques Higelin, Stephane Audran, madame Colluchi, Peter Temple, Paco Camarasa,  Philip Kerr, c’est à présent Daniel Chavarria, l’Uruguayen, brillant érudit parlant six langues + le grec et le latin (qui nous quitte). Ce colosse à la barbe blanche je l’avais rencontré pour la première fois à Madrid dans un hôtel où étaient hébergés les invités de la semaine noire (semana negra) qui prenaient le lendemain matin le train spécial (dit train de Franco) où l’on pouvait manger, tenir une conférence de presse, et tutti quanti

C’était en juillet 1995 et j’étais affalé dans un fauteuil très confortable de l’hôtel lorsque soudain un géant à la barbe blanche vint s’asseoir à côté de moi et m’interpella : « qui es-tu toi ? » Ma présentation devait être satisfaisante car l’inconnu fila dans sa chambre pour en revenir avec une bouteille de rhum cubain et la dégustation entrecoupée de confidences commença, puis vint se joindre à nous mon écrivain préféré Luis Sépulveda. Quelques années plus tard,  Daniel Chavarria, de passage à Toulouse, vint chez  moi où tout ce que compte le polar dans la région se joignit à nous et la discussion s’éternisa tard dans la nuit  et je peux dire que des soirées comme celles-là on n’en vit pas beaucoup dans son existence, si tant est qu’on en vive une.

 Puis, je vous joins un extrait de la revue 813, où Claude nous partage un entretien avec Daniel Chavarria :

II a exercé une flopée d’activités : chercheur d’or en Amazonie, infirmier a Londres, vendeur de ceinturons en Italie… avant de se lancer dans l’écriture. Claude Mesplède a rencontré cet aventurier du polar, Cubain d’origine uruguayenne, publié pour la première fois en France.

En février dernier, la parution dans la collection Rivages/Thriller du livre Un thé en Amazonie est un petit événement. Il s’agit de la première traduction en France de Daniel Chavarria, un romancier cubain de polars. Son livre, qui a reçu le prix Hammett 1992 au festival de Gijon est davantage un thriller avec, étroitement imbriqués, des éléments de notre histoire contemporaine, de l’aventure, de l’espionnage et de la politique-fiction.

450 pages que l’on dévore car Daniel Chavarria a vécu lui-même des aventures peu  communes. Cet humaniste érudit est aussi un prodigieux conteur capable dans le même livre d’écrire trois ou quatre histoires différentes et de les faire se rejoindre.

            Daniel, où es-tu né et que faisaient tes parents ?

Je suis ne le 23 novembre 1933 a San Jose de Mayo en Uruguay, une ville située à 92 kilomètres de Montevideo. Mon Père, fils d’un riche aristocrate, était chauffeur d’omnibus tandis que ma mère enseignait dans une école primaire. C’était une femme intelligente. Elle s’est beaucoup occupée de mon éducation.

            Comment s’est déroulée ton enfance ?

Nous habitions un quartier où logeaient les classes moyennes. En 1940, j’avais sept ans et le pays nageait dans la prospérité. L’Uruguay exportait du blé, de la viande, de la laine de mouton. On vivait bien pour le niveau de l’Amérique Latine. En comparaison d’aujourd’hui, l’éducation publique était assez bonne. Ma génération n’a pas connu les B.D. Par contre, on lisait beaucoup Alexandre Dumas, Jules Verne. On les connaissait par cœur. On y jouait. A neuf ans, j’ai appris l’anglais à l’école. Puis le français en secondaire. C’était obligatoire pour tous ceux qui faisaient des études classiques ou médecine. On étudiait en français la physiologie et l’anatomie.

            Ta scolarité a quand même été interrompue…

En effet. A 15 ans, je faisais partie d’un groupe théâtral, ce qui me mettait en contact avec des gens plus âgés. J’ai eu une crise. J’avais honte d’aller en classe avec des enfants, et  comme en plus les mathématiques ne m’emballaient pas, j’ai tout laissé tomber. A seize ans, je faisais partie de la bohème de Montevideo, avec des peintres et des artistes. J’ai cultivé la peinture, les arts, la littérature…

            C’est très tôt que tu décides de voir du pays…

Je voulais étudier le théâtre et comme j’avais des potes à Londres, je me suis pointé en Europe à 19 ans. Je suis parti là-bas le 6 janvier 1953 et j’y suis resté jusqu’en aout 1957. Quatre années durant lesquelles j’ai pu engranger des connaissances culturelles bien au-dessus de celles d’un jeune homme de mon âge. J’ai fait pas mal de petits boulots, eu des contacts avec des cercles d’artistes européens, parlé allemand, italien, français, anglais Visité l’Europe, le Maroc et même les Etats-Unis pendant deux ou trois mois. A mon retour, ma mère a insisté pour que je reprenne mes études. J’ai achevé le cycle secondaire en autodidacte. Vingt-neuf examens en six mois. Pour les maths, j’ai tout recommencé a zéro. Dans un café si bruyant qu’on était obligé de se concentrer. Et j’ai tout compris.

            Et tu entres alors à l’université …

Oui mais pas pour longtemps. Deux ans à la fac pour des études classiques. Puis je me suis marié et j’ai dû travailler pour nourrir ma famille. J’étais revenu d’Europe avec des idées de gauche et à partir de 1959, j’ai commencé à militer au PC. En 1961, je suis allé travailler en Argentine comme traducteur pendant deux ans. J’y rencontre des révolutionnaires du Pérou et je pars à Lima vendre des livres. Puis en Bolivie. Puis au Brésil alors gouverné par Joao Goulart, espoir de la gauche sud-américaine. A Baya, je prends part à une campagne d’alphabétisation lancée par le PC brésilien.

            En mars 1964, tu es là-bas lors du coup d’état qui renverse Goulart …

Oui et la chasse aux sorcières commence. Ma photo est publiée dans le journal avec la légende «agent subversif de la Havane». La police me recherche. Pour lui échapper, je me déguise en moine avec un habit fourni par le costumier d’une troupe de théâtre. J’ai dû  donner des bénédictions jusqu’à Belen de Para, à l’embouchure de l’Amazone. C’est là que je suis tombé sur un groupe d’orpailleurs. J’ai continué pendant 800 kilomètres avec eux. En pleine forêt vierge. Sans police, ni armée, mais avec le paludisme et les bestioles. A douze, en quatre mois, nous avons récolté huit kilos d’or.

            Tu quittes de nouveau la clandestinité pour bientôt t’installer à Cuba d’une  drôle de façon …

En 1966, je travaille dans le duty-free de l’aéroport de Bogota en Colombie. Un an après, dans les duty-free du port de Carthagène, puis de Buen Aventura. Je suis en contact avec les guérilleros de l’ELN pour aider et cacher des camarades blesses, les envoyer vers  Panama. J’apprends qu’un membre de notre état-major est passé à l’ennemi. Certain qu’il allait me dénoncer, je décide de détourner un avion Beachcraft d’une douzaine de places, qui allait sur Bogota. A Carthagène, on a fait le plein et mis le cap sur Cuba où je vis depuis.

            Tu vas alors t’attaquer à l’écriture romanesque …

Pas tout de suite, mais quelque dix ans après. J’ai d’abord commencé à travailler comme traducteur. Ce boulot prend beaucoup de temps, et avant d’écrire moi-même, j’ai traduit sept romans de l’allemand ainsi que divers textes techniques. Quand j’étais enfant, j’avais déjà une vocation de polyglotte et la conviction que les langues classiques (grec, latin) sont un formidable exercice pour l’écrivain que je voulais être. Je me suis mis à les étudier en autodidacte.

            Peux-tu nous présenter ton œuvre ?

Mon premier roman, Joy, date de 1978. II raconte comment la CIA introduit le virus de la tristesse dans les plantations d’agrumes cubaines. Je l’ai basé sur des faits réels car depuis 1959, ils ont bombardé de maladies la canne à sucre, le tabac, etc. A l’époque où je l’ai écrit, je travaillais comme professeur de français avec des biologistes cubains qui allaient suivre un stage en Corse. Le bouquin a eu un gros succès à Cuba et dans les pays socialistes. Le second, Completo Camaguey (1983) a été écrit avec Justo Vasco. Son sujet est analogue au précédent. La CIA veut contaminer la population avec une maladie de peau, en utilisant les pièces de cinq centavos qui servent à payer le bus. Avec Justo, nous avons aussi écrit Primiero Muerto (1986) dans lequel un Cubain trouve sur la cote un coffre avec des monnaies de l’époque de Philippe IV. Cette énorme fortune déclenche une spéculation internationale. Entre ces deux livres, j’ai publié La Sexta Isla (1984), qui m’a demandé un énorme travail. Une partie est écrite en espagnol du XVIIème siècle (Cervantès), et j’utilise la même construction littéraire que dans Un thé en Amazonie, en mélangeant la structure de trois romans qui se lisent différemment avant de se rejoindre.

            En 1993, tu as repris avec Justo Vasco, un de tes anciens livres pour le publier à l’étranger. Curieuse démarche …

Cela s’explique par la crise éditoriale cubaine. Nous manquons cruellement de papier et il a été décidé de ne plus publier de la fiction. Pour vendre Primero Muerto à l’étranger, il fallait le réécrire car la précédente mouture avait été réalisée avec l’objectif d’obtenir le prix du ministère de l’Intérieur. Pour que tu comprennes, il faut savoir qu’en 1970, à Cuba, il y a eu la création d’un prix par le ministère de l’Intérieur. L’obtention de ce prix permettait d’être publié, mais les récits devaient présenter la police de manière positive. Nous avons donc repris 90 pages du roman initial et réécrit le reste.

            Tu peux nous dire quelques mots sur Un Thé en Amazonie, (Alla  Ellos), ta première  traduction  en français ?

Je suis bien entendu très heureux que ce livre paraisse en France. J’ai mis trois ans à l’écrire. De 1977 à 1980. Il n’a été publié à Cuba qu’en 1991 car il a eu quelques vicissitudes avec la censure ainsi qu’avec les autorités cubaines. Ceci t’explique ce que je disais tout à l’heure, pourquoi nous avons réécrit Primero Muerto. Nous voulions être libres de toute concession vis à vis des militaires cubains.

            Et tes prochains romans ?

J’ai publié en 1994 Adios Muchachos, une histoire légère sur une prostituée cubaine. Je n’insiste pas sur l’aspect social, mais plutôt sur l’humour. J’ai attaqué en 1987 un autre gros roman. Comme je le voulais universel, je l’ai situé dans la Grèce antique, patrimoine de toute l’humanité. Je pense que pour arriver à la tragédie grecque, il faut une sensibilité comme celle de Robin Cook. Pour arriver à la compréhension de la Grèce marginale décrite par Aristophane, c’est plus facile depuis Macondo. J’ai donc écrit L’Œil de Cybèle (El Ojo dindymeno). Cybèle était une déesse nouvelle de la Phrygie, originaire d’Asie, que les Grecs avaient convertie en Rhee. Mon personnage central est un prêtre de la déesse. Un fou illuminé, très sensuel, qui a des rapports érotiques avec tout le monde et beaucoup d’humour. Une grande aventure commence lorsqu’un œil de la déesse est arraché et volé par une avant-garde de soldats athéniens. Une secte, fondée par le fou, doit récupérer cet œil. Je pense qu’on peut parler de roman noir. il en a tous les éléments : marginal, putes, maquereaux, esclaves, fugitif, sorcier, femmes étrangères. C’est aussi une tentative de reprendre les termes réels de la poésie brutale, sexuelle, etc… de la comédie grecque. J’ai utilisé tous les mots d’origine grecque qui ont été édulcorés au fil des temps pour cacher au peuple la véritable culture. Les Grecs n’avaient pas peur du corps.

            Tes projets ?

J’ai deux projets. Une histoire du tabac à Cuba et la réécriture de La Sexta Isla dans lequel je vais construire une polémique littéraire entre deux savants et introduire une confession inspirée de l’histoire de Richelieu et de madame de Chevreuse.

 

Enfin, pour terminer, voici l’avis de Claude sur Le rouge sur la plume du perroquet

Le rouge sur la plume du perroquet de Daniel Chavarria

Editeur : Rivages

Traducteur : Jacques-François Bonaldi

Ne en Uruguay et vivant à Cuba, Daniel Chavarria est un remarquable conteur dont on a pu apprécier le talent avec le superbe thriller Un the en Amazonie et le faux polar L’œil de Cybèle qui se déroulait dans la Grèce antique à l’époque de Périclès. Le voici aujourd’hui avec un nouveau roman solidement charpenté, Le Rouge sur la plume du perroquet.

Son sujet est simple : Aldo Bianchi, la cinquantaine, dirige une société immobilière en Italie. Il partage son temps entre Rome et La Havane depuis qu’il y a rencontré la jeune et explosive Bini, une beauté locale qui a changé sa vie sexuelle. Il va découvrir par hasard qu’un ancien militaire argentin, spécialiste des tortures les plus odieuses, vit a Cuba sous un nom d’emprunt et avec un solide compte en banque. En retrouvant celui qui l’a jadis torturé physiquement et mentalement, Aldo mitonne une vengeance raffinée. Il pourrait faire abattre le fasciste par des amis, mais il préfère mettre au point une machination diabolique dont il va parfaire les moindres détails avec l’aide de Bini.

Le Rouge sur la plume du perroquet est construit à la façon d’un puzzle dont chacune des pièces vient astucieusement s’imbriquer dans les précédentes, mais seulement en fonction du rythme décidé par Chavarria. Ainsi dans le premier tiers de son roman, il ne livre rien de la machination en préparation, préférant présenter la plupart des protagonistes. Puis le rythme s’accélère et la vengeance commence à poindre après qu’Aldo Bianchi ait identifié son bourreau grâce à un détail très original.

Quelques scènes d’anthologie émaillent le récit, notamment la fête d’anniversaire d’un ami d’Aldo ainsi qu’un repas organisé dans une prison avec la complicité des autorités. Cette dernière anecdote livre ainsi une vision inattendue de la société cubaine. Car s’il oscille souvent entre drame et comédie, Chavarria se situe toujours au cœur d’une réalité parfois contradictoire, mais bien vivante, la société cubaine. Et ce n’est pas le moindre mérite du livre de nous en faire découvrir quelques aspects. 

J’espère que toutes ces lignes vous auront donné envie de découvrir Daniel Chavarria. Je tiens juste à remercier Claude Mesplède pour sa confiance et son amitié, ainsi que Julie Perrier pour le coup de pouce qui a permis à ce billet de voir le jour. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

De sac et de corde de Gilles Vidal

Editeur : Editions Les Presses Littéraires

On avait laissé Gilles Vidal avec Les sentiers de la nuit, roman attachant de recherche des racines, et on le retrouve avec un roman ludique. Ce roman s’avère un sacré défi et une sacrée réussite.

Il s’en passe de belles à Morlame. Cette petite ville de province qui semble si tranquille va connaitre une série de morts pas toutes catholiques. Raphaëlle Juvet a élevé seule sa fille Clara. Profitant de son absence, Raphaëlle a pris une assurance vie, ouvert le gaz dans le four et fourré sa tête dedans.

Son voisin Serge Persigny a bien senti l’odeur sur le palier. Mais n’étant pas téméraire, il s’est empressé de dévaler les escaliers. Après l’intervention des pompiers, il est allé récupérer son pistolet, bien utile pour son boulot de recouvreur de dettes pour Monsieur Gouvy, le trafiquant de drogue du coin. Il débarque chez Victor Guérin mais n’a pas le temps d’utiliser son revolver que Guérin lui explose la tête à la chevrotine.

Victor Guérin traine le corps jusqu’à un puits désaffecté au fond du jardin. Puis il alla chercher son pognon perché dans un arbre, avant d’être terrassé, tout là-haut, par une crise cardiaque.

Une vieille Ford s’arrêta. Fred avait trop envie de Claudie, et ils commencèrent à baiser quand Claudie aperçut un corps perché dans un arbre. Fred récupère la besace du mort, pleine de pognon et les deux amoureux s’en allèrent faire un bon repas dans un restaurant de Morlame. De retour dans une chambre d’hotel, Fred ne pouvait se résoudre à partager le fric avec elle. Alors il l’étrangla. Il se dirigea vers l’aéroport le plus proche, et prit un billet pour Palma de Majorque.

Dans l’aérogare, Fred bouscule un homme grand et costaud. L’homme se dirige vers la sortie et regarde les pistes de décollage de la cafeteria, pour voir l’avion de Palma de Majorque exploser …

Et ça continue comme ça pendant tout le long du livre. Construit sur la base d’une multitude de personnages qui se rencontrent, se croisent, vivent et meurent, mais pas tous, ce roman fait effectivement, comme le dit la quatrième de couverture à Short cuts de Robert Altman. Car ce sont des dizaines de destins, présentés de façon remarquablement concise et efficace, qui vont s’entremêler avec beaucoup d’humour noir. C’est un roman construit comme un jeu de l égo que l’on construit et que l’on démolit à chaque fois que l’on tourne une page.

Il y aura bien un flic qui essaiera de comprendre ce qui se passe dans sa petite ville de Morlame mais rien n’y fera, les morts continueront à tomber comme si une malédiction les poursuivait à chaque rencontre. Ce qui est fort dans ce roman, c’est que tous les personnages sont suffisamment marquants pour que l’on s’en souvienne quand on les revoit plus tard dans le livre.

Et la conclusion du livre, se terminant en un hommage envers un grand poète français apporte la conclusion que l’on cherchait tout au long de la lecture. Comme quoi, cette lecture s’avère une nouvelle fois un excellent moment de divertissement original comme je n’en ai jamais lu.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude 

Facteurs d’ombres de Roland Sadaune (Val d’Oise éditions)

En ces temps de Noël, les idées de beaux cadeaux ne courent pas les rues. Pour les amateurs de polars, il ne faut pas hésiter, ce livre est exceptionnel, de par sa beauté, de par ses textes.

  sadaune

Né à Montmorency de mère polonaise, Roland Sadaune se passionne très tôt de cinéma et littérature policière. Sa carrière d’artiste peintre ne l’empêche pas d’avoir à son actif une trentaine de romans policiers et une cinquantaine de nouvelles noires. Pour lui, le Polar, c’est l’évasion par les chemins de traverse défoncés par le destin, avec des phénomènes de société dissimulés derrière les haies.

Il en est à sa 90ème exposition particulière, en 2006, intitulée Peintre de Polars.

Son joker préféré est le cinéma : en salle, car l’été on y est au frais et l’hiver on s’y sent bien.

Roland Sadaune est un auteur de polars mais aussi un peintre. Ne voulant pas choisir entre ces deux activités, il les réunit dans un livre regroupant 37 portraits d’auteurs d’hier et d’aujourdhui. Chacun est illustré par des textes émanant de passionnés mais aussi d’experts tels Claude Mesplede, Claude Le Nocher ou Paul Maugendre.

Avec une couverture cartonnée (comme on n’en fait plus), ses belles pages glacées rendent hommage à une œuvre que je ne connaissais pas et qui m’a tout simplement époustouflé. On y trouve aussi bien des auteurs étrangers (Mickael Connely, James Ellroy …) que des auteurs français (Christian Roux, Maurice Dantec, Jean Bernard Pouy …). Vous y trouverez d’autres esquisses ainsi que 7 nouvelles.

james-ellroy
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J’ai eu la chance de participer modestement à cette œuvre et donc je vous offre en exclusivité le texte que j’ai rédigé pour illustrer le portrait de Caryl Ferey :

Ma première rencontre (littéraire) avec Caryl Ferey, ce fut La jambe gauche de Joe Strummer. Je venais de découvrir Ken Bruen, et cette façon inimitable de créer une intimité avec un personnage. Ce roman fut une vraie découverte, en même temps qu’une envie de continuer à pénétrer dans l’univers d’un auteur. Alors je suis tombé sur Zulu, ou plutôt Zulu m’est tombé dessus. Car Zulu est un livre implacable, une démonstration en force de la cruauté des hommes, de leur imagination à faire souffrir son prochain, de l’inhumanité de l’homme.

Forcément, après une lecture pareille, on a envie de s’intéresser à l’auteur qui est derrière. Caryl Ferey est un globe-trotter qui va vivre dans un pays étranger pour s’imprégner d’une culture nouvelle, d’une histoire autre. Puis il va créer une intrigue intégrée à ce pays, pour nous dévoiler un pays et ses racines de l’intérieur. Mais il y a aussi cette maitrise de l’intrigue, cet art de surprendre le lecteur, de créer des scènes très visuelles et surprenantes sans que l’on s’y attende.

Mapuche est une poursuite dans cette veine que recherche Caryl Ferey. D’un pays qui a connu (et connait encore) une histoire forte et violente, il écrit un roman magnifique, une intrigue fantastiquement forte portée par deux personnages profondément humains. Il déploie dans ce roman tout son art pour montrer la lutte de l’amour contre la société, car l’amour est un sentiment profondément humain.

Lors de l’émission La grande librairie, on découvre une autre facette de cet auteur fascinant, sa volonté d’écrire le meilleur roman, son chef d’œuvre. Je me rappelle cette phrase, qui n’est peut-être pas de lui d’ailleurs : « Mon meilleur roman, c’est le prochain ». Et puis, il a parlé de ses personnages, de cette volonté de les placer au centre de son intrigue car ils sont et doivent rester au centre du monde. Caryl Ferey est un messager moderne dans une société numérique et inhumaine, une société qui se veut parfaite et qui oublie qu’elle doit être faite par les humains pour les humains. Il démontre que l’homme a une imagination sans limites pour créer la cruauté, pour inventer la violence. Il se pose ainsi comme un porte-parole de l’homme humain, un héraut humaniste.

Indéniablement, LE livre qu’il vous faut ou faut offrir en cette fin d’année 2013. Les images de ce billet ont été empruntées sur le Net à divers sites.