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Un voisin trop discret de Iain Levison

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Fanchita Gonzalez Batlle

Sélectionné pour les trophées 813 du roman étranger, je ne pouvais laisser passer le dernier roman en date de cet auteur écossais que j’affectionne particulièrement, pour son acuité à décrire notre monde.

Même s’il n’a pas réellement besoin d’argent, Jim Smith occupe ses journées à prendre des courses de taxi UBER, en faisant attention de se montrer aimable, pour être bien noté par l’application. Car de nos jours, tout le monde a le droit de donner son avis sur tout sans se rendre compte des conséquences. Il essaie malgré tout d’éviter tout contact social qui ne lui soit pas nécessaire.

Sauf qu’il rencontre sa nouvelle voisine, Corina, qui élève son petit garçon pendant que son mari Robert Grolschest en mission pour l’armée en Afghanistan. Petit à petit, sa présence va envahir l’espace protégé de Jim. De son côté Grolsch appartient à la 159ème compagnie, destinée aux opérations sur le terrain. Suite à une action dramatique où le sniper Dawes y laisse la vie, Grolsch doit faire équipe avec un nouvel équipier.

Grolsch rencontre donc Kyle Boggs, un jeune texan qui veut utiliser l’armée comme un tremplin vers des fonctions importantes au sein de l’état. Pourquoi pas ambassadeur ? Le seul problème, et il est important dans l’armée, est que Kyle est homosexuel. Il s’arrange donc avec Madison, une amie du lycée, pour l’épouser et ainsi sauver les apparences. Mais un grain de sable va enrayer les engrenages.

Comme à son habitude, Iain Levison nous présente des personnages confrontés à un contexte plus global. Il nous propose de regarder par le petit bout de la lorgnette la vie de petites gens mais toujours un certain décalage, un humour gentiment cynique qui nous frappe d’autant plus par de petites remarques sur lesquelles il pointe le doigt alors que cela nous parait parfaitement normal.

On ne peut que s’esclaffer sur la façon dont UBER fournit des trajets à ses « esclaves » (c’est de l’humour !) en fonction des notes que leurs clients leur donnent dans l’application connectée. Ou même l’avis de l’auteur sur le fait que n’importe qui peut donner son avis sur les réseaux sociaux même quand ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ou encore, la gigantesque hypocrisie qui consiste à donner des termes politiquement corrects à des groupes de personnes pour ne pas les froisser, quand la population noire était appelée nègre, puis noire, puis black puis afro-américaine.

Iain Levison situe son intrigue aux Etats-Unis, mais on sent bien qu’il veut généraliser son propos tant cette culture nous envahit de jour en jour. Et le meilleur moyen pour porter son message est encore de la faire avec un humour cynique pour dénoncer entre autres, les actions militaires non justifiées, l’homophobie, la difficulté des soldats lors du retour à la vie civile, l’opportunisme comme une obligation de réussite de sa vie professionnelle, l’accès libre aux armes, les problèmes à élever des enfants dans une société faite de petits arrangements, et j’en passe.

Il serait injuste de ma part de ne pas dire un mot du scénario de cet excellent roman. Si au commencement, nous rencontrons trois familles n’ayant aucun lien apparent, ils vont petit à petit se rapprocher et les hasards de leur vie vont aboutir à un dernier chapitre en guise de conclusion qui m’a juste fait éclater de rire. L’auteur nous offre une conclusion absurde et juste irrésistible.

Chez Paradis de Sébastien Gendron

Editeur : Gallimard – Série Noire

Autant vous le dire tout de suite, je suis fan des écrits de Sébastien Gendron, depuis Le tri sélectif des ordures. Il faut s’attendre donc à de l’humour et cela commence d’ailleurs très bien : en exergue, au début du roman, Sébastien Gendron nous met en garde après un pré-générique, en écrivant : « D’après une histoire fausse. »

Maxime Dodman fait sa tournée en fourgon blindé avec Eric Ginelli et Pierre Pouton en ce vendredi 17 juin 1986. Le directeur des opérations les détourne par la zone Panhard, à cause du retard qu’ils ont pris. Soudain, ils se font arrêter par deux voitures. Coups de feu, grenades, Ginelli et Pouton à terre. Max arrive à descendre les braqueurs mais il est salement touché. Il aperçoit plus tard un passant en mobylette qui veut prendre un sac de billets et lui tire dessus, avant de s’évanouir.

Trente années ont passé. Max a ouvert un garage sur le plateau des causses. Il mène son monde à la baguette, que ce soit Denis Bihan, son apprenti ou sa femme Marie-Louise qui réserve son affection pour son chien. A coté du garage, Max loue trois chambres, qui servent de lupanar dans lesquelles The Face tourne des films pornos via sa société Juicy Media. Au passage, tout ce qui compte de respectables dans le village peut en profiter, du maire et de ses conseillers aux notables et industriels du coin.

Les grains de sable vont s’accumuler dans les rouages de cette petite mécanique bien huilée. Adrien Leoni se présente comme un producteur de cinéma. Il envisage de tourner un film ayant pour décor le garage Chez Paradis. Thomas Bonyard qui a été défiguré par la balle de Max quand il était sur sa mobylette retrouve la trace du garage et une prostituée se préparant pour un film X disparait.

Ecrit comme un film, Sébastien Gendron nous présente son scenario avec un pré-générique, le film, le générique de fin et un post générique. Cette méthode sert surtout à ne pas tout prendre au pied de la lettre, et à jouer avec les codes, où se mélangent l’art littéraire et l’art cinématographique. De la présentation des personnages au déroulement de l’intrigue, tout va aboutir dans une scène finale d’anthologie digne de Sam Peckinpah.

La galerie de personnages vaut à elle-seule le détour, l’auteur les présentant tous plus pourris les uns que les autres, tous plus dégueulasses les uns que les autres. On est plongé dans un roman noir, mais du noir extrême, presque caricatural. Mais rappelons-nous qu’il s’agit d’un film et que de nos jours, on ne fait pas dans la dentelle. L’action, les rebondissements sont incessants, le violence présente (en particulier une scène particulièrement marquante) et l’humour noir permettant d’avoir du recul intervient toujours au bon moment.

Tout le monde va en prendre pour son grade ; dans un panier de crabes, quand il n’y a plus à manger, ils se dévorent entre eux. Tous les rouages vont se gripper et déboucher sur une scène finale impressionnante, qui nous permet de se rassurer que tout cela n’est qu’une vaste comédie noire. D’ailleurs, j’ai adoré la citation finale, tirée du Cherokee de Richard Morgièvre :

« Les gens bien mis rabâchaient souvent que Shakespeare avait tout dit. Des conneries. Il n’avait rien dit. Personne ne pouvait rien dire. C’était bien pourquoi les écrivains continuaient d’écrire : pour ne rien dire. »

Et j’ajouterai juste : en le disant bien.

Oldies : L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Editeur : Fleuve Noir (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traductrice : Roxane Azimi

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Je ne me rappelle plus pourquoi j’avais acheté ce roman, sûrement suite à un conseil d’un collègue blogueur, mais je peux vous dire que je n’ai jamais lu un roman pareil, un voyage entre réalité et imaginaire, un voyage dans les livres.

L’auteur :

Jasper Fforde, né le 11 janvier 1961 à Londres, est un écrivain britannique.

Il a travaillé vingt ans dans l’industrie cinématographique en tant que « responsable de la mise au point » (de la caméra) sur des films tels que Haute Voltige et Golden Eye, avant d’abandonner ce métier afin d’avoir plus de temps pour jouer avec les mots. Il vit au pays de Galles où il pratique l’aviation et la photographie.

Les romans de Jasper Fforde sont publiés au Royaume-Uni et aux États-Unis par Penguin Books. En France, ils sont édités par Fleuve noir, puis en poche par 10/18.

Son premier roman, L’Affaire Jane Eyre, a essuyé 76 refus d’éditeurs avant d’être finalement accepté et publié par Penguin. Le livre a connu, dès sa sortie, un grand succès. L’auteur y raconte l’histoire d’une héroïne nommée Thursday Next qui travaille à la section de la brigade littéraire. Son rôle est d’empêcher les méfaits dont les cibles sont les livres, ou d’enquêter sur eux. Un métier bien tranquille, voire ennuyeux, jusqu’à ce jour où un terrible meurtrier kidnappe Jane Eyre, l’héroïne de son roman fétiche.

Fort de ce premier succès, Jasper Fforde a poursuivi les aventures de Thursday Next dans plusieurs romans. Ces aventures prennent place dans un monde loufoque, une uchronie où la littérature est très prisée (entre autres), et appartiennent en partie au genre du roman policier, mais on peut également les classer dans le genre light fantasy dans la mesure où l’humour en est l’ingrédient dominant.

Paru en 2003, Délivrez-moi ! (Lost in a Good Book), deuxième titre de la série Thursday Next, remporte le prix Dilys 2004.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nom : Thursday Next

Age : trente-six ans

Nationalité : britannique

Profession : détective littéraire

Signe particulier : vétéran de la guerre de Crimée

Animal domestique : un dodo régénéré, version 1.2, nommé Pickwick

Loisirs préférés : rencontrer des personnages de romans, chercher à découvrir le véritable auteur des pièces de Shakespeare, occasionnellement, aider son ami Spike à traquer des vampires

Mission actuelle : capturer l’un des plus grands criminels de la planète, j’ai nommé… Ah ! c’est vrai, j’oubliais, il ne faut surtout pas prononcer son nom car il vous repère aussitôt ; disons simplement que c’est l’homme qui tue dans un éclat de rire !

Mon avis :

Je n’ai jamais lu un livre pareil. Imaginez le monde comme une sorte de mélange entre réalité et fiction, où vous pourriez rencontrer vos personnages de littérature préférés. Imaginez que vous puissiez entrer dans les livres et en modifier l’intrigue, voire les personnages, si vous aviez en votre possession l’original de l’œuvre. Bienvenue dans ce roman, qui place au premier plan le pouvoir de l’imagination.

En 1985, la guerre de Crimée s’est transformée en guerre mondiale. La Grande Bretagne est dirigée par une hydre nommée Goliath et qui surveille tous les faits et gestes sous couvert de lutter contre la criminalité. Thursday Next est une jeune femme passée par la police (appelée OpSpec pour Service des Opérations Spéciales), puis s’est engagée dans l’armée avant de revenir à l’OS27, la Brigade littéraire. Elle est chargée d’enquêtes liées aux livres, de l’édition de faux manuscrits au vol ou au recel d’œuvres littéraires. Alors que l’Ennemi Public Numéro 1 menace à nouveau Londres, j’ai nommé Archeron Hadès, Thursday est mutée à l’OS05 pour le retrouver mais son intervention pour arrêter Archeron se solde par un fiasco. De retour à l’OS27, elle accepte alors d’être mutée à Swindon.

Ce roman est un étrange roman, nous faisant sans cesse alterner entre monde réel et monde imaginé ou fantasmé. On côtoie les personnages du roman avec ceux inventés par d’illustres auteurs, on est surpris par la peinture de ce monde fictif et bizarrement inhumain (les animaux de compagnie sont des clones que l’on fait naitre nous-mêmes), à tel point que l’on finit par adopter cet univers et se plonger dans une intrigue décalée.

Et on est surpris, à chaque page, par l’inventivité, la créativité de l’auteur, qui arrive à imaginer des passages d’un espace temps à l’autre, qui crée des personnages complètement farfelus qui nous font éclater de rire (et à ce titre, je décerne une palme à Mycroft Next, l’oncle de Thursday pour ses inventions) tout en déroulant une intrigue animée proche d’un roman policier.

Formidable hommage à la grande littérature anglo-saxonne, mais aussi hymne à l’imagination et la la puissance d’évocation de la littérature, ce roman est un OLNI, un Objet Littéraire Non Identifié, qui vous surprendra à chaque page et qui vous enchantera d’un bout à l’autre. Bizarrement, je l’aurai lu doucement, juste pour me délecter de ce monde, pour faire durer un voyage ailleurs qu’on voudrait ne jamais voir finir. Totalement décalé, déjanté, L’affaire Jane Eyre est un livre de fou comme je les aime, un voyage drôle et imaginatif dans le monde des livres.

Coup de cœur !

Sois zen et tue-le de Cicéron Angledroit

Editeur : Palémon

Cela faisait un moment que je voulais me lancer dans la série de polars humoristiques de Cicéron Angledroit, dit Claude Picq. J’ai mis un peu de temps à me procurer le premier tome, sans doute épuisé, et ça y est ! A la lecture du nom de l’auteur, on sait à quoi s’attendre : tout ce qui est narré n’est pas sérieux et a un unique objectif : nous divertir.

Cicéron Angledroit, notre détective narrateur, traverse une mauvaise passe financière. La seule affaire qu’on lui propose de résoudre consiste à trouver la cause de la mort du mari de madame Costa, survenu dix ans plus tôt ! On pourrait penser que la vieille débloque à plein tube mais comme elle semble motivée à dépenser de l’argent, Cicéron ne peut laisser échapper cette enquête.

Chaque matin, Cicéron va boire son café au bar de la galerie marchande de l’Interpascher. Juste avant qu’il entre, une déflagration intervient. Momo, le SDF qui squatte le lieu a perdu son bras dans l’explosion, qui allé se figer dans le ventilateur du plafond, distribuant une pluie de sang qu’un Yorkshire déguste comme du petit lait. Cicéron a tout juste le temps d’aller au bar avant que la police ne boucle les lieux.

Au bar, il retrouve René, chargé de ramener et ranger les caddies. Momo est son pote et il ira lui rendre visite à l’hôpital dès qu’il sera sauvé. Quant à Cicéron, il poursuit sa journée en retrouvant sa fille Elvira lors d’un déjeuner chez sa mère. René, Momo et Cicéron vont donc trouver la solution à ces deux énigmes : la mort de Costa et le ou les auteurs des attentats qui vont ensanglanter la paisible ville de banlieue de Vitry.

Ils sont quelques-uns à porter haut l’étendard des héritiers de San Antonio (ou de Michel Audiard pour les bons mots). Parmi eux, je citerai Stanislas Petroski et sa série de Requiem, ou Samuel Sutra et sa série de Tonton, ainsi que Nick Gardel. Il va me falloir rajouter à cette liste Cicéron Angledroit qui nous présente dans ce premier tome les protagonistes que l’on va retrouver par la suite, à savoir Momo, René, Elvira, Brigitte son amante ainsi qu’un certain nombre de personnages secondaires.

Tout ce roman est fait pour passer un bon moment et n’a d’autre ambition que de nous offrir quelques heures de pure comédie. L’intrigue et les enquêtes passent clairement au second plan, l’auteur préférant laisser la place aux réflexions du détective, ainsi que des jeux de mots, des jeux de langues, des citations réutilisables à foison. J’ai particulièrement apprécié sa façon de jouer avec la langue française, pointant ses incohérences et même ses propositions de création de nouveaux mots.

Alors, quand Claude Picq va-t-il entrer à l’Académie Française ? Car grâce à lui et ses confrères, cela permet de faire bouger les règles immuables et immobiles du français. Vous l’aurez compris, Cicéron propose un jeu au lecteur, et s’amuse même de ses propres abus, nous indiquant qu’il fait dans certains chapitres, du remplissage avec des scènes de sexe. Franchement, on se marre. A suivre …

Le baiser des Crazy Mountains de Keith McCafferty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Marc Boulet

Après Meurtres sur la Madison, Les morts de Bear Creek et La Venus de Botticelli Creek, ce roman est la quatrième enquête de la série Sean Stranahan, détective en dilettante et professeur de pêche à la mouche, et Martha Ettinger, shérif du comté de Hyalite. En ce qui me concerne, je parlerai plutôt de découverte.

Max Gallagher, auteur de romans à succès, a connu des déconvenues lors de ses dernières parutions. Il loue donc un chalet perdu dans les montagnes du Montana pour se concentrer sur son prochain opus qui doit lui permettre de retrouver le devant de la scène. Suffisamment isolé de potentielles tentations, équipé de bouteilles de bourbon, tous les ingrédients sont réunis pour qu’il travaille sérieusement.

Alors que la température plonge, Max veut faire un feu dans la cheminée, et s’aperçoit que la fumée s’évacue mal. En sortant dehors, il voit des corbeaux et pense à un nid mal placé. Après avoir récupéré une échelle, il grimpe et éloigne les oiseaux noirs, mais ne voit pas de nid. En regardant attentivement, il aperçoit plus bas dans la conduit un corps dont la tête est tournée vers lui ; les yeux ont été dévorés par les corbeaux.

La shérif Martha Ettinger est appelée sur les lieux et la question qui se pose est : comment faire sortir le corps coincé dans le conduit. Après moult possibilités, le corps d’une jeune femme tombe dans les bras de son adjoint. Or la disparition de Cindy Huntington a été signalée six mois auparavant. Max connaissant Sean Stranahan, il le contacte et Martha Ettinger s’arrange pour que Stranahan soit engagé par la famille de Cindy Huntington. Ils pourront être deux à enquêter sur cette affaire.

Malgré le fait que je n’aie pas lu les précédentes enquêtes, je n’ai ressenti aucune gêne dans la compréhension des personnages et leurs relations. J’irai même plus loin : cela m’a donné envie de lire les autres romans. Car ce roman, qui est à classer dans le genre roman policier, est du pur plaisir de lecture. Et en premier lieu, on peut placer l’intrigue, qui avance selon deux aspects en parallèle, qui présente moult fausses pistes, rebondissements et revirements de situation.

Keith McCafferty nous présente le Montana et le décor est un personnage à part entière. Les tableaux sont d’une beauté passionnante et il nous fait découvrir des lieux que l’on n’aurait pas pu imaginer. De même, les psychologies des personnages bénéficient d’une vraie complexité, les relations familiales obscures et cela contribue à donner à ce roman et cette intrigue une vraie épaisseur.

Enfin, nos deux enquêteurs sont deux personnages bien particuliers et participent au plaisir de la lecture. Jouant au jeu du chat et de la souris, ils sont aussi opposés que le feu et la glace mais sont attirés l’un par l’autre comme des aimants. Et les dialogues ajoutent une sorte de légèreté et d’humour surtout grâce à des réparties décalées qui finissent par nous convaincre du haut niveau de divertissement. N’hésitez pas à ajouter Le baiser des Crazy Mountains dans vos bagages de vacances.

Kasso de Jacky Schwartzmann

Editeur : Seuil

Jacky Schwartzmann fait partie des auteurs que j’aime beaucoup pour ses intrigues bien trouvées mais aussi et surtout pour son style cynique qui fait preuve d’une belle lucidité. Il y ajoute ici une remarquable fluidité d’écriture.

Débarquant de Marseille, Jacky Toudic revient dans sa ville natale, Besançon, qu’il déteste presqu’autant que les gens. Car Jacky possède un don, arnaquer les gens, et un outil, sa ressemblance avec Matthieu Kassovitz. Depuis Regarde les hommes tomber, tout le monde rêve de côtoyer cet immense acteur et lui en profite pour leur emprunter (de façon définitive) des enveloppes pleines de liquide pour, soi-disant, alimenter les consommations de café lors de la réalisation d’un film imaginaire.

Son retour à Besançon est lié à sa famille : sa mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer et s’est retrouvée à insulter des jeunes en robe de chambre à deux heures du matin en pleine rue. Le docteur Paul Jeune lui annonce l’ampleur de la maladie et qu’une place en Ehpad va se libérer bientôt. Malgré le ressentiment qu’il ressent envers son prochain, il se retrouve bien obligé de régler cette affaire, ne serait-ce que pour signer les papiers.

Ses parents furent professeurs de philosophie ce qui forge un caractère pour un garçon doué en rien. Quand il se rend à l’Ehpad, il s’aperçoit que sa mère prend Nagui, en train d’animer un jeu de chanteurs, pour son fils et Jacky pour son docteur. Il retrouve son ami d’enfance, Yann, qui fait l’homme automate devant l’église Saint-Pierre. Lors d’une soirée au bar Le Gibus, il retrouve sa bande, Yann, Parrain, et Elder. Comme il doit continuer à faire tourner sa baraque, il va sur Tinder et prend rendez-vous avec une dénommée Zoé …

Jacky Schwartzmann va prendre le temps de quelques chapitres pour nous placer les décors, les personnages et son intrigue. Une fois cela fait, il peut dérouler son histoire d’arnaqueur à la petite semaine … mais attention, il y aura moult rebondissements et, pour certains bien surprenants voire renversants.

De la situation du départ, dramatique, l’auteur annonce le ton : Jacky Toudic préférerait que sa mère soit morte plutôt qu’elle subisse et fasse subir sa maladie. On entre directement dans son ton cynique noir. Comme je l’ai dit au dessus, l’avantage des auteurs comiques, c’est de voir le monde différemment et de faire preuve d’une belle lucidité ; bref, de nous faire prendre du recul par rapport à ce que nous vivons tous les jours, et arrêter de se prendre au sérieux.

Avec ce roman, Jacky Schwartzmann abandonne sa méchanceté, y insère même une dose de sentiments en créant ce personnage de sosie de Kassovitz. Malgré ce qu’il raconte, on ressent de la peine pour lui et sa situation. Mais ne vous y trompez pas, l’auteur va régler son compte à beaucoup de gens, et passer en revue nombre de professions et comportements. Des fans de stars de cinéma prêts à faire n’importe quoi pour les côtoyer, aux médecins, les notaires, le monde du cinéma, les artisans, les gilets jaunes, … tout le monde en prend pour son grade et ça flingue pas mal !

Il n’en reste pas moins que Jacky Schwartzmann fait montre d’une belle fluidité dans le style, se montre moins méchant que d’habitude ce qui donne de la force à son propos, et qu’il démontre une réelle assurance dans le déroulement de son intrigue, ce qui fait de son roman, probablement le meilleur qu’il ait écrit à ce jour … du moins c’est mon avis. Je vous garantis de passer un excellent moment avec cet auteur et avec son roman fort drôle, au second degré

Tantum Ergo de Maurice Daccord

Editeur : L’Harmattan

L’arrivée d’une nouvelle collection de romans policiers aux éditions de L’Harmattan, appelée sobrement Noir, se fête au même titre qu’une nouvelle série mettant en scène deux enquêteurs aux noms rigolos. Une lecture festive.

Proche de la retraite après avoir passé plusieurs années dans la compagnie d’assurances Le Parapluie, Eddy Baccardi décide de changer de vie et de travailler à son compte. Il s’aperçoit bien vite que les couples ne sont pas faits pour durer et ouvre une société d’écoute de futurs divorcés. Essayant d’arrondir les angles, de prodiguer des conseils de pseudo-psychologue, sa clientèle s’étoffe rapidement par un efficace bouche à oreille grâce à ses qualités d’écoute.

Un matin, un commandant de gendarmerie au nom étrange, Léon Crevette, le convoque au poste. Une femme a été trouvée égorgée avec une gravure sur le ventre : Tantum Ergo. Dans les papiers de la défunte, le commandant a déniché les coordonnées de Baccardi. Effectivement, il s’agit bien d’une de ses clientes mais, code de déontologie oblige, il ne peut guère aider le gendarme sur la vie privée de la dame.

Mais en quelques jours, les cadavres s’amoncellent. On retrouve une puis deux puis … toutes des femmes et presque toutes clientes de Baccardi. Les deux hommes vont allier leurs forces pour dénicher le coupable.

Ni le thème du serial killer, ni celui de la vengeance ne vont révolutionner le genre. La trame de ce roman est classique et le couple dissonant d’enquêteurs des éléments déjà rencontrés dans le polar. On peut même y trouver des indices qui tombent du ciel et font avancer l’enquête comme par hasard. on ne va pas y chercher ici une révolution du genre, mais plutôt une variation doucement virevoltante.

Et pourtant, si je parle de ce roman, c’est bien parce qu’il possède un ton fantasque, amusant, léger et bigrement humoristique, sans faire dans la lourdeur. J’ai particulièrement aimé les clins d’œil au genre, et les sous-entendus qui font sourire car placés au bon endroit. Il faut dire que Maurice Daccord écrit bien, simplement, et qu’on trouve un plaisir certain à lire ce roman court qui ne se veut rien d’autre qu’un divertissement. Ce qui est sûr, c’est que je serai au rendez-vous de leur prochaine enquête.

Des poches pleines de poches

Pour bien finir l’année, la dernière rubrique consacrée aux romans en format poche est exclusivement consacrée aux éditions Points, qui fêtaient cette année leur 50ème anniversaire.

A sang perdu de Rae DelBianco

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : Théophile Sersiron

Wyatt Smith et Lucy sa sœur jumelle essaient du survivre en élevant leur troupeau de bœufs et de vaches. Ces quelques dizaines de bêtes leur permettent à peine de payer leur ferme, dont ils ont hérité à la mort de leur père. Sous le soleil implacable du désert de l’Utah, Wyatt subit des coups de feu par une jeune fille de 14 ans, qui a abattu quatre bœufs. Wyatt et Lucy l’enferment mais la jeune fille sauvage arrive à s’échapper. Wyatt se lance alors dans une course poursuite effrénée pour récupérer ses 4600 dollars.

J’aurais lu pas mal de premiers romans en cette année 2020, et bien peu auront capté mon intérêt. Ce roman-là n’est pas exempt de défauts mais il vaut le détour par la description d’une partie de l’Amérique dont on parle peu, l’Utah, son désert et ses champs immenses et interminables, peuplés de fermes isolées tous les 50 kilomètres. Dans ce cadre, dans ce décor, il n’est pas étonnant de rencontrer des hommes et des femmes dont le principal objectif se résume à la survie. Et tout justifie la légitime défense de ses biens.

Le roman, malgré son scénario qui tiendrait sur un post-it, nous présente des personnages violents, justifiant leur mode de vie par la défense de leurs terres. On se retrouve plongés dans un monde qui ressemble à celui de Mad Max, sauf que nous sommes dans la vraie vie. Que ce soient les hommes ou les femmes, c’est la loi du plus fort qui prime, et de celui ou de celle qui tire vite et bien.

C’est bien le style qui me permet de dire que ce roman vaut le détour. Rae DelBianco a le talent de nous faire ressentir une terre aride, désertique, sous un soleil de plomb écrasant. On suerait presque de grosses gouttes à la lecture de ce roman. Et malgré le fait que l’auteure ait opté pour un style très descriptif mais irrémédiablement froid, clinique, ce qui empêche une quelconque empathie ou identification envers les personnages, on assiste à des scènes violentes dont l’aspect visuel et cinématographique force le respect. Il sera intéressant de suivre cette auteure prometteuse.

Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

A 47 ans, célibataire sans enfants, Gaby Aspinall cache derrière sa démarche débonnaire une âme de tueur d’entreprise. Acheteur chez Arema, une entreprise d’électricité spécialisée dans le nucléaire, il exerce son métier sans pitié pour ses fournisseurs, leur grattant quelques pourcents qui vont amputer leur marge. Ce matin-là, il se rend chez Nitram pour négocier avec Gressot, le patron, trois pourcents supplémentaires. Il ne sait pas encore que cette visite va engendrer de gros changements dans sa vie.

Gaby assurant la narration, il nous présente le monde de l’entreprise moderne. Ayant roulé sa bosse, il fait preuve d’une lucidité qui fait qu’on se retrouve forcément par son style cynique et méchant. Car Gaby ne croit en rien, ne fait confiance en personne et remplit sa vie vide par l’humiliation de ses fournisseurs. Et dans ce genre-là, quand il s’agit de pointer les travers de notre société, Jacky Schwartzmann est le roi.

Ça flingue à tout va, dans tous les domaines. C’est méchant, autant pour le fonctionnement de l’entreprise, que pour les pompes funèbres ou les hôtels, les restaurants, les parents, les syndicats, les docteurs, la télévision ; bref, tous les domaines que nous rencontrons dans notre misérable vie vont en prendre pour leur grade, le but n’étant pas de dire que c’était mieux avant, mais de pointer l’infantilisation que nous subissons.

Alors oui, Jacky Schwartzmann y va fort, on éclate de rire parfois, on rit jaune tout le temps. Mais surtout on apprécie l’opinion de ce personnage gratuitement ignoble et détestable parce qu’il y a un fond de vérité et des exemples criants de justesse et de lucidité. Ce qui est sûr, c’est que ça ne plaira pas à tout le monde. Mais par moments, ça fait bigrement du bien d’être bousculer dans nos petites certitudes inutiles. J’aime.

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat

Editeur : Manufacture de livres (Grand format) ; Points (Format poche)

Sur ce mois de décembre, afin de finir en beauté pour fêter l’anniversaire des éditions Points, je vais vous proposer un certain nombre d’avis sur des polars sortis chez Points. Et on commence par ce roman vraiment pas comme les autres.

Alors qu’il est confortablement installé dans l’avion qui le mène à Copenhague, l’éditeur free-lance Delafeuille sait qu’il doit décrocher ce contrat s’il ne veut pas perdre son emploi. Les lois du marché du livre étant impitoyable, il vient pour négocier les droits du dernier thriller de l’auteur en vogue : Olaf Grundozwkzson. Il s’attend à ne pas être le seul sur le coup, vu le nombre de ventes qu’il réalise à chaque sortie de ses pavés de 600 pages.

Arrivé à l’hôtel, il s’isole dans un coin sombre, et distingue Murnau et Gorki, ses concurrents, déguster une Carlsberg, boisson qu’il boit aussi à défaut de pastis. Un homme habillé de vêtements d’un autre âge s’installe en face de lui et se présente : Sherlock Holmes. Ce dernier a deviné son identité et la raison de sa présence. Holmes est là pour trouver le tueur en série qui sévit en ce moment en découpant ses victimes de sexe féminin et que la presse a surnommé L’esquimau.

De retour dans sa chambre, l’accueil lui signale qu’on a laissé pour lui un paquet. On lui apporte et il l’ouvre : il s’agit du roman de Olaf Grundozwkzson, Le dernier thriller norvégien. Quand il en commence la lecture, il tombe sur un personnage qui rejoint Copenhague par avion. Ce personnage se nomme Delafeuille et dit les mêmes mots que lui a prononcé quelques heures auparavant. Delafeuille est-il dans la réalité ou dans la fiction ?

Rencontré auparavant dans L’espion qui venait du livre (Rivages Noir) que je n’ai pas (encore) lu, Delafeuille ne devait probablement pas devenir un personnage récurrent à l’époque. Mais depuis 2014, le monde de l’édition a connu nombre d’évolutions, dont le nombre de ventes de thrillers sanglants, la vague de polars nordistes, ou la guerre que se livrent les éditeurs dans ce marché au chiffre d’affaires alléchant.

Dès les premiers chapitres, le ton se veut décalé, œuvrant dans l’absurde et le surréalisme. Le début du livre s’avère même angoissant, et je n’ai pu m’empêcher de penser à Franz Kafka, si ce n’est que Luc Chomarat manœuvre l’humour pour décompresser les situations tendues. Fort drôle au début, et il faut dire que cette idée est tout bonnement géniale, on alterne entre la réalité et la fiction, jusqu’à ce qu’elles ne se fondent en un seul récit.

Il n’est pas étonnant, dès lors, de passer en quelques lignes de Copenhague (au Danemark, donc) et son climat rigoureux (les protagonistes devront même subir une tempête de neige) à l’Afrique et son climat chaud et sec. Il ne faut pas chercher de logique dans ce récit, juste apprécier les messages qui parsèment ce livre et les références aux grands auteurs de ce genre (Nesbo, Mankell, Larsson …).

Car l’auteur en profite pour donner son avis sur la guerre entre les éditeurs, se pliant aux desideratas des lecteurs à tout prix, au livre électronique bien qu’il en loue les possibilités infinies pour les intrigues, les facilités que prennent certains auteurs dans leurs descriptions sanguinolentes et gratuites, l’oubli volontaire des grands auteurs du passé que l’on préfère passer à la trappe pour éditer des pavés inintéressants.

On rit beaucoup dans ce livre, pour peu que l’on se laisse charmer, envoûter dans cette situation absurde et que l’on laisse l’inventivité de l’auteur nous emmener dans des contrées jamais rencontrées jusque-là. Car ce roman est avant tout un hymne à la littérature, seul art capable de nous emmener dans un endroit impossible à visiter : notre imagination (pourvu que l’on veuille réfléchir). D’ailleurs, l’auteur le dit bien mieux que moi : « L’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver. »

Micmac à Bucarest de Sylvain Audet-Gainar

Editeur : Ex-Aequo éditions

Faisant suite à Du rififi à Bucarest, ce deuxième roman de Sylvain Audet-Gainar, traducteur entre autres des polars de Georges Arion, reprend les mêmes personnages dans une intrigue située deux ans après, en 2018.

De bon matin, M.Ion Ionescu va faire son tour et prend l’ascenseur afin de rejoindre le rez-de-chaussée. On ne peut pas dire que la journée s’annonce bien, qu’il va s’envoyer en l’air, puisque, dès qu’il appuie sur le bouton sensé l’emmener en bas, le câble de la cabine se casse et ce brave retraité se retrouve éclaté comme une pastèque, mort sur le coup.

Arthur Weber essaie de trouver où est la tête dans l’image qu’on lui présente. A la limite de tomber dans les pommes, il observe l’échographie de sa compagne Iulia, et doit se persuader de sa future situation de père. Une nouvelle n’arrivant pas seule, le gynécologue lui annonce qu’il sera doublement père, puisque Iulia attend des jumeaux. C’en est trop pour sa petite nature et il s’évanouit, s’ouvrant le front sur le coin de la table d’examen.

A peine sorti de l’hôpital, le chemin est bloqué par des véhicules de police. L’inspecteur Radulescu l’aperçoit et demande à ce que l’on arrête Arthur, car sa scie à métaux a servi à couper le câble de l’ascenseur, tuant son voisin. Heureusement que son alibi tient la route : il ne pouvait être aux urgences et couper en même temps le câble !

Les événements se succèdent, quand il part, peu de temps après à Paris pour œuvrer en tant qu’interprète dans un colloque. Dans sa chambre, on vient tout juste d’y poignarder un homme, qu’il ne connait pas. L’arme utilisée est son couteau de cuisine. Là encore, il est innocenté et renvoyé illico presto en Roumanie. Vraisemblablement, quelqu’un lui en veut et veut lui faire porter le chapeau.

Quand on a lu le premier roman de Sylvain Audet-Gainar, l’effet de surprise n’est plus au rendez-vous. Et on retrouve le plaisir de parcourir cette intrigue en compagnie d’Arthur Weber, jeune homme à la bonne humeur communicative, qui a l’art de s’attirer les pires problèmes de la création. Et même quand ce sont de petits problèmes, ils lui paraissent insurmontables. Plus que l’envie de lui coller quelques baffes, c’est plutôt le sourire qui s’accroche à nos lèvres de lecteur.

Par rapport au précédent roman, le rythme y est moins soutenu, mais les situations toujours imaginatives, drôles et décalées. La plume se fait toujours fluide et le ton léger. Il n’est pas question ici de faire autre chose que du divertissement, du bon divertissement. Pour autant, nous allons retrouver le fond de l’intrigue précédente avec une intrigue mouvementée, parsemée de morts sans rapport les uns avec les autres.

Pour certains chapitres, je me demande où l’auteur va les chercher. L’exemple du chapitre 12 est éloquent : il nous créé un groupe d’enquêteurs octogénaires qui vont creuser cette affaire par loyauté envers son beau-père et les dialogues sont truculents. Au passage, il nous montre aussi comment l’ancien régime dictatorial avait la main mise sur ses citoyens, allant jusqu’à influer (pour le pire) sur leur vie privée. Micmac à Bucarest s’avère être un roman à la fois instructif et distrayant.