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Noir côté cour de Jacques Bablon

Editeur : Jigal

Décidément, Jacques Bablon nous en fait voir de toutes les couleurs. Après Trait Bleu, Rouge écarlate, Nu couché sur fond vert, Jaune soufre, voici Noir côté cour. Rassurez-vous, le ton de ce nouveau roman reste sombre.

Galien Rivière habite un petit immeuble de Paris, qui appartient à son père. Il est obligé de déménager au gré des mises en vente des appartements que son père réalise, comme pour l’embêter. Pour le moment, il ne lui reste qu’un studio de 21 mètres carrés au cinquième étage. La nuit risque d’être agitée puisque les voisins du dessous organisent une fête. Par la fenêtre, il guette une jeune femme aux cheveux noirs. Sans qu’il s’en aperçoive, le robinet des WC se met à fuir.

Dorothée est fière de sa fête et de son buffet froid. L’attitude de Guillermo, son mec, est la seule ombre au tableau de cette soirée qui promet d’être grandiose.

Alors que l’eau s’infiltre sous le parquet, elle arrive dans l’appartement juste en dessous où seul le chat peut s’en rendre compte. Son propriétaire est déjà mort.

A côté vit UgoLighetti, dont la femme est morte suite à une infidélité conjugale dans des circonstances mystérieuses. Les enfants, Margy et Jacob ne connaissent pas non plus les détails de l’histoire. Ugo ne vit pas seul puisqu’il a invité une SDF à venir coucher chez lui … c’était il y a un mois. Elle s’appelle Tasamina et Ugo a une furieuse envie de la baiser.

A l’étage en dessous, Jerzy Glosky et Lukas Zukauskas sont inquiets des traces de sang qu’ils laissent sur la maquette. La blessure de Lukas inquiète son ami. Il faut dire qu’ils ont loué l’appartement pour une nuit seulement. Pas le temps de nettoyer, mais il leur faut fuir au plus vite. L’état de Lukas fait que Jerzy va devoir l’abandonner aux urgences.

Ce roman ressemble à s’y méprendre à une bombe à retardement : après avoir présenté quelques habitants de cet immeuble, l’auteur les dissémine aux alentours avec des dégâts meurtriers. Chacun va prendre le devant de la scène à tour de rôle, déroulant une petite intrigue, englobée dans une histoire globale faite de ressentiment, de vengeance, de violence gratuite.

Il ne faut pas attendre de la part de Jacques Bablon qu’il s’attarde sur la psychologie des personnages, leurs actes parlant pour eux-mêmes. Le lecteur devra faire le nécessaire, ajouter des décors ici tout juste brossés, ou en déduire les motivations ou réactions à insérer entre les dialogues brefs. Le mot d’ordre est et reste l’efficacité et le minimalisme en guise de religion pour cette histoire aux multiples facettes.

C’est, si je ne m’abuse, la première fois que l’auteur s’essaie à multiplier les personnages, qui sont tantôt attendrissants, tantôt détestables, tantôt affolants, tantôt décalés. Pourtant, c’est une nouvelle réussite dans ce court roman par la taille mais qu’il faudra lire assidument et tranquillement pour gouter la justesse des phrases et la force d’évocation exprimée en peu de mots. Noir, c’est noir.

Du polar certes mais en humour !

Depuis San Antonio et peut-être même avant, il n’est pas interdit de lire un polar et de se marrer comme une baleine. On y trouve de tout, des intrigues décalées au style humoristique. Et quoi de mieux que de passer un bon moment en souriant voire en riant. Je vous pose deux exemples d’excellents romans qui viennent de sortir :

Laisse tomber de Nick Gardel

Editeur : Editions du Caïman

Comment être indifférent au sous-titre de ce roman : « Petit manuel de survie en milieu grabataire. » ?

Antoine Spisser a la quarantaine et est rentier, au sens où ses parents lui ont laissé un beau petit pactole à leur mort. A force de ne rien faire d’autre que manger et regarder des films, Antoine s’est retrouvé obèse. Il ne sort donc que très peu de son appartement, situé dans un petit immeuble, au fond d’une impasse. Il faut dire que ses voisins ne sont pas motivants, puisque cet immeuble n’est peuplé que de personnes âgées ?

Quand le roman s’ouvre, notre Antoine se retrouve en équilibre sur la façade de l’immeuble, à presque 10 mètres du sol. Mais pourquoi est-il là ? Si je vous dis que c’est à cause de ses voisins ? Vous y croyez ? Si j’ajoute que c’est à cause d’un lustre tombé en panne ? Dit comme ça, cela peut sembler farfelu. Eh bien ça l’est ! En voulant rendre service, Antoine se retrouve pris dans un engrenage … comique.

Nick Gardel, c’est un auteur que j’aime beaucoup pour sa faculté à créer des situations comiques, entre burlesque et cynisme, sans oublier de bons jeux de mots. C’est dire s’il maîtrise toutes les facettes de l’humour. Mais avec ce roman-là, il s’est dépassé autant dans l’histoire que dans sa façon de la construire. Ce roman, c’est du pur plaisir de lecture du début à la fin, que l’on pourrait résumer par : un fainéant au pays des ignobles vieux.

Construit comme un huis clos, nous avons une situation d’un drôle irrésistible : ce gros échalas malhabile de ses dix doigts, se retrouve dans une position inextricablement noire. Les descriptions des personnages sont de grands numéros, proches de ce qu’a écrit San Antonio, et le cynisme de ce qui se passe dans cet immeuble proche de ce qu’a écrit Thierry Jonquet. Plus le roman va avancer, plus Antoine va s’enfoncer et plus cela va devenir drôle. Et cerise sur le gâteau : c’est remarquablement bien écrit ! Je vous livre un des nombreux passages irrésistibles du roman :

« Orsini est la caricature du vieillard. Voûté, la peau parcheminée et plissée comme un lit défait, il a dans les yeux une éternelle tristesse qu’aucun sourire ne pourra jamais totalement effacer. Son front a gagné la lutte de terrain sur sa chevelure blanchie, qui se retire néanmoins dignement dans l’arrière-pays de son crâne. Ses lobes d’oreilles accusent les ans, dévorés par la broussaille, tandis qu’un nez large s’épate entre rides et poches, ombrant des lèvres fines sans teinte. »

Ce roman, c’est à mon avis son meilleur à ce jour (du moins de ceux que j’ai lus)

Requiem pour un fou de Stanislas Petrosky

Editeur : French Pulp

Fan du Grand Johnny Hallyday, ce roman est fait pour toi !

Requiem, c’est Esteban Lehydeux, un prêtre exorciste d’un genre particulier : il file un coup de main aux flics pour résoudre des meurtres, mais il débarrasse aussi la société de nuisibles excités du bulbe, tels que les racistes ou les extrémistes. Après Je m’appelle Requiem et je t’…, Dieu pardonne, lui pas, et Le diable s’habille en licorne, voici donc la quatrième enquête de notre curé préféré.

Alors qu’il est à Paris pour donner un coup de main à une association œuvrant pour les SDF, Magdalena, il s’apprête à recevoir son amie Cécile pour lui faire découvrir les charmes de la Capitale et plein d’autres choses. Régis Labavure, commissaire et ami de Requiem va gâcher ce week-end en lui signalant un meurtre à la mise en scène étrange : Le corps a été torturé, un extrait de la bible est inscrit au mur mâtiné d’une chanson de Johnny Hallyday et surtout, un exemplaire du précédent roman de Requiem trône à côté du corps. De quoi mettre la puce (et autre chose) à l’oreille ! D’autant plus que ce corps n’est que le premier d’une longue série. Et à chaque corps, on retrouve un roman relatant les aventures de Requiem.

Que n’ai-je pas encore dit sur cette série ? Sous couvert de déconnade, Stanislas Pétrosky nous concocte de vrais scénarii menés tambour battant avec des personnages hauts en couleur. En termes d’humour, on est plutôt du côté de Frédéric Dard, ou de Nadine Monfils (qui signe la préface, truculente comme d’habitude). Et on rit de bon cœur, quasiment à chaque page. En ce moment, j’aime mettre des extraits, alors en voici un :

« C’est ça mon souci à l’heure actuelle, j’ose plus … je ne sais plus comment faire. Pas pour mater un cul, non pour vivre. Tiens, toi qui es du sexe mâle, célibataire, en recherche d’une nana, pour la vie ou pour une nuit. Comment tu fais maintenant ? Quand j’en vois certaines, moi, j’ai peur, tu vas pour draguer gentiment, et paf, un procès sur le coin du museau … On vit une drôle d’époque. Entre les mecs trop lourds, qui mériteraient une bonne claque dans la gueule, voire un coup de genou dans les aumônières, et les filles qui, dès qu’on tend un semblant de regard sur elles, se mettent à hurler au viol, va falloir trouver le juste milieu. Moi, je me permets de vous dire que vous êtes mal barrés pour vivre de belles histoires d’amour si vous ne redressez pas la barre rapidement … »

Requiem n’est pas seulement un personnage drôle ; il dit aussi des choses importantes sur les travers de notre société, il présente le sort des SDF, des abîmés de la vie que l’on délaisse au bord du trottoir, en fermant les yeux. Bref, ce tome-là ne dénote pas par rapport aux autres, c’est de la lecture distrayante et intelligente, qui secoue les neurones pour qu’on se bouge. Bref, une lecture à ne pas rater !

L’hexamètre de Quintilien de Elisa Vix (Rouergue Noir)

De Elisa Vix, j’ai lu La nuit de l’accident, un roman que j’ai bien aimé (et que je devrais chroniquer un de ces jours), et Rosa Mortalis qui m’a permis de faire connaissance avec son policier récurrent Thierry Sauvage. Ce roman est, comme La nuit de l’accident, un roman orphelin, un roman qui fait passer de fortes émotions. Le lieu unique de ce roman est un immeuble, et nous allons suivre l’intrigue à travers les témoignages des différents habitants. C’est donc un roman choral FORMIDABLE !

Dans un petit immeuble haut de quatre étages …

Lucie est journaliste free-lance, parce que free-lance, ça fait mieux que pigiste …

Pierre est médecin de nuit. Depuis la perte de sa femme, morte d’un cancer, il a des problèmes de conflits avec son fils adolescent Kevin …

Marco est gérant d’un Apple Store, c’est le playboy du coin …

Leila est une jeune mère qui doit élever ses deux enfants en bas âge, qu’elle a eu de deux pères différents …

Yanis, c’est le nom de l’enfant de Leila que les éboueurs retrouvent dans un sac poubelle, un sale matin. Il a reçu de violents coups à la tête.

Le commissaire Beethoven va enquêter sur ce meurtre.

Elisa Vix va tenter de répondre à cette question en utilisant l’hexamètre de Quintilien, qui est une série de questions qui doivent permettre à tout journaliste (et donc à nous même) de comprendre ce qui s’est passé. Les questions, au nombre de six sont : Qui ? Où ? Quoi ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Ce roman est très fort, émotionnellement parlant. Parce qu’il touche une corde des plus sensibles (la mort d’un nourrisson), parce que le fait divers dont il est question est sordide (le corps est emballé dans un sac poubelle), parce que les personnages sont comme vous et moi. De Lucie qui cherche un sujet de reportage pour boucler ses fins de mois, de Pierre qui a du mal à concilier sa vie professionnelle et personnelle, de Kevin un adolescent qui a du mal à faire face à ses drames personnels, de Marco le dragueur sans vergogne, tous sonnent juste. Et même si Elisa Vix ne fait pas varier son style d’une personne à l’autre, elle écrit avec la simplicité des gens simples, communs. Et les faits qu’elle relate sont d’autant plus frappants.

Car le roman est fait de trois parties. La première relate à travers les yeux de chacun des protagonistes l’enquête relative à la découverte du petit corps. La commissaire Beethoven intervient peu, ponctuellement, mais malgré cela, cette partie se termine par une conclusion aberrante. La deuxième est plus calme, je dirai même que c’est le calme avant la tempête, puisque l’on y voit la vie des habitants de ce petit immeuble, les uns interagissant avec les autres, et on ne voit pas bien où l’auteure veut en venir. Mais c’était sans compter sur la conclusion et cette troisième partie terrible (et je pèse mes mots) qui vont en émouvoir et en horrifier plus d’un.

Vous l’avez compris, ce roman, bien qu’il possède une trame policière, un contexte de roman noir, s’avère un formidable roman choral dramatique, qui nous fait nous poser bien des questions après avoir tourné la dernière page dont celle-ci : Et nous, à leur place, qu’aurions nous fait ?

Installation de Steinar Bragi (Métailié noir)

Peut-on réellement résister à une telle quatrième de couverture ? Un roman qui parle d’ultra sécurité, de la transformation de la société, de la déshumanisation. Voilà les raisons qui m’ont poussé vers Installation.

Eva Einarsdóttir se sépare de son fiancé et rentre chez elle en Islande après avoir vécu à New York. Elle a connu un drame trois ans auparavant, ayant perdu son bébé de deux mois. De retour dans son pays natal, elle emménage dans un appartement ultra sophistiqué, avec toutes les nouveautés en terme de sécurité et de technologie. Mais son pays a bien changé, les pêcheurs ont disparu et cadres de banques et traders ont envahi la ville.

En contrepartie de cet appartement, elle doit s’occuper des plantes et du chat. Sauf qu’il n’y a ni plantes, ni chat dans le logement. Dans la chambre, au plafond, une moulure en plâtre en forme de masque semble la regarder. Difficile de dormir avec cette menace en face d’elle. Dans cette tour, seuls quelques habitants résident là. A commencer par une voisine qui devient très vite envahissante. Sans compter le gardien, qu’elle peut regarder à l’aide d’une caméra et qui se masturbe la nuit. Ainsi que des voisins, un couple, dont les conversations sont bien étranges.

Petit à petit, Eva va se renfermer sur elle-même, ne vivant que par les informations qu’elle regarde sur Internet, la télévision ou le programme qui retransmet les caméras de surveillance de la résidence. Les cauchemars apparaissent, la solitude s’installe comme quelque chose de rassurant, et elle se retrouve enfermée dans une tour qui ressemble à elle-même.

De la vie de Eva, on découvre petit à petit les événements, ceux d’une jeune artiste fainéante superficielle. Ce qu’elle reproche aux autres, c’est aussi ce qu’elle est elle-même. Puis le mystère s’installe, les voisins font connaissance, disent des choses qui sont en contradiction de ce qu’elle apprend le lendemain. Même l’amie de son ami, celui qui la loge, s’avère morte, suicidée.

L’ambiance devient bizarre, glauque, jusqu’à la deuxième partie où on navigue entre rêve et réalité, entre délires alcooliques et actes idiots voire dangereux. Les pièces changent de couleur, changent de forme, Eva subit des violences ou bien ce ne sont que des punitions. Est-elle victime de ses rêves, de ses désirs ou de séquestration. On nage en plein surnaturel jusqu’à un final surprenant.

Ce programme parait bien alléchant. Mais c’est sans compter l’écriture, bourrée de fautes de grammaire, de mots mal utilisés, ou de mots utilisés à la place d’autres. Est-ce de la faute de l’auteur ou bien du traducteur ? Je ne sais pas, mais certains passages sont agaçants, certaines expression involontairement amusantes et m’ont sorti de cette histoire. C’est en tous cas une histoire pas comme les autres, bigrement originale à mi chemin entre un huis clos et du David Lynch, dont je ne suis pas sur d’avoir compris la fin. Je n’ai pas trop aimé celui là, mais je relirai probablement son prochain roman.