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Le silence des carpes de Jérôme Bonnetto

Editeur : Inculte

Après La certitude des pierres, la curiosité m’a poussé à acheter le deuxième roman de Jérôme Bonnetto, juste pour voir jusqu’où pouvait aller cet auteur pas comme les autres. Eh bien, le silence des carpes est un roman pas comme les autres.

En plein cœur de la Moravie, une province de la République Tchèque, deux hommes se donnent rendez-vous tous les dimanches au bord d’un étang. Ota et Pavel viennent pêcher la carpe. Un jour, ils aperçoivent à la surface une carpe-amour. Cela justifie qu’ils continuent à venir ici pour l’attraper. Mais quelque soit leur stratagème, rien n’y fait ; aucun poisson ne mord.

Le robinet de la cuisine fuit et cela empêche Paul Solveig de dormir. Ce bruit incessant de la goutte qui tombe dans l’évier (ploc) avec la régularité d’un métronome (ploc, ploc, parfois plac, plac) lui porte sur les nerfs. Le lendemain, il appelle des plombiers inscrits dans l’annuaire mais aucun n’est libre. Au moment où le plombier à l’accent guttural débarque, pauline sa femme lui annonce qu’elle veut faire un break. Après le robinet, c’est sa femme qui fuit.

Le lendemain, réveillé par le soleil qui vient réchauffer sa peau, Paul Solveig se rend compte de l’absence de sa femme et se dirige vers la cuisine pour son petit déjeuner. Sous la table, une photo repose tranquillement. Paul étudie cette image en noir et blanc d’une femme assise sur un banc et se rend compte qu’elle doit appartenir au plombier. Que va-t-il en faire ? En lançant le dé, le chiffre est impair. Il ira donc rechercher cette femme.

Ce roman possède un ton qui, dès le début du roman, apparait attachant. Après le coté bizarre des deux amis qui vont à la pêche aux carpes, qui va revenir de façon récurrente, Paul Solveig nous raconte sa vie. A subir plutôt qu’agir, il a trouvé la solution à ses problèmes de prise de décision : il lance un dé ; en fonction du résultat, pair ou impair, il prend une direction qu’il n’aurait pas choisi s’il avait réfléchi.

Ainsi, sa femme partie, il part pour la République Tchèque pour retrouver une femme à la beauté intemporelle, aperçue sur une photographie. Il découvre un pays dont il ne connait même pas la langue, rencontre des gens simples à l’humour décalé et apprend leur art de vivre. Il croise ainsi Mila, jeune femme active et bouillonnante, fan de cinéma et en particulier de Milos Forman.

A la fois roman initiatique et roman d’amour, roman de découverte et roman d’émancipation, ce roman au ton gentiment humoristique, possède une belle plume imagée, drôle, sentimentale et respectueuse, nostalgique et introspective, où un homme se découvre en découvrant un pays. Avec un fond d’enquête qui débouche sur un secret terrible, le ton doucereux en fait un livre bigrement humain et attendrissant. C’est un roman vraiment original, dans sa forme et dans son fond, que je vous enjoins de découvrir.

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto

Editeur : Editions Inculte

Je ne connaissais pas cette maison d’édition, je ne connaissais pas l’auteur, et il aura fallu le billet de Laulo pour me convaincre de partir à l’aventure, comme une randonnée dans les montagnes, dans un paysage beau mais dur.

Guillaume Levasseur est un jeune homme qui a bourlingué de par le monde. Quand il débarque dans le village de Ségurian, encastré parmi les montagnes, il sait qu’il va pouvoir vivre là, créer quelque chose, et être heureux. Il ne demande pas grand-chose d’autre. Alors, il décide d’élever des moutons. Il les emmènera en pâturage dans les hauteurs et vivra chichement de leur viande et leur laine.

Au village, s’il est une tradition qu’il ne faut pas changer, c’est bien la chasse au sanglier. Ils sont une poignée à se donner rendez-vous, pour faire une battue dans la montagne, accompagnés de leurs chiens féroces. L’arrivée d’un berger en plein terrain de chasse est vue comme un défi, surtout venant d’un étranger. Il y a une chose dont ils sont sûrs, c’est qu’il va falloir qu’il parte, coûte que coûte.

Il y a une deuxième tradition qu’il ne faut surtout pas changer : La fête de la Saint Barthélémy. Ce jour-là, le village est en liesse, on mange, on boit, on rit. Cette date du 24 août, c’est une date incontournable pour tous et ce n’est pas un berger qui va la perturber.

Il faut avoir bien du courage pour écrire et même éditer un roman dont l’intrigue fait penser à Jean de Florette et dont le cadre ressemble à s’y méprendre à des grands classiques de la littérature française ; on peut parler d’Emile Zola, Jean Giono entre autres. Et pourtant, ce roman dépasse les comparatifs et porte en lui sa propre identité, autant par sa construction que par son style.

De la construction, je noterai le rythme donné par les fêtes de la Saint Barthélémy, pendant six années de suite comme autant de chapitres. Et pendant chaque année, on va voir l’intrigue se dessiner, se construire, et les deux camps se monter l’un contre l’autre. Guillaume va développer sa bergerie envers et contre tous, modernisant petit à petit ses installations, remportant des succès comme cette renommée quant à la qualité de la viande qu’il fournit. De l’autre, le clan des chasseurs, aveuglés et enfermés dans leurs traditions d’un autre temps, se montant la tête pour chasser l’intrus, l’étranger, l’autre qui les nargue dans leur bêtise.

L’histoire va évidemment être dramatique et pour autant, ce roman est passionnant par cette plume qui alterne sur tous les registres avec toujours autant de justesse. Tantôt elle nous prend à parti, tantôt elle est poétique, atteignant des hauteurs immaculées, tantôt elle se veut vulgaire, ou plutôt populaire. Mais à chaque fois, elle est unique car totalement assumée et personnelle.

Si on peut être surpris mais jamais rebuté, on ressort de cette histoire avec un goût amer dans la bouche mais ébloui par quelques morceaux de littérature éblouissants. Car plusieurs fois dans le livre, j’ai levé la tête des pages et me suis exclamé : « Ouah ! Trop fort ! ». C’est un vrai livre d’auteur et je ne peux que vous encourager à le découvrir. Le voyage en vaut largement la chandelle.