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Oldies : Little bird de Craig Johnson

Editeur : Gallmeister (Grand format) ; Gallmeister / Points (Format Poche)

Traducteur :

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose un roman particulier pour moi, je vous en dis plus un peu plus loin …

L’auteur :

Craig Johnson, né le 12 janvier 1961 à Huntington dans l’État de la Virginie-Occidentale, est un écrivain américain, auteur d’une série de romans policiers consacrés aux enquêtes du shérif Walt Longmire.

Craig Johnson fait des études de littérature classique et obtient un doctorat en art dramatique.

Avant d’être écrivain, il exerce différents métiers : policier à New York, professeur d’université, cow-boy, charpentier, pêcheur professionnel, ainsi que conducteur de camion. Il a aussi ramassé des fraises. Tous ces métiers lui ont permis de financer ses déplacements à travers les États-Unis, notamment dans les États de l’Ouest. Il finit par s’installer dans le Wyoming où il vit actuellement. Toutes ces expériences professionnelles lui ont servi d’inspiration pour écrire ses livres et donner ainsi une certaine crédibilité à ses personnages.

Il est l’auteur d’une série policière ayant pour héros de shérif Walt Longmire. Les aventures du shérif se déroulent dans le comté fictif d’Absaroka, dans le Wyoming, aux Etats-Unis, le long d’une branche des montagnes rocheuses, la Chaîne Absaroka. Par son cadre géographique, la série lorgne vers le genre du western. Elle a été adaptée à la télévision américaine sous le titre Longmire, avec l’acteur australien Robert Taylor dans le rôle-titre.

Craig Johnson vit avec sa femme Judy dans son ranch près de Ucross (25 habitants) sur les contreforts des Monts Big Horn, dans le Wyoming, où il s’occupe de ses chevaux et de ses deux chiens. Son ranch est adjacent aux réserves indiennes Crow et Cheyenne où l’écrivain a de nombreux amis dont il s’inspire directement pour créer ses personnages amérindiens. Il trouve également son inspiration dans les paysages et différents lieux environnants son ranch et les décrit avec précision dans son œuvre. Bien que le comté d’Absaroka n’existe pas réellement, sa position géographique est bien réelle et ses caractéristiques reprennent celles de lieux existants.

Craig Johnson est lauréat de nombreux prix littéraires, dont le Tony HillermanMystery Short Story Contest. Il est membre de l’association des MysteryWriters of America.

En France, les écrits de Johnson sont publiés par l’éditeur Gallmeister. Plusieurs nouvelles ont été offertes gratuitement en librairie et diffusés sur internet afin de promouvoir l’œuvre de l’auteur.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Après vingt-quatre années passées au bureau du shérif du comté d’Absaroka, dans le Wyoming, Walt Longmire aspire à finir sa carrière en paix. Ses espoirs s’envolent quand on découvre le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d’une jeune indienne, Melissa LittleBird, un jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd’hui, il semble que quelqu’un cherche à se venger. Alors que se prépare un blizzard d’une rare violence, Walt devra parcourir les vastes espaces du Wyoming sur la piste d’un assassin déterminé à parvenir à ses fins.

Avec LittleBird, premier volet des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous offre un éventail de personnages dotés d’assez de sens du tragique et d’humour pour remplir les grandes étendues glacées des Hautes Plaines.

Mon avis :

Cette série représente pour une série de romans particulière pour une raison bien simple. Quand LittleBird est sorti, on m’en a parlé en des termes si élogieux que je l’ai acheté peu après sa sortie. Puis, les tomes sortant à la fréquence d’un par an, je les ai tous acquis année après année, et je ne les ai jamais ouverts. J’attendais la bonne occasion pour entamer cette série dont la première enquête a totalement rempli les attentes.

Dès les premières lignes, Craig Johnson nous plonge dans un décor de western, dans une époque bien ancrée dans notre quotidien. Son style, très littéraire, fait des miracles en termes de descriptions à un point tel que l’on se retrouve face à des peintures représentant un paysage montagneux à perte de vue.

Craig Johnson évite les pièges de vouloir nous présenter le contexte et les personnages au début du roman. Il entre dans son intrigue comme si nous faisions déjà partie des habitants de cette région d’Absaroka. Petit à petit, il va nous présenter les protagonistes au travers de scènes simplissimes qui permettent de situer à la fois leur relation avec Walt Longmire et leur psychologie.

D’ailleurs, Walt Longmire, qui est le narrateur de cette histoire, prend toute la place ; et la narration est si naturelle (je vais éviter de dire fluide) qu’on a l’impression non seulement de le connaitre depuis longtemps mais de carrément vivre à ses côtés. On ne peut qu’adorer ses répliques toutes en dérision de la part d’un homme dont la femme vient de mourir et qui se retrouve en période électorale pour son poste de shérif.

L’histoire en elle-même est terrible : une jeune fille indienne attardée a été violée par quatre jeunes hommes dont on attend la peine de prison après la condamnation. Alors qu’ils sont en liberté surveillée, Walt est appelé pour constater le corps de l’un d’eux. Le rythme de ce roman va être lent, au rythme de la vie dans l’Ouest américain, et va nous présenter la vie de cette petite ville, bordée par une réserve indienne. On y appréciera aussi la diplomatie et le respect des gens dont fait montre Walt, qu’ils soient blancs ou amérindiens. Un premier tome qui donne envie de se plonger dans la suite de suite.

Betty de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

Attention, Coup de Cœur !

Je vais me joindre à tous mes collègues blogueurs, à tous les libraires et à tous les lecteurs qui ont encensé ce roman. Et je pense sincèrement qu’il est impossible de résister à cette histoire racontée par une petite fille qui grandit et découvre le vrai monde alors que son père le lui a expliqué avec sa poésie indienne.

Betty est une petite fille quand elle s’allonge sur le capot de leur voiture à coté de Landon Carpenter, son père de sang indien. Il lui explique que son cœur est en verre, que si, un jour, il perd Betty, alors son cœur se brisera en mille morceaux, et que ce sont ces morceaux qui le tueront. Tout le monde a un cœur en verre.

Ses parents se sont rencontrés dans le cimetière de Joyjug dans l’Ohio. Landon a trouvé bizarre de voir une jeune fille croquer dans une pomme, assise sur une tombe. Tout dans son attitude, dans la couleur noire de sa peau était réuni pour qu’ils se trouvent et s’aiment sous un ciel immaculé.

Quelques mois plus tard, il n’est plus possible pour Alka de cacher son ventre qui grossit. Le père d’Alka Lark la frappe pour la punir, parce qu’une femme ne peut avoir d’enfant sans mari. Il frappe sur le ventre pour tuer le Mal. Mal en point, Alka va retrouver Landon à la sortie de l’usine. En voyant son état, il décide d’ôter l’âme au père Lark, car aucun homme n’a le droit de frapper une femme. Le laissant pour mort, Landon décide de partir avec Alka, et ils s’installent à Breathed.

Ils vont traverser nombre d’états, au fil des années, en fonction des emplois que Landon trouve pour nourrir sa famille qui grandit. L’aîné s’appellera Leland, un garçon blond comme les blés. Puis arrive Fraya, Yarrow qui mourra étouffé en avalant un marron, Waconda qui pleurait tout le temps jusqu’à ce qu’elle avale une boule de coton, Flossie qui s’est toujours vue comme une star du cinéma, puis Betty qui est venue dans une baignoire, la seule qui avait la chevelure d’une Cherokee. Les deux derniers s’appellent Trustin et Lint.

Après cela, Alka décide qu’il n’y aura plus d’enfants et que leur vie doit s’épanouir là où ils ont commencé à vivre, à Breathed dans l’Ohio.

Betty, la narratrice de ce formidable roman, fait partie des personnages que je n’oublierai jamais, tant ce roman est fort, par la fluidité du style, par la simplicité de raconter et par la puissance émotionnelle. Nous allons suivre la vie de Betty de l’âge de 6 ans jusqu’à sa majorité et son départ à l’université, en passant en revue ses joies et ses peines, les bons moments et les drames. Petite fille sensible, elle suit son père, l’écoute lui raconter la Vie et écrit des bouts de vie sur des papiers qu’elle enfouit dans les bois tout proches.

Betty trouvera les réponses à toutes ses questions auprès de son père, un indien rejeté de tous pour la couleur de sa peau, et qui aura la chance de fonder une famille. Travaillant sans cesse, ne se plaignant jamais, et parsemant ses histoires de légendes sur la nature, Landon est un des personnages centraux du roman avec Betty. J’aurais aimé avoir un père comme lui, j’aurais aimé être un père comme lui.

Malgré le grand nombre d’enfants, on arrive à les repérer tous, ce qui est un sacré tour de force. Tiffany McDaniel leur a certes donné à chacun un signe distinctif, mais surtout, elle les a fort intelligemment incrusté dans le roman grâce à des scènes inoubliables. Et tous vont subir leur lot de joies, mais aussi de peines, voire de drames. Car au travers de ces dizaines d’années traversées par l’auteure, c’est la peinture d’une société qu’elle nous montre.

Betty la petite indienne telle qu’elle est surnommée par son père se fait le témoin de la société, par les événements qu’elle va subir. On pense tout de suite au racisme, celui de tous les jours, à ces voisins qui éloignent leur fille de peut qu’elle attrape une maladie. Mais elle est aussi institutionnalisée quand la maitresse d’école annonce devant toute la classe que Betty est forcément plus idiote puisqu’elle vient d’une tribu de sauvages. On peut aussi ajouter les chantiers de la mine d’où Landon sort couvert de charbon sur la figure. En fait, il se peignait le visage en noir sale pour que les autres ouvriers ne voient pas la couleur de sa peau, sinon ils l’auraient chassé à coups de pied.

Betty la jeune enfant va grandir et découvrir le monde des grands. Petit à petit, la naïveté va faire place à une lucidité, le monde naturellement beau et magique se fissurer sous la méchanceté des hommes. Car la jeune fille va devenir adolescente puis jeune femme et affronter le monde des hommes, fait par des hommes pour des hommes. Tiffany McDaniel va revenir plusieurs fois sur la place qu’occupe la femme dans la société chrétienne, si marginale alors qu’elle est au centre de la société indienne. Le naturel avec lequel elle pose les questions de Betty et la brutalité simple martèlent un message d’autant plus fort.

Tour à tour enchanteur, drôle, magique, dramatique, rageant, triste, ce roman fait voyager dans un pays qu’on ne veut pas voir, même si ses messages sont universels. Tiffany McDaniel s’est largement inspirée de la vie de sa mère. Elle a surtout écrit un formidable plaidoyer pour la tolérance et l’égalité des sexes, porté par un personnage féminin qui vous accompagnera tout le long de votre vie. C’est juste magique, poétique et magnifique !

Coup de Cœur !

Le zoo de Mengele de Gert Nygårdschaug (J’ai lu)

Voilà un roman dont j’ai pioché l’idée chez Bernard Poirette de RTL, et outre le fait que ce soit édité en grand format chez J’ai Lu, je dois dire qu’il n’y a aucune chance que j’ai eu la moindre envie de l’ouvrir. Et ce n’est pas le bandeau (qui affiche je cite : « le roman préféré des Norvégiens » ) qui m’aurait fait changer d’avis. Donc, je l’ai acheté. Et cette lecture s’avère fort bien écrite, bien menée et surtout fort dérangeante. Je m’explique :

Le roman se propose de suivre les premières années de Mino Aquiles Portoguesa, jeune indien vivant dans une tribu amazonienne, non encore impactée par l’Homme blanc. Mino se découvre la même passion que son père, à savoir la chasse aux papillons. Son rêve est de pouvoir détenir dans son filet un Morpho, superbe spécimen aux teintes bleues et rares.

Mais la jeunesse de Mino va guider son destin. A l’âge de 6 ans, des hommes armés vont tuer arbitrairement un homme du village, en lui éclatant la tête avec un bout de bois. A l’âge de 9 ans, c’est une femme qui est violée. A 13 ans, alors qu’il revient d’une chasse aux papillons, il retrouve son village incendié, détruit, et les habitants tous massacrés, assassinés, y compris les membres de sa famille.

Il se retrouve alors à errer et rejoindre la ville, quand il tombe sur Isidoro, un magicien qui va le prendre sous son aile et l’élever comme son fils. A nouveau, le drame va le frapper quand quelques années plus tard Isidoro va être brulé vif par des hommes blancs. Il va alors se faire d’autres amis, et former avec eux Mariposa, un groupe terroriste visant les responsables de sociétés occidentales mettant à mal les forêts et les populations amazoniennes.

Ce roman est remarquable, car son écriture s’avère envoutante. La narration est si logique, que l’on a l’impression de lire une biographie romancée. Seuls quelques détails par ci par là viennent nous rappeler que nous sommes dans un pays imaginaire d’Amazonie. Tout est fait pour que l’on prenne partie pour Mino, pour que l’on adhère à son idéologie. De l’atrocité perpétrée par les Américains (qui sont les premières cibles du roman, jusqu’au message d’introduction de l’auteur nous déclarant que les horreurs décrites ne sont rien comparées à la réalité du terrain, tout est fait pour que notre esprit humain se révolte et embrasse la cause de ces pauvres gens.

Quand Mino envisage puis embrasse des méthodes terroristes, la question sur la légitimité de son action se pose. Et nous, en tant que lecteurs, sommes face à un dilemme : peut-on justifier une action violente et terroriste ? Quand on lit la scène de torture sur Mino, qui comporte plusieurs pages, et l’assassinat d’un PDG (sur un paragraphe) qui massacre les forêts au profit de bananiers fort productifs mais dont la durée de vie est de 2 ans et dont la conséquence est de tuer à la fois les populations et la terre en la desséchant, l’opinion de l’auteur est claire et affirmée.

Pour le lecteur que je suis, par contre, la cause est plus compliquée. Parce qu’il n’est pas directement impliqué (quoique …) mais surtout parce qu’il a du mal à justifier toute action violente, aussi ciblée soit-elle. L’auteur a tendance à nous positionner devant nos responsabilités, même s’il prend parfois fait et cause pour les Indiens. Même quand Mino perd le contrôle sur son organisation et ses actes meurtriers quand d’autres se revendiquent de son mouvement, l’auteur montre un Mino désintéressé. Quand les journaux parlent des meurtres, ils parlent de terrorisme, et Mino pense que les media sont à la solde de ceux qui détruisent sa jungle, et là encore, l’auteur montre son parti pris par la façon de traiter ce passage.

En tout état de cause, c’est nous que l’auteur questionne au travers de cette histoire. Ce roman est bien plus insidieux qu’il n’y parait et s’avère bigrement intéressant par les interrogations qu’il soulève. Outre qu’il est remarquablement écrit et qu’il se termine par un « Fin de la première partie », c’est le genre de livre que l’on gardera en mémoire un certain temps, et dont on se rappellera quand on ira en supermarché acheter son bocal de Nutella … fait à base d’huile végétale. Ne ratez pas ce livre, dur et sans concession.

Les nuits de San Francisco de Caryl Ferey (Arthaud)

Les romans courts, que les Américains appellent novellas, déferlent sur notre pays. Cela devient une habitude de proposer des romans courts (une centaine de pages) à des prix attractifs. Ce genre de roman est aussi l’occasion de proposer une lecture rapide, qui peut combler quelques heures de transport, fussent ils en commun. Pour l’auteur, c’est plus difficile de créer des personnages, un univers, une intrigue avec aussi peu de pages à sa disposition.

Ce roman raconte la trajectoire de deux êtres, et leur rencontre en forme de déflagration. Deux êtres comme deux étoiles, qui viendraient créer un Big Bang. Ils sont deux et ont droit chacun à une partie, dans ce livre qui en comporte deux.

Sam est un indien Lakota. Sa tribu a battu le général Custer avant d’être proprement exterminée à Wounded Knee. Sam aurait pu être un bon gars, selon les critères de la bonne société, mais il boit trop. Quand sa petite amie Liza est enceinte, il décide de partir, de vivre de petits travaux, surtout dans le batiment. La crise économique le jette brutalement à la rue, où il rencontre Jane à San Francisco.

Jane est une belle fille. Ancienne mannequin, elle va vivre avec Jefferson, membre d’un groupe de rock, avec lequel elle va avoir un enfant. Elle aussi va subir des drames qui vont la jeter à la rue.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir le nombre de gens qui font la manche augmenter. Et derrière ces faces marquées, il y a des hommes et des femmes. Caryl Ferey s’est toujours intéressé à l’Homme. Ici, il nous brosse le portrait de deux êtres abimés, chacun ayant eu sa trajectoire, sa vie, chacun ayant subi des drames à propos desquels ils ne pouvaient rien. La faute à pas de chance, comme on dit. Reste que ce roman, montre que l’on n’a plus le droit à l’erreur dans cette société.

Deux êtres, comme deux arbres isolés en plein désert, qui se rencontrent. Les Chinois disent que seules les montagnes ne se rencontrent pas. Ces deux jeunes gens vont se rencontrer et fusionner; ces deux jeunes gens délaissés, marginalisés, à qui il ne reste rien vont essayer de s’en sortir, de s’évader.

Même si j’ai trouvé que le style était par moments plat, par moments démonstratif, surtout au début du roman, on finit par se laisser porter par ce drame dont le but est de centrer le débat sur l’homme. Sans atteindre la poésie et la force de combat d’un Larry Fondation, Caryl Ferey nous offre là une bien belle histoire avec une fin étoilée. Ne passez pas à coté.

United colors of crime de Richard Morgiève (Carnets noirs)

Je ne connaissais pas Richard Morgiève et en regardant sa bibliographie, je m’aperçois qu’il est l’auteur d’une trentaine de romans. Ce United colors of crime, même s’il n’est pas facile d’accès, est un livre ambitieux, très ambitieux et plutôt réussi. Et un grand merci à Holden pour cette découverte.

En 1951, aux Etats Unis, en plein Maccarthysme. Chaim Chlebeck, fossoyeur de la mafia de 31 ans, est en cavale après avoir supprimé Bobby 5 As. Au passage il a récupéré une grosse somme d’argent. Alors qu’il est sur le point d’atteindre le Mexique, il se fait agresser par une bande de Mexicains et est abandonné sur le bord de la route. Mais il a la peau dure.

Dirk, un scientifique allemand qui a aussi servi d’agent double pendant le deuxième guerre mondiale, le récupère et le soigne à l’aide de sa femme Dallas, une indienne borgne qui porte un œil de verre. Entre ses délires et ses réflexions, Chaim va repenser sa vie et envisager de quitter la mafia. Mais cela ne va pas forcément être facile dans ce pays rugueux.

Ce roman ressemble à un western, à un roman noir au pays des fermiers texans. Ce n’est pas une course contre la montre mais une course contre la mort. Le personnage de Chaim, s’il court pour éviter des tueurs, ou des dangers, galope aussi contre lui-même, contre ses démons. C’est un homme froid, sans sentiments, qui se croit obligé de trouver une cause pour se sentir vivant et utile.

Le roman est très centré sur Chaim, L’auteur détaille tout ce qu’il voit, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il pense. A la fois roman de la résurrection, roman de la rédemption, il est aussi roman de la dénonciation. Sa vision nouvelle de ce pays, puisqu’il vient de débarquer aux Etats Unis après avoir connu la guerre en Pologne permet de montrer l’Amérique sous son vrai jour, un pays violent à l’image de l’ambiance, n’hésitant pas à comparer par exemple le massacre des Indiens au génocide juif par les nazis, ou n’hésitant pas à dénoncer le pays de la consommation et du fric.

D’un sujet noir sur le destin d’un homme vivant dans l’obscurité et cherchant sa lumière, Richard Morgiève en a fait une peinture des grands espaces. Si le roman renvoie à chaque fois vers Cormac McCarthy période récente, il rappelle tous les auteurs des grandes plaines, en rajoutant sa pierre à l’édifice. Certes, il y a de l’admiration pour ce pays, mais il y a tant de haine envers les hommes.

Le style est sans concession, dur, abrupt, parfois difficile à suivre, fait de petits chapitres coupés de petites scènes, très cinématographique. Il y a très peu de dialogues. C’est le genre de roman qui nécessite de la concentration, pas forcément facile d’accès, mais la récompense est au rendez vous pour ceux qui s’aventureront sur les pistes du Texas, à la rencontre de personnages tous plus bizarres les uns que les autres. C’est un roman à part, dans lequel on a droit à de tels moments de pureté, de beauté, de violence aussi. La limite entre polar et littérature n’a jamais été aussi ténue.

Mapuche de Caryl Ferey (Gallimard Série noire)

C’est toujours pareil avec Caryl Ferey : on s’attend à lire un roman noir, dans un pays exotique et violent, et à chaque fois, on en prend plein la figure. Une nouvelle fois, l’intrigue est menée impeccablement, et Caryl Ferey prend son temps pour nous asséner quelques vérités sur l’état de notre monde.

C’est l’Argentine qui passe sur la table d’autopsie du docteur Ferey, celle d’aujourd’hui, qui doit faire face à un passé bien peu reluisant lors des dictatures qui se sont succédées dans les années 70 et 80. L’image que l’on découvre devant nos yeux effarés est celle d’un pays vivant dans la misère, qui a oublié la belle époque du tango enchanteur de Carlos Gardel ou la victoire inoubliable de l’équipe de football en 1978.

Au fin fond des docks, à Buenos Aires, dans les bars crasseux ou au milieu des ordures immondes qui jonchent les rues, les femmes comme les hommes se prostituent pour quelques pesos, pour manger, pour vivre, pour survivre. C’est sur la découverte du corps de Luz, un travesti, que s’ouvre le roman, avec cette image noire, dure, intolérable, d’un assassinat dont tout le monde se fout, parce que c’est tellement commun. Les gens disparaissent ; parfois, on retrouve leur corps, mais personne ne s’intéresse à ces cas-là.

Il y a bien Ruben Calderon, un ancien prisonnier des geôles de la dictature, celles là même qui ont été mises en place avec les anciens nazis qui ont fui l’Allemagne pour un pays lointain qui leur ouvrait les bras. Ruben en a réchappé ; parfois les tortionnaires relâchaient des prisonniers pour qu’ils décrivent ce qu’ils ont vu et vécu. Cela permettait de faire grimper la peur auprès du peuple. Ruben n’a rien dit, jamais, il a préféré créer son agence de détective pour poursuivre les disparus et leurs bourreaux.

De son coté, Jana Wenchwn est Mapuche, d’un petit peuple indien expulsé de ses terres et exterminé pour le bienfait de riches propriétaires terriens. Elle a vendu son corps auprès de vieux ignobles, pour une bouchée de pain, pour se payer ses études, pour survivre. Aujourd’hui sculptrice, elle est va contacter Ruben pour retrouver Luz, une amie. Ruben refuse.

C’est bien difficile de faire un résumé de cette intrigue, tant elle est touffue et plonge dans les abîmes d’un pays, dont le passé est aussi horrible que les pires pages de l’histoire mondiale du vingtième siècle. Caryl Ferey nous avait habitué à écrire de grands romans noirs, celui-ci en est un de plus à mettre à son actif. Car à son style journalistique et distancié, il ajoute une touche humaine, voire humaniste à travers deux formidables personnages : d’un coté un revenant qui mène sa croisade personnelle, de l’autre l’ange ingénu en lutte contre le mal.

A la fois roman foisonnant, grandiose et intimiste, Caryl Ferey nous épate, nous en met plein la vue, nous emmène là où il veut, et nous force à lire ce que l’on ne veut pas voir, ni savoir. C’est une démonstration à la force du poignet, au souffle romanesque épique. Et il ressort de cette aventure que les dirigeants d’hier sont pareils que ceux d’aujourd’hui, et que ce sont toujours les mêmes qui s’en sortent.

Le pays dévasté que nous donne à voir Caryl Ferey n’est pas beau à voir, empêtré dans son histoire, hanté par ses démons, ses meurtres, ses massacres. C’est une lutte pour la mémoire, pour que l’on n’oublie pas, comparable à celle des juifs contre les nazis, un combat dont on ne parle pas beaucoup ici car elle est située à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous. La force de Caryl Ferey, c’est de nous y plonger la tête, de nous impliquer.

C’est un roman noir mat, brut et brutal, par moments fleur bleue pour nous étouffer par la suite, brutal, violent, important, essentiel. C’est un appel à l’humanisme basique, à la justice élémentaire. A nouveau, Mapuche est un coup de maître, de ces livres dont on n’oublie pas les personnages, ni les messages. Tout se résume dans cette phrase piochée page 294 : « Non : la cruauté des hommes n’avait pas de limites … ».